Elles atterrirent chez Carlos. C'est Evie qui l'avait proposé dans un moment de lucidité, réalisant que si elle laissait entièrement faire Mal, elles allaient se retrouver dans un autre pays avec de nouvelles identités en un temps record. Mal se montra réticente au début, parce qu'elle voulait aller dans un endroit où la mère d'Evie ne les retrouverait pas. Mais Evie ne voulait pas ça. Elle ne savait pas ce qu'elle voulait, mais elle savait qu'elle ne voulait pas ça. Alors Mal céda, et elles atterrirent chez Carlos.
Quelle ne fut pas la surprise d'Anita Radcliffe en découvrant les deux adolescentes sur le pas de sa porte. Evie était pâle comme la mort, les yeux éteints, les traits fatigués. Sa main était glissée dans celle de Mal, s'y agrippant comme si c'était la dernière chose stable au monde. Et Mal...Mal était un visage inconnu au regard décidé et défiant. Forte et droite, elle portait leurs deux sacs, le sien sur son dos, celui d'Evie en bandoulière. Elle donnait l'impression d'être prête à combattre le monde entier, serrant fort la main d'Evie dans la sienne, jurant de ne jamais la lâcher, jurant de la protéger. Et pourtant, lorsqu'elle prit la parole, il y avait quelque chose de suppliant dans sa voix. Presque désespéré.
— Est-ce qu'on peut passer la nuit ici ?
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En l'espace de quelques minutes, les deux filles se retrouvèrent attablées devant une assiette pleine, les regards soucieux de Carlos et de sa mère posés sur elles. Avec un ton maternel et protecteur, celle-ci leur demanda ce qui s'était passé, et pour la deuxième fois de la journée, elles racontèrent. Elles racontèrent tout depuis le début, parce qu'à quoi bon le cacher encore ?
Leur récit fut ponctué de plus de détails, à la fois parce que la mère de Carlos posait des questions sans juger, cherchant juste à comprendre, et aussi parce que le garçon était là, leur apportant du soutien et du réconfort juste par sa présence. Une fois leur histoire et les événements de la journée expliqués, Anita prit un moment pour les observer, posant sur elles un regard qui ne contenait pas le moindre jugement, pas la moindre critique. Juste un peu de tristesse et beaucoup d'inquiétudes.
— Tu n'as rien mangé, Evie, fit-elle gentiment remarquer.
Mal et Evie se tendirent instantanément, parce qu'elles n'avaient pas évoqué les problèmes d'Evie avec la nourriture. C'était une partie de l'histoire qui leur appartenait, et qu'elles n'avaient pas envie d'exposer au reste du monde. Même quand le reste du monde s'en doutait déjà. Les détails ne les regardaient pas, et puis c'était encore trop frais et trop douloureux pour être avoué.
— Je n'ai pas faim, murmura Evie en baissant la tête.
— Tu devrais essayer de manger un peu quand même, insista Anita, sincèrement concernée par la pâleur de l'adolescente.
Celle-ci baissa encore plus la tête, se recroquevillant sur sa chaise, mais ne répondit pas. Elle ne voulait pas gérer ça maintenant. Elle ne pouvait pas gérer ça maintenant.
— Seulement quelques bouchées ? demanda Anita en poussant légèrement l'assiette vers elle. Ça ne peut te faire que du bien.
Mal bondit d'un seul coup, repoussant l'assiette et se dressant presque devant Evie.
— Elle a dit qu'elle n'avait pas faim, gronda-t-elle d'une voix menaçante.
Chien de garde. Carlos avait fait la comparaison un jour en évoquant Mal et sa relation avec Evie. Sa mère voyait exactement de quoi il parlait à présent, alors qu'une flamme de provocation et de loyauté luisait dans les yeux verts de l'adolescente, intense et ardente. En temps normal, Anita n'aurait pas hésité à remettre Mal à sa place, fermement et en douceur, comme elle avait l'habitude de les faire avec tous les enfants auprès desquels elle travaillait, mais elle sentit que ça ne fonctionnerait pas. Mal était différente. Son parcours était différent, et sa relation à l'autorité très probablement chaotique. En ajoutant à ça sa fatigue évidente, et le fait qu'elle ne se défendait pas elle-même mais bien Evie, il ne faisait aucun doute qu'en entrant dans son jeu d'agressivité, Anita risquait juste de se faire sauter à la gorge.
— Très bien, capitula-t-elle en cessant de dévisager Mal pour reporter son attention sur Evie, qui était toujours recroquevillée sur elle-même, s'enlaçant de ses propres bras. Et si je te faisais un thé à la place ? Quelque chose pour t'aider à dormir, et après l'avoir bu tu pourras aller te reposer. Je sais qu'il est encore tôt mais je pense que cette journée a été éprouvante pour vous deux.
Mal sembla s'apaiser à ces mots, appréciant visiblement l'idée, et se tourna vers son amie.
— Evie ? appela-t-elle doucement. Juste une tasse de thé ?
Il y eut un silence, puis Evie leva la tête et croisa finalement le regard d'Anita.
— D'accord pour un thé, acquiesça-t-elle dans un souffle.
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Malgré le thé, malgré la gentillesse de Carlos et la bienveillance de sa maman, Evie fondit en larmes à l'instant où elle se retrouva seule avec Mal dans la chambre d'ami. Elle pleura longtemps, sans vraiment savoir pourquoi. Elle avait juste besoin d'évacuer tout le stress et les émotions négatives de cette journée, alors elle pleura, et Mal la serra contre elle sans un mot, la réconfortant du mieux qu'elle pouvait.
Après un long moment, elle finit par s'endormir d'épuisement, et l'autre fille ne bougea pas, continuant à veiller sur elle et sur son sommeil, la rassurant juste par sa présence. Puis, une fois certaine que le sommeil d'Evie était profond et paisible et qu'elle-même n'avait aucune chance de s'endormir, son esprit agité par bien trop de choses, Mal s'extirpa doucement de l'étreinte et quitta la pièce en silence.
Elle commençait à regretter d'avoir décliné toutes les propositions d'Evie pour aller manger chez Carlos et rencontrer ses parents. Si elle avait accepté, elle connaîtrait mieux la maison et les personnes chez qui elles avaient trouvé refuge. Là, elle ne savait rien d'eux. Elle ne savait pas si elle pouvait leur faire confiance. Elle faisait confiance à Evie, et un peu à Carlos, mais cela ne l'empêchait pas de détester tous les éléments inconnus de la situation.
Alors, retrouvant ses bonnes vieilles habitudes, elle se lança dans l'exploration de la maison à pas de loups, sachant très bien que Carlos et sa mère étaient quelque part au rez-de-chaussée. Le père du garçon était absent pour la soirée, visiblement parti en voyage d'affaire. Il était supposé rentrer le lendemain dans la matinée, ce qui déplaisait assez à Mal. Elle aurait préféré qu'il soit absent plus longtemps, lui facilitant ainsi la tâche en ne lui laissant qu'un seul adulte à gérer.
Elle emprunta l'escalier qui menait à la cuisine, comptant sur le fait qu'elle serait vide, ce qui fut le cas. Elle observa la pièce un instant, essayant de recomposer un plan mental de la disposition de la maison avec ce qu'elle avait vu un peu plus tôt. Elle résista à l'envie d'ouvrir les placards pour détailler leurs contenus, repérer la nourriture et aussi les objets qui pourraient se révéler utiles en cas de problèmes, et décida de ne pas emprunter la porte qui menait au salon et à la salle à manger, pièces qu'elle ne connaissait pas encore mais où elle serait sans le moindre doute confrontée à quelqu'un. Et Mal n'avait pas envie de croiser qui que ce soit pour l'instant. Elle n'était définitivement pas d'humeur.
Ce qui lui laissait le choix entre une porte qui donnait visiblement sur l'extérieur, mais il faisait sombre, et si quelqu'un la voyait sortir cela pourrait être mal interprété, et une porte différente des autres, qui titilla sa curiosité. Il s'agissait probablement juste d'un placard de rangement ou d'un vieux cellier, mais Mal voulait en avoir le cœur net, et tenait surtout à connaître chaque parcelle du territoire qui l'entourait. Elle s'approcha donc de la mystérieuse porte, prête à tomber nez à nez avec un garde-manger quelconque.
Ce n'était pas un garde-manger. C'était une véritable pièce, grande, large, un peu sombre, toute pavée de carrelage. L'odeur qui attaqua les narines de Mal était saisissante, étrange, définitivement caractéristique de quelque chose sans qu'elle ne puisse mettre le doigt dessus. Peut-être parce qu'il n'était pas question de doigts mais bien de pattes.
Des couinements retentirent, indiquant à Mal où poser son regard, et elle découvrit une sorte d'enclos à l'intérieur de la pièce, ce qui était légèrement étrange, et elle s'y avança prudemment.
Des chiens. Evidemment.
Elle le savait en plus. Carlos parlait constamment de ses chiens, et il lui semblait avoir entendu des aboiements un peu plus tôt. Son esprit avait juste tellement de choses à gérer qu'il n'avait pas fait la connexion et donc pas réalisé la présence animale qu'il pourrait y avoir dans la maison.
Ce n'était pas un problème, Mal n'avait pas peur des chiens. Elle n'y était juste pas habituée. Mais elle pouvait faire avec, n'est-ce pas ? D'autant plus que ces chiens-là…ils étaient absolument minuscules. Des chiots. Des petites boulettes frémissantes et couinantes, complètement inoffensives.
Une fois de plus, sa mémoire se déclencha à retardement. Un élevage. Les parents de Carlos avaient un élevage familial de dalmatiens.
Si Mal n'avait pas côtoyé beaucoup de chiens dans sa vie, elle n'avait définitivement jamais eu l'occasion de fréquenter des chiots. Et certainement pas aussi jeunes. Avec curiosité, elle se pencha par-dessus l'espèce de parc en bois, regardant les créatures qui s'agitaient au milieu des couvertures. Elle tendit la main pour en toucher un, mais un grognement retentit et elle se rétracta aussitôt pour se tourner, sur la défensive. Elle n'avait même pas remarqué la présence du chien adulte, à côté du parc, sans nul doute la mère. Elle était allongée sur le sol mais l'observait avec méfiance. Mal l'observa en retour, fronçant les sourcils, et un nouveau grognement retentit.
Définitivement un avertissement. Elle se trouvait sur le territoire de la chienne, dans la pièce où elle était tranquille avec ses bébés, et Mal était une inconnue. Une intruse. Un danger potentiel. Aussi absurde que cela paraisse, ces grognements étaient probablement le langage qu'elle pouvait le mieux comprendre parmi toutes les interactions qu'elle avait eu au cours des dernières semaines.
— D'accord ! capitula-t-elle en levant les mains pour montrer sa bonne foi. Je vais pas les toucher.
La chienne ne la lâcha pas du regard, et l'adolescente esquissa un sourire amer.
— Félicitations, tu viens déjà de prouver que tu es une meilleure mère que deux humaines de ma connaissance.
Peut-être était-ce quelque chose dans son intonation, ou alors elle dégageait une odeur particulière, de la tristesse ou n'importe quelle émotion suffisante pour attirer la compassion d'un animal. Elle ne savait pas trop, mais la chienne se releva tout d'un coup. Instinctivement, Mal eut un mouvement de recul, craignant une attaque, mais la truffe de l'animal se mit à la renifler avec gentillesse, sa queue s'agitant doucement de droite à gauche, cherchant simplement à lui dire bonjour.
Prudente, Mal tendit sa main vers elle, se demandant si elle pouvait la caresser, et comme il n'y eut plus de grognement, elle posa ses doigts sur les poils ras et courts de l'animal, qui répondit au contact en agitant la queue un peu plus vivement.
Elle n'avait vraiment pas le courage de supporter des humains pour l'instant, mais la compagnie animale semblait une bonne alternative.
oOoOoOo
Il y avait quatre chiots exactement. Et leur mère aimait beaucoup trop les caresses pour qu'il ne s'agisse pas d'une addiction. C'était les deux constatations irrévocables auxquelles Mal était parvenue avant que son instant de tranquillité et d'isolement ne soit interrompu.
— Mal ?
Heureusement, ce n'était que Carlos. La queue de la chienne à côté de Mal se mit à s'agiter joyeusement à la voix de son maître, mais elle ne bougea pas de sa place, restant fidèlement aux côtés de l'adolescente.
— Je me demandais pourquoi la porte était ouverte, commenta le garçon en s'approchant. Je vois que tu as rencontré Perdita et ses petits.
Mal se contenta d'un vague acquiescement de la tête. Elle ne savait pas quoi dire. Elle ne savait pas comment elle était supposée se comporter. Elle connaissait Carlos. Elle appréciait Carlos. Elle était même allée jusqu'à le qualifier d'ami. Mais ça c'était dehors. A l'école, pendant des sorties, ou chez Evie. Là, elle était chez lui, et elle ne s'était jamais retrouvée dans la maison d'un ami, et ils n'avaient pas encore eu l'occasion de se voir ou de se parler depuis leur arrivée.
Carlos ne semblait pas spécialement attendre de réponse, et s'approcha du parc des chiots, se penchant par-dessus les barreaux pour en caresser un. Perdita – puisque cela semblait être le nom de la chienne – le regarda faire, mais il n'y eut pas d'avertissement. Carlos avait l'autorisation, il faisait partie de la meute. De la famille.
— Comment va Evie ? demanda-t-il après un moment de silence, sans oser affronter directement Mal.
— Elle dort, répondit-elle simplement, ce qui ne répondait en rien à la question.
Un nouveau silence s'installa, avant d'être interrompu par les gémissements d'un des bébés chiens, et sa mère abandonna Mal pour sauter dans le parc et se mettre à le lécher frénétiquement, ce qui n'eut pour effet que de réveiller les autres et augmenter les couinements.
— Et toi, comment tu vas ? finit par ajouter Carlos, avec plus de précaution que pour sa question précédente.
Mal pressa ses mains l'une contre l'autre, soudain désœuvrée de ne plus avoir de chien à caresser. Elle. Pas Evie. Elle devait soudain penser à elle, et se poser la question de comment elle se sentait.
— J'en sais rien.
Carlos acquiesça, caressant pensivement la tête de la chienne qui s'était allongée près de lui, laissant l'opportunité à ses petits de téter. Il n'était pas Evie, et il ne possédait pas ce super pouvoir où elle savait toujours quoi dire exactement au bon moment. Il ne connaissait pas vraiment Mal, même s'il admirait beaucoup sa force et sa manière d'affronter le monde entier sans laisser transparaître la moindre once de peur. Mais elle devait forcément avoir peur. Tout le monde avait peur.
— Ça vaut ce que ça vaut, dit-il gentiment. Mais sache que tu es la bienvenue chez nous aussi longtemps que tu veux, avec ou sans Evie.
Le monde de Mal avait toujours été instable. Un équilibre fragile qui volait en éclat en permanence, sans prise à laquelle s'accrocher, sans aucun endroit où se sentir en sécurité. Et puis Evie était arrivée, incarnant à elle seule tout ce dont Mal avait besoin. Stabilité. Gentillesse. Bienveillance. Le monde instable de Mal s'était équilibré dans une nuance de bleu envoûtante et rassurante. Sauf que le monde d'Evie n'avait jamais été vraiment stable lui non plus. Ce n'était que des faux-semblants, un équilibre artificiel qui ne tenait à presque rien, et qui avait fini par s'écrouler, entraînant non seulement Evie mais aussi Mal dans sa dégringolade.
Elle n'avait plus nulle part où aller. Elle ne savait pas ce que Evie allait décider, ni comment les prochains jours aller se dérouler, mais elle savait qu'il n'y avait aucune chance pour qu'elles retrouvent leur vie d'avant. C'était terminé. Le monde d'Evie avait chuté, dévoilant ses failles au monde entier, et Mal y avait tout perdu.
Ou presque. Parce qu'au travers des quelques mois de stabilité et de quiétude qu'Evie lui avait offert, elle lui avait également permis de créer de nouveaux liens. Ils étaient peut-être fragiles, et elle n'avait aucune idée de comment les entretenir, mais ils existaient.
Et elle savait que la déclaration de Carlos était stupide, et que ce n'était pas une décision qui lui revenait. Ils étaient tous dépendants des adultes, encore et toujours. Mais la gentillesse et la bienveillance dans sa voix, la promesse irréaliste et cette naïveté de penser que tout irait bien furent suffisant pour la faire sourire.
oOoOoOo
La première chose qu'Evie aperçut en ouvrant les yeux, ce fut Mal qui la regardait dormir.
—Hey, lui murmura sa petite amie avec un sourire adorable, et Evie ne put que lui sourire en retour.
Elle s'étira sous la couverture et se redressa, prenant soudain conscience que ce n'était pas son lit, et certainement pas sa chambre. Les événements de la veille lui revinrent en mémoire, et son estomac se tordit violemment, douloureux et rempli de culpabilité. Les larmes lui montèrent aux yeux, mais avant qu'elle ne puisse dire ou faire quoique ce soit, la main de Mal se posa sur sa joue avec tendresse.
— Ne pense pas à ça. On est en plein milieu de la nuit, il n'y a personne d'autre, c'est juste toi et moi, et il n'y a aucune raison de penser à tout ça pour l'instant. On verra demain, mais pour le moment, oublions juste. D'accord ?
Les yeux verts étaient suppliants, et Evie ne put rien faire d'autre qu'acquiescer, clignant rapidement des paupières pour chasser ses larmes.
— Quelle heure est-il ? demanda-t-elle en réalisant la pénombre dans laquelle était plongée la pièce, à peine éclairée par la petite lampe de chevet.
— Un peu plus de trois heures du matin.
Evie s'était endormie avant même qu'il ne soit vingt-deux heures, ce qui lui faisait une nuit courte mais raisonnable. Mal en revanche...
— Tu as dormi ?
Un haussement d'épaules lui répondit, mais l'inquiétude devait être lisible sur son visage car Mal soupira et accepta de formuler des mots.
— Un peu. Pas beaucoup. Je n'aime pas dormir dans un lieu inconnu.
Ce n'était pas surprenant, et même plutôt compréhensible, alors Evie se contenta d'acquiescer, pensive. La douleur dans son ventre était toujours présente, sans doute parce qu'elle n'avait rien mangé depuis la matinée de la veille, mais elle choisit de l'ignorer. En revanche, sa gorge était sèche et un peu douloureuse, complètement déshydratée, et puis surtout...
— Je dois aller aux toilettes, avoua-t-elle à voix basse, et Mal afficha un sourire narquois.
— Pas de salle de bain privée ici. Mais je suppose que tu sais où c'est.
Evie hocha la tête et se débarrassa de la couverture pour sortir du lit. A sa plus grande surprise, Mal la suivit, et elle lui lança un regard interrogateur.
— Je vais en profiter pour faire une expédition dans la cuisine et nous ramener quelques trucs. Tu veux quelque chose ?
Evie flancha, parce que la demande semblait tellement naturelle qu'elle ne savait pas si Mal avait proposé sans réfléchir, ou si elle attendait d'elle qu'elle accepte. Son estomac se tordit à nouveau. Elle ne pouvait pas manger pour le moment, pas alors que tout était encore si confus et angoissant. Alors elle se contenta de secouer la tête tristement.
— Juste de l'eau, murmura-t-elle.
Mal lui serra gentiment la main pour signaler qu'elle ne lui mettait aucune pression, puis ouvrit la porte qui menait au couloir. Elles se séparèrent donc et Evie rejoignit la salle de bain le plus silencieusement possible. Sa dernière envie était de réveiller quelqu'un et de devoir parler, ou assurer que tout allait bien. Elle prit son temps pour faire pipi, puis se lava les mains et en profita pour rincer son visage.
Ses yeux étaient gonflés, à cause du sommeil ou des larmes, elle n'était pas sûre. Ses cheveux étaient emmêlés et hirsutes, son teint livide et son t-shirt – qui était le t-shirt de Mal – complètement froissé. Elle ne ressemblait à rien, et elle détestait ça. Elle détestait cette fille négligée qui décevait tous les gens qu'elle aimait. Elle détestait qu'ils continuent à s'inquiéter pour elle alors qu'elle ne le méritait pas. Elle ne les méritait pas et pourtant qu'est-ce qu'elle était heureuse et soulagée de savoir qu'ils étaient encore à ses côtés, prêts à la soutenir. Elle avait de la chance d'avoir Mal, et aussi Carlos, et elle n'avait jamais eu aussi peur d'être délaissée. Tellement peur qu'elle commençait à comprendre ce que ressentait Mal, et elle ne savait pas comment elle faisait pour vivre avec cette angoisse sur le cœur vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Elle avait l'impression que ce sentiment l'étouffait et la grignotait de l'intérieur.
Evie inspira profondément, essayant de garder les idées claires. Elle ne devait pas se laisser aller. Pas maintenant. Pas ici. Il y avait des gens qui s'inquiétaient pour elle. Il y en avait qui avait besoin d'elle. Mal avait besoin d'elle, et elle ne pouvait pas la laisser tomber.
Lorsqu'Evie réintégra finalement leur chambre, la lumière était allumée, et Mal était assise sur le lit, face à plusieurs emballages de biscuits et quelques fruits. Il y avait aussi des bouteilles d'eau et elle en tendit une à Evie avec un sourire. Celle-ci la rejoint sur le lit, accepta la boisson et se désaltéra rapidement, le liquide frais apaisant sa gorge et allégeant l'étreinte autour de son cœur.
— Tu vas bien ? ne put s'empêcher de demander Mal, visiblement inquiète du temps qu'elle avait passé aux toilettes.
Evie termina de boire, referma sa bouteille et baissa la tête.
— Oui, murmura-t-elle. Je vais mieux, ne t'inquiète pas.
— Est-ce que tu veux en parler ? On a pas vraiment eu l'occasion de...
— Non. C'est toi qui as dit que ça pouvait attendre demain. Pour l'instant je veux juste être tranquille.
Mal hocha lentement la tête, puis ouvrit un des paquets de biscuits pour les manger. Evie la regarda faire un instant, puis s'autorisa à sourire.
— Est-ce que je devrais me sentir concernée par le fait que tu viens de voler la nourriture des parents de Carlos ? lança-t-elle d'un ton taquin.
Mal croqua dans un biscuit avant de répondre à son sourire par une mimique moqueuse et fière.
— Les gens qui ne veulent pas être volés devraient mieux cacher leurs trésors.
Evie rit légèrement, serrant la bouteille entre ses doigts. Elle était tellement reconnaissante à Mal d'être avec elle. De prendre soin d'elle. D'être capable de la faire sourire et même rire dans les pires moments. Alors que l'autre adolescente s'apprêtait à prendre une nouvelle bouchée, Evie posa les mains par-dessus les siennes pour stopper son geste, et s'avança pour l'embrasser délicatement. Mal ne réagit pas, visiblement surprise, et lui lança un regard intrigué.
— Merci, chuchota simplement Evie.
oOoOoOo
Les deux filles avaient fini par se rendormir dans les bras l'une de l'autre, rassurées par leur présence mutuelle. Lorsque, vers dix heures du matin, des coups retentirent contre la porte, elles se réveillèrent donc en sursaut. Mal bondit littéralement en l'air, complètement paniquée, son cœur battant à mille à l'heure. Elle eut à peine le temps de parcourir la pièce du regard et de constater qu'il n'y avait aucune menace imminente que les coups se firent à nouveau entendre, plus hésitants.
— Les filles ? appela la voix de Carlos. Maman me dit de vous prévenir que le petit-déjeuner est prêt.
Mal fronça les sourcils, parce que pour elle les petits-déjeuners n'avaient pas d'horaire. A côté d'elle, Evie s'étira en baillant.
— Vous avez entendu ? demanda Carlos sans oser ouvrir la porte et les déranger pour de vrai.
— On arrive dans quelques minutes ! répondit Evie en se frottant les yeux.
En presque une seconde, elle sembla trouver assez d'énergie pour sortir du lit et se pencher vers son sac à la recherche d'une tenue pour la journée. Mal la regarda faire sans bouger, l'air légèrement soucieux. En temps normal elle apprécierait beaucoup la vision de Evie se déshabillant juste devant elle, mais actuellement elle avait d'autres préoccupation en tête.
— Tu sais que tu vas devoir manger ? demanda-t-elle prudemment au bout d'un moment de silence.
Evie signala qu'elle l'avait entendue en émettant un petit bruit qui se voulait positif, mais Mal savait que ce n'était pas une vraie réponse. Pourtant elle n'insista pas, sachant qu'elles seraient confrontées au problème bien assez tôt.
— Est-ce que tu pourrais t'habiller ? lui lança la brune une fois qu'elle eut terminé d'enfiler ses propres vêtements.
Mal fit la moue, toujours un peu contrariée d'avoir été réveillée et de devoir se dépêcher dès le matin.
— J'aurais aimé prendre une douche.
Evie se figea et la regarda, se mordillant les lèvres avec réticence.
— Tu pourrais...attendre ? Je ne veux pas descendre à la cuisine toute seule.
Encore une fois, elle évitait le sujet, mais la demande était suffisamment directe pour que Mal comprenne le sous-entendu. La dernière douche qu'elle avait prise était celle qui avait précédé la confrontation de la veille, et elle aurait vraiment voulu en reprendre une pour nettoyer ce souvenir mais elle haussa les épaules, prétendant que ça ne lui posait pas de problème.
— Okay, je vais juste remettre mes vêtements d'hier et j'irai me laver après.
— Merci.
oOoOoOo
Lorsqu'elles entrèrent dans la cuisine, elles furent accueillies par une délicieuse odeur. Carlos était occupé à mettre la table, tandis que sa mère était aux fourneaux, préparant ce qui semblait être des pains perdus. Son visage s'illumina d'un sourire lorsqu'elle vit les deux nouvelles arrivantes.
— Bonjour les filles ! J'espère que vous avez bien dormi.
Evie répondit avec un hochement de tête, et Mal haussa les épaules. La qualité de son sommeil ne concernait absolument personne dans cette pièce. Par habitude, elle alla s'asseoir à table, prenant place à côté de la chaise où Carlos venait lui-même de s'installer. Il lui fit un grand sourire, visiblement ravi de les avoir comme invitées. Quant à Evie, elle s'approcha d'Anita, observant l'assiette pleine de pains perdus avec une légère appréhension, mais adressa un sourire poli à leur hôte.
— Je peux aider ?
— J'ai presque fini, ne t'inquiètes pas. Mais c'est gentil de proposer.
Evie fut presque déçue, parce qu'aider l'aurait occupée et lui aurait donné l'impression de servir à quelque chose et de ne pas simplement profiter de leur hospitalité. Mais elle ne voulait pas insister non plus, alors elle alla s'asseoir à table elle aussi, où Carlos avait déjà sorti son téléphone pour montrer à Mal l'évolution de ses créatures dans un jeu qu'ils appréciaient tous les deux. Elle les écouta discuter quelques minutes sans trop comprendre ce qu'ils racontaient, puis Anita les interrompit.
— Carlos, range ça s'il-te-plaît.
Le garçon obéit et déposa son téléphone un peu plus loin alors que sa mère les rejoignait avec une assiette généreusement remplie qu'elle posa au centre de la table.
— Et voilà ! Servez-vous tant que c'est chaud !
Mal ne se fit pas prier, se servant la première et prenant trois tranches de pain pour les poser dans son assiette. Carlos l'imita, et pendant que son amie semblait hésiter face aux divers accompagnements possibles, il s'empara du pot de pâte à tartiner au chocolat, dont il recouvrit généreusement ses pains perdus. Mal l'observa un instant, hésitant à se moquer, puis changea d'avis et se contenta de lui voler le pot des mains pour faire la même chose.
Juste à côté d'elle, Evie n'avait pas bougé, observant son assiette vide et rassemblant toute son énergie pour la transformer en courage.
— Je peux avoir un fruit à la place ? demanda-t-elle du bout des lèvres après un instant de calme.
— Tu peux évidemment avoir un fruit, mais j'attends que tu manges aussi quelque chose de plus consistant, répondit Anita avec un sourire bienveillant.
Le visage d'Evie s'affaissa légèrement, marquant sa contrariété. Elle n'avait pas faim. Elle savait que cela faisait un moment qu'elle n'avait rien avalé, et que le contenu de son dernier repas avait terminé dans les toilettes, mais elle n'avait pas faim pour autant. Au contraire, son estomac était toujours noué, lourd, douloureux. Elle ne voulait pas intensifier cette sensation. Elle n'avait pas envie de le remplir et d'avoir en permanence ce rappel qu'elle existait.
— Allez Evie ! lança Carlos avec une bonne humeur feinte, la tirant de ses pensées. C'est juste du pain, des œufs et du lait, tu n'as pas besoin de mettre quelque chose dessus.
— Surtout si tu voulais du chocolat, ajouta Mal avec un sourire moqueur. Pas sûre que Carlos t'en laisse.
— Tu en as pris autant que moi ! C'est pas parce que tu l'as mangé plus vite que tu en as mangé moins !
Mal lui tira la langue, sa main se refermant autour du pot de chocolat en question pour le prendre en otage sous les protestations du garçon, et Evie ne put pas s'empêcher d'esquisser un sourire. C'était vertigineux à quel point elle pouvait les aimer ces deux-là. Eux et leurs enfantillages qui allégeaient l'ambiance, faisant presque oublier le sérieux de la conversation. Mais elle pouvait sentir le regard d'Anita encore posé sur elle, et elle savait qu'elle n'avait pas le choix. C'était ce que tout le monde attendait d'elle. Manger, faire s'évaporer l'inquiétude et surtout ne pas dissiper l'ambiance de bonne humeur que les chamailleries de Mal et Carlos étaient en train d'installer. Manger et montrer qu'elle allait bien, même si ce n'était pas le cas.
Carlos avait raison. Ce n'était que du pain avec du lait et des œufs. Alors Evie tendit sa fourchette et prit une tranche de pain perdu qu'elle déposa dans son assiette.
— Deux me semble être..., commença Anita, mais elle n'eut pas le temps de terminer, car Mal s'extirpa de sa prise d'otage de chocolat pour s'interposer, les crocs presque sortis.
— Elle en prendra plus si elle en a envie, répliqua-t-elle sèchement, le regard noir et prêt à se battre. Une tranche et un fruit c'est déjà très bien.
Anita acquiesça, comprenant le message, et le ventre d'Evie se dénoua un peu de soulagement. Elle adressa un regard reconnaissant à Mal, qui lui répondit avec un rapide sourire avant de remettre quelques tranches de pains perdus dans sa propre assiette.
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Le reste du petit-déjeuner se déroula sans autre incident notable, et les pains perdus disparurent un par un, pour la plupart dans l'estomac de Mal, tout comme le pot de chocolat qui se vida un peu plus lentement mais avec tout autant d'efficacité. La compagnie de Carlos était agréable, la nourriture était bonne et généreuse et, bien que présente, Anita n'était pas trop envahissante, laissant le temps aux deux filles de s'acclimater et confiant à son fils le soin de les mettre à l'aise et de guider la discussion. Mal commença même à se dire qu'elles auraient pu trouver pire comme refuge, et que passer quelques jours ici pouvait avoir du positif.
Elle découvrit qu'il y avait un deuxième chien adulte, un mâle, et se fit gronder puissance triple lorsqu'elle tenta de lui donner un morceau de pain perdu tartiné de chocolat, à son plus grand déplaisir. Fidèle à ses habitudes – et légèrement vexée – elle se mit à bouder, et c'est là que la situation en était lorsque le père de Carlos fit finalement son apparition. Il rentrait tout juste de son voyage d'affaire, la chemise froissée et la cravate de travers, mais un grand sourire apparut sur son visage lorsqu'il découvrit qu'ils avaient des invitées.
— Oh Evie ! Quelle bonne surprise ! Cela faisait longtemps qu'on n'avait plus eu l'honneur de ta présence pour le petit-déjeuner.
— Bonjour, répondit poliment Evie avec un sourire presque charmé, mais sans développer davantage parce qu'elle n'avait vraiment pas envie de se relancer dans des explications.
Le père de Carlos ne sembla pas s'en formaliser le moins du monde, conservant son expression ravie alors qu'il tournait la tête vers la deuxième figure inhabituelle autour de sa table.
— Toi par contre je ne te connais pas. Mais bienvenue quand même !
Mal fronça les sourcils, soudain sur la défensive. Elle n'avait pas vraiment de raison de l'être parce que cet homme débordait de bonne humeur et qu'Evie ne semblait pas du tout méfiante envers lui. Et puis il faisait partie de la famille de Carlos, dont les deux seules personnes qu'elle avait rencontrées jusqu'à présent semblaient avoir prouvé qu'elles étaient des personnes correctes – même si Anita était toujours en période de probation. Mais Mal ne put pas s'en empêcher. Elle n'aimait pas les adultes. Elle n'aimait pas les figures d'autorité. Elle n'aimait pas les hommes de manière générale, parce qu'ils avaient une fâcheuse tendance à se penser tout permis, comme si leur sexe et leur supériorité physique leur offrait une quelconque supériorité tout court.
Mal n'aimait pas les hommes adultes, point. Elle s'en méfiait, et n'avait pas le moindre intérêt à se lier à l'un d'eux, même lorsqu'il s'agissait du père d'un de ses amis, et même lorsqu'il se montrait aussi jovial. Elle répondit donc par une expression hostile, histoire de directement poser les bases, et eut la satisfaction de voir son sourire vaciller un peu.
— C'est Mal papa ! intervint Carlos. Tu te souviens, je t'ai déjà parlé d'elle.
— Oh, ton amie qui t'a battue à la course ?
— Ouais c'est elle !
— Et bien, ravi de faire ta connaissance Mal. Vous nous avez rejoint pour la journée ?
Evie et Mal eurent à peine le temps d'échanger un regard hésitant que Anita tapa dans ses mains pour dévier leurs attentions.
— Les enfants, et si vous débarrassiez la table et montiez un peu à l'étage pendant que Robert et moi discutons ?
Mal fronça les sourcils à l'appellation qu'elle avait employé, mais Evie lui mit un petit coup de coude, l'incitant à se mettre debout et à ramasser son assiette. Le père de Carlos sembla légèrement confus, mais il ne protesta pas et en quelques minutes seulement, la vaisselle sale se retrouva dans l'évier et les trois adolescents se dépêchèrent de monter à l'étage, heureux d'échapper à une nouvelle explication.
Alors que Carlos menait la voie, Mal en profita pour dérober la main d'Evie et la mener jusqu'à sa bouche où elle l'embrassa délicatement.
— Tu vas bien ? s'assura-t-elle avec un regard rempli de dévotion.
Un petit sourire, discret mais sincère, lui répondit.
— Oui, ne t'inquiètes pas.
— Tu sais que s'il y a quoique ce soit qui te déplaît, si tu te sens oppressée ou n'importe quoi d'autre, j'ai juste besoin d'un signal de ta part et en une seconde nos sacs sont prêts pour partir d'ici ?
La tendresse et l'amour dans les yeux d'Evie étaient infinis, et elle s'approcha doucement de Mal pour déposer un baiser aussi léger que reconnaissant sur ses lèvres.
— Je sais, merci. Mais pour l'instant je veux rester, d'accord ?
— C'est toi qui décides.
Mal ne s'était jamais sentie aussi prête à se plier à la volonté de quelqu'un d'autre. Depuis la veille, il n'y avait rien d'autre que le bien-être d'Evie dans son esprit, et elle avait l'impression que l'expression « tes désirs sont des ordres » était devenue sa seule motivation à agir. Mais elle aimait cette impression. Et elle aimait se dire que rien au monde n'avait le pouvoir de l'empêcher de préserver le sourire d'Evie, qui était peut-être pâle et timide pour l'instant mais qui, au moins, ne s'était pas éteint.
— Vous venez ? les appela Carlos depuis sa chambre. Je veux montrer à Mal ma collection de BD !
oOoOoOo
Après avoir regardé les bandes dessinées de Carlos – et elle devait admettre que sa collection était impressionnante, et qu'elle avait bien envie de profiter de son passage chez lui pour piocher dedans – Mal décida qu'il était temps pour elle d'aller prendre une douche plus que désirée. Elle savait aussi que cela ferait du bien à Evie de se retrouver un peu seule avec son ami, de pouvoir discuter avec lui et avoir une piqûre de rappel sur le fait qu'il était là pour elle, presque autant que Mal. Qu'elle était aimée et entourée quoiqu'il arrive.
Elle s'éclipsa donc une vingtaine de minutes, le temps de se laver, d'explorer la salle de bain avec curiosité et de s'habiller. Lorsqu'elle revint dans la chambre de Carlos, les deux autres étaient installés sur le lit du garçon et discutaient tranquillement. Apparemment Jay avait envoyé une vidéo de lui donnant à manger à un dromadaire, dans laquelle il avait tenté de faire une blague stupide à l'animal, qui s'était vengé en lui broutant les cheveux. Forcément cette distraction était tombée à pic, et lorsqu'elle se laissa tomber à côté d'Evie, Mal aurait juré que ses joues avaient repris un peu de couleurs.
Ils restèrent ainsi avachis dans le lit de Carlos pendant un long moment, discutant, se taquinant et envoyant des messages à Jay pour l'embêter. C'était agréable, une discussion anodine entre amis, permettant presque d'oublier le contexte qui les avait menés là. Jusqu'à ce que la voix de Roger en provenance du rez-de-chaussée ne les ramène à la réalité.
— Les enfants ! Vous pouvez descendre un instant ? Nous aimerions vous parler.
A nouveau, les sourcils de Mal se froncèrent de désapprobation.
— On est pas des enfants, grommela-t-elle en se dégageant des bras d'Evie pour sortir du lit de Carlos.
— Pour mes parents, si. Et s'ils nous appellent comme ça pour discuter, c'est qu'on a des problèmes.
— Pourquoi on aurait des problèmes ?
Le garçon se contenta de hausser les épaules alors qu'ils prenaient tous les trois la direction des escaliers, la main d'Evie ayant retrouvé refuge dans celle de Mal.
— Les adultes sont chiants, marmonna celle-ci en serrant ses doigts entre les siens.
— Evite de dire des choses comme ça en face d'eux, d'accord ? Je veux qu'ils nous laissent rester ici aussi longtemps que possible.
Mal soupira, mais acquiesça sans un mot.
Comme Carlos l'avait prédit, ils furent invités à s'installer autour de la table à manger de manière un peu trop formelle pour être quelconque. Les adultes d'un côté et les trois jeunes de l'autre. Mal fronça le nez, ne pouvant pas s'empêcher de noter la disposition similaire à celle de la veille, chez Evie, et même si les protagonistes avaient changé, elle avait un mauvais pressentiment vis-à-vis de la conversation qui allait suivre.
Et immanquablement, après les avoir regardés tour à tour et s'être assurée qu'ils étaient attentifs, Anita prit la parole et prononça la dernière chose que Mal désirait entendre ce jour-là.
— Evie, j'ai eu l'occasion de discuter avec ta maman hier soir.
Evie se raidit, ses mains bien à plat sur ses genoux et le regard alerte. La posture de Mal changea également, se mettant sur la défensive, mais aucune des deux ne prononça le moindre mot, attendant la suite.
— Je voulais juste la rassurer et lui dire que tu étais ici, ajouta la femme d'une voix douce. On a parlé un peu de la situation, et elle a donné son accord pour que tu restes avec nous quelques jours.
— Vraiment ? ne put s'empêcher de demander Evie, ne s'attendant pas du tout à ce genre d'informations.
Anita acquiesça et lui adressa un sourire.
— Après ce qu'il s'est passé hier, elle estime que ça te fera du bien d'être entourée quelques jours en restant avec nous.
L'expression de surprise d'Evie s'affaissa. Entourée. Surveillée. Le terme était plus doux mais le sens caché était limpide, et personne dans cette pièce n'était dupe. Sans un mot, Mal attrapa sa main pour la presser doucement, et Evie lui adressa un petit sourire pour la rassurer. Ça allait. Rester ici était ce qu'elle voulait, et elle avait l'accord de sa mère. Il n'y avait pas besoin de réfléchir aux motivations de chacun.
— Mal.
L'attention de tout le monde revint sur Anita, et par la même occasion sur Mal qui afficha un air effronté.
— Quoi, vous allez me dire que vous avez appelé ma mère aussi ?
Roger laissa échapper un petit rire amusé alors que Evie serrait la main de Mal pour la réprimander. Anita, elle, parvint à rester imperturbable.
— Non, j'allais justement dire que tu n'avais pas de parent à qui demander l'autorisation. Bien que ce soit une situation assez délicate, Roger et moi en avons discuté et tu es la bienvenue ici également, même s'il s'agit d'une solution temporaire.
Le soulagement apparut sur le visage d'Evie, mais Mal resta méfiante et ne laissa rien paraître. La menace sous-jacente qu'ils allaient tenter de régulariser sa situation dès qu'ils le pourraient était claire, et c'était hors de question qu'elle les laisse faire. Mais c'était un problème qui se poserait en temps voulu. Pour l'instant, l'important était que Evie soit en sécurité, et qu'elles puissent rester ensemble.
— Mais ? se contenta-t-elle donc de répondre, sachant très bien qu'il y avait une suite à tout ça.
— Mais puisque vous allez rester plusieurs jours avec nous, il y a quelques petits détails à mettre au point. Il y a des règles à respecter dans cette maison, pour le bien-être de tout le monde et pour permettre une cohabitation harmonieuse. Evie, je te connais, tu es déjà venue plusieurs fois. Je te fais donc confiance pour continuer à les respecter comme tu l'as toujours fait.
Evie lui répondit avec un sourire sincère, heureuse d'être complimentée sur son comportement par des gens qu'elle aimait et dont l'avis comptait pour elle. C'était quelque chose dont elle avait besoin après les événements de la veille. Mais son changement d'expression posa problème à Mal, parce qu'elle ne pouvait décemment pas se montrer insolente avec quelqu'un qui rendait Evie aussi heureuse, et c'était embêtant puisqu'elle avait déjà deviné la suite du discours.
— Mal, tu es nouvelle ici, enchaîna Anita toujours d'une voix douce mais avec une certaine fermeté derrière, indiquant que la conversation était légère mais importante. Je ne te connais pas encore mais j'ai eu l'occasion de voir certaines...irruptions de ton caractère.
Mal esquissa un sourire devant cette formulation, mais ne fit pas de remarque.
— Je conçois que la journée d'hier a été compliquée pour vous deux, et que tu puisses être à fleur de peau sur certains sujets. Mais je vais te demander de suivre les règles de cette maison également. Elles ne sont pas très compliquées et consistent en trois points : respect, politesse et entraide. Cela signifie pas d'insulte, pas de violence, pas d'agressivité, quand on vous demande un service, vous le faites et quand on vous demande de ne pas faire quelque chose, vous vous abstenez de le faire. C'est valable pour tous les trois, et j'attends de vous que ça soit respecté, et si ce n'est pas le cas, il y aura des conséquences adaptées. Est-ce que c'est compris ?
Carlos et Evie acquiescèrent, mais Mal ne broncha pas, fixant Anita d'un air complètement neutre. Evie lui avait demandé de ne pas faire de vague, mais ce n'était pas pour autant qu'elle allait accepter de se soumettre à l'autorité de qui que ce soit. La femme la regarda un instant, hésitant visiblement à insister, puis sembla capituler et choisit plutôt de reporter son attention sur Evie.
Mal se raidit aussitôt, n'appréciant pas la lueur de prudence et d'hésitation qu'elle vit dans son regard, et regretta que la conversation ne soit pas restée sur elle. Peut-être que si elle avait été plus ouvertement provoquante, elle aurait pu empêcher que…
— Evie. Il y a une dernière règle qu'il faut aborder, et je sais que c'est quelque chose dont tu n'es pas prête à parler mais…si tu restes chez nous, j'attends de toi que tu manges à chaque repas.
Les yeux d'Evie s'écarquillèrent d'incrédulité, pour rapidement devenir coupables, presque honteux. Son embarras était limpide alors qu'elle jetait un coup d'œil à Carlos et à Roger, constatant que le sujet était à présent de notoriété publique. Pourtant elle ne répondit rien, se contentant de baisser la tête. Mal serra sa main un peu plus fort tout en lançant un regard meurtrier à Anita, qui l'ignora totalement.
— Je ne te demande pas de manger une assiette complète à chaque repas, mais il y aura une quantité minimum, d'accord ?
Mal se mordit la lèvre, se retenant de réagir parce que jusqu'à présent Evie n'avait pas témoigné de détresse particulière, et que peut-être, peut-être c'était une bonne chose qu'un adulte se penche sur ce problème. Et Anita semblait être l'adulte le plus fiable de leur entourage.
— Evie, j'ai besoin d'une réponse audible, s'il-te-plaît.
Il y eu un instant de silence, et le malaise de la pièce était palpable. Mal n'avait même pas besoin de regarder Carlos et son père pour savoir qu'ils auraient préféré être n'importe où ailleurs. Elle, elle ne voulait être nulle part ailleurs, et elle caressa doucement le dos de la main d'Evie avec sa paume. Elle voulait lui rappeler qu'elle était près d'elle, et qu'elle ne comptait pas la lâcher. Et que si Evie l'exigeait à cet instant précis, elle était prête à se battre contre ces deux adultes pour lui permettre de s'échapper.
— Même si tu ne me donnes pas ton accord, sache que c'est non-négociable, parce que c'est une condition imposée par ta maman.
L'atmosphère changea instantanément. Evie releva la tête d'un coup, les yeux ouverts d'ébahissement face à cette révélation. Son regard se posa sur Anita, complètement confus.
— Elle...mais...elle est au courant ? Mais ? Comment ?
Sa surprise se muant en réalisation, Evie retira brusquement sa main de celle de Mal et se tourna vers elle avec une expression noire de colère.
— Tu lui as dit ?!
La principale concernée se tortilla sur sa chaise, légèrement mal à l'aise, mais elle se reprit bien vite et se redressa.
— Il fallait bien que quelqu'un lui dise un jour, répondit-elle avec un certain affront.
Elle savait qu'elle avait eu raison. Elle savait que quelqu'un devait le faire. Et oui peut-être que Evie était en train de la fusiller du regard, et peut-être qu'elle ne la pardonnerait jamais, mais elle avait fait ce qu'elle devait faire. Du moins elle l'espérait.
— Tu n'avais pas le droit de lui dire ! s'emporta Evie, les joues soudainement rouges de fureur et d'embarras, parce que de plus en plus de gens savaient et elle détestait ça. Je ne voulais pas...Elle n'était pas supposée...Je...Je te déteste.
Mal encaissa cette déclaration, sachant que c'était mérité. Elle avait trahi Evie, et celle-ci avait tous les droits de lui en vouloir. Et même si son cœur se serra de chagrin et de culpabilité, elle n'en montra rien, soutenant le regard furieux de sa petite amie, lui demandant pardon en silence, mais refusant de le faire à voix haute, parce qu'elle n'était pas en tort.
— Evie, intervint Anita d'une voix douce. Mal a correctement réagi, ce n'est pas quelque chose que tu peux dissimuler indéfiniment, et certainement pas à ta mère. Il n'y a rien d'honteux à avoir besoin d'être aidée et entourée, surtout pour ce genre de problème.
Les yeux d'Evie se remplirent de larmes, et elle détourna la tête, refusant de continuer à regarder Mal.
— Est-ce qu'on peut parler d'autre chose s'il-vous-plaît ?
— Justement, oui, intervint Roger en prenant la parole pour la première fois. Il reste un sujet que l'on voudrait aborder avec vous deux.
Mal fronça les sourcils, parce que le geste de la main qu'il avait fait désignait clairement Evie et Carlos, l'excluant de la conversation. Ce dernier grimaça d'ailleurs, parce que le ton soudain sérieux de son père indiquait qu'il allait avoir des ennuis, tandis que la confusion refaisait son apparition dans le regard d'Evie.
— On a fait quelque chose qu'il ne fallait pas ? demanda-t-elle d'une voix inquiète, sa colère soudain oubliée.
L'expression des deux adultes face à elle lui rappelait les quelques fois où elle avait fait des bêtises avec Carlos lorsqu'ils étaient plus jeunes, pour se faire ensuite gronder par ses parents. Ces moments étaient presque pires que les fois où c'était sa propre mère qui la sermonnait, parce que les parents de Carlos avaient toujours été si gentils et accueillants avec elle. Se dire qu'elle les avait déçus et mis en colère était un sentiment qu'elle détestait quand elle était enfant, et qu'apparemment elle détestait toujours aujourd'hui.
— Dans ce que vous m'avez raconté hier, précisa Anita. Vous avez mentionné le piratage du réseau de votre école pour y inscrire Mal.
— Oh.
Oh, effectivement. Dans l'élan de leur récit de la veille, Evie n'avait pas réfléchi, et avait mentionné cette petite entourloupe sans réaliser à qui elle parlait. Elle échangea un rapide regard avec Carlos, qui fit la moue comme un petit garçon pris en faute.
— C'était pour rendre service à Mal ! tenta-t-il de se défendre.
— C'était illégal, rétorqua son père. Et tu le sais très bien. C'est quelque chose dont on a déjà discuté plusieurs fois. Le fait que tu possèdes certaines capacités ne t'autorise pas à les utiliser n'importe comment.
— Mais...
— Carlos, le coupa sa mère d'une fois ferme. Il n'y a aucune excuse possible. Oui votre intention était honorable, mais votre manière de faire était inacceptable, et c'est pourquoi nous sommes déçus et en colère contre votre comportement, à tous les deux. C'est une idée qui n'aurait même pas dû vous traverser la tête, et que vous n'auriez définitivement pas dû suivre. Si votre école l'apprend, vous serez tous les deux renvoyés, et j'ignore les conséquences que cela pourrait avoir pour Mal. Est-ce que vous réalisez les risques que vous avez pris ?
Ils baissèrent la tête à l'unisson, honteux et incapables de protester ou de se défendre d'une quelconque manière. Mal en revanche n'hésita pas à intervenir, dépassée par la tournure de la situation.
— Pourquoi vous leur reprochez ça à eux et pas à moi ? C'est de ma faute ce qu'ils ont fait ?
L'attention des adultes se tourna vers elle, et l'expression d'Anita s'adoucit.
— Est-ce que tu leur as suggéré de le faire ? Tu les y as forcé ? Tu les as influencés d'une quelconque manière ?
— Non mais...
— Mais rien, Mal. Ils ont fait ça pour t'aider, c'est indiscutable. Mais c'était leur décision, et leurs actes. Tu n'es pas coupable ici. Evie l'est, parce qu'elle a influencé Carlos. Et Carlos l'est parce qu'il l'a écoutée. Aucun des deux n'a réfléchi à ce qu'ils faisaient. Et c'est parce qu'ils sont coupables et pas toi que seulement eux vont illustrer les conséquences que je mentionnais plus tôt.
— Maman, s'il-te-plaît, geignit Carlos.
Mal se coupa rapidement de la conversation, puisque ça ne la concernait pas. Entendre les reproches allait sans doute plus l'énerver qu'autre chose, et elle choisit de focaliser son attention sur Evie à la place.
Evie, qui subissait une réprimande à cause d'elle pour la deuxième journée consécutive. Evie, qui avait les yeux baissés, la mine coupable et honteuse. Evie, qui était encore fragile après les événements de la veille, et devant qui Mal avait envie de bondir pour la défendre et la protéger, même si la remontrance actuelle semblait plus modérée, presque justifiée.
Evie, qui était en colère contre elle, et qui ne voulait sans doute pas la voir bondir pour prendre sa défense. Evie, qui s'était subtilement éloignée d'elle et qui évitait de la regarder ou d'avoir la moindre attitude pour reconnaître sa présence ou son existence.
Mal soupira, et croisa les bras sur sa poitrine. On aurait pu croire qu'elles avaient touché le fond la veille mais visiblement, ça pouvait encore empirer.
oOoOoOo
— Evie, est-ce qu'on peut en parler ?
Une fois la conversation terminée, ils avaient été contraints d'enchaîner sur le repas de midi, qui s'était passé dans une ambiance silencieuse et légèrement anxiogène. Les adultes étaient calmes, Carlos râlait parce qu'il s'était fait priver de jeux vidéo pour deux semaines, Evie s'était plongée dans un mutisme total, picorant à contre cœur dans la salade de pomme de terre qui avait été posée devant elle, et Mal aurait fait n'importe quoi pour s'échapper de cet endroit.
Une fois libre, Evie était montée tout de suite à l'étage, entraînant Carlos avec elle. Elle avait soigneusement ignoré Mal, ne lui adressant ni un mot, ni un regard, et l'avait laissée là où elle était. Le message était clair, et Mal savait qu'elle n'était pas invitée à les suivre, mais elle le fit malgré tout, les rejoignant dans la chambre du garçon, où ils étaient déjà installés sur le lit pour discuter. Sans elle.
Evie ne répondit pas à sa question, prenant bien soin de ne pas la regarder, et Mal croisa les bras, frustrée.
— Tu comptes vraiment m'ignorer ? J'ai juste fait ce que j'avais à faire !
Elle la vit se crisper légèrement, mais n'obtint toujours aucune réaction, si ce n'est un regard désolé de la part de Carlos qui ne semblait pas savoir ce qu'il devait faire dans ce genre de situation. Mal lâcha un soupir exaspéré.
— Evie !
Rien. Evie fixait résolument le mur, refusant d'accorder le moindre signe d'attention à Mal, qui grogna et serra les poings. Elle n'était pas en tort. Elle avait juste voulu aider, et même si Evie se sentait trahie, ce n'était pas juste de la rejeter comme ça, d'autant plus dans un lieu inconnu où Mal n'avait aucun repère.
— Très bien, ne me parle plus si tu veux, je m'en fous ! lança-t-elle avec rancœur, faisant demi-tour pour quitter la chambre de Carlos.
Elle envisagea un moment d'aller dans la chambre d'ami, où elle pourrait ruminer à son aise, mais elle n'avait pas vraiment envie de se retrouver enfermée toute seule dans une pièce. Il y avait encore beaucoup d'énervement de la veille qui parcourait son corps, et cette journée ne semblait pas arranger les choses. Elle avait besoin de sortir, de prendre l'air, de se défouler quelque part. Sortir de cette maison et s'isoler là où on la laisserait tranquille.
oOoOoOo
Contrairement à la maison d'Evie, celle de Carlos possédait un extérieur. Un immense jardin, dont une large partie était clôturée et dédiée aux chiens tandis que l'autre, plus propre, était pour les humains – mais leurs compagnons à quatre pattes avaient régulièrement le droit d'y aller eux aussi. Le concept de jardin était nouveau pour Mal. Bien sûr elle savait ce que c'était, mais elle n'en avait jamais eu, et n'avait jamais vraiment eu d'ami ou de connaissance en possédant un. Ce fut donc avec un émerveillement non dissimulé qu'elle découvrit l'espace vert et boisé qui s'étendait devant elle, complètement privé et vide de toute intrusion.
Après s'être assurée qu'elle avait l'autorisation d'y aller, elle y passa une bonne partie de l'après-midi, marchant pieds nus dans l'herbe et explorant les moindres recoins de ce nouveau territoire. Elle n'avait pas besoin des autres. Evie pouvait lui râler dessus et accaparer Carlos si elle voulait, Mal s'en fichait. Elle avait l'habitude d'être seule, et savait très bien se débrouiller. D'ailleurs elle ne l'était pas vraiment puisque le chien mâle – Pongo, se força-t-elle à retenir – l'accompagnait joyeusement, sautant dans tous les sens et la guidant vers les jouets dissimulés dans l'herbe. Elle passa un petit moment à jouer avec lui, découvrant ce que c'était que d'avoir un chien en même temps qu'elle découvrait ce que ça faisait d'avoir un jardin. Au fond de celui-ci se trouvait une structure de jeu pour enfants, probablement aussi vieille que Carlos, qui était composée de deux balançoires et d'un toboggan. Mais surtout, il y avait une cabane en bois. Elle n'était malheureusement pas suspendue à un arbre, mais elle était légèrement surélevée, trop petite pour être confortable, mais suffisamment grande pour imaginer les heures de jeux qu'elle avait dû offrir. Mal l'observa un instant, faisant le tour avec curiosité, et se demandant si Evie l'avait utilisée, elle aussi. Puis, portée par les idées et le calme environnant, elle grimpa sur le toit de la cabane en question, s'offrant ainsi une vue d'ensemble sur l'intégralité du jardin, et sortit son carnet de croquis, dans lequel elle entreprit de dessiner et de libérer les émotions accumulées depuis 24h.
oOoOoOo
— Mal ! Qu'est-ce que tu fais là-haut ?
L'adolescente émergea de son dessin et cligna des yeux avant de les baisser vers Carlos qui la regardait, à la fois horrifié et épaté.
— Si maman te voit, elle va paniquer.
Mal roula des yeux, pas le moins du monde préoccupée par les inquiétudes de la mère de Carlos, et ferma son carnet de dessins.
— Qu'est-ce que tu veux ?
— On fait un jeu de société. Maman m'a demandé de venir te chercher.
— Est-ce qu'Evie est d'accord pour que je joue ?
Carlos sembla hésiter.
— Elle n'a pas protesté, se contenta-t-il de répondre, incertain.
Mal fronça le nez, pas dupe, et se repositionna de manière plus confortable.
— J'ai pas envie de jouer, faites-le sans moi.
— Tu es sûre ? Evie t'en veut mais ce n'est pas pour autant que tu dois t'isoler.
— J'aime rester seule, okay ? Si elle ne veut pas de moi dans la même pièce qu'elle, je ne vais pas l'y forcer.
Carlos se gratta la tête, puis renonça à la faire changer d'avis.
— Tu sais où nous trouver si besoin.
Mal ne répondit pas, replongeant dans son dessin et dans ses pensées. C'était vrai après tout, elle aimait rester seule. Elle avait toujours préféré rester seule, et elle n'était venue ici que pour faire plaisir à Evie. Elle s'en fichait d'être mise à l'écart des activités et de ne pas sympathiser avec la famille de Carlos. Elle n'en avait rien à faire d'eux. Son truc à elle, c'était la solitude, et puis c'est tout.
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Mal ne retourna à l'intérieur que lorsqu'elle fut appelée pour le repas du soir, qui fut un peu plus agréable que celui de midi. Evie était toujours silencieuse, mais Roger et Carlos parvinrent à échanger des plaisanteries qui allégèrent l'ambiance. Lors du dessert, le garçon suggéra qu'ils passent la soirée devant la télévision, pensant naïvement que c'était un bon moyen de réconcilier les deux filles. Mal accepta la proposition, mais Evie la déclina tout de suite après, déclarant qu'elle préférait aller lire un peu dans sa chambre. Les parents de Carlos suivirent son exemple, décidant d'utiliser la télévision qu'ils avaient dans leur propre chambre pour laisser les adolescents tranquilles.
Il ne resta donc que Carlos et Mal, installés dans le canapé avec des chips, des cookies, et deux gros chiens heureux de pouvoir partager un moment de câlins. Ils se firent plaisir et optèrent pour un film complètement idiot et hilarant. Et lorsqu'il fut terminé, ils enchaînèrent avec un autre, et puis un troisième, parce qu'après tout ils étaient en vacances, sans surveillance parentale, et qu'ils en avaient envie.
Il était donc plus de minuit lorsqu'ils montèrent finalement se coucher, se chuchotant leurs avis respectifs tout en grimpant l'escalier. L'étage était calme, indiquant que tout le monde dormait et qu'ils avaient intérêt à en faire tout autant.
— T'as vraiment les pires goûts pour les personnages, déclara Mal à voix basse avant de cogner amicalement son poing contre l'épaule de Carlos. Bonne nuit débile.
Le garçon rit, et secoua la tête.
— Prétend celle qui a aimé la scène la plus inutile de ce film, répliqua-t-il avant de se dérober en direction de sa chambre. Bonne nuit Mal.
Amusée et ayant passé une relativement bonne soirée, Mal était de bonne humeur lorsqu'elle rejoignit la chambre d'ami, où elle fut accueillie par de la lumière et une Evie pas du tout endormie, assise sur le lit avec un livre entre les mains.
— Tu ne dors pas ?
Sa petite amie ne fit pas le moindre mouvement pour signifier qu'elle l'avait entendue, que ce soit entrer ou parler, et Mal grimaça.
— C'est vrai, se rappela-t-elle. Tu m'ignores.
Elle entreprit de se déshabiller, ne conservant que son boxer et son t-shirt pour la nuit, et croisa les bras sur sa poitrine.
— Est-ce que je suis autorisée à dormir dans le lit au moins ?
Pas de réponse. Pas un regard. Pas un geste. Mal plissa le nez. Elle comprenait pourquoi Evie était en colère, mais ça faisait des heures. Elle ne pouvait pas l'ignorer indéfiniment, c'était stupide. Et injuste.
— Je ne sais pas combien de temps tu comptes jouer à ce jeu, et je suis vraiment désolée de t'avoir blessée, mais je n'ai pas l'intention de m'excuser pour ce que j'ai fait. Quelqu'un devait le faire, et ça n'allait pas être toi.
Les sourcils d'Evie se froncèrent, témoignant que malgré ses efforts pour rester indifférente à la présence de Mal, elle ne pouvait pas bloquer ses paroles, mais en dehors de ce détail, elle parvint à rester parfaitement immobile, les yeux toujours focalisés sur son livre.
— C'est stupide de ne pas vouloir en parler, ajouta Mal avec mauvaise humeur. Si tu as quelque chose à me reprocher, dis-le juste.
Encore une fois, elle n'obtint pas la moindre réaction, et cela acheva de l'irriter.
— Allez Evie, tu ne peux pas continuer à bouder !
Emportée par l'agacement et le désespoir d'entendre à nouveau sa voix, Mal avait tapé du pied sur sol, comme une enfant contrariée. C'était un geste stupide et puéril qu'elle n'avait pas prévu d'avoir, mais cela eut le mérite de finalement obtenir l'attention d'Evie, qui la fusilla du regard.
— Tais-toi. Tu vas réveiller tout le monde.
— Pour ça tu sais parler, grommela Mal entre ses dents.
— Et pour ton information je ne boude pas, ajouta Evie. Il n'y a que toi pour te comporter comme une enfant ici.
Sur cette déclaration, elle reporta son attention sur son livre, et Mal laissa échapper un souffle exaspéré. Avec frustration, elle s'approcha du lit et s'empara de l'oreiller libre avec rage. Le mouvement attira à nouveau l'attention d'Evie, qui haussa un sourcil.
— Qu'est-ce que tu fais ?
— Je prends mes affaires pour dormir par terre.
— Ne sois pas stupide, c'est hors de question que tu dormes par terre.
— Ah ouais ? se rebiffa Mal, soudain vexée qu'elle lui interdise quelque chose alors qu'elle était celle qui refusait de lui parler. Peut-être que c'est moi qui ne veux pas dormir avec toi, et qui préfère aller par terre.
Evie la défia du regard, puis soupira avec agacement.
— Très bien, fais ce que tu veux.
— Très bien ! répondit Mal avec colère, jetant son oreiller avant de s'allonger sur le parquet.
Evie éteignit la lumière, frustrée et agacée, et s'allongea dans le lit, fermant les yeux. Elle pouvait entendre Mal remuer par terre, tentant sans doute de trouvant une position confortable, mais décida de l'ignorer. Si elle voulait être stupide et bornée, c'était son problème.
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Prétendre que Mal passa une bonne nuit serait mentir, mais elle ne fut pas non plus si horrible que ce à quoi elle s'attendait. Une fois oublié l'inconfort du sol et son énervement envers la situation, elle parvint à s'endormir relativement vite, et ne se réveilla que quelques heures plus tard, les membres un peu douloureux, et presque surprise de réaliser qu'elle était sur le sol.
Elle s'étira avec un grognement, se demandant quelle heure il était puisqu'elle pouvait voir de la lumière filtrer à travers les rideaux, et ce ne fut qu'en se tournant pour chercher son téléphone des yeux qu'elle réalisa qu'Evie était réveillée également. Agenouillée sur le lit, immobile et calme, elle l'observait en silence. Malgré la dispute, malgré son silence de la veille, malgré tous les événements de ces deux derniers jours, Mal ne put rien faire contre l'élan d'amour et d'adoration qui monta en elle à cette vision.
— Hey, murmura-t-elle avec un sourire hésitant.
— Hey, répondit Evie d'une voix douce.
Voilà qui était déjà un progrès considérable.
— Tu es toujours fâchée ?
Evie ferma les yeux, ravalant une pensée quelconque, puis reporta son attention sur Mal, le regard rempli de tristesse et de remords.
— Non. Et je suis désolée. Ce n'était pas très juste de ma part de...
— C'est bon, la coupa Mal. On n'est pas obligées d'en reparler.
Surtout qu'Evie semblait être sur le point de pleurer, et elle n'avait vraiment pas envie d'en être la cause. Ignorant les protestations de son corps encore raidi et douloureux, elle se redressa et alla la rejoindre sur le lit, posant sa main par-dessus la sienne.
— Est-ce que tu as dormi ?
— Plus ou moins, répondit Evie en haussant les épaules. J'ai surtout beaucoup réfléchi. Trop sans doute.
— Et tu es arrivée à des conclusions intéressantes ?
Evie secoua la tête, et ses yeux se remplirent de larmes malgré les précautions de Mal, qui sentit son cœur se serrer. Avec douceur et gentillesse, elle attira Evie contre elle pour la serrer dans ses bras, la consolant du mieux qu'elle pouvait.
— J'ai peur, murmura Evie alors qu'une larme lui échappait. Je ne sais pas ce qui va nous arriver, ni à toi, ni à moi et…c'est tellement terrifiant de ne pas savoir où on sera demain, ce qu'on fera, et encore moins la semaine prochaine ou l'année prochaine et…
Mal approcha son visage du sien, posant ses lèvres sur les siennes pour la faire taire.
— Ne réfléchis pas à tout ça, d'accord ? lui dit-elle en s'écartant, ses yeux plongés dans les siens. C'est juste temporaire, et je ne sais pas comment, mais on va trouver une solution, et tout finira par aller mieux.
— Mais…
— Pas de mais. Regarde-moi, et écoute bien.
Evie ravala les larmes et les protestations qui demandaient encore à sortir, et se noya dans les yeux verts et déterminés de Mal.
— On est en sécurité, et on est ensemble. Et je te promets que demain, la semaine prochaine et l'année prochaine, on sera toujours en sécurité, et on sera toujours ensemble.
Il y eut un nouveau « mais » sur le point de sortir. Dans ce simple mot se dissimulaient des milliers de peurs, de remises en question, d'incertitudes et peut-être un peu de clairvoyance. Mais il ne fut pas prononcé, parce que le regard de Mal était rempli d'amour et de promesses, et qu'à cet instant précis, de l'amour et des promesses infondées, c'était tout ce dont Evie avait besoin. Alors elle hocha la tête, et aller se lover dans les bras de Mal, se laissant englober par sa présence rassurante, réconfortante et visiblement indéfectible.
