Auteur : Maeglin Surion.

Disclaimer : les personnages et leur univers relèvent de Thomas Harris et Brian Fuller.

Rating : M.

Pairing : Hannigram.

Note : Joyeux Noël ! Mais si, regardez, j'ai mis un petit flot !

(et y a de la neige !)


XXXII

Balliamo all'estero : Accentuato

Plus Will s'enfonçait entre les frondes des fougères, plus il faisait sombre. La canopée était épaisse et la nuit commençait à tomber, si bien qu'il n'y voyait presque plus rien. La neige n'avait pas atteint le sol de la forêt et il avait bien du mal à distinguer les empreintes du cerf dans le substrat humide – le fait qu'il ne soit qu'un produit de son imagination n'avait pas d'importance – mais avec la lumière qui baissait, cela devenait totalement impossible.

Éreinté, il s'adossa à un vieux chêne tordu et soupira. Une faible chaleur montait du sol en décomposition et il serait agréable de s'y allonger pour dormir, cela compenserait un peu le froid glacial de l'hiver approchant. Cependant, Will savait que c'était trompeur. Il avait suffisamment de connaissances sur la biologie d'une forêt pour savoir que le substrat était humide et que s'allonger dessus ne lui rendrait certainement pas service sur le long terme. De plus, ce genre de milieu était peuplé d'une myriade de petites bestioles peu ragoutantes qui n'allaient sans doute pas tarder à grouiller sous la chaleur de son corps. Et, possiblement, à lui grimper dessus. Ce genre de perspective ne l'enchantait guère. Malheureusement, la nuit tombait très vite à cette période de l'année et la forêt en accentuait l'effet. Le peu de temps que le professeur avait passé à réfléchir l'avait presque plongé dans le noir complet. Tout près de lui se trouvait un petit espace de mousse apparemment sans matière en décomposition, même si Will supposait que le sous-sol devait être relativement riche. Hésitant, il finit par sortir son sac de couchage et s'installer sur sa couche improvisée.

À peine s'était-il allongé qu'une forte envie de dormir le saisit ; il ne s'était pas aperçu qu'il était aussi fatigué. Ses paupières étaient si lourdes qu'il faillit ne pas parvenir à rouvrir les yeux lorsqu'il sentit un souffle chaud sur son visage et entendit une respiration profonde et régulière qu'il connaissait bien.

Juste devant lui, le cerf-corbeau le dominait de toute sa hauteur. Intrigué, plus endormi qu'éveillé, Will attendit. Après l'avoir reniflé d'un air circonspect, l'animal l'enjamba et il le sentit se coucher contre lui comme la veille. Cette fois, sa grosse tête coiffée de bois noirs et acérés se colla contre la sienne et la joue large au pelage doux lui tint chaud au crâne. Il n'en fallait guère plus pour que l'empathe succombe définitivement à l'envie de dormir.

.

À Baltimore, l'équipe éprouvée de Jack Crawford achevait enfin de faire le tour de la maison d'Hannibal Lecter. Ils avaient trouvé quantité de matériel compromettant – de la table de dissection à l'énorme scie circulaire, en passant par d'innombrables outils tranchants à la fonction innommable. Un grand nombre de sachets de viande sous vide ou de barquettes de plats cuisinés faisait également partie des pièces à conviction, et certaines analyses avaient déjà abouti : il y avait les classiques, comme disait Jimmy, c'est-à-dire du bœuf, du poulet, de la dinde et du porc. Mais ils découvrirent aussi des spécimens un peu plus exotiques comme l'autruche, le kangourou, ou encore le bison. Et puis, surtout, de la chair humaine. Incapables de la différencier du bœuf cru ou d'une viande rouge quelconque lorsqu'elle était cuite, les hommes présents exprimèrent le dégoût profond qu'ils ressentaient. Jack Crawford en particulier avait maintes fois dîné chez le psychiatre et il ne doutait pas qu'il lui avait fait manger ses semblables à chaque occasion. Réprimant difficilement son malaise, il s'assit à la table de la salle à manger. Le commissaire Popil vint le rejoindre avec deux gobelets d'eau fraîche.

« Je crains que nous ne trouvions plus rien d'intéressant ici, agent Crawford, dit-il en s'asseyant.

― Nous en avons trouvé suffisamment pour le faire condamner à mort. » rétorqua Jack.

Il rectifia en voyant le Français se préparer à ajouter quelque chose :

« Ou le faire enfermer à vie.

― Oui. Il nous faut encore nous rendre à son cabinet.

― Et chez Will, oui, ajouta Jack. Mais… »

Il s'interrompit mais le commissaire français l'encouragea à poursuivre.

« Ne pensez-vous pas que nous devrions plutôt allez là où ils se trouvent ? » demanda-t-il finalement.

Le policier ne répondit pas immédiatement. Les yeux dans le vague, il semblait réfléchir. À vrai dire, Pascal Popil était tiraillé entre sa volonté et son bon sens. Il voulait aller à Florence pour chercher Hannibal et le confronter. Seulement, il savait pertinemment que ce serait la chose la moins sensée à faire. Hannibal, même en admettant qu'il le retrouvait et réussissait à avoir une conversation avec lui, lui jouerait sans doute le même tour qu'autrefois. Il déjouerait ses questions, il le retournerait comme une crêpe, n'avouant rien même s'il savait que Popil savait. Et si vraiment ils n'avaient pas de chance, Hannibal risquait de les tuer : pourquoi manquer une telle occasion de se débarrasser de la meute qui lui donnait la chasse ? Oui, Pascal sourit vaguement. Pour jouer, évidemment. Hannibal serait tout à fait capable de se contenter de les effaroucher pour pouvoir continuer à s'amuser. Et ce Will Graham… Il inquiétait bien plus le commissaire que ne le faisait le fils Lecter. Pascal était tout simplement incapable de le comprendre.

« Commissaire ? l'appela doucement son confrère.

― Hum ? Comment ? »

Il réalisa soudain où il se trouvait et secoua la tête, comme soudainement affligé d'un poids très lourd. Il sortit un mouchoir de soie pour s'éponger le front et se redressa sur son siège.

« Excusez-moi, agent Crawford. Je crois que je prends doucement la mesure du monstre que nous sommes en train d'affronter. »

Jack Crawford hocha gravement la tête.

« Oui, commissaire. Moi aussi.

― Pour répondre à votre question… non, je ne crois pas qu'il faille les suivre. Pas tout de suite. Je pense que tout ce que nous sommes susceptibles de trouver contre Hannibal ou contre Will Graham nous sera précieux. Même si ce sont eux qui ont voulu qu'on trouve les choses en question. Le juge n'en aura rien à faire, de savoir que le tueur a mis cet indice là ou pas. Ce qui l'intéressera, en revanche, c'est que l'homme qu'il aura devant lui sera un tueur en série cannibale. »

Il avait déclamé cela comme s'il avait fait un discours politique véhément. Surpris par sa brusquerie, il se renfonça dans son siège et fit la moue.

« C'est là-dessus, agent Crawford, que nous devons mettre l'accent. » reprit-il plus calmement.

Jack acquiesça.

« Je suis d'accord. »

Les deux hommes se turent un moment, le temps d'humidifier leurs gorges sèches comme du papier de verre avec l'eau glacée du robinet – ils n'osaient pas toucher même aux bouteilles d'eau du psychiatre. Finalement, le chef de la BAU reprit :

« Que trouverons-nous à son cabinet, d'après vous ? Et chez Will ? Sachant que le docteur Bloom y a déjà fait récupérer les chiens et que nous ne serons donc pas les premiers sur place. »

Le Français ne répondit pas immédiatement. Les yeux dans le vague, cernés par le manque de sommeil dû au souci, il but encore une gorgée et inspira profondément. Il n'aimait pas le jeu auquel semblait jouer son confrère, même si la petite voix de sa propre conscience lui murmurait qu'il avait raison.

« J'aimerais justement votre avis à ce sujet, agent Crawford. Je connais Hannibal, mais je ne sais rien de Will Graham. »

Son collègue renversa un instant la tête en arrière pour dénouer les muscles raides de sa nuque et grimaça lorsque sa cicatrice se tendit. Il se réinstalla en s'asseyant plus droit. Les blessures de son combat contre le docteur Lecter étaient encore sensibles, pas totalement guéries. Il était encore trop tôt pour que la douleur soit psychosomatique, mais ça n'en était pas loin. Jack ne doutait pas qu'il aurait encore mal dans trente ans. S'il vivait jusque-là.

« Je n'ai plus aucune confiance en Will, dit-il finalement. Plus j'y pense, et plus j'ai le sentiment qu'il me manipule depuis longtemps. Son encéphalite n'était pas feinte, ça, je le sais, mais quand il a commencé à coucher avec Lecter… je ne sais pas. Ce n'était pas normal. Ça ne ressemblait pas au docteur Lecter et ça ne ressemblait pas à Will. Il y avait quelque chose. Il s'est passé quelque chose. Entre eux. J'ignore de quoi il s'agit exactement, commissaire, mais je suis sûr qu'il y a eu quelque chose. »

Il se tut un instant, les yeux rivés à ceux du policier français qui choisit de ne pas réagir. S'il y avait un moment où il pouvait en apprendre davantage sur Will Graham, c'était maintenant.

« J'ai essayé de discuter plusieurs fois avec Will, après ça, repris Jack. Je l'ai coincé une fois dans mon bureau. Et, commissaire… à ce moment-là, il y a eu quelque chose. Ça n'a duré qu'une fraction de seconde, mais je l'ai vu. »

Il but distraitement une gorgée d'eau.

« À ce moment-là, commissaire, j'ai vu un autre Will Graham. L'espace d'un instant, à peine un clignement de paupière, il a réagi comme… comme Hannibal Lecter l'aurait fait. Ce n'est qu'après qu'il est devenu fébrile, s'est mis à remonter ses lunettes sur son nez et à détourner la tête pour fuir mon regard. Mais avant cela, commissaire, j'ai eu l'impression d'avoir Hannibal Lecter en face de moi. »

Le policier français le dévisagea un moment, puis dit :

« Vous voulez dire qu'Hannibal a transformé Will Graham ? Ou que Will Graham s'est identifié à lui au point de devenir lui ? J'ai cru comprendre que son empathie exacerbée…

― Non, le coupa Crawford, plutôt sèchement. Je pense que Will était comme ça depuis le début et qu'Hannibal est le seul à s'en être rendu compte. »

Son vis-à-vis hocha lentement la tête, nullement offusqué.

« Je vous ai déjà dit que Will Graham m'inquiétait bien plus qu'Hannibal, déclara-t-il. Je le maintiens et j'ajoute que ce n'est pas peu dire.

― Oui, en effet. Je crois que vous avez raison. »

Las, Jack Crawford se passa les mains sur le visage et s'aperçut qu'il y avait un moment qu'il ne s'était pas rasé. Il croyait pourtant l'avoir fait ce matin. Mais qu'avait-il fait, exactement, ce matin ? À quand remontait ce souvenir ?

Pascal Popil l'observa quelques secondes, puis tira une plume de quetzal de la décoration de table et se mit à l'examiner. Il ne connaissait pas les agents du FBI depuis très longtemps, mais il voyait nettement l'effet que l'enquête de l'Éventreur de Chesapeake avait sur eux. En particulier sur Jack Crawford. Il semblait se déliter. Chaque jour l'affaiblissait davantage et le commissaire commençait à s'inquiéter de sa fiabilité, tant du point de vue émotionnel que psychologique. Après tout, l'agent spécial, même s'il avait été réintégré dans ses fonctions, avait tenté de tuer Hannibal de ses propres mains faute de pouvoir l'arrêter. À cette pensée, Pascal soupira doucement. Il avait eu de la chance qu'Hannibal le juge toujours suffisamment intéressant pour le laisser en vie.

« Et vous, que pensez-vous que nous trouverons, commissaire ? Chez Will, je veux dire. Et au cabinet du docteur Lecter. »

La voix de Jack était lointaine, comme étouffée par une épaisse porte. Le Français, qui avait momentanément levé les yeux vers lui, baissa à nouveau la tête vers la plume irisée.

« Je pense, agent Crawford, que nous trouverons un certain nombre de choses compromettantes chez Will Graham. Des choses qui l'incrimineront peut-être dans le meurtre de Randall Tier. C'est a priori le seul que nous pouvons lui attribuer, même si je soupçonne Hannibal d'être intervenu dans le processus de dépeçage. Nous ne trouverons rien, je pense qui incriminera directement Will Graham dans les meurtres de l'Éventreur. Une précaution d'Hannibal, vous comprenez. Il aura veillé à cela, j'en suis sûr. »

Il s'interrompit une seconde, puis repris :

« Je pense que nous trouverons des choses qui indiqueront sans doute possible que les deux hommes étaient amants et vivaient par intermittence chez l'un et chez l'autre. Ce que corroborent certaines des analyses des agents Zeller et Price. Ils ont trouvé des poils de chiens sur plusieurs manteaux appartenant à Hannibal, ce qui laisse entendre qu'il allait assez fréquemment chez Will Graham pour renoncer à les laver après chaque passage. Et ça, croyez-moi, ça représente une belle concession pour lui. »

Il eut un sourire sans joie auquel Jack acquiesça d'un mouvement à peine perceptible. Les yeux rivés sur la plume que manipulait le Français, il affichait un air absent et terriblement affligé.

« Je sais que ce n'est pas la question, agent Crawford, reprit doucement Pascal, mais d'après ce que j'ai vu ici, je pense que non seulement Hannibal est réellement amoureux de Will Graham, mais qu'il l'a laissé entrer dans son monde.

― Vous voulez dire, commença Jack d'un ton lointain, qu'il a tué devant lui ?

― Je pense, poursuivit Popil après une brève pause, qu'il lui a montré au moins la cave. Will Graham a probablement vu ce qu'il était advenu du docteur Abel Gideon, si j'en juge par les dates de son supplice et la présence de Graham ici le matin de l'enlèvement de Gideon. Peut-être même y a-t-il participé, peut-être en le… mangeant de son plein gré. Je l'ignore. Mais ce dont je suis absolument certain, c'est qu'Hannibal lui a montré qui il était vraiment. »

Son confrère acquiesça en silence. Voilà ce que Will entendait par « Si, Jack, je suis absolument sûr que c'est lui ». Will l'avait vu faire, et il n'avait rien fait pour l'en empêcher. Abel Gideon, si monstrueux fut-il, était mort avec la bénédiction de Will Graham. Et Will Graham avait fait tout ça avec celle de Jack. C'était si ironique que l'agent eut un rire nerveux.

« Excusez-moi, dit-il à Popil qui secoua poliment la tête. Je ne dois pas craquer, et je ne craquerai pas, ajouta-t-il après une courte pause. Mais plus j'y pense et plus je me dis qu'on est passés à côté de quelque chose qui était pourtant gros comme le nez au milieu de la figure.

― Ne vous flagellez pas, agent Crawford. Hannibal est passé maître dans l'art de dérouter ses poursuivants, voire de les amener à mourir tout seuls, comme des grands, sans avoir besoin d'intervenir. Je me suis cassé les dents sur un Hannibal adolescent. Vous, vous avez affaire à un Hannibal adulte, accompli et totalement maître de ses moyens. C'est prodigieux que vous vous soyez approchés si près de lui et en soyez ressortis vivants.

― Espérons que ça n'était pas là notre seule chance. »

Ils se turent un court instant, puis le commissaire reprit le fil initial de la conversation :

« Quant au cabinet d'Hannibal… Il ne portera guère d'indice à notre connaissance concernant l'Éventreur. À mon avis, nous y trouverons… des livres de médecine…

― Des notes sur ses patients, vous pensez ? le coupa Jack, à présent perdu dans ses pensées. Vous croyez qu'il est du genre à prendre des notes lors des séances ? Je veux dire, reprit-il en se redressant, sa mémoire ne nécessite visiblement pas ce genre d'exercice, mais il m'a montré certaines choses issues de ses séances avec Will. Il avait un carnet.

― Cela m'étonnerait. Je pense qu'il les a détruites avant de partir. Si notes il y a eu, mais je pense qu'elles ont existé. Hannibal s'ennuie facilement s'il ne peut fuir dans son palais mental… Je pense qu'il a dû prendre des notes lors de ses séances pour… tuer le temps. »

Il se tut à nouveau, sembla réfléchir, puis reprit :

« Nous trouverons peut-être aussi des dessins. »

Il fit une nouvelle pause et Jack fronça les sourcils.

« Commissaire, vous pensez à des dessins de ses mises en scène – ce que nous n'avons pas trouvé ici ? demanda l'agent spécial sans vraiment y croire. Mais plus j'y pense, ajouta-t-il aussitôt, et moins je sais si, le cas échéant, nous les aurons trouvés parce qu'Hannibal Lecter l'aura voulu.

― Je le crois capable de nous fournir des preuves sur un plateau, admit Pascal. C'est le genre de chose qui est susceptible d'apporter du piquant dans sa vie, si vous me passez l'expression.

― Ce ne serait pas la première fois, oui, ajouta pensivement Jack.

― Non, il l'a déjà fait à Paris, à l'époque. Les dessins, je veux dire, s'expliqua le Français.

― C'est vrai, vous me les avez montré.

― Dites, vous pensez qu'il revit ses crimes en les dessinant ? intervint Jimmy Price qui venait d'apparaître dans l'embrasure de la porte, comme s'il attendait là depuis longtemps que la conversation devienne propice à une interruption.

― Non, je pense plutôt qu'il lui arrive de faire des dessins préparatoires, répondit le commissaire. »

Le scientifique, qui s'apprêtait lui aussi à boire, suspendit son geste et fronça les sourcils. Il n'avait jamais pensé à ça, mais maintenant que le Français avait levé ce lièvre, cela lui paraissait évident.

« Je reviens. » dit-il simplement.

Incrédules, Jack Crawford et Pascal Popil eurent tout juste le temps d'échanger un regard interrogateur que Jimmy revenait déjà, une pochette à la main. Il la posa entre eux et l'ouvrit, étalant plusieurs feuilles de papier devant ses collègues.

« J'ai trouvé ça dans son bureau. Ça ne vous rappelle rien ?

Il Primavera, Le Printemps, de Botticelli, dit Popil en soulevant un premier dessin. Il Mostro a tué ainsi à Florence, il y a longtemps. Mais le dessin est récent.

― Celle-ci… » murmura Jack en soulevant une feuille.

Le dessin qu'il venait de saisir semblait, à première vue, représenter un arbre solitaire dans un paysage morne pareil à une lande. Cependant, en y regardant de plus près, on s'apercevait qu'il ne s'agissait pas d'un simple arbre en fleurs. Littéralement intégré au végétal, un homme était comme crucifié, la poitrine ouverte en son milieu. Des bouquets floraux agrémentaient ses chairs mises à nu. Le niveau de détails et de précision du dessin à la mine était tel que la pointe qu'avait dû utiliser le psychiatre pour le réaliser devait être incroyablement fine. Moins d'un millimètre. Ils avaient là la scène de crime la plus complexe de l'Éventreur.

Jimmy Price déglutit :

« Oui, à moi aussi, ça me dit quelque chose. »

Brian, qui venait d'arriver et regardait à présent par-dessus son épaule, hocha la tête avec un rictus.

« Si je ne m'abuse, ce n'est pas juste la scène de crime telle qu'il aurait aimé la voir, mais bien la scène telle qu'elle a été faite, ajouta-t-il.

― Je ne vous suis pas, souffla Popil.

― Ce type, ce n'est pas un homme quelconque sorti de l'imagination de Lecter, c'est la vraie victime, celle qu'il a effectivement greffée sur l'arbre en fleur qu'il a planté au milieu du parking. »

Comme pour confirmer ses dires, il se pencha pour contourner Jimmy et tendit une photographie au commissaire.

« J'avais pensé que… ça serait utile de les amener…

― Vous avez bien fait, agent Zeller. » lui dit Jack.

Il comparait les deux feuilles avec son confrère.

« Mais c'est vrai, il a raison ! s'exclama Jimmy. Tu as raison Brian, c'est le même homme et le dessin date de trois mois avant le meurtre !

― Ouais… J'ai vu… » confirma sombrement Brian en se redressant.

Il jeta un coup d'œil inquiet dans le couloir comme s'il s'attendait à voir surgir Hannibal Lecter, puis, conscient de l'absurdité de son geste, posa des mains fébriles sur les bras de Jimmy et serra doucement, cherchant à relâcher un peu le stress accumulé dans leurs deux corps. Le geste, tendre mais pas déplacé, n'échappa pas au commissaire qui se contenta d'un haussement de sourcils mi-peiné, mi-amusé : les deux jeunes gens risquaient autant leur vie que Jack et lui-même. Cela avait été prouvé avec l'enlèvement de Brian, quelques semaines auparavant, et le policier se sentait peiné pour ces hommes dont l'histoire semblait à peine commencer.

« Non seulement il prépare ses œuvres, mais il choisit ses victimes longtemps à l'avance, observa Jack qui n'avait rien remarqué. Voilà qui écarte la thèse des pulsions subites et incontrôlables, même si, venant de Lecter, ça me paraissait déjà de plus en plus improbable. Il ne tue pas parce qu'il ne peut pas se retenir.

― Non, ajouta immédiatement Popil, il fait son marché. »

À l'entente de cette affirmation, Brian ouvrit la bouche pour parler et la referma, l'air dégoûté. Finalement, il réussit à bafouiller :

« Oui… Euh…

― Qu'y a-t-il, agent Zeller ? s'enquit le Français.

― J'ai, euh, trouvé quelque chose dans la cuisine. Ça semble anodin, de prime abord, mais c'est la combinaison des deux objets qui… euh… me met mal à l'aise.

― De quoi s'agit-il ? demanda Jack.

― Vous feriez mieux de venir voir. »

Il se détourna et Jimmy Price lui passa une main rassurante dans le dos en lui emboitant le pas. Les deux autres les suivirent jusqu'au plan de travail de la cuisine où se trouvaient deux objets différents : une petite boîte avec des fiches cartonnées et un présentoir s'apparentant à un fichier rotatif, avec ce qui semblait être des cartes de visites.

« Je les ai sortis pour les examiner, mais ils étaient disposés ainsi quand je les ai trouvés, dit-il en replaçant les objets à la place que leur avait assigné le docteur Lecter.

― Qu'est-ce que c'est ?

― Ça, Jimmy, c'est un ensemble de recettes écrites sur de petits cartons semblables à ceux qu'on trouvait dans les bibliothèques, tu sais, pour référencer les ouvrages, avant l'informatisation. Elles sont classées et toutes rédigées de la main de Lecter. Ah, et elles sont presque toutes en français. Ça va de l'osso buco au veau marengo, en passant par le hachis parmentier, précisa-t-il en soignant sa prononciation. Je ne suis pas très doué en français, pas du tout même, mais je suis prêt à parier que toutes ces recettes sont carnées.

― Hannibal n'a jamais été très versé dans les légumes. » laissa échapper Popil.

Les autres eurent un sourire dépourvu d'humour.

« Ce n'est pas surprenant qu'il possède ces recettes, reprit le Français. J'avais vu quelque chose de similaire dans sa chambre d'étudiant, à l'époque. Il est même probable que certaines d'entre-elles datent de cette période de sa vie.

― Admettons, mais ce ne sont pas les recettes qui me posent un problème. » dit Brian en désignant l'autre objet.

Juste à côté de la boîte contenant les vignettes se trouvait un présentoir plutôt design sur lequel était accroché une véritable roue de cartes de visite. Jimmy en prit une au hasard.

« Peter Johnston, attaché commercial, lut-il.

― J'ai trouvé celle de Freddie Lounds, observa Jack d'un ton neutre.

― Je ne comprends pas, avoua Brian. Ou, plutôt, je ne suis pas sûr de vouloir comprendre.

― Je pense que c'est tout à fait clair, hélas, fit remarquer le commissaire.

― Oui… Ici, nous avons son livre de recettes, dit Jimmy d'une voix blanche en désignant la boîte, et ça, ce sont les ingrédients. »

.

« Pourquoi fais-tu ça ? »

La question avait échappé à Will tandis qu'il achevait de ranger son sac de couchage. Le cerf-corbeau se tourna vers lui et le dévisagea de ses grands yeux d'onyx. Will acheva de nouer les sangles de son sac à dos et lui sourit.

« Évidemment, tu ne m'as jamais voulu de mal, dit-il doucement. Tu es déjà venu ici, toi. D'une certaine façon. La part de toi qui vient d'Hannibal sait où elle va. »

Comme pour confirmer ses dires, la créature hautaine se détourna et suivit tranquillement un sentier connu d'elle seule, manœuvrant de temps à autre pour éviter de coincer sa ramure dans les branches basses. Rien au sol ou sur les arbres ne laissait croire que cette direction menait quelque part ; les racines s'entrelaçaient en faisant des nœuds, la mousse était si molle sous son pied que Will avait l'impression de marcher sur des sables mouvants. Les sabots fins du cervidé y laissaient une myriade de petits renfoncements noirs qui se résorbaient rapidement après son passage. Le professeur pensa vaguement qu'il n'avait pas intérêt à perdre sa trace. Le froid était vif, malgré la protection des arbres et la chaleur putride émanant du sol, et il craignait d'être livré à lui-même.

À cette pensée, il ne put retenir un rictus. Il était livré à lui-même. Le cerf n'était qu'un produit de son imagination, il n'y avait personne d'autre que lui dans cette forêt. Pas même de vrais cerfs. Il entendait des oiseaux, voyait parfois un écureuil qui fouillait dans l'une de ses cachettes garde-manger, mais absolument rien d'autre. L'ennui, c'était qu'il ne savait pas s'il devait s'en réjouir ou s'en inquiéter.

Après quelques minutes, il se rendit compte que la forêt autour de lui avait changé. Les arbres étaient moins serrés, la mousse moins épaisse, et il y avait çà et là de gros morceaux de rocs. Certains arbres étaient déformés, comme s'ils avaient voulu pousser autour de quelque chose dont il ne restait plus d'autre trace. Will ne voulait pas prendre le risque de perdre le cerf de vue, aussi renonça-t-il à examiner les arbres plus en détail, mais cela lui faisait penser à une zone de guerre depuis longtemps reconquise par la forêt. Il se contenta de marcher exactement dans les traces du cerf, et tandis qu'il s'évertuait à éviter les racines, déboucha soudainement au soleil.

La lumière était si vive qu'il dû s'arrêter et se protéger les yeux jusqu'à ce que ceux-ci s'habituent au brusque changement. Lorsqu'il put enfin y voir, il constata que le ciel était bleu et qu'une neige épaisse et blanche recouvrait la clairière. La forte réverbération l'empêcha d'abord de le distinguer, mais il finit par voir qu'en son centre, un imposant amas difforme s'élevait.

« Le chalet, murmura Will pour lui-même. Ce sont les ruines du chalet… »

Il s'approcha doucement, respectueusement, non sans avoir pris soin de se couvrir davantage avant de s'engager dans la clairière. La neige craquait à chacun de ses pas et un silence de mort régnait sur la place.

Le cerf l'attendait près des décombres. Avec ses bois, il avait frotté la surface d'une forme incurvée qui avait produit un son métallique. Avec sa petite pelle pliable, Will dégagea davantage l'objet. C'était un tank. Un tank de l'époque soviétique, à en juger par les inscriptions passées qu'il portait encore sous la végétation pérenne et la neige.

Will repensa alors à la longue confession spontanée d'Hannibal, sur le tapis d'Orient, et fut envahi par l'émotion. Il ôta un gant pour passer une main chaude sur son visage glacé et se mâchonna les joues. Il savait ce qu'il allait trouver en pénétrant ce souvenir, et maintenant qu'il y était, il n'était plus vraiment certain de le vouloir.


Hehe, vous avez vu le petit cadeau ? Bon, ça fait quelques chapitres qu'y s'prépare, c'ui-là, mais quand même. S'il y a des fans du Jimmy Price/Brian Zeller, eh bien voilà. C'est sous le sapin c:

J'espère que ça vous a plu !

Je vous souhaite d'agréable fêtes de fin d'année.

Maeglin