Bonjour ! On revient après une semaine d'absence dû à un emploi du temps chargé et un chapitre un peu plus dur à travailler (celui-là en gros...). Du coup, on le publie un jour en avance.

On espère que vous l'apprécierez...

Bonne lecture !

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– Pour la gloire d'une gemme brillante –

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Les Nains… Les Nains ont pénétré dans le royaume ! Ils marchent sur Menegroth !

Ces mots mirent quelques secondes à prendre un sens dans mon esprit. Et quand ils le firent, ce fut pour y résonner comme à l'intérieur d'une caverne creuse.

Les Nains ont pénétré dans le royaume.

Que faisaient ces mots tous attachés dans la même phrase ? C'était tout à fait illogique. Les Nains ne pouvaient pas avoir pénétré dans le royaume. L'Anneau de Melian nous protégeait.

Melian.

Melian, notre Reine, qui avait abandonné Doriath depuis plusieurs semaines.

Et l'Anneau brisé avait laissé passer nos ennemis.

Autour de moi, les dignitaires présents à l'instant où le soldat s'était jeté à genoux devant le trône pour hurler ces terribles paroles échangeaient des regards horrifiés. Mon grand-père Elmo se leva, raide et digne ; sur son visage brillait la même lumière qui avait jadis illuminé le visage de notre roi Thingol. En cet instant, ils ne semblaient plus qu'une et même personne.

-Rassemblez les guerriers réguliers, armez les rangs et préparez-vous à la bataille, prononça-t-il d'une voix qui porta loin sous les voûtes de pierre.

-Ne peut-il y avoir aucun compromis ? S'écria mon frère Galathil en s'avançant sur la première marche menant au trône. N'y a-t-il aucun moyen de négocier avec les Nains ? Devons-nous nécessairement en venir aux armes ?

Je lisais sur son visage une peur qui n'y avait jamais parue, et le temps d'un battement de cil, il me sembla revoir mon petit frère enfant, inquiet à l'idée de son premier entraînement aux armes. Tous les enfants de Menegroth s'y étaient soumis, et tous savaient se battre ; mais Galathil n'avait jamais aimé la violence, et jamais non plus son talent à l'épée n'avait été remarquable.

-Contre les Nains, il n'y aura aucune négociation possible, répondit Elmo d'un ton grave. Ils nous ont pris notre Roi et ont attenté au joyau de Menegroth. Ils reviennent aujourd'hui en tant qu'ennemis de notre peuple. La bataille que nous mènerons aujourd'hui sera pour défendre notre royaume.

Un concert de fracas métallique ponctua ces derniers mots, alors qu'un rang de soldats armés pénétrait dans la salle du trône. Jamais je n'en avais vu autant d'un coup. Et jamais surtout, réalisais-je, je ne les avais réellement vu se battre, en dehors des entraînements à la salle d'arme. Certes, nos patrouilleurs frontaliers étaient formés pour exterminer les Orcs et les intrus. Cependant, serions-nous de taille contre des guerriers d'une autre race ? J'avais entendu dire que les Nains étaient un peuple belliqueux.

Mes pensées se tournèrent vers ma belle Galadriel, et l'inquiétude étreignit mon cœur. Je devais la retrouver, la mettre en sécurité.

Et sans autre pensée en tête, je me ruais hors des Halls du Roi, alors que derrière moi la voix de mon père Galadhon hurlait des commandements aux soldats. Ils allaient tenter de contenir l'invasion avant que l'ennemi n'atteigne le palais.

J'ignorais tout à fait où pouvait se trouver mon épouse à cet instant. A tout hasard, je courus à nos appartements, mais je les trouvais vides. J'en profitais pour me saisir de mes épées jumelles, appuyées contre la bibliothèque, avant de quitter précipitamment les lieux.

Si seulement j'avais possédé le don de parler dans les esprits, j'aurais pu contacter Galadriel, savoir si elle allait bien, la supplier de me rejoindre…

-Celeborn !

Me retournant à l'entente de cette voix, je sentis le soulagement m'inonder alors que je reconnaissais la silhouette au bout du couloir.

-Ma Dame !

Elle se dirigea vers moi d'un pas vif ; ses cheveux lâches formaient des boucles inégales autour de ses épaules, et ses traits exprimaient une profonde inquiétude. Mes yeux s'attardèrent sur ce qu'elle tenait sous son bras ; cela semblait être quelque chose de lourd et encombrant.

-Ma Dame, que comptez-vous faire avec ce…

C'était un épais manuscrit à la couverture de cuir incrustée de perles translucides.

-Des annales de l'histoire d'Arda depuis sa création, expliqua Galadriel, légèrement essoufflée. Melian y a consigné toute sa mémoire depuis qu'elle est descendue sur le monde ; je ne pouvais pas laisser ce livre disparaître.

-En un tel moment, vous songez seulement à sauver des livres ? M'étonnai-je.

Je sursautai quand derrière moi retentirent un tonnerre de grondements sourds, suivi de vagues de cris résonnant sous les voûtes.

-Les Nains sont aux portes de Menegroth, murmura Galadriel d'une voix blanche.

Nous y étions donc.

J'imaginais les soldats défendre les portes, se battre contre ces créatures bien plus petites que nous, tomber peut-être sous leurs coups, et en faire tomber certains aussi. Oropher, Galathil, Galadhon, Elmo, Mablung, tous devaient être parmi eux.

-Rejoignez-les, Celeborn, m'enjoignit Galadriel en serrant ma main dans la sienne.

-Hors de question, protestai-je en me tournant vers elle. Je ne vous quitte pas ; je vous protégerai, vous, et si je dois mourir pour vous défendre…

Son doigt sur mes lèvres me fit taire. Mon regard croisa la sien, bleu et profond comme la mer.

-Je vous interdit de mourir, Celeborn, plus encore d'une façon aussi stupide. Allez appuyer votre père, votre frère, vos amis ; vous nous défendrez tous ainsi. J'ai confiance en vous ; si vous tenez, Menegroth tiendra.

Ses mots m'émurent bien plus que je ne voulus l'admettre. Je retins sa main et pressais sa paume contre mes lèvres, les yeux fermés, comme une prière.

-Retrouvez Ravennë et Thranduil, restez près d'eux, lui recommandai-je enfin.

-Comptez sur moi, meleth nin.

Me penchant vers elle, je déposais un baiser aérien sur son front avant de m'écarter.

Et, gonflé d'une force nouvelle, je me ruais au-devant des combats. Mes épées jumelles ceintes à mes côtés battaient mes flancs au rythme de mes pas, galvanisant le feu impétueux qui coulait dans mes veines. Je n'avais ni armure, ni casque, ni bouclier ; jamais je n'avais croisé le fer avec quiconque d'autre que mes frères d'armes. Et pourtant, j'étais impatient. J'avais oublié ce qu'était la peur.

Devant les grandes portes du palais, les Doriathrim tenaient leur position avec acharnement. Mon père était en première ligne, combattant dos à dos avec mon frère. Des cadavres s'amoncelaient déjà autour d'eux, et leurs épées dansaient au même rythme, comme guidées par une mélodie qu'eux seuls pouvaient entendre, noyée au milieu du fracas des combats.

Les Nains, petits, trapus, engoncés de fer comme une carapace, brandissaient leurs lourdes haches sans effort. Je sus qu'un seul coup suffirait à me sectionner un bras, à me fendre la poitrine.

Sans hésiter, je me ruais en avant, une épée dans chaque main.

J'aurais pu être capitaine des armées si j'avais partagé les ambitions mon père, et mon cœur pacifique n'avait jamais altéré mes talents. J'allais leur montrer, à tous, de quoi j'étais capable.

Rares étaient ceux qui étaient capables de maîtriser les doubles lames. Seuls les meilleurs bretteurs pouvaient s'y initier, et j'avais eu la chance d'en faire partie, tout comme mon père, et son père avant lui. Et si jamais le destin nous le permettait, je nourrissais le dessein de tout faire pour que Thranduil accède lui aussi à cet art.

Mes épées jumelles fendaient l'air, heurtaient le fer, plongeaient dans la chair. Comme des extensions de mes bras animées de leur vie propre, elles dansaient en m'entraînant avec elles, semant la mort parmi ceux qui tentaient naïvement de briser leur harmonie.

Je n'avais pas peur.

Mon esprit était vide, et mon corps possédé par une frénésie meurtrière.

Je tuais sans y penser.

Et puis soudain, les gonds d'une des portes céda, et elle s'effondra dans un craquement de bois et de métal. Elle tua sur le coup tous ceux qui se trouvaient dessous, elfes ou nains, indistinctement. Je reculais vivement pour éviter de finir écrasé ; un brusque rayon de soleil m'éblouit ; machinalement, je portais une main à mes yeux pour les protéger.

Je ne vis pas le Nain qui profita de ma déconcentration pour me charger.

Quelque chose me percuta en plein fouet. Trébuchant sur un corps, je tombais sur le flanc, hébété.

Le cadavre du Nain trop audacieux s'effondra à seulement quelques pas, alors qu'une paire de bottes de chasse se plantaient devant moi.

Levant les yeux vers mon sauveur, je reconnus Mablung. Il tenait à la main une masse d'arme hérissée de pics à l'aspect redoutable ; du sang coulait de sa tempe et ses cheveux d'argent étaient en bataille.

Il me tendit la main, et je la saisis pour me relever.

-Merci, prononçai-je.

C'est à cet instant que je pris conscience du sang, des cadavres au sol, dont certains de mon fait. J'avais tué. Mes lames pendaient au bout de mes bras, éclaboussées d'écarlate.

Enivré par quelque chose d'inexplicable, j'en avais oublié qu'il s'agissait d'une bataille où nous risquions tous notre vie. Certains l'avait perdue, et je ne devais la mienne qu'au secours de Mablung.

Je resserrais ma prise sur les poignées de mes épées. Une seconde d'inattention, et je trahirais la confiance de Galadriel. Pour elle au moins, je me devais de survivre.

La deuxième porte s'abattit à son tour, nous forçant à battre précipitamment en retraite. Les Nains profitèrent de cette brèche pour s'infiltrer dans les Halls du Roi, comme une vague brisant la digue, écrasant nos défenses sur leur implacable passage.

-Le Silmaril ! Me lança Mablung, alors que nous combattions côte à côte. Ils sont là pour reprendre le Silmaril !

Le Silmaril, encore lui, pestai-je intérieurement.

-Venez, Celeborn !

Sans discuter, je le suivis alors qu'il se frayait un chemin à grand coup de masse vers les galeries souterraines. C'était là où se trouvaient les caves d'approvisionnement et les forges.

- Il faut à tout prix les empêcher d'accéder à l'alcôve où il est gardé, chuchota Mablung tandis que nous nous enfoncions dans l'escalier glissant. Nous ne leur laisserons pas cette fierté.

Il avait l'air si résolu que je n'eus pas envie d'en douter. Mais mes pensées étaient d'avantage tournées vers Galadriel, Ravennë, Thranduil ; et Oropher et Galathil qui risquaient leur vie dans les combats. En suivant Mablung dans les profondeurs des cavernes qui étouffaient les cris de la bataille, j'avais un peu l'impression de fuir.

-Nous n'avons que peu de temps avant que les Nains n'envahissent les moindres recoins de Menegroth, prononça sinistrement Mablung.

Son visage était noyé dans l'ombre, et je ne pus discerner son expression, mais sa voix était emplie d'aigreur et de colère, que je partageais. Menegroth était perdue ; c'était une fatalité. Il n'en tenait qu'à nous, à présent, de sauver ce qu'il était encore possible.

-Nous la rebâtirons, répondis-je en tentant d'adopter un ton encourageant. Et les Milles-Cavernes resplendiront avec d'autant plus d'éclat.

Je sentis qu'il me lançait un regard de biais.

-Ce que j'ai toujours admiré chez vous, Celeborn, c'est votre optimisme.

J'accusais le coup, et dans le doute, je ne répondis rien, comptant sur l'obscurité des galeries pour masquer la confusion qui devait se lire sur mes traits. Mablung la Main Lourde, l'un de nos plus redoutables et austères guerriers, aussi habile à manier la masse d'arme que le marteau de forgeron, m'admirait ? Pour ma part, il m'avait toujours intimidé. Il triomphait déjà dans les tournois quand j'apprenais tout juste par quel bout se tenait une épée. Grand ami d'Oropher, il se mesurait souvent à lui, aux armes comme aux concours de beuverie. Je l'avais toujours tenu pour une sorte de géant invincible, tel une réincarnation elfique du Valar Tulkas.

J'en étais là de mes réflexions quand nous perçûmes, au bout du couloir, la lueur tremblante d'une torche contre les parois de pierre humide. Tendant un bras vers Mablung pour l'arrêter, précaution illusoire puisqu'il s'était lui aussi figé, la respiration retenue, je tendis l'oreille. Je perçus les échos de chocs répétés. Des bruits de pas, trop lourds pour être ceux d'un elfe.

Mes mains trouvèrent la garde de mes épées. Aussi silencieux qu'une ombre, je me coulais au bout du couloir, suivi de Mablung qui se faufilait avec la grâce d'un chat malgré sa carrure.

Les Nains n'avaient pas une ouïe aussi développée que la nôtre. Ils n'étaient pas sur leurs gardes, occupés à trouver un moyen de forcer la porte bardée qui gardait les archives. Nous leurs fondîmes dessus comme Thranduil sur une tarte aux fraises. Trois furent au sol avant qu'ils ne comprennent ce qui leur arrivait.

Et puis soudain, l'écho désincarné d'un cri de femme parvint à mes oreilles.

Sans réfléchir, je me ruais dans la galerie transversale d'où venait la voix.

Trois silhouettes que je ne connaissais que trop bien étaient blotties au fond d'une caverne mineure, et un Nain se précipitait vers elles, la hache brandie.

Figé sur place, j'eus l'impression que le temps se ralentissait. Thranduil, une lance brisée à la main, se dressait devant sa mère et Galadriel comme un roc protecteur. La lueur pâle des cavernes obscures creusait sur son visage des ombres qui le rendaient plus dur, et ses yeux brillant comme des saphirs défiant son ennemi qui chargeait.

En une fraction de seconde, je calculais la trajectoire de la hache brandie du Nain, sa vitesse et la force de ses bras. Il allait fendre le crâne de l'enfant sans hésitation.

Et j'étais trop loin pour faire qui que ce soit.

Campé sur ses jambes, Thranduil ne bougeait pas. Je ne pus m'empêcher d'admirer le cran de cet enfant qui regardait la mort sans ciller, son morceau de lance à la main.

Et soudain, deux bras l'enlevèrent.

Ravennë s'interposa entre la hache et son fils.

Ma vision se brouilla brusquement de larmes. Et, guidé par un instinct indéfinissable, je bondis en avant. Le Nain trop surpris ne réagit pas assez vite. Sa tête vola à plusieurs mètres. Son corps s'effondra à son tour, sa hache encore dans la main. La lame était souillée de sang.

Ravennë, agenouillée au sol, m'adressa un sourire tremblant.

Ses cheveux blonds étaient défaits, son visage maculé de terre. Elle était vêtue de sa magnifique robe rouge, celle qu'elle portait le jour où elle avait épousé Oropher. Celle qui formait une rose sanglante autour d'elle quand elle dansait. C'est pourquoi je ne remarquais pas tout de suite la tache sombre qui fleurissait sur son corset.

-Merci, Celeborn, murmura-t-elle d'une voix douce.

Ses yeux papillonnèrent. Et, lentement, elle s'effondra en avant.

Je me jetais à genoux pour la recueillir dans mes bras, juste avant qu'elle ne touche le sol. Le sang sombre s'étalait sur son flanc déchiré par le fer.

Figé par la stupéfaction, je cherchais Galadriel du regard, implorant son aide. Mais ses yeux reflétaient une détresse pareille à la mienne. Au fond de nous, nous savions.

-Vous direz à Oropher que je l'aime, n'est-ce pas ? Chuchota Ravennë, tournant la tête pour rapprocher sa bouche de mon oreille. Priez-le de ne pas trop s'en vouloir ; dites-lui que je l'attendrais, de l'autre côté de la mer, et que je serais patiente.

Mes mains serraient les siennes, fort, comme pour l'enjoindre de s'accrocher. Mais je sentais déjà son esprit glisser hors de son corps, appelé par quelque chose de plus puissant, s'échappant d'entre mes doigts comme un nuage de fumée.

-Nana ?

Thranduil, recroquevillé au sol, roula sur le flanc en se frottant le front, l'air sonné.

Ravennë lui adressa un sourire sans force. Sa tête reposait sur mon épaule, ses cheveux frôlant ma joue. Ils avaient un parfum de fleurs fraîches.

-Thranduil…

Sa voix avait un écho lointain.

L'enfant rampa jusqu'à nous, se cramponna aux bras de sa mère. Je crois qu'il le sentait, lui aussi ; il sentait qu'elle était en train de partir.

-Nana…

Elle détacha une de ses mains des miennes pour la poser sur le front de son fils.

-Garde une petite pensée pour moi dans ton esprit, ion nin ; mais qu'elle ne t'empoisonne pas. Ce que j'ai fait aujourd'hui, je l'ai fait pour toi.

-C'était à moi de te sauver, murmura-t-il. C'est moi qui devais te protéger.

-Non ion nin ; non. Je t'en prie, ne pense pas cela.

Une quinte de toux l'interrompit. Je sentis sa douleur dans le spasme qui la secoua. Un peu de sang coula de la commissure de sa lèvre. Mais elle repoussa le temps, encore de quelques secondes, pour regarder son fils en face.

-Nous nous reverrons un jour, tu sais. Alors ne sois pas triste.

Leurs regards s'encrèrent l'un dans l'autre, une dernière fois.

Et puis les paupières de Ravennë se fermèrent, couvrant à jamais ses prunelles d'où la flamme vive s'était éteinte.

Le silence était tombé dans les galeries souterraines. Au-dessus de nous, des vibrations et des grondements m'indiquaient le chaos qui devait régner dans les Halls.

-Ils ne vont pas tarder à descendre jusqu'ici, déclara la voix de Mablung derrière moi. Ceux que nous avons croisés n'étaient que des éclaireurs.

Je l'avais abandonné sans remord face aux Nains devant la porte des archives, mais à cet instant, c'était bien le cadet de mes soucis. Menegroth tombait, et mon optimisme de tantôt avait éclaté comme une bulle de savon alors que Ravennë gisait, comme endormie, dans mes bras. Thranduil, toujours désespérément cramponné à elle, fixait d'un regard absent le cadavre du Nain décapité.

-Remontez en surface par l'escalier de service, vous y serez plus à l'abri, lança alors Mablung en posant une main sur mon épaule. Je reste. Je protégerai le Silmaril.

-Vous seul face aux régiments nains ? Pensez-vous réellement être de taille, Main Lourde ? Me moquai-je.

Ma voix sonna étrangement à mes propres oreilles ; lasse et creuse, comme un écho étouffé.

Il ne releva pas mes paroles blessantes.

-Mettez votre épouse et le jeune elfing à l'abri, Celeborn. C'est tout ce que vous puissiez faire.

Les tremblements quoi faisaient vibrer les stalactites du plafond s'intensifiaient. Un nœud se forma dans mon estomac ; ils arrivaient.

-Allez-vous-en, Celeborn !

Il m'empoigna par le bras et me força à me relever. Le corps de Ravennë glissa au sol où elle resta étendue, si seule, si vulnérable.

Je cueillis Thranduil dans mes bras. Il lâcha enfin les bras de sa mère, sans résistance, s'abandonnant contre moi comme quand il était bébé et qu'il cherchait une position confortable pour s'endormir. Je souhaitais si fort qu'il puisse le faire, et le temps d'un instant, oublier les horreurs qu'il avait vues ce jour.

Galadriel portait toujours fidèlement son énorme livre. Nous nous enfuîmes comme des lâches au fond de la galerie. L'étroit escalier de service, dissimulé derrière les piliers, avait pour l'instant été épargné. Derrière nous, déjà, vibraient les cris de guerre des Nains.

Nous nous empressâmes de gravir les marches glissantes, sans prononcer une parole, veillant à ne pas trébucher avec nos charges respectives.

Quand nous parvînmes près des Halls, un étrange silence nous accueillit, aussi violent qu'une gifle. Plus de cris, plus de chocs d'armes.

Dans la grande salle de Menegroth, la bataille était finie.

Des corps jonchaient le sol, sans fin ; Elfes et Nains confondus, dans un amas de sang, d'épées brisées, de haches luisantes. Ceux qui étaient encore debout erraient au milieu des cadavres, cherchant, avec fébrilité et terreur, des visages familiers parmi ceux qui étaient tombés.

Je trouvais mon père agenouillé devant un cadavre, les yeux fermés et les mains pressées contre son cœur. Mon frère, debout derrière lui, entourait ses épaules de ses bras.

La vie s'était échappée du corps d'Elmo par sa poitrine fendue.

Comme au travers un brouillard épais, je reconnus la silhouette de mon ami Oropher qui s'approchait de moi. Il était semblable à un revenant, blafard, les cheveux collés au front, une épée dans chaque main. Du sang maculait son plastron de métal et son visage.

-Thranduil, murmura-t-il en s'approchant.

Lâchant ses épées au sol, il me le ravit d'un geste presque jaloux. L'enfant se laissa docilement faire, ses yeux éteints fixant le vague.

-Il n'a rien, assurai-je d'une voix dépouillée de la moindre émotion.

-Tu n'aurais pas dû l'amener ici, grommela mon ami en enfouissant le visage de son fils dans un pan de sa cape. Je ne veux pas qu'il voit ça…

Qu'est-ce que ça change ? Mourais-je d'envie de lui répliquer. Comme nous tous aujourd'hui, Thranduil avait perdu son foyer. Il était assez grand pour faire face à la réalité ; la guerre, la mort, le vide des massacres. Son père ne pourrait pas toujours l'en protéger.

Aussitôt je me reprochais ces pensées cyniques. Evidemment que si, Thranduil était trop jeune. Personne, surtout pas un enfant, n'aurait dû voir ce qu'il avait vu aujourd'hui. Personne.

-Où est Ravennë ?

La voix de son ami troubla mes pensées.

Son regard s'était brouillé d'inquiétude. Je l'évitais. Incapable de lui dire. La honte était trop grande.

-Où est Ravennë ? Répéta Oropher.

Je ne répondis pas, mais il comprit.

Il souleva Thranduil dans ses bras et quitta la grande salle. Je ne sus pas où il alla. Je ne le suivis pas. Je resté planté là, figé comme une statue au milieu des Halls dévastés. Seule Galadriel resta à mes côtés.

-Ce n'est pas de votre faute, Celeborn, souffla-t-elle en frôlant mon bras de sa main, comme si elle comprenait mon besoin de m'isoler en moi-même et respectait ma pudeur.

De ma gorge nouée, aucun son ne sortit.

En silence, je rejoignis mon père, que Galathil épaulait. Des larmes roulaient sur ses joues. Jamais je ne l'avais vu pleurer. Il avait toujours été pour moi un roc inébranlable, un homme dévoué au royaume avant tout, avant même ses propres sentiments. Mais aujourd'hui, devant le cadavre de son père, ses barrières cédaient. Je compris que je pleurerai moi aussi, si un jour il devait me quitter.

Entouré de ses deux fils silencieux, Galadhon faisait le deuil d'Elmo, de Thingol et de Menegroth, de tous ceux que nous avions perdus en ce triste jour.

Avec la tombée de la nuit, la bataille s'acheva. Je ne sus s'il y eut un vainqueur ou un vaincu. Elfes et Nains s'étaient entre-tués sans pitié. Les survivants étaient rares et égarés.

On quitta le palais dévasté, et au milieu de la clairière, on alluma un grand feu qui éclaira le ciel d'une lueur orangée. Oropher revint parmi nous, portant son épouse dans ses bras. Ainsi, de loin, je crus les revoir le jour de leur mariage, alors que Ravennë portait cette même robe rouge, et que ses cheveux étaient ornés de fleurs sauvages. Oropher plaça son corps sur le bûcher, avec celui des autres. Elfes ou Nains, on les brûla sans distinction. Je reconnus parmi les cadavres celui de Mablung.

-Pensiez-vous vraiment être de taille, Main Lourde ? Murmurai-je alors que les flammes l'avalaient.

Une dernière image de lui resta gravée dans ma mémoire. Il tenait sa masse d'arme contre sa poitrine, et un léger sourire s'était figé sur ses lèvres.

Quand Galadhon, mon père, se dressa devant nous et leva vers le ciel le Silmaril étincelant, je compris pourquoi. Les Nains étaient venus pour lui, mais ils n'avaient pas réussi à le prendre. C'était cela, au moins.

Je me mis à rire. Personne ne me demanda pourquoi. Je crois même que certains partageaient mon hilarité.

Tant de morts, tant de sang, tant de larmes pour la gloire d'une gemme brillante, n'était-ce pas tout de même ridicule ?


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Une minute de silence pour les morts, s'il vous plait...

...

Oui, c'est horrible. Mais ce n'est pas fini...

A la prochaine !