Note : Si vous êtes bien sages et que le reste de ma vie ne prend pas trop le dessus, c'est possible que je poste le prochain chapitre mercredi ;)

Bonne lecture !


— Est-ce qu'on a déjà eu un rendez-vous ?

Il faisait extrêmement chaud dehors, alors elles étaient toutes les deux installées dans la chambre d'Evie, allongées sur son lit, un ventilateur plus que bienvenu face à elles, occupées à lire et à dessiner. Sauf que quand Mal dessinait, elle réfléchissait, et de ses réflexions sans frein sortaient souvent des questions improbables.

Evie leva les yeux de sa lecture pour la regarder, intriguée par cette interrogation soudaine.

— C'est-à-dire ?

— Bah tu sais, les couples normalement ils sortent ensemble. Au resto, au cinéma, je ne sais où...

— Oui, et ?

— On a déjà fait tout ça. On a déjà été au cinéma ensemble, et au restaurant, et on a même fait un pique-nique. C'était avant qu'on ne soit ensemble mais c'était quand même juste nous deux. Et même si on continue à le faire, ça change pas vraiment. Du coup…est-ce qu'on a déjà eu un rendez-vous ?

La curiosité dans les yeux d'Evie s'était changée en amusement, et un sourire se dessina sur ses lèvres.

— Tu réfléchis trop, tu sais ça ?

Mal plissa le nez, un peu vexée, et reporta son attention sur son dessin en bougonnant.

— Okay, bah dans deux minutes tu vas voir qui réfléchit trop.

Et immanquablement, les neurones d'Evie s'activèrent, l'empêchant de retourner à sa lecture alors qu'en effet, elle réalisait la pertinence de cette question. Est-ce qu'elles avaient déjà eu un véritable rendez-vous ? Qu'est-ce que c'était un véritable rendez-vous ? Est-ce qu'elles étaient supposées en avoir un, pour être véritablement en couple ?

— Mal ! On a jamais eu de vrai rendez-vous ! s'exclama-t-elle en se redressant soudainement.

— C'est ce que je viens de te dire !

— Mais ? Est-ce qu'on devrait le faire ?

Mal mâchonna son crayon, réfléchissant à la question. Les trucs romantiques ce n'était pas vraiment son truc, mais elle était prête à faire n'importe quoi pour rendre Evie heureuse, alors...

— Je ne sais pas, est-ce que tu veux qu'on le fasse ?

Evie la contempla, bouche ouverte, encore choquée par cette réalisation, sans trop bien savoir quel était son avis sur la question. Un vrai rendez-vous amoureux était supposé être magique, surtout le premier. Il devait y avoir toute l'anticipation, le choix de la tenue, l'excitation, l'impatience, les imprévus. C'était aussi à travers les rendez-vous qu'on apprenait à se connaître et à se découvrir. Que petit à petit, on commençait à s'aimer, jusqu'au moment vertigineux du baiser. Du moins, c'était comme ça dans les films.

Dans la réalité, elle connaissait déjà Mal. Elle aimait déjà Mal. Elle l'avait déjà embrassée, plusieurs fois. Est-ce qu'elles avaient vraiment besoin d'un rendez-vous minutieusement programmé et stressant ? Est-ce qu'elle voulait vraiment passer des heures à choisir sa tenue alors qu'avec Mal, tout avait toujours été si simple ? Si évident ? C'était déjà magique. Une magie rien qu'à elles, qu'elle ne voulait pas changer.

— Je ne pense pas, finit-elle par répondre à voix basse. J'aime la relation qu'on a et...on a jamais vraiment fait les choses à l'endroit tu sais ?

Mal ricana à cette déclaration qui n'était pas peu dire.

— Donc pas de rendez-vous ?

— Pas de rendez-vous. Mais des tas et des tas de moments qu'on continue à passer ensemble, d'accord ?

Mal balança agilement son pied, lui donnant un petit coup moqueur avant de lui adresser un grand sourire lumineux.

— Evidemment !

oOoOoOo

C'était une journée ensoleillée mais pas trop chaude. Les températures retombaient enfin un peu, et Evie avait proposé une sortie en ville. Elle voulait faire un peu de lèche-vitrines, acheter deux trois bricoles, et peut-être même s'arrêter dans un restaurant pour manger. Rien d'extraordinaire, définitivement pas un vrai rendez-vous, mais une sortie toutes les deux. Exactement comme elles l'aimaient.

C'était tellement différent de se promener main dans la main à présent. C'était comme un message qu'elles renvoyaient au monde. Elles étaient ensemble. Leurs doigts étaient solidement entrelacés, les liant l'une à l'autre. Un bloc inséparable. Un duo. Un couple. C'était ce qu'elles étaient, et elles l'affirmaient aux yeux du monde entier rien qu'en se tenant la main.

Jusqu'à ce que les doigts de Mal s'extirpent de ceux d'Evie, avec douceur mais agilité, et qu'en un quart de seconde, non seulement leurs mains n'étaient plus liées l'une à l'autre, mais en plus, Mal n'était plus en train de marcher à côté d'elle. Déstabilisée, Evie se retourna, la cherchant des yeux, et aperçut sa tignasse violette à l'avant d'un magasin qui, comme de nombreux autres, avait profité du beau temps pour sortir la plupart de ses articles, débordant sur l'allée piétonnière où elles se baladaient. Evie fronça les sourcils, l'observant en se demandant ce qu'elle fabriquait, puis leva les yeux au ciel en comprenant.

— Tu ne peux vraiment pas t'en empêcher hein ? lança-t-elle quelques instants plus tard, lorsque Mal revint vers elle avec un sourire innocent, une sucette à la fraise fraîchement dérobée à la bouche. Ça coûte à peine cinquante cents, tu pourrais les payer !

— C'est justement parce que ça coûte si peu que c'est drôle de les voler, rétorqua Mal. Je t'en ai pris une à la pomme si tu veux.

Elle lui agita la deuxième partie de son butin sous le nez, et Evie leva les yeux au ciel.

— Je t'ai déjà dit que je ne voulais pas que tu voles pour moi, lui rappela-t-elle en repoussant son cadeau. Et surtout pas des bonbons.

Mal haussa un sourcil intrigué.

— "Surtout pas" ? Ça veut dire que la porte est ouverte à d'autres possibilités ?

— Tu sais très bien que non. Je n'aime pas quand tu voles. Et si tu te faisais attraper ? Et si la police te tombait dessus ? Je te rappelle que tu es mineure et que tu n'as aucun responsable légal, ni même de papier, qu'est-ce qu'on va faire le jour où...Mal ? Mal !

Elle s'était envolée. Encore. C'était impossible de lâcher cette fille des yeux plus de trente secondes sans qu'elle ne disparaisse subitement. Pire qu'une enfant.

Incapable de retenir un sourire à la pensée d'une Mal plus jeune qui échappait à la surveillance des adultes pour aller voler des bonbons, Evie regarda les alentours, cherchant à nouveau une touffe de cheveux violets. Elle la repéra vite car Mal était juste là, à peine quelques mètres derrière, discutant avec un vieux monsieur qui faisait la manche.

Un élan de culpabilité grimpa en Evie, parce qu'elle n'avait même pas vu cet homme. Mais il fut vite remplacé par une montée de fierté et d'amour alors qu'elle regardait Mal lui parler, avant de lui donner quelques pièces de monnaie et la sucette à la pomme. Evie songea à instant à les rejoindre, puis décida de simplement attendre, assistant à la scène avec attendrissement. Se sentant sans doute observée, Mal tourna la tête dans sa direction et son visage s'éclaira d'un grand sourire. Elle dit quelque chose au vieil homme, qui posa à son tour les yeux sur Evie avant d'acquiescer et de répondre, un sourire similaire à celui de Mal aux lèvres. Evie se sentit rougir sans savoir exactement pourquoi et leur adressa bêtement un petit geste de la main.

Le vieil homme rit, prononça à nouveau quelque chose et cela sembla mettre fin à leur échange car Mal revint vers Evie, le visage toujours illuminé de son sourire. Dès qu'elle fut à sa hauteur, elle lui déposa un rapide baiser sur les lèvres, et Evie ne put s'empêcher de sourire en sentant le sucre et la saveur de fraise de la sucette déjà avalée.

— Je peux savoir ce que tu as raconté sur moi ? demanda-t-elle avec curiosité.

— Non, répondit Mal d'un ton narquois. C'est un secret.

Evie fit la moue, mais la main de Mal était déjà glissée au creux de la sienne, chaude et familière, et l'entraînait pour qu'elles poursuivent leur promenade. Elle n'eut d'autre choix que de capituler et de la suivre, le cœur ronronnant de bonheur en imaginant les mille et une choses que Mal avait pu dire sur elle à cet inconnu pour lui offrir un si beau sourire.

oOoOoOo

— Arrête de me crier dessus, je ne suis pas une enfant ! cria Mal avec énervement.

— Je n'aurais pas à crier si tu l'avais simplement fait les dix premières fois où je te l'ai demandé ! répliqua Evie sur le même ton.

— Tu n'as pas à me dire quoi faire !

— On vit ensemble ! Le minimum c'est de respecter l'espace commun !

— Alors respecte mon droit de traiter mes affaires comme je veux !

— Ce ne sont pas tes affaires, juste de la vaisselle sale et des déchets ! Cette assiette traîne là depuis trois jours, et j'ai trouvé un noyau dans le canapé hier, est-ce que tu le réalises ?

Mal gonfla ses joues et croisa les bras, contrariée. Oui, peut-être qu'elle s'était un peu laissé aller ces derniers jours. Mais c'était les vacances. N'était-ce pas son droit de profiter et de ne rien faire du tout ? Evie s'attendait à ce qu'elle se déplace jusqu'à une poubelle à chaque fois qu'elle avait une miette à jeter, ou se précipite pour faire la vaisselle à chaque bol sale. C'était stupide et barbant.

Evie croisa ses bras sur sa poitrine également, pas le moins du monde attendrie ou intimidée par l'expression de sa petite amie.

— Boude autant que tu veux, lui asséna-t-elle avec un regard noir. Mais range le salon.

C'était un ordre définitif, et elle marqua bien la fin de la discussion en se retournant pour laisser Mal à son sort. Sauf que celle-ci n'était pas d'accord, et elle plissa son nez de mécontentement.

— Tu n'as pas à me donner d'ordre !

— Range-le !

Evie quitta la pièce, empêchant Mal de répliquer, et celle-ci se défoula en donnant un grand coup de pied dans un haut de pyjama qui traînait à terre. Un des siens, évidemment. Evie ne laissait jamais le moindre vêtement à l'abandon dans la maison. Son regard parcourut la pièce, et elle grommela de frustration. Elle détestait faire le ménage, et elle détestait encore plus quand Evie avait raison.

oOoOoOo

— Je n'aime pas quand on se dispute, murmura Mal d'une petite voix, sa tête posée sur le torse d'Evie.

Celle-ci rit doucement, passant ses doigts dans les cheveux violets avec tendresse et lui embrassa le haut de la tête.

Elles étaient dans le salon, assises dans le canapé, Mal installée bien à l'abri dans les bras d'Evie. Autour d'elles, tout était propre. Rangé. Aspiré. Mal avait débarrassé toutes les affaires qui traînaient, avait rempli et vidé le lave-vaisselle, ainsi qu'une machine de linge. Lorsque Evie l'avait entendue allumer l'aspirateur, elle était redescendue et lui avait donné un coup de main, prenant la poussière sur les étagères. Elles n'avaient pas vraiment parlé, il n'y avait pas eu d'excuses formulées, mais ce n'était pas nécessaire. Un sourire, un geste de la main et un câlin étaient suffisants pour dire que tout était oublié.

— J'aime bien ça, confia Evie avec une touche d'espièglerie dans la voix.

Mal releva la tête d'un coup pour la dévisager, abasourdie par cette déclaration.

— Tu aimes quand on se dispute ? répéta-t-elle, et le rire d'Evie lui répondit.

La brune approcha son visage du sien, frottant doucement leurs nez l'un contre l'autre avant de la regarder dans les yeux.

— J'aime le fait qu'on puisse se disputer sans que cela ait des conséquences désastreuses. Oui, on se dispute de plus en plus en souvent. Et alors ? Ça fait partie de la vie, et c'est une manière de communiquer comme une autre. Le fait est que peu importe à quel point on se met en colère, ça ne dure jamais plus d'une heure, et on finit par revenir l'une vers l'autre. Toujours.

Mal réfléchit un instant à cette vision des choses, puis sourit à son tour.

— J'aime bien l'idée, admit-elle. Mais je n'aime toujours pas la dispute en elle-même.

— On se disputerait moins si tu rangeais plus, la taquina Evie.

Elle rit à nouveau en voyant l'expression scandalisée puis boudeuse de Mal, et l'attira vers elle pour reprendre leur position initiale, serrées l'une contre l'autre, comme une promesse de ne jamais laisser les disputes prendre le dessus.

oOoOoOo

— Mal !

— Quoi encore ?

— Est-ce que tu as vidé les poches avant de mettre tes vêtements dans la machine ?

— Oui.

— Tu es sûre ? Parce que le linge est propre mais constellé de particules de mouchoirs.

— Quoi ? Non !

— Et si. Alors arrête de jouer sur ton téléphone et va t'occuper de ça.

— Pffff.

oOoOoOo

— Evie, j'étais bien installée ! protesta Mal alors que sa petite amie la traînait par la main à travers la maison. Où est-ce qu'on va ?

Evie ne prit pas la peine de répondre, estimant qu'elle comprendrait bien assez tôt. Elles arrivèrent à la porte d'entrée, et Mal la regarda ouvrir la porte avec surprise.

— On sort ? Est-ce que je dois mettre mes chaussures ? Tu es au courant qu'il fait nuit dehors ? Evie, tu m'entends ?

— Tais-toi et profite juste.

Sans plus d'indication, alors qu'elles étaient toutes les deux pieds-nus, elles sortirent dans la fraîcheur nocturne, passant le porche pour aller jusqu'au trottoir. Sa main serrant toujours celle de Mal, Evie leva la tête vers le magnifique ciel où les nuages et les étoiles se mélangeaient dans un spectacle absolument splendide. Presque magique.

Mal la regarda une seconde sans comprendre, puis l'imita et leva le nez également, découvrant ainsi le spectacle qui l'émerveillait tant.

— Wow, prononça-t-elle dans un souffle. Mais comment tu as su que...

— Carlos m'a envoyé un message pour me dire de regarder le ciel. C'est tellement beau ! Et tu as vu comme la lune est grosse ? C'est comme une œuvre d'art éphémère.

Ce fut au tour de Mal de rester silencieuse, ne répondant pas à sa question, ses yeux rivés sur les étoiles qui s'étalaient au-dessus d'elle, soudain pensive. Quelque chose dans sa manière de tenir la main d'Evie changea, et celle-ci tourna son attention vers elle, découvrant le voile de tristesse qui recouvrait à présent ses yeux.

— Mal ?

— Tu connais le truc selon lequel les gens qui meurent se transforment en étoiles ? murmura cette dernière sans baisser la tête.

— Oui ?

— Quand j'étais petite, j'ai décidé un jour que comme je n'avais plus de nouvelle de lui, les chances que mon père soit mort étaient relativement élevées. C'est stupide, mais c'était une possibilité tu sais ? Quelque chose que je ne saurais jamais. Alors je me suis mis à chercher les étoiles souvent, le soir, pour lui parler. Il n'y avait pas beaucoup d'étoiles par chez-moi, la pollution sans doute, mais parfois j'en voyais, et je me disais que c'était peut-être lui qui veillait sur moi. Je suppose que...j'avais juste besoin de prétendre que quelqu'un faisait ça. Veiller sur moi.

La gorge d'Evie était nouée, et ses yeux humides. Elle avait envie de prendre Mal dans ses bras, de la serrer contre elle et de l'embrasser encore et encore. Pourtant elle ne fit rien, ne bougeant pas d'un millimètre, se contentant d'attendre la suite. Mais rien ne vint, alors elle s'autorisa à prendre la parole, tout doucement, suffisamment bas pour que Mal puisse l'ignorer si elle le souhaitait.

— Tu ne parles jamais de lui.

Les yeux de Mal étincelèrent, comme si la lune les avait choisis spécifiquement pour se refléter, et elle émit un petit rire amer.

— Ma mère était horrible. Et je la déteste. Mais lui...lui, il était pire. Lui, il m'a aimée. Et puis il m'a abandonnée. Et probablement qu'il n'est pas mort, probablement qu'il est quelque part, avec une nouvelle famille. Probablement même qu'il n'a jamais eu le moindre regret. Mais je me demande si ça lui arrive parfois de regarder les étoiles, et de penser à moi.

Evie détestait la gravité et l'amertume dans la voix de Mal. Elle détestait ce sentiment de tristesse et d'impuissance qui coulait en elle. Elle détestait ne pas être capable de la guérir de ce passé tellement injuste, et de tous ces abandons cumulés, encore et encore.

Mais elle était capable de lui serrer la main, avec tendresse et douceur, pour la décrocher des étoiles et la ramener sur terre, là où elle était à présent aimée, entourée, et où il y aurait toujours quelqu'un pour veiller sur elle.

oOoOoOo

— Qu'est-ce que tu fais ?

— J'étudie.

— Tu étudies ? Tu es sérieuse ? On est en vacances Evie !

— Être en vacances ne veut pas dire qu'on doit passer nos journées à s'abrutir. Prendre de l'avance sur la rentrée ne peut pas nous faire de tort.

Mal haussa un sourcil, reconnaissant la tension dans la voix de sa petite amie alors qu'elle prononçait des mots qui ne semblaient pas être les siens, le nez déjà plongé dans un quelconque manuel de cours.

— C'est ta mère qui a appelé ce matin ?

— Oui, pourquoi ?

Mal ne répondit rien, croisant les bras et fixant Evie avec insistance jusqu'à ce qu'elle lève la tête pour la regarder. Elle fronça les sourcils en voyant son expression, se mettant aussitôt sur la défensive.

— Ce n'est pas ce que tu crois.

— C'est exactement ce que je crois. Evie, tu n'as pas à...

— Je veux juste réviser pendant une heure, il n'y a aucun mal à ça, d'accord ? Laisse-moi tranquille !

Mal fronça le nez, désapprouvant la situation, mais incapable d'y changer quoi que ce soit.

oOoOoOo

Mal dessinait beaucoup. C'était une bonne chose, et Evie adorait la voir plongée dans un carnet de dessins, tellement absorbée et concentrée qu'elle ne l'entendait pas toujours quand elle lui adressait la parole. Mais si Mal dessinait beaucoup, elle partageait peu ses dessins. Oh bien sûr, Evie en avait vu quelques-uns, et recevait d'ailleurs souvent des petits gribouillis sur des post-it, rien que pour elle. Elle avait même, après des heures d'insistance, eut le privilège de voir le portrait incroyable – mais raté, avait prétendu Mal – que sa petite amie avait fait d'elle. Elle voyait aussi les dessins du quotidien, les scènes qu'elles vivaient et que Mal recréait rapidement avec son crayon pour les conserver précieusement, et pour s'exercer. Mais la majorité des œuvres qu'elle dessinait, Mal refusait de les partager.

Evie faisait de son mieux pour la laisser tranquille à propos de ça, même si la curiosité la dévorait, et se contentait d'une petite remarque de temps en temps pour rappeler qu'elle aimerait beaucoup voir ce que Mal dessinait. Et Mal se contentait de sourire, et de cacher un peu mieux le cahier qu'elle avait à la main. C'était à elle. Son monde. Son secret. Et peu importe à quel point elle aimait Evie, elle avait encore besoin de garder cet univers rien que pour elle, parce qu'il lui faisait du bien, et qu'elle ne voulait pas le partager.

Evie aurait peut-être dû comprendre tout ça mais, contrairement à ce que beaucoup de gens pensaient, Evie était loin d'être parfaite. Elle avait ses faiblesses et parfois elle se laissait emporter par la colère, la jalousie ou la curiosité. Lorsqu'elle vit le carnet de croquis de Mal abandonné sur la table basse, ouvert sur un dessin, ce fut définitivement ce dernier sentiment qui prit le dessus, la poussant à s'approcher. Elle voulait juste regarder de loin, sans toucher. Ce n'était pas sa faute si Mal avait laissé son carnet ouvert, et qu'un dessin était visible. Elle ne commettait aucune infraction.

Mais le dessin qu'elle découvrit était adorable. Mignon. Rempli de tendresse, et tellement drôle. Ce n'était même pas un dessin, c'était plus une sorte de petite bande dessinée, sans parole. Juste l'illustration d'un petit dragon qui essayait de se préparer à manger, et tentait de faire du maïs grillé. Mais dans la case où il soufflait dessus pour le chauffer, les flammes qui sortaient de sa bouche étaient tellement puissantes que le maïs explosait en popcorn.

Incapable de résister, Evie prit le carnet, et tourna la page, découvrant un autre croquis du petit dragon, et puis encore un autre, tous plus craquants les uns que les autres. La plupart étaient drôles, d'autres juste mignons, certains un peu tristes, et ils témoignaient tous d'une facette tendre et enfantine de Mal dont elle ne soupçonnait pas l'ampleur.

— Qu'est-ce que tu fais ?

Evie sursauta, et leva la tête juste à temps pour voir le regard furieux de sa petite amie – définitivement une facette d'elle qu'elle connaissait, cette fois – avant que celle-ci ne lui arrache le carnet de croquis des mains, possessive et protectrice.

— Je suis désolée, je voulais...Tu l'avais laissé sur la table et...

— Et tu as cru que ça te donnait le droit de regarder sans ma permission ?

— Non Mal, je voulais juste...

— Et moi je ne voulais pas, la coupa sèchement Mal. Je t'ai répété plusieurs fois que je ne voulais pas les partager avec toi, ce sont mes dessins ! Pourquoi tu ne peux pas respecter ça ?

Elle referma le carnet avec colère mais précaution, et le serra contre elle, faisant bien attention à ne pas le froisser par inadvertance. Evie la regarda faire, réalisant à quel point elle était attachée à ces dessins, à ce dragon, et soudain les quelques mentions de Tom lui revinrent en mémoire, et elle comprit. Elle ne comprit pas vraiment, parce que c'était impossible de comprendre à quel point Mal était attachée à cette peluche, à son unique ami, et à quel point c'était important pour elle de continuer à le faire vivre et exister même s'il était loin d'elle, peut-être disparu à tout jamais. Mais elle comprit quand même, et baissa les yeux avec culpabilité.

— Je suis désolée. Tu as raison, et je n'aurais pas dû.

Mal la regarda, encore un peu en colère, mais incapable de le rester vraiment, et elle finit par s'adoucir.

— C'est bon, murmura-t-elle. Évite juste de recommencer.

Evie se mordilla la lèvre, hésitant à pousser sa chance un peu plus loin, mais prit quand même le risque.

— Est-ce que tu le partageras avec moi un jour ? Même si c'est dans longtemps ?

Un sourire narquois lui répondit.

— Probablement. Après tout j'y ai inclus ton pingouin donc il me faudra ton approbation un jour ou l'autre.

— Quoi ? s'exclama Evie, stupéfaite. Monsieur Banquise est dans tes dessins ?

— Pas avec ce nom ridicule !

— Mais tu l'as vraiment dessiné ? Je peux le voir ?

— Non.

— Juste lui ? S'il-te-plaît ?

Elle fit la moue, suppliante et adorable, et fit une tentative pour lui prendre le carnet des mains.

— Evie, non ! protesta Mal en riant, juste avant de faire volte-face et de partir en courant.

— Allez ! insista Evie en la poursuivant, riant elle aussi sans savoir que, en tournant quelques pages plus loin, elle aurait découvert le dessin d'un dragon et d'un pingouin qui jouaient ensemble, riant de la même façon.

oOoOoOo

Elles s'étaient disputées. Encore. Et encore une fois pour les mêmes raisons. Cela avait été légèrement plus intense que les disputes précédentes, sans doute parce que le désordre laissé par Mal l'avait été également. Ou peut-être parce que la dispute s'était déclenchée d'un seul coup, sans avertissement ni pour l'une ni pour l'autre.

Le fait était que depuis qu'elle dormait dans la chambre d'Evie, Mal n'utilisait plus tellement la sienne. Par contre elle continuait d'utiliser la salle de bain qui y était annexée, parce que c'était plus facile de chacune avoir la sienne, et que ça leur laissait un espace privé et intime encore nécessaire. Mais comme elle ne dormait plus juste à côté, Mal se souciait moins de l'état de la salle de bain en question. Et oui, peut-être qu'elle avait laissé les choses se dégrader un peu trop. Oui, peut-être que les serviettes humides et les vêtements sales s'entassaient par terre, et peut-être qu'elle aurait dû penser à jeter et débarrasser quelques-unes des bouteilles de shampoing vides qui s'accumulaient. Et aussi tous les rouleaux vides de papier toilette. Et même s'il y avait du dentifrice séché et des cotons-tiges sur le bord de l'évier, et des traces de calcaire partout dans la douche, est-ce que c'était vraiment grave ? C'était sa salle de bain. Personne d'autre ne l'utilisait, et Mal avait bien le droit de la laisser dans l'état qu'elle voulait.

Apparemment non.

Evie, qui n'y mettait habituellement jamais les pieds parce que justement c'était un espace qui n'appartenait qu'à Mal, y était entrée pour récupérer son déodorant, que Mal avait emprunté la veille sans lui rendre. Et avait découvert l'état de la pièce.

De là s'en était suivi une dispute magistrale, au cours de laquelle Evie avait plus que surréagit – selon Mal – et où Mal s'était braquée de plus en plus dans ses positions. La situation avait rapidement dégénéré, et Evie avait fini par décider de partir faire un tour, ordonnant à Mal de ranger son bazar avant qu'elle ne soit rentrée.

Depuis, Mal était toute seule. Elle avait râlé, elle avait pesté, elle avait regardé un peu la télévision pour décompresser et se changer les idées, et puis avait décidé d'aller prendre une douche pour se donner de l'énergie. Elle s'était promis de ranger la salle de bain tout de suite après, pour s'assurer de ne pas remettre Evie en colère lorsqu'elle rentrerait. Ainsi elles pourraient faire la paix et peut-être même qu'elles auraient l'occasion d'aller se promener ensemble avant que la nuit ne tombe.

Sauf qu'alors qu'elle était toujours sous la douche, prenant un peu trop son temps pour retarder la corvée, elle entendit la porte d'entrée et grimaça. Evie était déjà rentrée ? Combien de temps avait-elle passé devant la télévision ? Elle espérait au moins que sa balade avait suffi à l'apaiser, parce qu'elle ne se sentait définitivement pas prête pour un deuxième round.

Se hâtant de sortir de la douche et s'essuyant à la va-vite, Mal enroula sa serviette autour de son corps en entendant des pas dans le couloir de l'étage. Mieux valait anticiper et lancer des excuses avant les nouveaux reproches.

— Ne t'énerves pas tout de suite ! s'écria-t-elle en ouvrant la porte de la salle de bain. J'étais sur le point de ranger, je ne m'attendais pas à ce que tu…

La fin de sa phrase s'étouffa dans sa gorge alors qu'elle se figeait sur place, absolument pétrifiée par la vision qui s'offrait à elle. Un regard à mille lieux des yeux caramel doux et chaleureux qu'elle pensait voir se posa sur elle, et même si Mal pouvait y déceler de la surprise, elle vit surtout la sévérité et la froideur, qui la firent déglutir de terreur.

Ce n'était pas Evie.