J'avais l'espoir de pouvoir finir d'écrire cette fic avant fin 2019 (pour fêter ses 10 ans (damn ce que je suis lente... u_u')) et de publier les 3 ou 4 derniers chapitres en même temps, mais la vraie vie est une putain de bitch et mon plan est tombé à l'eau dans le sang et larmes. Néanmoins, rassurez-vous, la fic est en bonne voie avec une bonne cinquantaine de pages pas trop mal agencées.

En voilà une petite moitié pour vous éviter d'attendre encore plus longtemps. Et qui sait, peut-être me donner le coup de fouet qu'il me faut pour dépasser ma petite constipation cérébrale de ces derniers mois...

Mais passons.

Enjoy !


Chapitre 26 :

Sortant de son sommeil en un sursaut et tous ses sens en alerte, Mustang ouvrit les yeux sur une lueur du petit matin et un plafond totalement inconnu, ce dernier faisant naître en lui une panique fulgurante.

Merde !

Dans un ballet de jambes et de bras envoyés de part et d'autre à la recherche de repères, d'appuis ou de moyens de défense, le colonel roula sur le flanc, sourd à toute protestation de ses muscles endoloris, son esprit trop focalisé sur le besoin de reprendre ses marques pour y prêter attention. Néanmoins, avant même d'avoir pu se redresser complètement, Mustang reconnut son lit, une pile de livres sur la transmutation humaine, et le bordel organisé d'Edward.

Il était de retour dans sa cellule - il n'avait tout simplement jamais eu l'occasion d'observer son mobilier depuis le sol rêche et particulièrement inconfortable de sa chambre.

Alors qu'il allait relâcher un soupir de soulagement, un impact sec retentit à l'extérieur, le redressant d'un bond et lui faisant ravaler son soupir en un hoquet surpris. Son cerveau encore confus peinait à lui fournir une hypothèse quant à l'origine de ce bruit. En revanche, ses instincts de survie prirent place aux commandes et étaient prêts à faire face à tout agresseur potentiel. Alors que des bribes de souvenirs de la veille lui revenaient, une ombre assombrit soudain le hublot de sa porte, juste avant que le bois ne tremble sous l'impact du poing - ou du pied - du garde faisant sa ronde matinale.

De toute évidence, leur petite mutinerie avait nourri la rancune des gardes aussi efficacement qu'un bidon d'huile sur un départ de feu – et ces derniers leur feraient regretter pendant plusieurs jours à n'en point douter.

La porte suivante subit le même traitement, tout comme celle encore un peu plus loin, mais le colonel n'y prêtait déjà plus attention. La bouche pâteuse et les muscles douloureux, Mustang renifla l'air avec suspicion. La sueur angoissée avait séché et perdu de sa pugnacité mais il la reconnut sans faute. C'est bien elle qui les avait accompagnés durant l'interminable ascension du monte-charge, ses effluves virevoltant dans la cabine sous les va-et-vient du jeune alchimiste qui piétinait tel un loup en cage. C'était encore elle qui lui avait empli les narines alors qu'il agrippait la trappe de maintenance, fermant les yeux sur les cris outragés de son amant et les vertiges qui l'assaillaient avec de plus en plus de force.

La cabine s'était immobilisée en un bruit sourd et il se souvenait avoir contemplé l'absence d'échappatoire avec une sérénité déconcertante. Les portes allaient s'ouvrir sur une armée de sbires qu'il ne saurait vaincre et il leur ferait face avec autant d'assurance que s'il avait toute une armée pour l'épauler. Priant toutefois pour que leurs armes soient équipées de fléchettes anesthésiantes et non des balles réelles, Mustang s'était glissé dans l'angle de la cabine, de façon à minimiser les angles de tir possibles. Il ne ferait certainement pas plus de dix mètres sous les combles avant d'être intercepté mais l'essentiel était de retarder son comité d'accueil assez longtemps pour qu'Edward ait le temps de s'échapper par le toit.

Les portes s'ouvrirent en un grincement qu'il redoubla de son plus beau cri vengeur. Comme il s'y attendait, les cinq ou six gardes en face de lui amorcèrent leur assaut dès les portes entre-ouvertes et une flèche ne tarda pas à venir se planter dans sa cuisse tandis qu'une grenade fumigène venait finir de rouler dans la cabine, répandant des panaches de fumée blanche. Le peu de gaz qu'il avait inspiré à son insu en zone 3 assombrissait déjà sa vue mais Mustang n'hésita pas une seconde pour se jeter sur ses assaillants. Clairement, le message avait été vite transmis aux équipes externes et leurs équipements, augmentés en conséquence. Quand les gardes de zone portaient un uniforme tout à fait banal et une arme de poing servant plus à la dissuasion qu'à une répression efficace, ces gardes-ci étaient équipés d'une sorte d'armure légère, des armes compactes pour certains et des fusils d'assaut pour d'autres. Un masque à gaz venait compléter leur attirail et leur donnait un air tout à fait horrifiant.

Ses souvenirs devenaient confus à partir du deuxième coup de crosse assené au niveau de ses lombaires, en représailles du coup de poing que le colonel avait réussi à caler dans le masque d'un des gardes, mais il se souvenait avoir été frappé plusieurs fois encore après s'être effondré au sol - avant de perdre complètement connaissance. On l'avait certainement rapatrié dans sa cellule juste après sa sédation, sans plus de cérémonie – et sans délicatesse à en croire les multiples protestations de son corps.

Chaque muscle le suppliait de se rallonger et de cesser immédiatement tout mouvement - même respirer était un calvaire. Son dos en particulier lui implorait de ramper jusqu'à son lit et de s'affaler sur le matelas – aussi inconfortable soit-il - afin d'offrir un peu de répit à ses lombaires dont il imaginait déjà la couleur bleutée. Néanmoins, son esprit désormais alerte écarta d'un revers de main les complaintes de son corps meurtri et le força à se relever, sans aucune grâce, mais avec une obstination nourrie par un feu ardent, une pensée qui lui donna la force de se rouler sur le flanc, de se mettre à genoux, de prendre appui contre le mur pour enfin se mettre debout :

Edward.

Il ignora la vague de mélancolie qui le submergea face à l'absence du jeune homme et préféra plutôt se projeter dans un avenir radieux dans lequel son amant le rejoignait en une fanfare de brique explosée, déboulant dans l'enceinte flanqué de ses subordonnés et camarades. Avec leurs talents réunis, ils raseraient ce lieu infernal et feraient regretter à ce collectionneur fou d'avoir essayé de les plier à sa volonté. Mustang ne pouvait attendre de faire rôtir Arawn à flammes vives.

Forçant ses jambes à le supporter jusqu'à la porte de sa cellule, Mustang écrasa d'un coup de pied la petite voix qui lui suggéra qu'Edward pouvait tout aussi bien avoir été intercepté - ou pire, abattu sur place - et que ses espoirs étaient alors vains.

D'après ce qu'il pouvait voir depuis le hublot de sa cellule, les gardes avaient fait le ménage assez efficacement. Plus une âme n'avait le nez dehors à part les quelques uniformes finissant de réveiller les locataires de la zone 3 d'un coup de poing sur chaque porte. Des voix sèches s'élevèrent dans le silence du petit matin, mais il eut beau se pencher autant que possible, il ne put apercevoir le garde qui tonitruait ses insultes, tel un coq mal embouché.

Soudain, alors que Mustang allait pour se rasseoir sur son lit, un visage renfrogné obscurcit la vitre, à quelques centimètres du sien. La surprise le fit reculer d'un pas, son souffle coupé par une inspiration effarée et son cœur lui battant aux tempes dans un rythme effréné.

_ « Au fond de la cellule et face au mur !" »

Serrant les dents à chaque mouvement, Roy se déplaça lentement jusqu'à l'emplacement indiqué et posa ses mains au mur, aussi bien en anticipation de la demande du charmant monsieur à sa porte que pour garder l'équilibre et soulager ses jambes flageolantes.

Le claquement sec de la serrure fut immédiatement suivi par le pas lourd du garde dont il observa l'ombre s'approcher dans le halo projeté contre le mur.

_ « Les mains dans le dos, grogna celui-ci. Et pas de geste brusque. »

Soupirant d'avance, Mustang s'exécuta, considérant un instant de poser son front contre le mur afin de remplacer son appui ainsi perdu. Mais le silence soudain du garde, qui avait été plutôt bruyant jusque-là, lui hérissa le poil de l'échine et le poussa à rester sur le qui-vive. Il tourna lentement la tête pour surveiller son geôlier mais il n'eut pas le temps d'apercevoir plus qu'un bout de pantalon que ce dernier lui assénait un coup sur la tempe à l'aide d'un objet bien trop dur à son goût.

_ « Les yeux en face, connard ! Bouge encore une fois et je t'explose les rotules. »

Pour avoir vu en personne cette technique d'immobilisation lors d'émeutes, et la forme hurlante de la victime se tenant les genoux pliés dans un angle impossible, Mustang se garda de tout commentaire lorsque le garde lui lia les poings dans le creux du dos et l'emmena avec force hors de sa cellule.

Dans la cour, un petit groupe avait été rassemblé. Il y reconnu Russel et quelques fortes têtes et ses instincts se crispèrent devant la scène. À peine avait-il fait un pas de plus et sa paranoïa ouvrait déjà les tiroirs poussiéreux de sa mémoire avec fracas. Jusque-là scellé par des cargaisons de bouteilles de whisky, celui de la révolte d'Ishbal s'ouvrit en un grincement strident, laissant s'échapper des images écarlates de déserteurs alignés contre le mur criblé de balles, les mains derrière le dos et le regard figé sur le canon de leur exécuteur.

D'un mouvement de tête, Mustang chassa ces vieux souvenirs. Le maître des lieux avait des façons bien plus efficaces de les éliminer qu'une balle dans la tête - le tout en rentabilisant leur sacrifice. Il s'arrêta aux côtés de ses compagnon qui n'avaient pas l'air d'en savoir plus que lui. Quatre gardes encadraient le groupe de résidents qui s'envoyaient des regards inquiets, pour un ratio impressionnant d'environ un garde pour deux prisonniers.

Ne leur laissant pas le temps de se poser plus de question, le gorille qui l'avait extrait de sa cellule se positionna face au reste de la foule et leur aboya ses instructions.

_ « Je vais compter jusque cinq, commença-t-il. Si dans cinq secondes je n'ai pas une belle file indienne en marche vers le réfectoire, y'en a un qui se prendra une balle dans le genou. UN ! DEUX ! … »

De toute évidence, monsieur Gorille avait un problème avec les genoux, songea Mustang en prenant sa place dans le rang. La pointure impressionnante de ses bottes de combat rendait certainement l'éclatage de rotule fort aisé mais la taille de ses bras devait aussi facilement lui permettre de déboiter mâchoires et fracturer tout os sur son passage. Avançant vers la cantine, il classa l'affaire en supposant seulement que, comme son maître, monsieur Gorille aimait frapper bas.

Sous le martèlement des bottes de leur escorte, ils se dirigèrent ensemble vers le réfectoire dans un silence de plus en plus crispé à mesure que les doubles portes de la grand-salle approchaient. La petite voix paranoïaque et encore imbibée de whisky frémissait toujours à l'idée de les voir alignés contre le mur pour leur exécution, mais il la raisonna simplement par une certitude acquise de son expérience auprès de dirigeants fort peu recommandables : leur exécution d'une balle dans la tête se voulait être un exemple dissuasif pour le reste de la population. Leur exécution ne pouvait en cela se dérouler autre part que dans la cour principale, les résidents menottés aux garde-corps des coursives supérieures de façon à pouvoir profiter au mieux du spectacle sanglant ainsi offert.

Non, se rassura Mustang une nouvelle fois, ils survivraient aux prochaines minutes dans le réfectoire – mais ces minutes seraient certainement tout sauf agréables.

Sans surprise, la pièce ressemblait à une scène post-apocalyptique. Les chaises étaient pour la plupart renversées, une table ou deux avaient subi le même sort et le sol était jonché d'un amas de vaisselle brisée et de nourriture éparpillée et piétinée, comme si une bande de chiens galeux l'avait avalée puis vomi. Aussi peu appétissant que fut le spectacle qui s'offrait à eux, ce fut l'odeur du sang qui lui sauta aux narines dès son entrée dans la pièce.

_ « Vos outils sont là, gronda le Gorille en désignant un amas de balais et serpillères. Les poubelles sont au fond. Vous avez une heure trente avant le début du service. Je vous conseille de vous activer.

_ Sinon quoi ? Demanda un de ses compagnons par pur réflexe. »

Celui-ci reçut pour seule réponse un coup de crosse dans le plexus, qui l'obligea à se tordre en deux pour essayer de retrouver son souffle devant une assemblée partagée entre la peur et l'envie de riposter.

_ « Ça vous ira comme motivation, ou il vous faut plus d'exemple ? »

Un murmure négatif s'éleva du groupe et Mustang se contenta d'envoyer un regard noir de sens à son geôlier qui l'approcha d'un air menaçant.

_ « Un commentaire pour la classe, le suceur de queue ? »

S'il n'avait pas eu des années d'entrainement dans un milieu de requins toujours à l'affût du moindre signe de faiblesse pour attaquer, Mustang n'aurait certainement pas retenu la réponse acerbe qui ne demandait qu'à être crachée au visage de ce macaque. À la place, il lui envoya un sourire serein, assez discret pour lui éviter des représailles pour outrage à agent, mais juste suffisant pour faire tomber le rictus moqueur de son interlocuteur qui enchaina aussitôt sur une nouvelle série d'ordres.

_ « Tout le monde face aux fenêtres. Pas de gestes brusques. »

Les liens furent coupés sans délicatesse, à en juger par la brulure de la lame sur son poignet qu'il se massa machinalement avant de vérifier l'absence de coupure trop profonde. Un mince filet rouge se dessina sur la peau délicate de son poignet, d'où quelques gouttelettes commencèrent à perler. Rien de létal.

_ « Au boulot ! »

Laissant son pragmatisme militaire prendre les commandes face à cette mission des plus rébarbatives, Mustang fut le premier à se saisir d'un large balai avant de donner les instructions à ses collègues, fractionnant les tâches pour dégager un peu plus d'efficacité et abréger leur corvée. Faute de meilleure idée ou plus de motivation, aucun de ses camarades d'infortune ne daigna objecter quoi que ce soit, et tous se mirent à travailler en silence.

Toujours prompt à préserver la population civile de toute situation difficile, Roy se réserva pour mission d'éponger au plus vite toute trace de sang ayant été versé lors de leur courte guérilla. Cherchant l'hémoglobine au travers des déchets de nourriture tel un limier, Mustang retrouva la mare de sang proche de leur table habituelle et trois flaques suggérant d'autres blessés assez graves. Une pointe de culpabilité lui chatouilla la conscience mais il n'y prêta pas attention, trop concentré à ne pas imaginer une autre marre de sang à l'extérieur du manoir, mare dans laquelle une longue crinière blonde serait étalée.

Non, jura-t-il intérieurement en chassant l'image immobile et ensanglantée de son amant d'un mouvement de tête, Edward était libre à des kilomètres d'ici. Et il ne devait d'ailleurs plus être bien loin de Central.

Du moins il l'espérait.

Ø-ø-¤-ø-POV ED-ø-¤-ø-Ø

Il suffoquait.

Comme si la moitié de leur volume avec été rempli d'huile bouillante, ses poumons se gonflaient en vain, chaque inspiration plus inutile que la précédente - sauf pour répandre la douleur au reste de son corps telle une traînée de poudre. L'huile s'épaissit et Edward fût comme jeté dans un océan de bitume, dans lequel toute notion de haut et de bas avait été remplacée par un tourbillon infernal.

Balloté comme un fétu de paille, Edward hurla une plainte silencieuse alors que son esprit essayait de retrouver la terre ferme. Néanmoins celui-ci ne trouva rien de stable à part une pression douloureuse sur ses automails, telle la mâchoire puissante d'une presse industrielle refermée sur ses membres, et un couinement régulier, comme une balançoire mal huilée oscillant au-dessus de sa tête.

Seulement, une balançoire n'aurait pas suscité en lui un tel sentiment d'angoisse, une peur insidieuse qui lui comprimait la poitrine comme un sac de pierres. Non, à la place des images d'enfants se balançant de bon cœur, des murs blancs et une odeur d'antiseptique lui revinrent à l'esprit, le moniteur rythmant placidement le silence de sa chambre – éternelle mélodie de ses nuits sans sommeil à l'hôpital de Central au retour de missions un peu trop houleuses. Comme à son habitude, Mustang allait débarquer dans sa chambre d'une minute à l'autre pour le sermonner encore une fois sur son manque de tact et de diplomatie.

Roy !

Ed se redressa en un sursaut paniqué – du moins c'est ce qu'il tenta de faire avant que la lumière éblouissante et un violent vertige ne le renvoient au fond de son matelas, un grognement pitoyable lui échappant alors que la nausée le gagnait peu à peu.

_ « Urgh. »

Lorsqu'il rouvrit les yeux et qu'il arriva à faire la mise au point malgré le spot éblouissant au-dessus de sa tête, Edward eut un nouveau mouvement de recul devant la silhouette qui se découpa sur le blanc immaculé de la pièce. Le visage impassible, et les mains jointes devant elle, à quelques centimètres du lit, Dante le regardait calmement. Avant même que son cerveau ne trouve quelques insultes à envoyer à son encontre, ses instincts prirent place sur le siège conducteur et détachèrent son attention de l'autre alchimiste.

Un regard circulaire lui indiqua qu'ils étaient seuls dans une salle clairement dédiée à des activités médicales, comme en témoignaient les armoires remplies de fioles et autres compresses, les servantes en acier couvertes d'outils de chirurgie et les portants à perfusion, dont un était placé à sa gauche, soutenant une poche presque vide. Le tube rempli de fluide rougeâtre était directement relié au creux de son bras gauche, et un frisson de répulsion le mis branle, bien décidé à arracher la transfusion dans la seconde – mais malgré la commande paniquée envoyée par son cerveau, sa main resta désespérément le long de son corps.

Baissant les yeux, Edward ne put que constater avec horreur la présence d'épais bracelets de cuir fermement serrés autour de ses poignets et chevilles et d'une large ceinture passée au travers de sa taille. Alors qu'une fine couche de sueur anxieuse collait déjà le cuir à sa peau de la plus désagréable des façons, le jeune homme testa leur solidité avant de ravaler un juron devant la douleur qui s'empara de lui.

Son bras droit était en feu sous l'effort et une vision de Winry le menaçant avec une clé à molette lui fit avaler une inspiration crispée. Jamais elle ne lui pardonnerait d'avoir abîmé ses automails à tel point que le plus petit effort lui donnait l'impression d'avoir chaque nerf frotté sur une pierre à limer. Ed tourna lentement la tête, aussi réticent à quitter Dante des yeux que de découvrir l'état déplorable et sûrement irréparable de ses automails.

Encore ébloui par la lumière ambiante, et groggy de son sommeil assisté par moult drogues, le jeune alchimiste dût s'y reprendre à plusieurs fois pour effectuer la mise au point sur son bras droit – son bras qui était bien trop rose pour un automail. Il cligna plusieurs fois des yeux mais l'image resta tout aussi floue et tout aussi rose. De toute évidence, Edward devait souffrir d'hallucination suite à leur petite transmutation humaine de la veille.

Soudain, avec autant de force que si leur maitre Izumi l'avait giflé, tout lui revint en tête : l'émeute, l'évasion par l'ascenseur, sa fuite par les toits et enfin son réveil sur un cercle de transmutation avec Wrath. Il regarda sa main avec aversion. Ces enfoirés lui avaient recollé ses anciens membres comme si lui et l'homonculus n'étaient que deux patchworks à recomposer en une combinaison plus homogène. Seulement, à cet instant, Edward se sentait tout sauf homogène. Il avait passé presque la moitié de sa vie avec des automails, ce bras rosâtre était comme un corps étranger pour lui – et le fait que celui-ci ait été utilisé par un homonculus n'arrangeait rien.

_ « N'est-ce pas mieux ainsi ? demanda innocemment Dante. J'ai toujours été une fervente défenseuse de la symétrie et de la finesse. Sans vouloir insulter le travail de ta mécanicienne, Edward, mais ces mécha-greffes étaient grossièrement exécutées.

_ Qu'est-ce que ça peut bien vous faire que je ne puisse pas faire de mannequinat avec mes automails ? Croassa Edward en se redressant autant que ses entraves le lui permettaient, je n'ai pas pour but de vous plaire ! »

Arqué sur le lit pour cracher sa colère au visage de cette sorcière, Edward dût vite se résoudre à retomber au fond de son oreiller devant la puissance du vertige qui le gagna.

_ « Je ne m'agiterais pas autant si j'étais toi, lui conseilla Dante en se rapprochant de lui. La transmutation t'a laissé anémique. Wrath a fourni la chair, mais son sang ne pouvait pas t'être transféré sans risquer de te tuer. »

Ce qui expliquait la perfusion – ainsi que son évanouissement à la fin de la transmutation.

_ « Encore une poche et tu devrais te sentir moins vaseux, le rassura-t-elle en posant une main sur son bras droit. Et après ça, nous pourront enfin passer aux choses sérieuses. »

Un frisson de répulsion le parcourut à nouveau devant l'expression tout bonnement affamée de Dante qui passait désormais chaque centimètre carré de son corps en revue. Outre l'impression d'être complètement nu sous le regard de la jeune femme, c'est le contact de sa main sur sa peau hypersensible qui lui noua la gorge. Pieds et poings liés et ne pouvant se soustraire au contact, Edward força son cerveau à reprendre le cours de la conversation.

_ « Pourquoi moi ? »

Reportant son attention sur son visage, Dante marqua une pause avant de laisser sa main glisser le long de son bras hypersensible. Elle ignora sa vaine tentative d'échapper à la caresse, poursuivant même sur ses pectoraux exposés avant de glisser ses doigts le long de sa mâchoire toujours crispée.

_ « Tu ne le sais peut-être pas, mais mon cher et tendre Arwan n'a pas toujours eu cette apparence, déclara Dante en étudiant soigneusement son visage. Quand je l'ai connu, il était plus beau encore, plus musclé, ses yeux plus perçants, ses cheveux blonds volant dans la brise chaude du désert alors que nous nous chassions dans les couloirs du palais – ah, la belle époque. »

Edward laissa le dégout s'afficher ouvertement sur son visage – la dernière chose dont il avait envie, c'était d'imaginer Dante galocher Arawn sous un ciel de pleine lune. Son cerveau parât ce dernier d'une perruque blonde, mais cela n'arrangea en rien sa grimace. La jeune femme reconcentra son attention sur lui, avant de continuer, imperturbée par l'expression de dégoût affichée par le jeune homme. Elle lui tapota la joue en ricanant avant de s'éloigner - enfin !

_ « Cependant, soupira-t-elle, mon amour s'est mis en tête de devenir plus intelligent et plus grand alchimiste que son frère, qui à l'époque accaparait toute l'attention de leur maitre et tuteur comme le plus exécrable des fayots.

_ Et c'est pour ça qu'il a volé le corps dudit frère, par jalousie ? »

Dante s'arrêta net, confirmant son hypothèse. Elle finit par lui envoyer un sourire langoureux qui lui fit ravaler toute satisfaction d'avoir eu raison en premier lieu.

_ « Le petit livret que Envy t'as déposé, hein ?

_ Ça et d'autres indices, juste assez pour faire le rapprochement. C'est vous qui lui avez donné ce carnet ?

_ Et pour quelle raison aurais-je risqué de faire capoter toute cette entreprise ? Demanda Dante, outrée. Ça fait bien trop longtemps que j'attends d'avoir sous la main le fils du grand Hohenheim. Si j'avais su qu'Envy projetait d'utiliser ce stupide carnet, je l'aurais brulé.

_ Ce carnet, c'est leur maitre qui l'a écrit ?

_ Oui, répondit Dante avec agacement. Leur maitre qui aurait pu tout ruiner la première fois. Tu ne peux pas imaginer ma panique quand ce vieillard s'est jeté dans le cercle de transmutation qui devait permettre à mon cher Arawn de prendre le corps de son frère. Je supporte tout juste son visage d'ishbal aux yeux verts, mais le retrouver dans un corps de vieillard ? »

Elle mima un haut le cœur théâtral avant de lever les yeux au ciel.

_ « Dieu merci, c'est son frère qui a fini dans ce corps flétri.

_ Et en me déblatérant votre plan machiavélique comme un vilain de bas étages, vous n'avez pas peur de vous faire démasquer par votre 'cher et tendre' ? Cracha le jeune alchimiste, agacé par cette tirade étourdissante et sa proximité plus que gênante.

_ Oh, aucun risque là-dessus ! s'exclama Dante, presque amusée. Tout comme pour Arawn, son frère et leur maitre, la transmutation qui a scellé notre destin nous a également pourvus d'une pierre philosophale chacun. »

Elle posa une main sur son sternum et ferma les yeux un instant, ignorant le trouble dans lequel elle venait de plonger le jeune alchimiste. Une pierre philosophale demandait énormément de sacrifices humains. La création de quatre pierres philosophales dépassait le stade de sacrifice – c'était un génocide qu'il leur aurait fallu. Comment avaient-ils pu commettre ce crime sans que personne n'en sache rien ?

_ « Comment ?

_ Longue histoire, répondit-elle en chassant une mouche invisible de la main. Une histoire dont tu n'as pas besoin d'avoir plus de détail. Toujours étant que les milliers d'âmes contenues en ma personne ont tendance à créer un bruit de fond qui empêche Arawn d'utiliser son cercle de lecture des pensées lorsque je suis dans la pièce.

_ Et quand je serais seul avec lui ?

_ Ah-ah ! La prochaine fois que tu seras seul avec lui, mon brave Edward, ça sera certainement sur un cercle de transmutation qui te projettera dans son corps.

_ Dans vos rêves ! »

La répugnance pure à l'idée de se faire voler son corps, pour offrir un cerveau plus frais à un psychopathe jaloux et un physique plus aux gouts d'une nymphomane, fit monter en lui une rage qui le plia en deux sur son lit. Ignorant la douleur, Edward cracha son mépris au plus proche de son interlocutrice qui s'amusa encore plus du spectacle.

_ « La prochaine fois que je le vois, ça sera pour lui mettre mon pied dans la bouche !

_ J'en doute fort mon cher Edward. De toute façon, ton pied gauche n'est plus ce qu'il était.

_ Allez vous faire foutre ! »

Loin de faire naitre la peur chez la jeune femme, son accès de colère ne lui valut qu'un fou-rire à gorge déployée.

_ « Néanmoins, reprit-elle une fois son amusement contenu, même s'il lui prend la lubie de venir discuter avec toi ou que tu lui répètes mentalement cette conversation après mon départ, ça ne changera pas le cours des évènements prochains, pour une raison toute simple.

_ Qui est... ?

_ Que tu ne sais rien Edward Elric. Rien qu'il ne sache déjà. Il sait que je préférais son ancien corps et je sais qu'il ne changera jamais de corps pour quelqu'un de moins intelligent que lui. Mais à la différence d'Arawn, je savais où chercher. Il me suffisait juste d'être patiente.

_ « Comment ? Pourquoi moi en particulier ? »

Dante le regarda avec un sourire en coin, peu décidée à lui répondre. Au bout de plusieurs dizaines de secondes de silence, Edward insista. Si elle rechignait à répondre, c'est que cette information était la seule à retenir, et seule à lui tirer du nez à tout prix.

_ « Vous n'allez pas me faire croire qu'il n'y a pas eu d'autres candidats depuis je ne sais combien de temps que vous vous amusez à kidnapper des gens. »

Persistant dans son mutisme, Dante se rapprocha de lui en s'humidifiant les lèvres avec une lenteur exagérée.

_ « Oh mais Edward, susurra-t-elle, tu devrais te sentir flatté d'avoir un corps et un cerveau si désirable.

_ La flatterie m'importe peu, ce que je veux savoir, c'est pourquoi moi ?

_ Tu veux que je te montre pourquoi ? demanda Dante en se penchant sur lui. Tu veux que je montre à quel point toi seul peux me satisfaire ? »

Edward enregistra à peine les propos de la jeune femme, tous ses sens hurlant leur mécontentement face à la violation de son espace personnel. Le jeune alchimiste eût beau s'enfoncer dans le matelas et coller sa joue contre la galette qui lui servait d'oreiller, les mains délicates de la jeune femme trouvèrent la peau de son ventre et son visage s'approcha du sien en un battement de cil. Retenant un grognement crispé lorsque le souffle chaud frappa la peau juste sous son oreille, Edward ferma les yeux et ignora de toutes ses forces le ricanement de la petite brune désormais à moitié allongée sur lui.

_ « Alors Edward, on a perdu sa langue ? »

Sa réponse mourut au fond de son estomac lorsque Dante profita de sa position pour lécher la peau ainsi offerte, traçant une ligne humide du creux de son cou jusqu'à son oreille. Elle en attrapa le lobe en un simulacre de séduction et Ed sentit la force de répulsion l'enfoncer un peu plus dans le matelas, tel deux aimants se repoussant violemment. Seulement la literie fatiguée ne lui laissa aucune marge de manœuvre et Ed réalisa avec désespoir qu'il n'avait pas bougé d'un iota.

Encouragée par l'absence de protestation Dante en profita pour laisser ses doigts glisser plus au sud – sur sa poitrine, le long de son ventre - avant de refermer sa main sur lui. Cependant, là où elle s'attendait certainement à trouver au moins un début d'érection, sa main ne rencontra qu'une chair inerte et dont le jeune alchimiste aurait tout donné pour que l'intégralité du volume puisse se rétracter en lui afin d'échapper à ce contact répugnant.

_ « Oh, on fait sa mijaurée, ronronna Dante en le massant à travers le coton de son pantalon. Arawn m'a pourtant fait part de ton ardeur et de la promptitude avec laquelle ton cinquième membre pouvait se dresser. »

Elle le caressait désormais sans gêne, jaugeant sa taille, palpant sa masse et ronronnant de plus belle face à sa trouvaille. Aussi langoureux pouvait-il être, le massage appliqué par Dante était incapable de faire naître la moindre étincelle. Bien loin d'affluer pour gonfler sa chair, le sang du jeune alchimiste fuyait littéralement la région, le laissant en proie à un picotement que son cerveau peinait à interpréter.

_ « Tu veux que j'aille chercher Envy pour t'aider un peu ? »

Tel un seau d'eau glacée envoyé en plein visage, une rage sourde le traversa de part en part à l'évocation de l'homonculus et il s'arracha de sa torpeur en un mouvement brusque, son front percutant le visage de Dante en un craquement satisfaisant.

_ « Petite pute ! Hurla-t-elle en se tenant le nez. Sale petite merde ! »

Elle s'empressa de venir l'immobiliser au fond de son lit, pressant de toutes ses forces sur la trachée du jeune homme qu'elle continuait d'insulter. Edward suffoqua rapidement, incapable d'esquiver la pression qui lui bloquait les voies respiratoires et la circulation sanguine. La panique monta en lui comme feu de forêt en pleine sécheresse, le moniteur à côté de lui traduisant son angoisse en un crescendo effréné. Alors que la cadence flirtait avec l'alarme de signal continu, sa vision se teinta d'un rouge écarlate, pulsant de concert avec ses tentatives plus vaines les unes que les autres d'aspirer une bouffée d'air pleine.

Soudain Dante recula vivement en claquant la langue de contrariété, comme si la peau du jeune homme l'avait brûlée.

_ « C'est malin, tutta la jeune femme. Je t'avais dit de ne pas trop t'agiter. Maintenant les médecins vont rappliquer pour contrôler tes constantes. »

Concentré uniquement sur la jouissance de pouvoir enfin remplir ses poumons d'oxygène, Edward n'enregistra pas tout de suite les remontrances faussement inquiètes de la jeune femme. C'est seulement lorsqu'il eut retrouvé une respiration plus raisonnable qu'Ed remarqua le voyant rouge qui clignotait machinalement sur le dessus de son moniteur. Toute alarme dans le médical était de mauvais augure, mais il l'accueillit, lui et la promesse de voir rappliquer au moins une infirmière, avec soulagement.

Dante le délaissa quelques secondes pour farfouiller dans les armoires au fond de la pièce. Elle s'en retourna avec une compresse qu'elle appliqua sur ses lèvres et la base de son nez, constatant la présence de sang avec agacement.

_ « Si tu m'as cassé quelque chose, déclara Dante en s'éloignant, je relâche moi-même Envy pour qu'il aille égorger ton cher Mustang. »

Alors que la jeune femme vérifiait l'étendue des dégâts à l'aide du petit miroir placé au-dessus de l'évier dans le coin de la pièce, la porte s'ouvrit brusquement, dévoilant une grande rousse d'une cinquantaine d'années, la blouse blanche soigneusement boutonnée et dont le regard sur se porta immédiatement sur lui, avant de repérer Dante.

_ « Qu'est-ce qu'il se passe ici ? Demanda-t-elle d'une voix rauque de fumeuse avec un fort accent Drachman. Vous avez touché à quelque chose ?

_ Pas du tout, s'offusqua aussitôt Dante. Il a simplement paniqué quand il s'est réveillé dans ce qu'il a pris pour une morgue, menotté au lit qui plus est…

_ Cette folle a essayé de m'étrangler ! Accusa Edward avec autant de force que sa gorge meurtrie le lui permit.

_ Voyons Edward, le sermonna la jeune femme en se rapprochant de son lit. Ça n'est pas très gentil de lancer à tort des accusations si graves.

_ Ça n'est pas à tort quand c'est vrai, se défendit-il en observant l'infirmière pianoter sur son moniteur. Elle n'a tout simplement pas supporté que je lui éclate la lèvre avec mon front. Regardez vous-même ! »

D'une placidité déconcertante, l'infirmière jeta un regard morne en direction de la jeune alchimiste qui croisa les bras et pinça ses lèvres en une fine ligne boudeuse. Sa bouche était en effet un peu gonflée mais bien moins gonflée que ce qu'il avait pu imaginer après le violent coup de tête asséné. Et il lui semblait pourtant avoir vu du sang.

Son visage dût trahir sa confusion car Dante afficha aussitôt un sourire moqueur.

_ « Ça ? Désigna-t-elle de deux doigts délicats. C'est de m'être rongé les lèvres d'inquiétude pour toi ! »

Estomaqué par tant de mauvaise foi, Edward peina à trouver des arguments en sa faveur. Tout le monde ayant côtoyé Dante savait vite que ce n'était qu'une mythomane manipulatrice. Sûrement, cette infirmière devait en être consciente, non ? Il l'implora du regard, mais fut vite découragé par l'apathie et l'absence totale de compassion qui lui fit face.

_ « Laissez-nous seuls s'il vous plait, demanda finalement l'infirmière.

_ Je ne vois pas pourquoi ma présence gênerait, rétorqua Dante sur la défensive. Je partirais lorsque je serais rassurée de voir mon cher Edward complètement remis. Changez-lui donc sa perfusion et laissez-nous en paix.

_ J'ai prêté un serment qui m'oblige à insister pour que vous sortiez.

_ Vous avez avant tout prêté serment à Arawn de faire comme on vous dit de faire, siffla la jeune femme en se rapprochant de son aînée. Alors vous allez faire comme je vous dis.

_ C'est exact. J'ai vendu mon âme à votre mari. Pas à vous. Si vous voulez bien me laisser faire mon travail désormais, continua-t-elle en allant ouvrir la porte. À moins que vous ne préfériez que j'en réfère directement à votre époux, demanda-t-elle lorsque Dante refusa de bouger d'un pouce. Je sais bien qu'il s'agace toujours de vous voir tourmenter ses patients.

_ Espèce de-

_ Maintenant sortez. »

Fulminant intérieurement, Dante finit par se diriger vers la sortie, non sans s'arrêter au pied de l'autre femme pour lui cracher ses menaces au visage.

_ « Ça n'est pas fini, siffla la petite brunette. Vous paierez cher cette insolence !

_ Je ne fais que mon travail. »

Mais déjà Dante avait quitté la pièce en claquant si fort la porte que toute la verrerie environnante résonna pendant plusieurs secondes.

Lâchant un soupir dépité, l'infirmière se tourna vers lui et commença son auscultation avec des mouvements efficaces, prenant son poignet entre trois doigts avant de regarder sa montre sans qu'une fibre de son visage ne participe à la moindre expression. Sa poker-face étant à des années lumières au-dessus de celle du colonel, Edward délaissa le visage de l'infirmière pour observer de plus près son uniforme afin d'en savoir plus sur cette femme qui l'avait débarrassé de l'autre harpie.

L'étiquette sur sa poitrine lisait Dr. Makarova et Edward se fustigea mentalement devant son apriori tout à fait sexiste. Toutes les femmes en blouse n'étaient pas obligatoirement cantonnées au rôle d'infirmière et savaient très bien égaler leurs confrères dans la profession de médecin. Et si, comme son nom l'indiquait, celle-ci venait des contrées au nord des montagnes de Briggs, alors elle avait certainement grandi dans un monde bien plus hostile encore que cette nation fondamentalement patriarcale et lui aurait fait ravaler son apriori avec plus de force de que major Armstrong si elle avait pu suivre le fil de ses pensées.

Perdu dans ses divagations Edward reprit soudain possession de ses réflexes lorsque la doctoresse lui palpa la chair tendre au niveau de sa gorge. Il se décala autant que le lui permettait ses entraves mais ce fut elle qui retira ses mains en premier.

_ « Désolé mais il faut que je vérifie. »

La palpation ne dura pas plus de quelques secondes et se solda par un grognement satisfait de la part de la doctoresse qui passa de l'autre côté pour lui changer sa perfusion.

_ « Une fois cette poche vidée, la sensation de vertige devrait disparaître, le rassura-t-elle en reportant son attention sur le moniteur. Et la pulsation par minute devrait passer sous la barre des soixante. »

Il la regarda hésiter un instant puis traverser la pièce jusqu'à une commode aux multiples tiroirs où elle retira ce qui ressemblait à un tube de dentifrice ordinaire. Une noisette de crème incolore fut déposée sur la zone enflammée de sa gorge et Edward ne pût s'empêcher de fermer les yeux sous la sensation de fraîcheur procurée par le fluide ainsi étalé sur sa peau. Makarova limita son massage au strict minimum, évitant ainsi au gel de réchauffer prématurément, et laissant une couche humide sur sa peau qui convertissait le moindre mouvement d'air en une douce brise de printemps.

La doctoresse se rinça les mains dans l'angle de la pièce avant de farfouiller dans un autre tiroir à l'écho plus métallique, rappelant au jeune alchimiste le bruit d'un cuisinier à la recherche d'un couteau plus adapté. Le souvenir fugace de Barry le boucher lui fit rouvrir les yeux immédiatement en une inspiration crispée.

Un marteau. Makarova avait à la main un petit marteau, une masselotte en forme de madeleine au bout d'un manche court qui lui laissa entrevoir leur prochaine activité. Une petite voix se réveilla en lui, pleine de ressources et d'idées lumineuses. Elle trépigna d'impatience devant la perspective de pouvoir les mettre en pratique, piaillant comme une souris en cage – une souris enragée certes, mais une souris tout de même. Il l'écouta d'une oreille alors que celle-ci lui expliquait pourquoi il devait se tenir prêt à agir. La doctoresse pourrait certainement tester les réflexes au niveau de son genoux sans toucher à ses entraves mais les autres tendons – cheville, coude - étaient pour le moment inaccessibles et l'obligeraient à libérer ses extrémités. Il avait seulement besoin d'un poignet de libre. Il frapperait la physicienne assez violemment pour la sonner et détacherait le reste de ses entraves. Simple.

Avant qu'il ne puisse aller plus loin dans son scénario, Makarova posa le petit marteau sur le matelas au niveau de ses pieds et tira un stylo de sa poche supérieure.

_ « Je vais passer mon stylo sur vos pieds, lui expliqua-t-elle calmement. Vous allez me dire si vous sentez la pression. Ok ?

_ Ok, croassa le jeune alchimiste en camouflant difficilement sa déception.

_ Là ? Demanda-t-elle en pressant la pointe de son stylo sur son talon droit.

_ Oui.

_ Là ? »

Edward continua de répondre machinalement, ignorant l'agacement de la petite voix qui hurlait d'impatience et frappait du pied devant l'inutilité de cet examen.

_ « Là ? »

Edward n'eut pas le temps de répondre qu'une violente douleur lui arracha un cri perçant et le poussa à ramener son pied vers lui – ou du moins essayer. La doctoresse avait changé de côté et avait de toute évidence troqué son stylo pour une broche à faire rôtir la viande, chauffée à blanc, qu'elle lui avait enfoncé de plusieurs centimètres dans la voûte plantaire. Elle le piqua une deuxième fois, juste sous ses orteils et Edward allait l'implorer d'arrêter quand celle-ci quitta d'elle-même le pied du lit pour venir se placer à sa droite.

Crispé d'avance, Edward l'observa recommencer la comparaison au niveau de ses bras cette fois. Au bout d'interminables secondes qui le laissèrent en nage et avec une crampe au niveau de sa mâchoire, Makarova le laissa enfin en paix et nota ses résultats sur la tablette accrochée au pied du lit.

La petite partie de lui qui avait pu avoir des scrupules à s'imaginer frapper la femme qui avait chassé Dante et atténué la douleur de son étranglement eut toutes les peines du monde à raisonner la chose enragée qui attendait avec impatience de pouvoir lui rendre la monnaie de sa pièce.

_ « À part l'hypersensibilité, d'autres symptômes dont vous voudriez me faire part ? D'autres gênes, douleurs ?»

Cette question, il l'avait entendue des dizaines de fois à Central, généralement de la part d'une infirmière chuchotant sa question en lui posant une main délicate sur l'épaule. Cette même question lui avait toujours paru fausse et désintéressée lorsqu'un médecin la lui avait posée, relevant à peine le nez de leurs notes et parfois ignorant son silence pour reprendre le fil de leur tournée. Makarova, elle, le regardait droit dans les yeux, attendant sa réponse avec attention. Si on oubliait la rudesse de son auscultation, elle semblait être toujours plus compatissante que le meilleur des médecins entre les mains desquels il avait eu le malheur de passer. Pourtant...

_ « Comment pouvez-vous travailler au sein d'une entreprise pareille ? demanda subitement Edward. »

Soupirant silencieusement, la doctoresse reposa son carnet de suivi et déchaussa ses lunettes pour le regarder droit dans les yeux.

_ « Tout le monde ici a ses raisons - l'argent, la sécurité de l'emploi, la passion de la science libérée de tout entrave, la peur.

_ Mais vous ?

_ Je suis médecin et mon travail est d'aider les gens. C'est ce que je fais. »

Devant l'air perplexe du jeune alchimiste, elle poursuivit.

_ « Avec ou sans moi, cette entreprise tournerait quand même. Alors quitte à ce que vous soyez ausculté par quelqu'un, autant que ce soit par quelqu'un d'assidu.

_ Vous croyez vraiment que c'est m'aider que de me soigner pour qu'un psychopathe abuse de mon esprit et de mon corps ? »

Elle soupira encore.

_ « Vous donnez volontiers une pièce au mendiant mais il ne vous viendrait jamais à l'esprit de l'inviter à vivre chez vous. C'est pareil pour moi. »

Devant son air confus, elle poursuivit.

_ « Je vous traite avec décence parce c'est mon travail de vous éviter toute souffrance superflue, expliqua Makarova en désignant la porte que Dante avait claquée un peu plus tôt. Mais ne me demandez pas de vous libérer – vous savez bien que c'est impossible.

_ Je n'ai rien demandé.

_ Ils finissent tous par le faire. »

Un air compatissant se faufila sur le visage de la doctoresse jusque-là aussi expressive qu'une feuille blanche et il sentit sa gorge se nouer – autant par le choc de voir enfin ce visage exprimer quoi que ce soit que par la nature de l'expression.

Considérant le silence du jeune homme comme la fin de la conversation, Makarova poursuivit sa routine, sous le regard attentif de son patient. Alors que la souris enragée reprenait de sa hargne, prête à bondir, la doctoresse ignora le marteau au bout du lit et sortit à la place une paire de menottes. Avec l'assurance d'un policier, elle referma un bracelet sur l'armature du lit et l'autre autour du poignet hypersensible du jeune homme qui calcula rapidement son degré de liberté même avec le bracelet en cuir détaché.

Nul.

La déception de voir son plan d'évasion tomber à l'eau le traversa de part en part et il ne pût retenir le grognement qui quitta ses lèvres alors que sa tête s'enfonça dans l'oreiller.

Makarova détacha l'épais bracelet de cuir mais il n'y prêtait déjà plus attention. Pas plus qu'à l'excuse de la doctoresse.

_ « Je suis désolée. »

Pas autant que lui.

Ø-ø-¤-ø-POV ROY-ø-¤-ø-Ø

Après mûre réflexion, Mustang s'accorda enfin sur la pire des tortures existantes : l'attente.

Leur mutinerie remontait à deux jours et le régime spécial que les gardes leur faisaient subir depuis n'avait pas fait l'objet d'un seul assouplissement.

Le couvre-feu était toujours en vigueur - si on pouvait appeler leur enfermement quasi-permanent un couvre-feu. Ils disposaient d'une heure de sortie libre, chaque étage libéré l'un après l'autre, en plus d'une trentaine de minutes destinées au passage aux douches et à la cantine - toujours étage par étage. Du fait de la présence des salles communes - réfectoire, douches, bibliothèque et salle de sport - le rez-de-chaussée était nettement moins peuplé que les étages supérieurs. Roy y trouva, en conséquence, fort peu de compagnie durant ces rares sorties - non pas qu'il ait voulu partager ses doutes avec qui que ce soit mais des activités en groupe lui auraient permis d'ignorer la désagréable pensée qui le trainait vers le fond : la certitude d'avoir perdu Edward à jamais.

Les petites voix en lui se bousculaient pour proposer leurs inquiétudes toutes plus alarmistes les unes que les autres. Roy serait peut-être utilisé en chair à canon pour fabriquer une pierre philosophale avant qu'Ed ne vienne à sa rescousse. Peut-être même qu'Edward n'avait jamais quitté le manoir et Arawn lui avait déjà volé son corps, son amant pourrissant dans une cellule avec le visage de leur tortionnaire. Non songea-t-il. Si c'était le cas, Arawn aurait certainement déjà renvoyé le jeune alchimiste en zone 3 afin de les torturer tous les deux.

Ou bien, murmura une petite voix, ou bien la transmutation avait mal tourné et les deux alchimistes avaient succombé à la férocité de la Porte.

Chassant l'idée noire d'un mouvement de tête Roy fit un nouvel aller-retour dans sa cellule.

Deux jours et toujours pas de nouvelles.

Roy allait devenir fou. Son calme légendaire craquelait sous l'absence d'information et il en était presque arrivé à considérer sérieusement l'option d'aller confronter un garde dans le seul but de se faire sédater, envoyer au cachot ou tabasser jusqu'à devoir séjourner à l'infirmerie - tout sauf passer une seconde de plus seul dans cette chambre dont le calme lui hurlait l'absence de son amant au visage.

Il s'assit sur le lit, la tête pulsant dans les mains et le sol vibrant sous ses pieds.

Ouvrant des yeux qu'il avait fermés en un soupir, Mustang se figea sur place, tous ses sens soudain aux aguets. Rien. Il aurait pourtant juré sentir des vibrations - mais le silence de mort régnant autour de lui le fit douter. Ses nerfs à vif lui jouaient certainement des tours, comme une araignée affamée qui confond la plus petite brise avec la capture d'une proie – ou bien il devenait effectivement fou. Une petite voix ricana au fond de son crâne, et Mustang se redressa d'un bond. Non, c'était juste ses nerfs – et l'ennui. Il lui fallait simplement quelque chose pour lui occuper l'esprit.

Campant devant la porte, Mustang observa la silhouette des gardes faisant leur ronde comme s'ils gardaient là les pires assassins de tout Amestris. Chaque étage était surveillé par un garde, relayé toutes les 8h. Trois gardes venaient renforcer les équipes en journée. Le premier, quand il n'escortait pas les groupes de résidents vers le réfectoire ou les douches, passait presque tout son temps à quelques mètres de la sortie, avec un air sérieux - ou constipé, Roy n'aurait su dire. Les deux autres campaient dans la salle de sport et la bibliothèque, ne laissant ainsi aucune pièce commune sans surveillance. En réalité, le dispositif ne changeait pas vraiment de la sécurité habituelle. La seule différence était le nombre réduit de prisonniers à gérer en cas de débordement.

Depuis son hublot, Mustang observa les résidents du troisième étage prendre possession de la cour avec une pointe de jalousie. Il aperçut Russel qui envoya un regard peiné en sa direction. Les quartiers libres se limitaient à la surface de la pelouse et les deux salles de loisirs. Les coursives, à l'étage comme au rez-de-chaussée étaient formellement interdites, comme ils avaient pu le constater la veille lors d'une altercation musclée avec le garde de journée. Russel avait tenté une approche, un petit bout de papier à la main que le garde avait aussitôt intercepté en lui broyant presque le poignet. Mustang avait suivi la scène, impuissant derrière sa porte, observant la grimace peinée du jeune Tringham et le rire cruel du garde lorsqu'il déplia le bout de papier.

Soudain, un grondement sourd se fit sentir.

Une partie des résidents du troisième étage lézardait sous le grand olivier, mais quand jeux de cartes ou débats houleux occupaient normalement leur attention, ils étaient cette fois tous figés sur place, observant le sol alors que les feuilles leur tombaient dessus en une pluie éparse. Mustang sentit soudain son cœur tomber au fond de son estomac comme une pierre dans un puits. La machine infernale de la transmutation humaine devait avoir démarré, mettant en branle tout le bâtiment.

Alors qu'une partie de lui ne désirait rien d'autre que d'aller se rallonger une énième fois pour contempler le plafond aussi morne que ses perspectives de survie, Mustang observa les gardes se mettre soudain sur le qui-vive, l'arme au poing et le ton sec lorsqu'ils ordonnèrent à tout le monde de retourner dans sa cellule. Timide mais bien là, une lueur d'espoir s'alluma en lui devant tant d'anxiété, faisant tomber la lourde cape d'apathie qui lui lestait les épaules depuis plusieurs jours.

Il sursauta lorsqu'un garde tira au sol pour alerter ses collègues de leur situation de repli, rappelant par la même occasion la nature de leurs munitions – les fléchettes avaient été rangées pour des balles réelles et les gardes n'hésiteraient pas une seconde à en faire usage. L'intimidation fit son effet et la foule se dirigea au pas course vers les escaliers aux coins du bâtiment, alors que la terre continuait de trembler sous leurs pieds.

Un frisson le traversa, devant la charge électrique qui emplit soudain l'air et Mustang l'associa automatiquement à l'adrénaline qui pulsait dans ses veines et le remplissait d'une toute nouvelle énergie. Un grésillement familier dans son dos attira finalement son attention et il se retourna pour voir, dubitatif, une vague de transmutation balayer son mur, du sol au plafond. Celui-ci pris aussitôt un aspect laiteux avant de se transformer en un solide parfaitement lisse, comme si le granite avait été transformé en un énorme morceau de grenat. Son plafond subit le même traitement, même si la transmutation ne s'éloigna pas de plus d'une cinquantaine de centimètres du mur. Il allait en étudier la consistance quand un craquement menaçant lui fit tourner la tête vers l'extérieur, cette fois.

Lorsqu'il pressa son visage au hublot, le grand olivier finissait de s'effondrer sur le sol et une partie des coursives supérieures, un trou béant s'ouvrant là où ses racines se trouvaient jusque-là. Toute l'attention des gardes se porta alors sur la gueule béante qui s'était ouverte au pied de l'arbre et les silhouettes familières qu'il vit émerger. Mitigé entre le soulagement et l'appréhension, Mustang cria ses mises en garde au travers de la vitre – constatant avec soulagement que ses compagnons prenaient possession des lieux comme toute situation de prise d'otage compliquée.

Cinq grenades fumigènes furent balancées par ses hommes tandis que les gardes placés sur les coursives supérieures mitraillaient le pied de l'arbre.

Il ne voulait pas voir ça.

Arrachant la taie de son oreiller, Mustang la balança dans l'évier avant de la mettre à tremper en prévision. Alors que les échanges continuaient à l'extérieur, une réalisation le frappa.

Si son mur avait pu être transmuté, alors lui aussi pouvait certainement utiliser de nouveau son alchimie.

La seconde suivante, Mustang était à genoux à côté d'une pile de notes éparpillées dont il avait récupéré une feuille presque vierge et sur laquelle il dessina le premier cercle qui lui passa par la tête. C'était un cercle basique qu'il avait maitrisé bien avant ses dix ans mais devant lequel il se retrouva soudain aussi fébrile qu'à l'époque de son apprentissage, impatient de lancer la transmutation et anxieux de la voir mourir sous ses doigts avant d'avoir pu prendre son premier souffle.

Fermant les yeux en une prière silencieuse, Roy apposa ses doigts sur le bord du cercle et canalisa toute sa volonté sur cette misérable transmutation. Comme s'il était rentré dans un bain bouillant après une longue marche dans le froid, Mustang lutta pour maintenir la transmutation alors que tout son corps était la victime de violents picotements. Son torse, ses bras et ses doigts le démangèrent jusqu'à ce que le flux continu de la transmutation ne se stabilise en une douce chaleur, un ruban de satin lui glissant sous les doigts. Il n'eut pas besoin d'ouvrir les yeux pour confirmer la lueur de la transmutation – ni le fait que sa feuille avait brulé sous l'effet du cercle. Un sourire glorieux se dessina sur son visage pour la première fois depuis ce qui lui semblait être une éternité et il prit une seconde pour apprécier tout ce que cela impliquait.

Roy allait redevenir le Colonel Mustang, le Flamme alchimiste – et il allait se faire un malin plaisir de faire cramer ce foutu manoir une bonne fois pour toutes.

Un seul bémol lui fit vite ravaler son euphorie, cependant. Même s'il dessinait son cercle fétiche sur le dessus de sa main, il n'avait pas encore la peau assez sèche au point de créer des étincelles en claquant des doigts – ce que le tissu spécial de ses gants lui permettait de faire. Or on lui avait retiré ses gants ignifugés avant son arrivée dans la zone 3 et il se voyait mal partir au front avec deux silex. Pyromane de formation, Roy ne rechercha pas bien longtemps avant que son cerveau ne lui propose un cercle plus efficace dans sa situation et il se trouva dans l'étrange position de devoir remercier Zolf Kimblee pour son inventivité malsaine.

Le cercle était simple et lui permettait de faire exploser tout obstacle sur son passage.

Parfait.

Avec le plus beau de leurs stylo, Roy s'empressa de dessiner le cercle sur le dos de sa main gauche avant de poser sa paume sur la serrure de sa porte. Ignorant les échanges de tirs et les cris de douleur dont il pouvait sentir l'écho au fond de ses entrailles, Mustang activa le cercle du bout des doigts. A son plus grand soulagement, la transmutation prit immédiatement vie, illuminant son visage de la plus délicieuse des façons. Il sentit les atomes recevoir la consigne donnée par sa transmutation et une fois la matière agitée dangereusement, Mustang recula de plusieurs pas, écoutant sa serrure siffler quelques secondes avant d'exploser en un bruit sec.

Dehors, personne ne semblait avoir remarqué sa dégradation, bien trop occupé par les balles qui fusaient de tout sens. La fumée recouvrait le rez-de-chaussée d'un manteau opaque sur au moins un mètre cinquante de haut et Mustang peinait à discerner les coursives de l'aile opposée à la sienne. Estimant la couverture suffisante, le colonel enroula la taie d'oreiller désormais trempée autour de son visage et ouvrit sa porte d'un geste sec.

Ne perdant pas une seconde, Mustang fila en direction de l'ascenseur. Ses hommes avaient repéré et maintenaient occupé les gardes de la zone 3. Avec un peu de chance, Hawkeye avait réussi à en neutraliser un ou deux sans trop de difficultés. En revanche, les renforts qui devaient déjà être en route les prendraient à revers et pourraient faire capoter toute leur mission de sauvetage – et c'était tout simplement inacceptable.

Veillant à rester bas sur ses appuis, il rasa les murs jusqu'au couloir de la bibliothèque et s'engouffra dans le long corridor, tous ses sens aiguisées par l'angoisse de quitter le couvert des fumigènes. Son empressement et l'excitation de voir ses hommes prenant rapidement le dessus, Mustang allongea la foulée et se permit même un trot contenu sur les derniers mètres, juste avant l'angle donnant sur le couloir accédant à l'ascenseur. Alors qu'il orientait déjà ses épaules pour s'adosser à l'angle et contrôler l'absence de garde sur la dernière ligne droite, une armoire à glace bondit en plein milieu de son chemin, tirant aussitôt à l'aveugle. Continuant dans son élan, le cœur battant la chamade, Mustang évita la balle d'un cheveu – sous le grognement agacé de Monsieur Gorille.

Plus large qu'Alex Armstrong, le garde ne lui laissait aucune chance dans un corps à corps – encore moins dans un corps à corps avec une arme. La réalisation libéra son jugement de tout scrupule alors que ses doigts d'alchimiste se refermèrent sur l'avant-bras du garde. Ignorant le coup de poing envoyé dans son abdomen, Mustang activa la transmutation et ne relâcha sa prise qu'une fois avoir aperçu l'inquiétude dans le regard du Gorille – inquiétude qui fit vite place à la panique.

_ « Qu'est-ce qu- »

Le garde n'eut pas le temps de poser la question que son bras se mis à gonfler comme un ballon de baudruche branché sur une borne à incendie. Mustang fit un bond de côté mais il avait trop attendu et n'échappa pas au souffle de l'explosion, ni aux morceaux de chair qui lui éclaboussèrent le visage. L'explosion repoussa les deux hommes au sol et les hurlements du Gorille le transpercèrent, faisant monter en flèche son niveau d'anxiété. S'il avait voulu être discret, c'était raté.

Ignorant la forme se tortillant de douleur au sol dans une mare de sang grandissante, Mustang attrapa l'arme lâchée un peu plus tôt et se repositionna à l'angle du couloir. Comme il le craignait, les portes de l'antichambre menant à l'ascenseur s'ouvrirent pour laisser passer les deux armoires à glace en charge de surveiller la sortie. Inspirant profondément, les mains fermement calées sur la crosse du pistolet fraîchement emprunté, Roy envoya une prière silencieuse à son saint personnel.

Maes, ne me laisse pas foirer ces deux tirs.

Avant que les gardes ne se dispersent, Mustang bascula sur son épaule et pivota en direction des deux sbires, l'arme en joug et le doigt déjà à moitié enfoncé sur la détente.

Les deux gardes marchaient côte à côte dans le couloir, un fusil d'assaut calé sur l'épaule et déjà à moins de dix mètres de sa position. Sans succomber à une panique mal placée – bien que justifiée - Roy visa celui de gauche en pleine tête, éclaboussant le mur en une auréole écarlate, avant de battre en retraite. Ignorant le sort macabre de son collègue qui s'effondrait au sol tel une marionnette désarticulée, le deuxième garde riposta immédiatement à l'attaque du colonel.

La balle lui effleura le bras droit alors qu'il se remettait à l'abri et Mustang serra les dents sur le cri de douleur qui manqua de lui échapper. La brûlure sur le côté de son avant-bras lui fit prier une blessure superficielle mais il ne perdit pas une seconde pour l'inspecter ni la couvrir de son autre main pour en atténuer la douleur. Son bras gauche handicapé, il ne pouvait pas se permettre de tirer d'une seule main. Pressant son épaule droite contre le mur, Roy attendit de voir passer l'arme du deuxième garde pour lancer son attaque.

De longues secondes passèrent et l'envie d'aller débusquer son adversaire le tiraillait avec plus de force, l'idée de laisser ses arrières sans surveillance plus longtemps le répugnant. Du mouvement attira soudain son attention sur sa gauche. Là, dans la flaque de sang, la deuxième moitié du couloir se dévoilait en une image écarlate, la perspective à peine déformée, tout comme la silhouette du garde qui approchait lentement de sa position, l'arme à l'épaule et visant la dernière position où il avait aperçu la tête du colonel.

Il ne pouvait plus rebrousser chemin et s'abriter dans la bibliothèque ou les douches des femmes, le garde était trop proche et l'aurait d'une balle dans le dos avant qu'il n'ait pu atteindre la première porte. Ne connaissant les réflexes du garde et étant plus que réticent à jouer un tel coup de poker, Mustang ne pouvait se jeter au pied du garde dans l'espoir de tromper la hauteur de tir, ni viser au hasard en passant uniquement son bras de l'autre côté de l'angle. Il lui fallait une diversion.

Le Gorille eut un dernier râle avant de soupirer, insufflant à Mustang un début de stratégie.

La main posée contre le mur au niveau de sa tête, l'alchimiste de Flamme activa le cercle avant que son bras engourdi ne refuse de lui obéir. Serrant les dents devant les tremblements que ce geste pourtant simple fit naitre dans toute son épaule, il infusa assez d'énergie dans la transmutation pour au moins faire voler quelques pierres, avant de s'accroupir. Le garde était à moins d'un mètre de l'angle quand la détonation retentit, envoyant voler brique et mortier dans un éclat de poussière. Presque au même instant Mustang profita de la confusion pour se jeter au sol, juste au pied du garde avant de tirer sa deuxième balle.

L'explosion avait, comme prévu, déstabilisé le garde qui n'évita pas le tir pleine tête du colonel. En revanche, ce dernier eut tout de même suffisamment de réflexe pour ajuster sa visée et abaisser le nez de son canon en direction de la forme glissant au sol devant lui. Une violente douleur plia Mustang en deux, ses poumons se vidant sur un cri d'agonie. Il roula sur le flanc avant de se mettre à genoux, le torse couché sur ses cuisses et sa chemise trempée. Après un bref moment de confusion, Mustang réalisa avec une pointe de soulagement que le sang qui lui détrempait la chemise et collait le tissu à son corps ne lui appartenait pas. Il avait juste roulé dans la flaque créée par le Gorille.

Sa blessure n'en demeurait pas moins sérieuse et il se força à se relever et marcher tant qu'il le pouvait, laissant l'adrénaline gonfler ses veines et guider ses pieds jusqu'à la porte de l'antichambre. Personne dans les combles n'avait encore rappelé l'ascenseur et Mustang décolla douloureusement sa main gauche jusque-là fermement pressée contre son abdomen en point de pression afin de demander l'ouverture des portes. Une fois dans la cabine il dessina le cercle de Kimblee sur la partie supérieure de la cloison, profitant du sang sur ses doigts pour tracer de larges lignes – un cercle bien plus net que le dessin taché de sang sur le dos de sa main.

La transmutation emporta le toit de la cabine, son système de levage et une partie du puits, dont quelques blocs roulèrent jusque dans l'antichambre, rebondissant lourdement à quelques centimètres de ses pieds. Une fois la poussière tombée au sol, Mustang put contrôler le résultat final de son sabotage. Les portes extérieures de l'ascenseur avaient pris une forme bombée sous l'onde de choc et ne se refermeraient pas de sitôt. De toute façon, observa-t-il, la quantité de gravas dégueulant de la cabine aurait empêché tout mouvement de porte. L'amoncellement de gravas semblait remonter au-delà du sommet de la cabine, promettant plusieurs heures de déblaiement avant de permettre l'arrivée de renforts par cette voie.

Mustang allait laisser échapper un soupir de soulagement lorsque d'une réalisation le frappa subitement : il avait oublié l'accès depuis les cuisines – cette foutue porte devant laquelle ils avaient dû rebrousser chemin quelques jours plus tôt.

Ignorant la large tache de sang sur le mur où il s'était appuyé, tout comme il ignora les petites mouches qui envahissaient les bords de sa vision, Mustang força son corps à se remettre en branle. Une petite voix réprobatrice insista avec empressement pour qu'il s'assoie quelque part et s'occupe sérieusement de sa blessure, mais il la repoussa vivement d'un mouvement de tête. S'il s'arrêtait de nouveau, Roy doutait fort de pouvoir reprendre sa route vers les cuisines et ainsi couvrir les arrières de son équipe.

L'arme au poing et la démarche chancelante, Mustang rebroussa chemin pour retourner dans le couloir principal, les fenêtres en face de lui ne lui laissant apercevoir de la cour intérieure qu'un épais nuage de fumée blanche, comme si le toit s'était effondré sous un blizzard redoutable, la neige étouffant chaque respiration.

Par-dessus le grésillement de ses oreilles, le silence régnant dans l'espace central le frappa soudain, arrêtant net sa foulée et réveillant la petite voix paranoïaque en lui. Ces fichus gardes avaient-ils eu raison de son équipe ? Avaient-ils balancé une grenade fumigène bourrée de somnifères ? Il réalisa avec horreur que ses hommes ne pourraient alors rien pour se protéger, et ils ne pourraient détecter le subterfuge qu'une fois trop tard – une fois que ses subordonnés commenceraient à tomber un par un. Jusqu'à ce qu'il n'en reste plus un debout. Jusqu'à ce qu'il soit seul, à se vider de son sang à l'entrée du réfectoire.

Le bruit saccadé de plusieurs paires de bottes en approche semi-furtive le fit soudain pivoter sur lui-même. Inspirant douloureusement, Mustang mis son arme en joug en direction de l'entrée du couloir où il avait réglé le compte des trois gardes précédents - et où il n'hésiterait pas à abattre les suivants, même si ça devait être la dernière chose qu'il ferait. La porte du réfectoire était à seulement à quelques mètres derrière lui mais il ne pouvait s'y jeter à reculons sans risquer d'offrir son dos à des potentiels renforts qui auraient déjà franchis les portes de l'arrière cuisine.

Merde.

Optant finalement pour un repli stratégique dans l'antichambre menant à l'ascenseur, Mustang se mit à couvert juste à l'entrée de la pièce encore remplie de poussière suite à son sabotage. Les bottent ralentirent à l'angle, certainement pour s'enquérir du statut des gardes abattus un peu plus tôt. Peut-être aussi pour préparer leur stratégie pour aborder l'angle du couloir. Alors que le silence s'étirait, Mustang risqua un coup d'œil furtif dans leur direction, apercevant un canon en couverture et la silhouette furtive d'une personne traversant le couloir se placer sur un autre angle d'attaque.

Il aurait reconnu cette silhouette parmi des centaines, mais une petite voix qui ressemblait fort à un de ses anciens instructeurs lui rappela qu'il n'y avait rien de mieux qu'une situation désespérée pour brouiller ses sens et aveugler son jugement. L'angoisse et la fatigue l'avaient laissé avec la bouche pâteuse et la gorge nouée mais l'espoir difficilement contenu lui permit de retrouver sa voix.

_ « Hawkeye ? »

Le groupe s'immobilisa immédiatement.

_ « Colonel ? »

Celui-ci ferma les yeux sous la vague de soulagement qui dévala son corps, le libérant de la couverture de plomb qui semblait s'être greffée sur ses épaules depuis la chute du grand olivier. Mustang tituba en direction de ses hommes avec un pas de plus en plus lourd à mesure que l'adrénaline quittait son système devant ce changement de pronostics. Il dut s'appuyer contre le mur à mi-chemin et ses genoux lâchèrent presque aussitôt.

_ « Mustang ! »

Des mains l'aidèrent à s'asseoir en douceur avant qu'il n'ait eu le temps de heurter le sol. Dans un éclair de génie, il précisa.

_ « Ce n'est pas mon sang. »

Hawkeye souleva la main qu'il avait toujours fermement pressée contre son abdomen.

_ « J'en doute. Bon sang Mustang, qu'est-ce que vous faites debout avec une telle blessure. »

La mémoire lui revint en un spasme qui tenta de le remettre debout mais la douleur et au moins deux paires de mains sur ses épaules l'immobilisèrent aussitôt.

_ « Les cuisines, croassa Roy en pointant la double porte du doigt. Les gardes peuvent accéder à la zone par les cuisines. Quelqu'un doit aller condamner l'accès.

_ Je m'en charge, déclara Armstrong. »

Riza acquiesça et demanda à Falman de l'accompagner d'un geste bref de la tête. Elle reporta rapidement son attention sur lui. Il était à moitié délirant quand les portes de la cafétéria se refermèrent sur les larges épaules du major.

_ « Mustang, il va falloir vous allonger que je puisse examiner cette blessure.

_ Je vais bien. Il faut... Edward... »

Il tentait de se redresser une nouvelle fois mais Hawkeye serra son épaule avec tant de force qu'il ne put réprimer une grimace.

_ « Stop. Colonel vous ne pourrez rien pour Edward si vous vous videz de votre sang ici.

_ Le lieutenant a raison, mon frère n'aurait plus personne à insulter toute la journée et je n'ose imaginer ce qu'il trouverait pour vous remplacer. »

Dans l'espoir de dissiper toute hallucination, Roy secoua la tête, comme pour se débarrasser d'un nuage de mouche un peu trop collantes. Son état léthargique transforma ce qui aurait dû être un ébrouement en un misérable non de la tête, mais sa vision reprit un peu de définition et lui laissa apprécier le visage inquiet de son lieutenant et du cadet Elric.

_ « Alphonse ? »

Il resta interdit quelques secondes. Le garde lui avait pourtant laissé entendre qu'Alphonse n'avait pas survécu à leur course poursuite. De toute évidence, sa description de comment les snipers l'avaient abattu était aussi graphique que fausse. De toute évidence. N'est-ce pas ? Bon sang il avait juste assez de sang pour en tirer cette conclusion pourtant simple.

Alphonse était en vie.

_ « Oui c'est moi. Maintenant allongez-vous deux minutes que l'on puisse arrêter l'hémorragie. »

Bonne chance avec ça.

_ « Doucement, murmura Riza. Là. »

Oh. La douleur était un peu moins aveuglante dans cette position et c'était comme si on l'avait déposé dans un nid de coton. S'il avait su, il se serait certainement allongé plus tôt.

_ « Colonel, vous êtes toujours là ? »

Quelqu'un appuyait sur son abdomen et ses instincts de survie reprirent le dessus, lui arrachant un cri assez perçant pour lui vriller les oreilles et il referma automatiquement ses doigts autour d'un poignet beaucoup trop invasif. C'était comme si on l'avait brutalement renvoyé dans son corps après de longues minutes à planer sur un nuage. Chaque nerf était en feu et son esprit retrouva momentanément sa vitesse de croisière.

_ « Ooow !

_ Pardon mais il faut garder le point de compression. Alphonse, tu en penses quoi ?

_ Je peux difficilement dire si la balle a touché quoi que ce soit de vital. L'hémorragie a l'air raisonnable. »

Riza lui envoya un regard douteux.

_ « OK, concéda Alphonse, aussi raisonnable que possible au vu des conditions actuelles. Le mieux serait de cautériser la plaie et évacuer le colonel.

_ Non. Certainement pas. »

La force de son objection leur fit marquer une pause et il en profita pour se reprendre en main. Hors de question de sortir d'ici sans avoir retrouvé Edward.

_ « Passez-moi un briquet et je me charge de cautériser ma plaie. Commencez à évacuer les civils. Récupérez les alchimistes qui peuvent se battre.

_ Colonel, je-

_ C'est un ordre, Lieutenant. »

Hawkeye mourrait d'envie de contester son ordre, il le voyait dans la raideur de sa mâchoire et la dureté de son regard, mais celle-ci finit par soupirer et sortit un briquet de sa poche.

Alphonse la regarda, interloqué.

_ « Vous fumez ? »

_ Non mais quand votre supérieur a tendance à oublier qu'il est inutile sous la pluie, vous apprenez à couvrir ses arrières.

_ Hey !

_ Ça implique des scores impeccables au stand de tir, mais aussi toujours avoir une source de flamme sur soi. »

Elle lui glissa le briquet au creux de la main et l'aida à se mettre à genoux.

_ « Vous êtes sûr que vous ne voulez pas qu'Alphonse le fasse ?

Il regarda le jeune alchimiste et son air de biche effarée. Non. Il ne lui ferait pas subir ça.

_ « Ça va aller. Si vous ne me voyez pas émerger d'ici cinq minutes c'est que la douleur m'aura fait perdre conscience. »

Il commença à déboutonner sa chemise, veillant bien à garder un visage impassible et une respiration calme alors que chaque fibre de son corps lui hurlait de rester immobile. En face de lui, Riza et Alphonse l'observaient avec un air dubitatif, clairement retissant à le laisser seul. Fixant Hawkeye avec un air qu'il voulut sévère, Mustang soupira d'agacement. Il n'avait pas besoin d'audience.

_ « Les civils ne vont pas se libérer tout seul, lieutenant. »

Riza soutint son regard plusieurs secondes avant de se retourner vers le jeune alchimiste.

_ « Alphonse, tu peux aller voir comment Havoc et Breda s'en sortent avec l'évacuation ?

_ Tout de suite. »

Celui-ci s'éloigna en courant, et avant même que Mustang n'ait le temps de protester, Riza l'aida à ôter sa chemise.

_ « Hawkeye...

_ Si vous tombez dans les pommes en cours de route, il est de mon devoir de vous réveiller pour que vous puissiez finir. Et éviter ainsi que vous nous claquiez entre les doigts après des semaines de recherches. »

Il imaginait déjà l'empreinte des cinq doigts de son lieutenant sur la joue. Elle n'aurait certainement aucun scrupule à le gifler avec plus de force que nécessaire. Et il ne pouvait la blâmer. Ces dernières semaines ne devaient pas avoir été de tout repos de leur côté non plus. Il s'essuya les mains sur sa chemise et dessina son cercle habituel sur le dos de sa main avec autant de précision que ses doigts tremblants le lui permirent.

Le briquet dans la main, prêt à générer l'étincelle qu'il aurait normalement eu en claquant des doigts, Mustang lutta pour ne pas laisser l'anticipation de la douleur chasser immédiatement la petite once de plaisir qu'il ressentit à retrouver son alchimie. La molette crissa sur la pierre du briquet et il donna un coup sec pour activer une transmutation qu'il allait certainement regretter dans la seconde.

Il limita l'intensité au minimum, traversant sa chair de part en part comme la balle l'avait fait un peu plus tôt mais la brulure lui arracha tout de même un hurlement de douleur. Si la pression sur sa blessure avait pu être douloureuse, la brulure des tissus endommagés était mille fois pire. On lui avait comme rincé les entrailles avec un mélange d'acide, de sel et de tessons de verre. Toutes les terminaisons nerveuses dans cette région hurlèrent leur protestation face à cette solution des plus barbares et Mustang ne pouvait contester l'adjectif. Néanmoins, cela ne l'empêcha pas de poursuivre la transmutation, étendant son périmètre de façon à endiguer toute hémorragie possible.

Les chirurgiens allaient certainement passer des heures à réparer son travail de boucher, mais au moins, il ne se viderait pas de son sang d'ici là.

La transmutation mourut après la deuxième passe de cautérisation mais la douleur ne montra aucun signe de vouloir elle aussi s'arrêter - à son plus grand désespoir. La cautérisation aurait dû le rendre plus apte à continuer, pas le transformer en une gigantesque balle de douleur ardente. Une main se posa sur son front et il en accueillit la fraicheur avec un soupir étranglé.

_ « Toujours avec nous ? »

La voix de son lieutenant lui arriva à quelques centimètres de son oreille et c'est ainsi que Mustang prit conscience de sa position. Plié en deux par la douleur, le colonel reposait entièrement son poids sur l'épaule de sa subordonnée et sa position verticale n'était assurée que par la main délicate pressée sur le côté de sa cage thoracique. Riza avait dû le retenir lorsque la fin de la transmutation l'avait fait chanceler. Sa fierté aussi malmenée par la situation que ses entrailles par la transmutation, Mustang tenta de se redresser mais la douleur le plia en deux et il laissa son front tomber au creux de l'épaule du lieutenant avec un gémissement plaintif.

Riza supportait son poids sans montrer aucun signe de danger, aussi il ne redressa même pas la tête lorsque le bruit de plusieurs paires de bottes approchant avec empressement atteignit ses oreilles.

_ « Tout va bien ? Demanda Armstrong. On a entendu un cri depuis l'autre bout du réfectoire.

_ Laissez-moi juste deux minutes, murmura Mustang.

_ J'ai peur que ce soient deux minutes dont nous ne disposions pas, toussota Falman. Nous avons pu entendre pas mal d'agitation à l'arrière de la porte que vous nous avez demandé de condamner et même si nous avons sécurisé le rez-de-chaussée, j'ai peur que les renforts ne puissent également nous attaquer par les toits. »

Falman marquait un point tout à fait valide. Si Edward était parvenu à traverser les tuiles depuis les combles pour sortir du manoir, les autres gardes pouvaient très bien utiliser le même stratagème pour venir les rejoindre. Il observa l'équipe rassemblée autour de lui, luttant pour parvenir à mettre le doigt sur ce qui l'empêchait de se sentir totalement soulagé de les retrouver. Oh il était aussi soulagé que la douleur le lui permettait mais il manquait quelque chose. Il manquait.

_ « Edward !

_ Edward ?

_ Vous avez trouvé Edward ?

_ Edward n'est pas avec vous ? demanda Hawkeye. »

Avec horreur, Mustang lui retourna la question.

_ « Il n'est pas avec vous ?

_ Pourquoi diable serait-il avec nous ? »

Sentant son cœur remonter lentement le long de son œsophage pour aller prendre pleine possession de ses cordes vocale et hurler d'impuissance, Mustang pris appui sur Hawkeye pour se remettre debout, persistant malgré la non-coopération de ses muscles, s'entêtant comme le poulain tout juste venu au monde – sachant instinctivement que sa capacité à se mettre debout ou non serait la seule différence entre sa survie ou son exécution par le premier prédateur venu. Il grogna d'agacement lorsque ses subordonnés tentèrent de l'en empêcher.

_ « Holà doucement Colonel ! Doucement.

_ Vous ne comprenez pas. »

Il tenta de rester succinct mais l'angoisse brouillait ses idées et il dût s'y reprendre à plusieurs fois avant de pouvoir leur transmettre les informations essentielles. Si Edward n'était pas avec eux, c'est que cet enfoiré l'avait intercepté et qu'il devait être en train de se préparer à passer à table.

_ « Il doit être quelque part dans un des sous-sols de recherches.

_ Vous n'avez pas plus d'information sur où ça pourrait se trouver précisément ? Demanda Hawkeye. »

Mustang repassa en revue les quelques fois où il avait traversé les espaces en dehors de la zone 3, mais il ne trouva aucune information capable de l'orienter.

_ « Non, ils nous gardent drogués pour tout transfert et je ne suis pas sûr que le flux des prisonniers passe dans un secteur aussi sensible. »

Bon sang, il leur fallait une carte. Ils ne pouvaient pas ratisser le bâtiment en espérant tomber sur Edward comme par magie. Ils se feraient intercepter bien avant, et Edward... laissant son agacement guider ses pas, Mustang traversa le couloir en direction du patio avec autant de prestance que sa blessure lui permit, son équipe sur ses talons.

La fumée s'était dissipée et il nota avec soulagement qu'aucune victime n'était à déplorer de leur côté. Un petit groupe de volontaires était rassemblé autour de l'olivier déraciné et les portes des cellules étaient toutes ouvertes sur des chambres vides, comme des centaines de petites bouches noires qui criaient silencieusement leur victoire face à leurs oppresseurs. Ceux-ci étaient tous immobiles sur les coursives, baignant dans une mare de sang de leur propre création - seulement assistée d'une balle alliée.

Tous sauf un.

Les poings dans le dos et soutenu à moitié par le sous-lieutenant Breda, un garde avançait péniblement dans leur direction.

Mustang serra le briquet toujours coincé au creux de sa main. Peut-être n'avaient-ils pas besoin de carte – un chien pisteur ferait tout aussi bien l'affaire. Et si celui-ci rechignait à leur montrer le chemin, Mustang était certain de pouvoir trouver de quoi le motiver.

C'était une chance qu'il ait pu s'échauffer un peu dans l'art de cuir la chair à point. Il ne se retiendrait pas sur l'intensité de la cuisson cette fois-ci.


Mustang arrivera-t-il à convaincre le jury avec sa viande flambée ? Sa blessure lui permettra-t-elle de tenir jusqu'à la finale ? La réponse dans le prochain épisode de Top Chef !

Mais surtout, un grand merci à ceux qui suivent encore cette aventure malgré la fréquence de diffusion tout à fait honteuse et bienvenue aux nouveaux arrivants.

Des gros poutoux, et à la prochaine !