Vous savez quand vous tirez sur le bout d'un élastique jusqu'à son extrémité puis que vous le relâchez d'un coup ? Il n'est pas agréable du tout de se prendre le retour du morceau sur la main. Hé bien imaginez ça sur un cerveau. C'est à peu près ce qu'a ressenti Levi lorsqu'il but dans la fiole dont le goût manqua de le faire gerber.

L'instant suivant il tomba à genoux la tête entre les mains, certain qu'il s'agissait d'un piège et qu'il allait crever là, sans même avoir le temps de comprendre ce qu'il se passait. Puis le séisme qui avait secoué son esprit se calma un peu, laissant un beau mal de crâne au passage, et les yeux de Levi cessèrent enfin de voir trouble.

Il se tenait toujours dans l'étable, face à ce type inconnu qui le regardait avec un peu d'inquiétude.

— On m'avait prévenu que ce serait impressionnant à voir, mais c'est quand même quelque chose. Tu as soif ?

Il tendit une gourde à Levi qui se redressa en s'adossant à un mur, vidant presque tout le contenant de l'outre dans sa gorge. Le jour semblait démesurément brillant, et il ne parvenait pas à se souvenir de ce qu'il s'était passé en dernier avant qu'il ne boive ce truc ignoble.

— Oser faire boire une telle pisse de chat à un roi… crois-moi que tu vas le regretter, péquenot, cracha-t-il en grimaçant.

— Ça, ça veut dire que ça a marché, dit l'homme visiblement soulagé.

— Où est la délégation ?

— La plupart sont morts pendant l'attaque. Tu es un des seuls à avoir survécu. Cette femme t'a trouvé dans un cours d'eau et t'as pris à son chevet. Lorsque tu es revenu à toi et que tu ne te souvenais de rien, elle en a profité pour te faire croire que tu étais son mari mort afin que tu prennes sa place. La magie de cette raclure de Nazarem a permis que ton état amnésique se stabilise sans que tu en guérisses.

— Attends, attends, attends. Attends. Où sommes-nous au juste ?

— À quelques lieux de l'accident.

— Cela fait combien de temps que ça s'est passé ?

— Plusieurs semaines déjà.

— Merde. Putain de saloperie de merde. Il faut que je rentre…

Levi retomba à genoux l'instant suivant, victime d'un soubresaut nerveux qui le fit tousser.

— Tu n'es pas encore requinqué. La potion que tu as bue à chasser le maléfice de ton corps sans vraiment de délicatesse. Je ne pense pas que tu as non plus retrouvé toute ta mémoire. Tu dois y aller doucement.

— Pas le temps ! je dois rentrer à… au…

— Au château.

— C'est ça. Je dois y aller. Je dois y aller, mais je ne sais pas pourquoi. Je sens juste que je dois m'y rendre le plus vite possible… pourquoi ?

— Il vaut mieux que je te laisse retrouver tes souvenirs à ton rythme. Mais je vais t'aider à rentrer chez toi, ne t'inquiète pas. Vous avez un autre cheval ici ?

— Oui… allons le préparer. J'imagine qu'on n'a pas le temps d'aller foutre une rouste à Solène.

— Cette pauvre femme n'a pas besoin de ça. Elle a perdu l'esprit depuis longtemps. Et je pense qu'elle va déjà avoir fort à faire avec la blessure que je lui aie faite.

Levi tenta de se tenir de nouveau debout, mais l'équilibre lui manquait trop. L'homme lui proposa de l'aider à marcher jusqu'à ce qu'ils atteignent les stalles des chevaux.

— Je n'arrive pas à retrouver qui tu es, grinça Levi lorsqu'ils eurent fini de préparer une seconde monture. Tu peux au moins me dire ton nom ?

— Pour le coup, c'est normal que tu ne le saches pas, sourit l'homme avant de bondir en selle. Nous ne nous connaissions pas. Enfin, pas exactement. Je suis Vill.

— Et pourquoi me venir ainsi en aide, Vill ?

— Parce que le pire est à venir si tu ne retournes pas à ton palais, majesté.

WwwwW

Eren tenait serré tout contre lui son nourrisson avec la ferme intention de ne laisser personne ne s'approcher de lui. Le petit Willitz avait bien senti que l'atmosphère autour de lui avait changé et que la peur imprégnait l'air qu'il respirait. Il gémissait sans cesse, même serré tout contre le cœur d'Eren, il semblait craindre d'être abandonné ou blessé, ses petits poings serrés contre ses joues.

Dans le lit contre lequel Eren était assis, Mikasa revint à elle en grognant de douleur. Elle se redressa prestement, sans vraiment considérer l'énorme pansement qui lui entourait le vendre lorsqu'elle remarqua la présence de son frère.

— Tu vas bien ? dis-moi que tout ça n'était qu'un cauchemar !

Eren lui répondit par un sourire triste et la femme se laissa tomber retomber dans son lit en soupirant.

— Et moi qui avais décidé de tuer moins de gens, grommela-t-elle. Où est mon épée ?

— Non, tu ne peux pas les attaquer. Ils ont pris le pouvoir, ils tiennent la ville entière et on défait une majeure partie de la garde. Si jamais on résiste, ils tueront les civils et les soldats prisonniers.

— Les autres Royaumes ont dû être alertés. Ils ne tarderont pas à nous prêter main-forte.

— Ce n'est pas tout… ils ont un sorcier avec eux. Ce type est un démon. Un vrai démon. Il m'a…il est entré dans mon esprit… je ne sais pas ce qu'il a fait.

— Hé, je suis là. Tout va bien. Dit Mikasa en serrant Eren contre elle. Si jamais il t'approche, je leur crève les yeux, d'accord ?

— Moi, ils me surveillent de près, mais toi, tu pourrais te faufiler hors du château et disparaitre dans la nature avec Willitz, non ? proposa Eren en fixant son fils qui somnolait. J'ai peur de le laisser si près d'eux.

— Hors de question que je t'abandonne. Je me fiche que ces types parasitent le palais. Je ne les laisserais pas te toucher. Ni le petit.

La porte de la chambre s'ouvrit à la volée et Skull entra, flanquer d'une cohorte de quelques soldats qui lui collait les basques.

— Qui je trouve qui s'est glissé loin de là où je lui avais dit d'attendre ? tu te crois encore maître des lieux ?

— Il l'est encore, et vous, vous n'êtes que des cafards qui ont peur du froid, s'insurgea Mikasa ne bondissant en dehors de son lit.

Elle se planta en face de Skull qui eut un rictus de dégoût.

— Si tu ne te contiens pas un peu mieux, il se peut que je fasse ce que cet empaffé de Salik n'a pas été foutu de faire en entier.

Mikasa ne sembla pas en être vraiment impressionnée, mais se recula d'un pas lorsqu'Eren le lui demanda doucement. Ils étaient près de cinq face à eux, ce n'était pas une bonne idée de se révolter maintenant.

Skull s'avança alors dans la chambre en soupirant.

— Nous devons organiser cette cohabitation au mieux. Si je ne vous ai pas tous fait exécuter, c'est parce que je pense que nous pouvons travailler ensemble et apprendre autant les uns des autres. J'organise d'ailleurs un banquet ce soir en l'honneur de l'union de nos deux groupes et j'espérais t'y inviter, Eren.

Ce dernier ne répondit rien, sachant que ce n'était pas vraiment une question, il serra son fils contre sa poitrine et ne lâcha pas Skull des yeux.

— Je pensais que cela te ferait plaisir. Tu peux même prendre ton chiard si tu veux.

L'idée d'imposer à Willitz les effluves de la bière et de la bêtise de ces hommes convainquit vite Eren de laisser son bébé aux bons soins d'une des nourrices qui n'avaient pas été tuées pendant l'assaut des barbares et de suivre Skull, accompagné bien sûr de Mikasa jusqu'à la salle de banquet dressée pour l'occasion, et emplie de monde.

Il n'y avait que des hommes et des femmes de l'armée de Skull et c'était bien suffisant. Tranchant dans la foule grâce à sa haute carrure sans prêter attention à ses hommes, le chef indiqua des sièges qui trônaient au bout de la pièce à Eren et ils s'y installèrent alors que Mikasa se posta en bas de l'estrade, prête à dégainer au moindre instant. La pauvre devait sérieusement déguster avec sa blessure au ventre, mais ne le montrait absolument pas.

Assis sur l'extrémité la plus éloignée de Skull de son trône, Eren tourna la tête et comptait bien tenir cette attitude toute la soirée. Manquerait plus qu'il s'amuse.

— Je ne pense pas que c'est le genre de stature qui sied à un roi, murmura Skull.

L'instant suivant Eren sentit une force inconnue obliger son dos à se coller parfaitement au dossier du trône, ses mains se collant aux accoudoirs comme si elles y avaient été sculptées. Eren n'eut pas besoin de se questionner sur l'origine de ce fait, il savait que Nazarem était à l'œuvre.

— C'est bien mieux, s'exclama Skull avec intérêt. Cette position met vraiment ta silhouette en valeur en plus. Tu sais, d'où je viens il n'y a pas d'homme ou de femme avec des traits aussi beaux que les tiens.

Eren ne répondit rien. On pouvait le forcer à bouger, mais pas à parler.

— On dirait même pas que tu as eu un enfant, tu es encore très mince. J'avoue que c'est également pour ça que je t'ai épargné détruire un corps capable d'un tel prodigue serait vraiment du gâchis.

Eren se mordit les lèvres afin de ne rien dire. Un mot de travers pouvait précipiter le destin de son royaume entier. Même dans les pires moments, il se devait d'agir en roi.

Il préféra se réfugier dans ses pensées pour échapper à cette soirée abominable où les gens hurlaient et buvaient et où Skull tentait de le complimenter. Il se remémora la dernière fois où il était allé à la serre de Kenny, Levi était venu avec lui pour l'aider à déraciner quelques mauvaises herbes et ils s'étaient embrassés pendant de longues minutes sous l'œil engourdi de Willitz qui somnolait dans son landau. C'eut été un moment magique et doux, empreint d'amour et de bonheur et Eren aurait donné sa vie pour pouvoir y retourner un instant et retrouver les bras rassurants de Levi.

WwwwW

— Eren…

Le mot échappa des lèvres de Levi alors même que l'homme ne pensait à rien de précis. Cela faisait quelques heures déjà que lui et ces étranges voyageurs étaient partis en direction de son Royaume, mais son esprit restait confus.

Pourtant, lorsqu'il s'entendit lui-même prononcer ce nom, Levi sût qu'il avait retrouvé-là quelque chose d'important.

Le voyageur encapuchonné qui le suivait le fixa d'un regard étrange, puis reporta son regard sur la route comme s'il voulait se retenir de dire quelque chose.

Levi se massa le crâne en attendant que la migraine passe. Une impression de plus en plus familière le tenait tandis qu'ils avançaient dans ces bois.

Au détour de la route, ils furent soudainement rejoints par une cohorte de cavaliers qui semblait les attendre. L'accompagnant de Levi les héla de la main et les deux groupes se rejoignirent en se saluant mutuellement. À la tête des arrivants se trouvait une femme au physique élancé et aux longs cheveux bruns, qui porta un regard sévère sur Levi sans que celui-ci ne parvienne à la reconnaître.

— Attifé comme un paysan…grommela-t-elle pleine de dédain. Je pensais avoir vu toutes ses facettes et pourtant il parvient encore à me surprendre.

— Merci d'avoir répondu présent, dame Ymir, avança Vill.

— Ton histoire était difficile à croire, mais je suis heureuse d'avoir encore une fois écouté mon instinct. Mes espions me rapportent que depuis quelques jours, le Nord est plongé en plein chaos. Il ne faut pas tarder à remettre de l'ordre dans tout ça. Levi, tu es d'aplomb ?

À l'entente de son nom —oui, c'était bien ça son nom, il en était certain à présent– Levi redressa les yeux vers la femme qui le toisait comme un adversaire. Il acquiesça sans trop savoir quoi dire.

En temps normal, tu m'auras gueulé dessus juste pour poser une telle question, murmura Ymir. Mais si ce que Vill dit est vrai, tu devrais vite retrouver la majeure partie de tes capacités mentales. Je dois dire qu'on en a sérieusement besoin. Il n'y a que le roi pour connaitre parfaitement tous les souterrains de son royaume.

Le groupe de cavalier prit aussitôt la route vers les montagnes les plus grises, là où au même instant, Skull et ses sbires étaient en train de festoyer comme s'il n'y aurait pas de lendemain.

Ils quittèrent bien vite la route principale pour privilégier des sentiers de trappeurs laborieux, mais très discrets. Ce fut Vill qui les mena tout d'abord jusqu'à une porte encastrée dans la montagne dont il disait qu'elle menait à des catacombes en dessous du château.

L'ennemi les a déjà découverts et y a posté des sentinelles, mais il reste quelques couloirs encore secrets qui sont toujours scellés de leur côté. Nous pouvons les emprunter sans nous faire repérer.

Abandonnant leurs montures à quelques sentinelles postées en amont, le groupe se glissa dans le conduit de pierre et de fer où une eau stagnante et boueuse leur mordait les chevilles et empestait l'air. Ils avancèrent en silence pendant de longues minutes, tournant dans un dédale qui ne semblait pas avoir de fin.

Au moment où Levi, la fatigue lui rompant les reins, se mettait à avoir des doutes quant aux motivations véritables de Vill, l'étrange homme ouvrit une porte qui les inonda de lumière. Ils débouchèrent dans une allée qui devait appartenir aux quartiers des domestiques du château. L'endroit délivra de nouveau une salve d'étrange sensation familière à Levi qui grinça des dents lorsqu'il découvrit le visage d'un grand blond qui les attendait là.

— Mon roi, vous êtes vivant ! s'écria l'homme en accourant devant lui.

— Erwin, c'est bon de te revoir, dit Levi qui sentait son esprit fonctionner de plus en plus vite.

— Comment allez vous ? vous êtes blessé ?

— Plus maintenant. Et ce n'est pas le plus important. Que se passe-t-il au château, exactement ?

— Des fripouilles, majesté. Des gens pleins de rancœur ont fomenté un coup d'État.

— Et Eren ? Et Willitz ?

— Ils vont bien pour le moment, s'insurgea d'un seul coup Vill. Ils servent d'otage. Mais nous devons nous hâter. Erwin, ouvrez la marche, je vous prie.

Bien que peu enclin à recevoir des ordres de ce drôle de type encapuchonné, Erwin s'exécuta, leur ouvrant une porte qui conduisait à une remise où tout un tas d'armes et d'armures patientait.

— Il faut se préparer à l'affrontement, dit-il. J'ai réussi à récupérer quelques affaires pour vous, Sire. Affronter ces brutes dans des atours de paysans ne conviendrait pas.

À mesure que Levi se glissait dans les cuirasses de fer brossées, les dernières absences dans son esprit disparurent. Lorsqu'il empoigna le manche de l'épée qu'Erwin lui tendait, sa main était devenue ferme et expérimentée.

— Je vous ouvre le chemin, scanda-t-il sans regarder son auditoire. Ne restez pas dans mes pattes et gardez-moi les responsables au chaud si vous les dénichez avant moi.

Pour Levi, c'était presque amusant de se retrouver dans une pareille situation; un roi s'infiltrant dans son propre palais, cela tenait du risible mais aussi de l'excitant.

Levi redécouvrait les détails de sa propriété, alors que par la même des barbares l'avait rénové à leur manière, c'est-à-dire en y foutant un bordel monstrueux. Il était tout de même sympathique d'arpenter les quartiers pavés qui serpentaient entre les murailles, d'enjamber les palissades fleuries, de traverser les écuries et les remparts. A certains endroits les armoiries de Levi n'avaient pas été arrachées et flottaient encore dans l'air ou sur les hauts murs de l'enceinte. Levi dût rester concentrer afin de ne pas ralentir son pas alors qu'il voulait observer des morceaux de son château qu'il n'avait pas vu depuis un moment.

Vill le pressait incessamment.

La troupe composée du roi, Vill, Ymir, Erwin et quelques soldats arrivèrent finalement devant l'un des portes de service taillées dans des murailles raffinées en tuffeau blanc. Ils entrèrent sans rencontrer grand monde. Les gens devaient se cacher et c'était bien normal. Ils progressèrent en passant d'abord par les réserves et les cuisines, puis montèrent pas les couloirs des domestiques jusqu'aux chambres. Ils étaient encore loin du cœur du château mais vu leur rapidité ils couvriraient la distance restante en un rien de temps.

A mesure qu'ils progressèrent, ils commencèrent à croiser bien quelques soldats adverses, mais la rencontre fut toujours brève, Levi ne se retenait plus et se gardait bien de regarder qui il avait en face de lui. Il remarqua les atours des types une fois qu'ils étaient étendus morts sur le sol. Ils devaient venir de contrées très reculées et Levi se demandait bien ce qui les avaient fait débarquer ici.

Heureusement qu'il gardait un œil alerté car il aurait pu tuer Armin sans même s'en rendre compte. Lorsque le roi sentit quelqu'un s'approcher de lui dans le coin de son œil, il brandit son épée et la stoppa nette lorsqu'il reconnu le petit blond. Le jeune homme semblait les attendre, lui aussi avait été mis au secret par Vill de leur plan, il les rejoignit en poussant un soupir de soulagement.

— Majesté ! Vous êtes… !

— … vivant, oui je sais. Où se trouve Eren ?

— Il est en bas, dans le hall des réceptions avec le plus gros des « invités ». Willitz est avec Mikasa et moi-même. Nous l'avons déjà mis en sûreté dans une des salles secrètes que leur magicien n'a pas encore trouvée.

— Cet endroit est sûr ? demanda-t-il rapidement.

— Oui, affirma Armin mais aussi Vill qui, sans surprise, semblait en savoir toujours plus sur la situation.

— Dans ce cas, Armin, retourne auprès de mon fils et envoie-nous Mikasa. Quelque chose me dit qu'elle sera heureuse d'être invitée.

— Bien, mon roi.

Armin partit en courant, le bruit feutré de ses pas se dissipant bien vite contre les épais tapis du couloir.

Cette chose de réglée, le roi prit la route de la salle de réception principale, ne cherchant même plus à se cacher. Ces lieux lui appartenaient, après tout.

A suivre