Chapitre 33 : On récolte ce que l'on sème
Après avoir quitté le bureau dans lequel elle était, avec Midnight, Elays s'était accordée quelque temps de répit aux toilettes. Depuis de longues minutes, maintenant, elle fixait son reflet dans le miroir au-dessus des lavabos, incapable de détourner ce regard émeraude des traces qui ornaient désormais son visage.
Crasse, griffures, signes de lutte.
Sa queue de cheval ne ressemblait plus à rien, et pourtant elle n'en retirait pas l'élastique. Les mèches qui avaient réussi à s'en échapper venaient désagréablement sur son visage, mais elle ne les enlevait pas pour autant.
— Bordel..., souffla-t-elle finalement avant d'inspirer fortement.
Les paroles de son enseignante résonnaient encore dans son esprit, et elle ne savait pas si elle souhaitait s'en défaire ou non. Elays le savait, Midnight s'était montrée telle qu'il le fallait : juste. Elle lui avait proposé son aide pour se débarrasser de cet alter dont elle ne savait que faire, et avait ainsi gardé cette source de pouvoir étrange. Que ce soit pour le détruire ou non, Elays s'en fichait. Elle souhaitait juste que cette masse d'énergie sombre reste loin d'elle. Rien de plus.
Toutefois, malgré cela, Nemuri s'était vue obligée de prendre des décisions assez radicales, même si c'était à contrecœur. Si ce n'avait pas été directement après la jeune fille que leurs assaillants en avaient eu, elle aurait été renvoyée à Yuei pour être privée de ce camp.
À défaut, et au vu du danger qu'elle paraissait courir, Midnight avait préféré qu'elle reste auprès d'eux, sans qu'elle n'ait le droit de participer aux activités et aux entraînements. Elays serait ainsi forcée de regarder les autres élèves s'améliorer. Non pas que cela fasse plaisir à Midnight, priver ses élèves d'entraînement était bien loin de la réjouir ; il lui semblait seulement important que ce genre de punition serve d'exemple pour leur faire comprendre l'ampleur des risques de la situation.
Après un long soupir, les pupilles sombre d'Elays quittèrent finalement leur propre reflet pour fixer le robinet, qu'elle ouvrit en fermant les yeux. D'un geste à la limite du brusque, elle se pencha quelque peu en avant pour venir s'asperger le visage d'eau, à de nombreuses reprises. Comme si elle cherchait à effacer les souvenirs de cette journée au même titre que la poussière sur sa peau, Elays frotta pendant d'infinies secondes, jusqu'à ce que la porte ne s'ouvre.
— Ela, s'éleva une voix familière, la faisant relever la tête.
L'esquisse d'un sourire triste se dessina sur les lèvres d'Elays lorsqu'elle croisa le regard compatissant de sa meilleure amie. Ce regard brun qu'elle connaissait tant semblait chargé de tant d'émotions qu'elle sentit les battements de son cœur accélérer leur course.
L'angoisse. La peur. L'appréhension.
— J'ai croisé Todoroki en venant, il m'a expliqué ce qui s'était passé.
Elays se redressa complètement pour lui faire face et ne put réprimer un frisson en sentant les pointes mouillées de ses cheveux venir lui caresser le dos, au même titre des gouttes sur son visage qui glissaient désagréablement dans son cou.
— Pas pratique, les cheveux longs..., soupira l'adolescente en montrant d'un geste du menton le lavabo dans lequel ils avaient dû tomber lorsqu'elle s'était penchée pour se rincer le visage.
— Elays...
— Je vais bien, Luna.
— J'ai aussi vu Midnight passer. T'étais avec elle, n'est-ce pas ?
Le silence vint simplement répondre à la place d'Elays, et il n'en fallut pas plus à la rousse pour comprendre que la réponse était affirmative. Pourtant, son amie ne semblait pas le moins du monde encline à dialoguer, alors elle ne savait comment aborder la conversation. Ce regard émeraude d'habitude si vivant paraissait vide et renvoyait ce mal-être dont Elays semblait emplie.
Et elle était impuissante.
— Qu'est-ce qu'elle t'a dit ? risqua Luna.
— Je suis privée de camp, mais je dois rester là. Je vais passer toute la semaine à vous regarder et à ressasser tous ces affreux souvenirs, voilà ce qu'elle m'a dit.
Tranchante. Brute. Elays n'avait pas voulu que sa voix soit si dure, et pourtant elle n'y pouvait rien. Mille et une émotions douloureuses ne demandaient qu'à quitter son esprit, à être extérioriser, et elle n'y parvenait que comme ça.
— Pardon ? s'outra Luna. Tu es réprimandée et punie ?! Ces types en avaient après toi !
— Je sais, mais-
— Comment Midnight peut prendre une telle décision ? Tu t'es seulement défendue ! Et on sait même pas ce que ces mecs voulaient, d'autres peuvent très bien arriver à tout moment et tu pourrais même pas te défendre !
— Oui, mais-
— Donc la prochaine fois, tu te laisseras simplement faire si ces mecs bizarres arrivent pour venir t'emmener avec eux ? Et qu'est-ce qui dit que-
— Luna, tais-toi.
La rousse cligna des yeux à plusieurs reprises sans pour autant détacher son attention d'Elays, comme si elle venait de réaliser qu'elle s'était légèrement emportée. Après quelques courtes secondes, elle laissa échapper un long soupir, sachant pertinemment que cela signifiait que son amie avait quelque chose à dire.
— J'ai merdé Luna, j'aurais jamais dû leur cacher la vérité. Et on n'aurait jamais dû leur mentir à propos du type qu'ils ont arrêté et qui en avait après toi, y'a quelques mois. Si Midnight a pris cette décision, je pense pas que ce soit pour me pénaliser pour que je m'en morde les doigts, mais plutôt pour qu'on comprenne la situation dans laquelle on a mis tout le monde, avec ces mensonges. Ce type est arrivé et a... enfoncé sa lame dans le toit du bus, Luna. Qu'est-ce qui se serait passé s'il avait pris une vie, à ce moment ?
Le silence tomba aussitôt qu'elle eut fini son monologue, pour s'abattre avec dureté sur leurs épaules. Le regard de Luna n'était plus sur elle, mais bien fixé sur le sol carrelé, cependant Elays n'avait pas besoin de croiser ses pupilles sombres pour savoir à quoi elle pensait : elle avait raison, et elles en étaient toutes les deux conscientes.
Sa bouche s'ouvrit et se referma plusieurs fois et, alors qu'un son allait finalement en sortir pour lui permettre de répondre, Luna sursauta en entendant la porte s'ouvrir. La silhouette de Momo se dessina dans l'embrasure, les coupant ainsi toutes les deux tant dans le flux de leur conversation que de leurs pensées.
— Oh, laissa-t-elle échapper par réflexe. Vous étiez là. Tu vas bien, Aisu ?
— Oui, merci Yaoyorozu, ne t'en fais pas, sourit-elle, non sans se demander de quoi elle était au courant pour s'adresser ainsi seulement à elle. Bon Luna, on devrait rejoindre les autres !
Elles quittèrent toutes deux la pièce sous le regard compatissant de leur ainé, qui ne sut que dire. Si Elays ne souhaitait pas parler, elle ne pouvait certainement pas la forcer à le faire, après tout.
Alors qu'elles allaient atteindre le hall principal, Luna passa une main dans les cheveux d'Elays pour lui retirer l'élastique qui maintenait sa queue de cheval.
— Ouais, ta coiffure ressemblait plus à rien, expliqua-t-elle devant son regard perplexe. Et j'ai l'impression que y'en a un qui t'attend, alors tu pouvais pas y aller comme ça.
— Mh ?
Lorsqu'Elays tourna la tête pour suivre le regard de son amie, Shoto se dessina dans son champ de vision. Elle dut déglutir face au flux des souvenirs et images qui affluaient dans son esprit à la simple vision de ce regard hétérochrome, qui lui rappelait malheureusement la dureté de cette journée.
Ce regard hétérochrome qu'elle avait aperçu différemment, aujourd'hui. Empli de haine, de rancœur. Et à cet instant précis, il n'en était plus rien. Comme si Shoto était redevenu fidèle à lui-même. Pourtant adossé à l'un des fauteuils qui composait le salon d'entrée, il se redressa pour s'approcher à l'instant où il l'aperçut, alors que Luna s'éloignait pour rejoindre Erin, Reiji et Takao – qu'il fallut retenir pour ne pas qu'ils se jettent sur Elays pour lui poser mille et une questions.
Un silence étrange, pesant, se fit entre Elays et Shoto, alors qu'ils fixaient tous les deux n'importe quoi si ce n'était leur interlocuteur. Aucun d'eux n'osait prendre le parole, comme si se murer dans le silence pouvait les aider à oublier cette journée. À oublier tout ce qui s'était passé, à faire comme si rien n'avait existé.
Ce fut lorsque Shoto soupira lourdement qu'ils furent comme rattachés à la réalité :
— Punie de camp, hein, souffla-t-il en parcourant du regard l'ensemble des groupes d'élèves qui s'étaient formés dans le hall d'entrée.
— Comment tu sais ça ?
— Midnight et Aizawa sont venus nous parler, juste avant que vous arriviez.
Elays plissa le front à ces mots.
— Je crains le pire, marmonna-t-elle d'appréhension.
— Pas tant que ça, répondit-il en haussant les épaules. Ils ont expliqué la situation pour que tout le monde ait le même niveau d'information, j'imagine. Ils ont parlé du permis provisoire, et d'après ce que j'ai cru comprendre je sais pas si vous allez le passer cet été. Mais les entraînements sont maintenus pendant ce camp, puisqu'il doit servir à tout le monde pour progresser. Par contre, ils nous ont parlé du fait qu'une élève avait agi sans permis provisoire aujourd'hui et qu'en guise de punition elle ne participerait pas aux activités.
Shoto s'était rarement montré si loquace. Peut-être même jamais. Et contrairement aux mots que contenait ce monologue qu'il venait de faire, cette simple idée fit sourire Elays.
— Ils t'ont pas citée, si ça peut te rassurer. Bon, y'avait pas besoin vu que tout le monde est déjà au courant.
— Super, merci Shoto, ça me remonte vachement le moral ça.
La bouche du garçon dessina un « o » parfaitement rond, comme s'il venait de prendre conscience de son manque de tact, sans qu'il ne dise rien pour autant. Mais Elays s'en doutait, de toute façon tout finissait toujours par se savoir, ce n'était pas comme si elle s'était attendue à garder secrètes de telles péripéties. Et puis, toute sa classe l'avait vue utiliser son alter sur cet homme et engager le combat ; alors forcément les nouvelles allaient vite.
Avant de détourner le sujet de conversation, Shoto attrapa silencieusement son bras gauche pour l'élever, à la recherche d'un quelconque signe de l'alter qu'elle avait précédemment extrait de son corps, malgré elle.
— T'en as fait quoi ?
— Midnight veut s'en charger. J'imagine qu'ils vont le détruire, ou faire des trucs bizarres dessus. Mais j'm'en fous, je veux plus être liée à ce truc...
— T'as quand même réussi à faire ce que tu pensais impossible. Tu crois pas que tu pourrais exploiter une autre facette de ton alter, avec ça ?
Elays considéra son poignet pendant tant de secondes que Shoto finit par lâcher son bras, comme si cette pause lui avait suffi à réaliser son geste. Exploiter une autre facette de son alter ? D'une certaine manière, avoir réussi à l'extraire était déjà beaucoup. Elle n'avait pas eu le temps de réfléchir à toutes les conséquences d'un tel exploit, mais au fond d'elle elle connaissait la réponse à cette question.
C'était son corps qui lui permettait une telle chose. Il n'y avait aucun moyen qu'un autre corps puisse accepter une source de pouvoir de la sorte sans cette capacité à la voler. Avec du recul sur la situation, elle le sentait ; elle en était sûre.
Et puis, elle ne savait même pas si elle serait capable de le faire de nouveau. Son corps avait simplement agi malgré elle pour se défendre, après tout.
— J'en sais rien, mentit-elle.
Autour d'eux, les élèves commencèrent à sortir du bâtiment pour aller s'entraîner, à tel point qu'il ne resta plus grand monde. Mais ils ne bougèrent pas pour autant.
— Tu devrais aller t'entraîner avec les autres, finit-elle par soupirer, à la surprise du garçon. Je crois qu'ils t'attentent.
— Tu m'en parleras mieux ce soir, alors.
Sans attendre de réponse de sa part, il posa une main sur le crâne de l'adolescente, accompagnant son geste d'un doux sourire qu'Elays avait rarement l'occasion de lui voir. Il ne lui en fallut pas beaucoup plus pour qu'elle sente ses joues commencer à chauffer, malgré elle, si bien qu'elle ne put retenir un juron intérieur à ce constat.
— À plus, lança Shoto en commençant à s'éloigner pour quitter le bâtiment et rejoindre ses camarades de classe.
Il fait souvent ça..., réalisa Elays en touchant à son tour son crâne, sans quitter du regard cette silhouette qui s'éloignait. On dirait que c'est quand il sait pas comment réconforter...
La pire pouvait être à venir, elle n'était pas seule.
Elays avait passé l'après-midi à regarder ses camarades s'entraîner, adossée contre la façade en pierre du bâtiment. La culpabilité la gagnait de plus en plus, surtout alors qu'elle avait tout le temps et la solitude nécessaires pour y penser. Voir tout le monde donner le meilleur d'eux-mêmes dans le but de progresser la rendait d'autant plus nostalgique et envieuse. Pourtant, elle savait que cette punition qu'elle avait récoltée était celle qu'elle méritait, alors elle ne pouvait pas se plaindre.
Elle n'avait pas le droit de se plaindre.
— Comment tu te sens ? questionna une voix douce en gagnant sa hauteur.
— Midnight, s'étonna-t-elle en levant la tête vers sa professeure. Bien, je dirais.
Un sourire triste se dessina sur le visage de l'héroïne, à tel point qu'Elays ne put plus soutenir son regard bien longtemps.
— D'accord, ça ne va pas « bien », avoua-t-elle.
— Chasse ta culpabilité, ça ne sert à rien de rester dans cet état. Je te ferai pas la morale, Aisu, j'aimerais simplement que tu prennes conscience de tes actes et du danger auquel tu t'es exposée.
— Je sais bien à quel point ce que j'ai fait était stupide, marmonna Elays en enfonçant son menton dans ses genoux, toujours adossée au bâtiment. Mais pour mon alter, je devais le cacher, rien que pour des événements semblables à celui de ce matin...
— Tu as eu de la chance que Todoroki soit resté avec nous, reprit Nemuri, d'une voix toujours calme et mature. Il connaissait la vérité et il a su réagir, alors que j'étais totalement démunie car je ne savais rien. Les choses auraient pu être bien pires.
Elays resta silencieuse de longues secondes. Ses pupilles se perdirent quelques instants au loin, vagabondèrent sur chacun de ses camarades qui s'entraînaient, puis finirent leur course sur Shoto, qui alternait entre les deux faces de son alter.
— Bon, allez, je retourne encadrer tes camarades, sinon Aizawa va me reprocher de l'avoir autant fait travailler seul ! s'exclama soudainement l'enseignante avec un large sourire. Je voulais m'assurer que tu broyais pas du noir ! expliqua-t-elle en sortant son fouet de nulle part pour le pointer en direction de la lycéenne.
Midnight avait beau être extravertie, décalée et parfois même effrayante, c'était une très bonne enseignante. Non pas qu'Elays en ait un jour douté, mais aujourd'hui plus que jamais elle pouvait être sûre qu'elle était la meilleure professeure principale qu'elle aurait pu avoir.
— Midnight ! l'appela Elays alors qu'elle avait commencé à s'éloigner, la forçant à se retourner d'un air interrogatif. Merci !
