Non, vous ne rêvez pas, c'est bien un nouveau chapitre qui sort en mois d'un mois. Vous pouvez d'ailleurs directement remercier les grévistes de l'énergie qui bloquent l'accès à mon lieu de travail depuis deux semaines. C'est grâce à eux que j'ai pu passer 70% de mes journées à écrire les derniers chapitres.
Sans plus attendre, la suite de votre programme :
Chapitre 27 :
Posant le bout de ses doigts sur le ciment gossier de la dalle inferieure du manoir, Alphonse ferma les yeux en une ultime tentative de calmer ses nerfs à vifs. L'idée de retrouver son frère l'avait poussé vers l'avant avec une vigueur sans fin, un empressement tel que le major Armstrong n'avait eu aucun moment de répit, Alphonse étayant chaque mètre de galerie plus vite que l'homme n'avançait et lui marchant presque sur les talons. Néanmoins, dès lors qu'ils avaient atteint les fondations du manoir, Alphonse s'était mis à bouillonner d'impatience. Edward était certainement à quelques mètres au-dessus de sa tête, quelques petits mètres qu'il lui suffirait de traverser comme il avait traversé l'argile jusqu'ici.
Une seule précaution lui avait été soufflée par le vieil Abel et Alphonse rassembla ses esprits pour se forcer à ne pas la laisser de côté. La transmutation était basique, un simple réagencement des atomes, pas de mouvement de matière, pas de changement d'état – rien qui pourrait compromettre l'intégrité du bâtiment. L'idée était simplement d'organiser les atomes le plus régulièrement possible, vitrifiant la pierre et le mortier en un solide parfaitement structuré, comme le pouvaient être les cristaux des pierres précieuses.
Si le propriétaire se plaint de l'altération, tu pourras toujours lui dire que des murs en diamant font un malheur sur le marché de l'immobilier, avait plaisanté Jean.
La blague avait détendu un peu l'atmosphère mais Alphonse était resté concentré sur le sujet. Il avait deux mots à dire au propriétaire de ces lieux en effet, mais ils n'avaient absolument aucun rapport avec l'architecture de son bien.
Ce réagencement d'atomes avait en effet pour unique but de venir déplacer la matière très localement et ainsi fracturer toute ligne dessinée à la surface ou en son cœur. Abel leur avait assuré que, de cette façon, toute sécurité anti-alchimique installée dans le bâtiment serait rendue inopérante, leur permettant d'utiliser leur alchimie en cas d'urgence. Dès lors que les murs seraient rendus inertes, l'équipe creuserait son chemin vers le cœur du manoir et ils pourraient évacuer son frère et le colonel, et prendre la poudre d'escampette.
Le centre du bâtiment avait été simple à trouver : une simple transmutation dans les quatre directions, un peu de chronométrage, et Alphonse les avait amenés à prolonger la galerie une vingtaine de mètres plus au sud. Là ils avaient trouvé une fondation massive que le jeune homme avait tapoté avec satisfaction avant de donner au major Armstrong les indications sur l'angle à adopter pour la poursuite de la galerie. La pente serait raide.
Un silence de mort régnait depuis plusieurs minutes au sein du groupe et il leur lança un dernier regard avant de se retourner vers le génie-civil, redressant difficilement ses épaules sous la pression qui pesait sur chacun de ses nerfs. C'était le moment ou jamais. Une fois sa transmutation lancée, leur présence serait révélée et le compte à rebours commencerait.
Il inspira profondément.
Et lança la transmutation.
Abel avait conseillé de viser le cœur du bâtiment et c'est ce qu'il visa en premier, la transmutation remontant le long des fondations pour attaquer le plus gros mur de l'édifice. Comme l'eau qui favorise le lit du torrent plutôt que des petites ramifications annexes, l'alchimiste glissa le long de la structure la plus massive, la colonne vertébrale du bâtiment, sans trop se concentrer sur les plus petits murs ou planchers. Une fois tout le tour du manoir effectué en son centre, Al tenta d'étendre la vitrification aux sols et murs annexes mais ses forces l'abandonnèrent avant qu'il ne puisse donner ce deuxième souffle à sa transmutation.
Le compte à rebours égrenait les secondes depuis trop longtemps, ils devraient se satisfaire de cette altération et prier pour que celle-ci ait suffisamment fragilisé les défenses de ce manoir de l'enfer.
Armstrong l'aida à se mettre debout, l'encourageant silencieusement à poursuivre leur chemin. Ils avaient désamorcé les pièges en prévision de leur arrivée dans le complexe, il leur fallait désormais y percer leur chemin. Ils creusèrent vers la surface au cœur du bâtiment, sculptant des marches au sol pour éviter les chutes et ralentissant seulement la transmutation lorsque des racines d'arbre entrèrent dans la composition de leur tunnel. Ils ne devaient plus être bien loin de la surface. Le reste de l'équipe s'approcha d'eux, leur arme en joug et les visages fermés par la concentration.
_ « Alphonse, une fois le tunnel débouchant, tu recules immédiatement, lui rappela Hawkeye. Si des gardes armés nous prennent en embuscade, je ne veux t'avoir en ligne de mire. Ok ?
_ Ok. »
La configuration était loin de lui plaire mais il n'argua pas. Il savait que Hawkeye lui faisait une faveur en le laissant, lui pauvre civil, intervenir dans cette mission. Mieux valait ne pas lui faire regretter son choix.
Soupirant, Alphonse reprit tout de même la transmutation de l'arrière grand-oncle d'Alex et, quand il sentit le changement drastique dans les atomes rentrant en composition de sa transmutation, il donna le décompte. De son côté Armstrong arrêta d'ébouler la galerie pour en pousser toute la matière vers le haut, augmentant la pression.
_ « Maintenant ! »
Le bloc de terre sauta comme le bouchon d'une bouteille de champagne un peu trop agitée et il recula immédiatement, perdant presque l'équilibre sur le palier aménagé par Armstrong. Au-dessus d'eux, des cris paniqués résonnèrent tandis que l'arbre sous lequel ils étaient arrivés craquelait de douleur sous ce violent déséquilibre. Celui-ci retomba lourdement sur le flanc du bâtiment, offrant une couverture supplémentaire à ses camarades qui n'hésitèrent pas une seconde avant de s'extirper du tunnel. Par-dessus le sifflement des canettes de fumigènes déclenchées par l'équipe en couverture, les premiers tirs d'arme à feu retentirent. Les échanges s'accentuèrent rapidement et Alphonse se demanda un instant s'ils n'avaient pas fait une erreur en réduisant la taille de leur équipe d'élite au minimum.
Soudain, une petite grenade de fumigène rebondit au travers l'ouverture du tunnel, avec un faible panache de fumée et un sifflement strident – signe qu'elle ne tarderait pas à se déclencher. Avant que celle-ci ne puisse dévaler la pente et rende leur retraite périlleuse – voire impossible – Alphonse transmuta automatiquement une partie de la paroi qu'il utilisa comme une extension de sa volonté. Une main de terre et de pierre attrapa la canette au troisième rebond et, aussi facilement qu'il l'avait fait sortir de terre, Alphonse la fit replonger dans les entrailles du sous-sol, enterrant ainsi le petit objet et son contenu.
Alors que la crise de la canette inconnue était derrière lui, et que les tirs se faisaient plus épars, une brève secousse le fit sursauter. Une charge explosive avait été détonnée quelque part au-dessus de sa tête, lui indiquant des combats particulièrement musclés entre son équipe et les forces de défense du manoir. Il se prépara mentalement au pire et avança vers la bouche du tunnel, prêt à leur venir en renfort.
C'est pourquoi l'invitation du sous-lieutenant Havoc le plongea dans une grande perplexité.
_ « Alphonse, la voie est libre tu peux sortir nous aider. »
Il se saisit de la main offerte et émergea dans un brouillard épais qui lui brula la gorge mais qui ne fit rien pour l'empêcher de prendre la mesure du volume immense dans lequel il se trouvait. L'arbre centenaire qu'ils avaient déraciné lui cachait toute vue à moins de deux mètres du sol tant son tronc était large. Dans un contexte normal, il lui aurait paru monumental, mais couché dans cet espace immense, l'olivier paraissait tout aussi gros qu'un arbuste en pot. Il repéra néanmoins très vite ses compagnons qui ratissaient la zone avec une efficacité militaire. Havoc l'abandonna pour se diriger vers le corps gisant d'un garde, dont il vérifia le pouls avant de lui faire les poches. Il en sortit un trousseau de clés qu'il examina à peine plus de trois secondes avant qu'une porte en bois ne se fasse violemment frapper du poing.
Bien vite des dizaines de pensionnaires l'imitèrent, leurs interpellations étouffées par la distance mais tout à fait compréhensibles.
_ « Breda, Falman, tonna Hawkeye. Fouillez les autres étages pour récupérer les clés et commencez à évacuer les prisonniers avec Havoc. Essayez de trouver le colonel et Edward. Armstrong et Alphonse, vous les aiderez à descendre dans le tunnel. »
Une nouvelle explosion fit trembler le sol, et tous s'immobilisèrent avant même d'avoir pu exécuter l'ordre du lieutenant. Alphonse s'attendait déjà à ce que Hawkeye le renvoie se mettre à couvert dans le tunnel mais elle ne lui prêta pas une once d'attention, réservant seulement quelques gestes brefs à Falman et Armstrong qui la suivirent en formation rapprochée. Havoc et Breda continuèrent sur leur tâche de libérer les résidents pendant qu'Alphonse se trouva déchiré entre les deux missions. Il se voyait difficilement avoir la patience d'ouvrir 100 portes avec l'espoir d'y trouver un visage familier – et être déçu 99 fois avant ça. Surtout quand l'explosion de bâtiment portait clairement la marque de fabrique de son frère…
Il emboîta le pas au petit commando parti investiguer l'origine de l'explosion, passant sous les colonnades de la coursive supérieure pour traverser une double porte donnant sur un long couloir. Hawkeye le repéra immédiatement, malgré la distance, et plaça simplement son index contre ses lèvres. Un corps gisait à leurs pieds et leur absence d'intérêt pour ce dernier lui donna une assez bonne idée quant à son état de santé. Hawkeye passa la tête à l'angle du couloir avant de courir silencieusement pour se placer sur le mur opposé.
Une voix rauque les interpela depuis le fond du corridor, transformant immédiatement la posture des trois militaires devant lui.
C'est Hawkeye qui répondit :
_ « Colonel ? »
Ils marquèrent tous une seconde de silence avant de s'engouffrer dans la deuxième partie du couloir, disparaissant de son champ de vision alors que ses pieds le dirigeaient à leur suite. Il sautilla au-dessus d'une suite de corps inertes et de flaques pourpre – qu'il ignora autant que possible – avant de rejoindre le groupe. Lorsqu'il arriva à leur niveau, Mustang glissait contre le mur pour s'asseoir au sol, aidé de ses subordonnés. Sa chemise autrefois blanche était détrempée de sang et Alphonse avala une inspiration paniquée alors que son cerveau calculait le volume nécessaire pour obtenir une telle saturation. Une petite voix lui murmura avec angoisse que le résultat de son calcul flirtait dangereusement avec la limite de l'acceptable pour espérer voir le Colonel survivre aux prochaines minutes.
Le regard vague, Mustang dût remarquer leurs expressions affolées car il les rassura sur l'origine du sang. Il s'était certainement roulé dans une des flaques un peu plus loin dans le couloir mais tout laissait à penser qu'il avait aussi personnellement participé à la recoloration de sa chemise. Hawkeye le réprimanda lorsqu'elle tomba sur la blessure, son ton se voulant dur mais trahissant son inquiétude pour le Colonel.
Alphonse était dans sa deuxième année de médecine, il n'était en aucune mesure capable de procéder à de la chirurgie avant plusieurs années, mais il en savait assez pour grogner de compassion lorsqu'il aperçut la blessure par balle qui perçait le flanc du colonel.
Mustang semblait encore alerte, tout du moins, assez pour les informer d'un point à sécuriser dans les cuisines. Il leur indiqua la direction avant de laisser retomber son bras lourdement, comme si le mouvement lui avait couté plus qu'il ne pouvait dépenser. Alphonse nota immédiatement le changement dans l'attitude du colonel qui semblait perdre peu à peu conscience, cherchant à se redresser avec des mouvements de moins en moins coordonnés, une expression hagarde et le prénom de son frère aux lèvres.
Hawkeye le força à rester en place et ils profitèrent de sa confusion à voir Alphonse dans leur équipe ici pour l'allonger. Son cerveau de nouveau irrigué, Mustang retrouva rapidement ses esprits, essayant d'échapper à leur auscultation. La pression appliquée par Hawkeye finit de remettre le masque de Colonel en place – tandis qu'Alphonse pouvait jurer avoir perdu plusieurs points d'audition.
Quoi qu'en pense le lieutenant, la blessure semblait raisonnable. Cette réalisation aurait dû le soulager partiellement mais la suggestion du colonel quant aux soins préconisés le laissa sans voix. Médusé, il regarda Hawkeye soupirer et sortir un briquet de sa poche. Sûrement ils ne pouvaient pas considérer cautériser la plaie de part en part à l'aveugle. La douleur serait insupportable. Bien sûr, Alphonse connaissait l'expression 'un mal pour un bien', mais Mustang surestimait peut-être l'envergure du mal.
Les deux militaires virent certainement l'horreur sur son visage car Riza le renvoya dans la cour intérieure pour aider Havoc et Breda à évacuer les pensionnaires. Finalement, songea-t-il en entendant le cri de douleur du colonel depuis l'entrée du couloir, il avait certainement la force d'ouvrir quelques cent portes toutes aussi décevantes les unes que les autres.
Lorsqu'il sortit du couloir pour aider ses camarades, la surprise arrêta ses pieds comme si le seuil de la porte avait été recouvert de colle à prise immédiate. Rien de plus qu'un immense volume empli de fumée blanche un peu plus tôt, la cour dans laquelle ils avaient fait leur entrée fracassante était désormais un patio à l'architecture toute en lignes de fuite et un maillage régulier de portes et minuscules fenêtres, le tout chapeauté par une immense verrière à la charpente prismatique.
Les quatre étages de cellules étaient desservis par de longues coursives sur toute la circonférence du patio, des escaliers brisant les lignes à chaque angle du bâtiment et laissant les résidents affolés rejoindre le rez-de-chaussée comme une fourmilière envahie par une coulée de travailleuses retournant à l'intérieur de leurs galeries.
Avançant un peu plus vers le milieu du patio et l'entrée de leur tunnel, Alphonse nota un avec un émerveillement mitigé la taille spectaculaire de l'installation. Longue d'au moins quatre-vingt mètre et moitié moins large, la cour pouvait bien accueillir deux-cent, peut-être trois-cent personnes sans risque de bousculade : une configuration parfaite pour une copropriété conviviale, les enfants jouant dans la cour, protégés des intempéries en toute saison, sous l'œil bienveillant de leurs parents accoudés quelques étages plus haut.
Le brouhaha des résidents apeurés s'engouffrant au pied de l'arbre déraciné par leurs soins un peu plus tôt brisa cette image idyllique en un battement de cil et Alphonse secoua la tête brièvement avant d'avancer prudemment. Une fois à la limite du gazon central, il repéra rapidement les silhouettes sombres de ses collègues sur les coursives supérieures, avançant de porte en porte afin de libérer le reste des prisonniers.
Il se dirigeait au pied de l'arbre pour aider les gens à descendre dans le tunnel quand un visage familier capta toute son attention.
_ « Russel ? »
Celui-ci redressa la tête avec surprise, son visage se froissant en une moue perplexe lorsqu'il n'aperçut aucune armure de plus de deux mètres en face de lui. Alphonse lui fit un signe de main pour l'aider à faire le rapprochement entre sa voix et son nouveau corps et il ne tarda pas à voir la réalisation et la surprise s'afficher sur le visage du jeune homme.
_ « Alphonse ! Tu es là !
_ Je te retourne la remarque
_ Non je veux dire tu es là, en vie ! »
Alphonse ne put s'empêcher de froncer les sourcils à son tour. Bien sûr qu'il était en vie. Russel et Edward menaient une sorte de compétition entre eux – même s'ils ne se l'avouaient pas. Edward avait dû lui raconter comment ils avaient récupéré son corps avec brio – et sans usurper l'identité de personne, eux.
Devant sa confusion évidente, Russel poursuivit.
_ « Les gardes ont raconté à Mustang qu'ils t'avaient abattu ! »
Ce qui expliquait l'air hagard du colonel lorsque celui-ci l'avait reconnu.
_ « Bon sang Edward va être tellement soulagé de te savoir en vie, murmura Russel en s'essuyant le visage. Il n'était pas beau à voir quand Mustang a craché le morceau.
Chassant d'un revers de main les images de dévastation que son cerveau s'imagina, Alphonse coupa court à la conversation. Le plus vite ils pouvaient repartir, le mieux tous se porteraient.
_ « Il faut d'abord que l'on puisse le retrouver. Tu sais dans quelle cellule il est enfermé ?
_ Je ne l'ai pas vu ici depuis notre tentative de rébellion il y a quelques jours. Je pense qu'il a été emmené dans leur labo, ou des cellules plus sécurisées. Je n'en sais pas plus.
_ Et il n'y a rien qui pourrait nous aiguiller dans sa cellule, un message laissé derrière ? »
Russel eut un rire amusé.
_ « Pour ça tu ferais mieux d'aller voir dans la cellule du Colonel Mustang.
_ Pourquoi ça ? Demanda Alphonse, interloqué.
_ C'est là qu'ils travaillaient sur leur théorie alchimique – enfin, entre autres.
_ Hein ? »
L'ainé Tringham s'éclaircit la gorge avant de faire un pas de côté afin de laisser le passage à ceux qui évacuaient encore avec empressement.
_ « Tu verras ça avec lui quand on l'aura retrouvé.
_ Pour l'instant, tout ce que tu me racontes ne m'aide pas beaucoup à le retrouver, remarqua Alphonse avec une pointe d'exaspération.
_ Pardon, pardon, soupira Russel en se frottant le visage. Laisses-moi deux minutes pour tout assimiler. Aux dernières nouvelles, on allait tous être offerts en sacrifice pour une grande expérience alchimique alors laisse-moi décompresser comme je peux. »
Il eut un rire amer en observant ses compagnons d'infortune trébucher dans le tunnel.
_ « Ça fait deux jours qu'on est parqués comme des bovins dans une étable à attendre notre bourreau, alors qu'Edward doit être bien installé au premier rang à philosopher avec le directeur, cracha le jeune homme. Voilà où tu devrais aller le chercher, au premier rang. »
Une vague d'indignation devant cet élan de rancœur lui fit prendre une grande inspiration offusquée, sa cage thoracique se soulevant violemment et emportant son bras droit dans le mouvement. Sous l'inertie, Alphonse s'attendait déjà à voir cinq de ses doigts s'envoler pour venir assener une violente gifle à l'ainé Tringham – et le sortir ainsi de son délire névrotique – mais ses mains restèrent finalement le long de son corps, dépitées.
Refoulant également la petite voix qui grommelait dans un coin de ses tripes – une lointaine cousine de la grosse Berthe qui beuglait au travers des cordes vocales de son frère ainé – Alphonse essaya de tempérer sa réponse. Même si Russel avait seulement un centième du mauvais caractère d'Edward, une confrontation ne ferait que l'arc-bouter sur sa position. C'est pour cela que, bien qu'à contrecœur, Alphonse ignora l'insinuation et orienta la conversation vers un chemin plus neutre et plus constructif.
_ « Tu sais s'il y a d'autres issues, à part les cuisines et l'ascenseur ? »
Russel lui envoya un regard un peu méfiant.
_ « Tu as bien appris tes leçons avant de lancer le plan de rescousse ou bien vous avez déjà fait le tour des lieux ?
_ On a croisé le colonel dans le couloir de l'entrée. Il avait condamné l'accès par l'ascenseur et il nous a demandé de sécuriser les cuisines pendant qu'il ... s'occupe de sa blessure. »
Comme pour illustrer ses propos, un cri d'agonie résonna depuis le couloir principal, arrêtant une grande partie des résidents dans leurs mouvements. Du coin de l'œil, Alphonse remarqua même certains faisant demi-tour et passant le haut de leur tête par le trou béant sous les racines du grand olivier afin de satisfaire leur curiosité morbide. Une tignasse blonde se hissa hors du trou, attirant son attention et faisant renaitre un élan d'espoir avant que la surprise ne le fige sur place.
Alphonse observa l'adolescent des pieds à la tête avant de lâcher une exclamation ébahie.
Il lui avait fallu beaucoup temps pour s'habituer à son nouveau corps et le plus dur avait sans doute été de s'habituer à regarder le monde avec des yeux placés cinquante centimètres plus bas. Ne plus être la plus grande personne dans la pièce lui avait fait enfin ressentir un peu de ce malaise qui avait dérangé son frère pendant toute leur adolescence et il avait considéré ses célèbres accès de colère avec un nouvel œil. Quelques mois avaient suffi pour recalibrer son cerveau, mais revisiter des lieux connus ou recroiser des personnes qu'il n'avait jamais observées qu'au travers de son heaume le surprenait toujours.
Cependant, Alphonse n'avait jamais eu de telle disparité entre le souvenir du jeune garçon pas plus haut que trois pommes et la vision du jeune homme qui se tenait fièrement devant lui.
_ « Wow toi-même ! S'exclama Fletcher. Il va falloir que tu manges un peu de viande pour remplir de nouveau ton armure. »
Alphonse laissa échapper un sourire malgré leur situation. Revoir le jeune Tringham lui faisait étrangement plaisir, surtout après son entrevue avec son frère.
_ « N'essaye pas de changer de sujet, s'énerva Russel en faisant claquer ses doigts entre le visage des deux cadets avant de désigner le sol. Retourne dans le tunnel et sors d'ici !
_ J'ai le droit de venir en aide à mon prochain comme tout le monde
_ Non ! »
Bien trop habitué à être surprotégé par son frère ainé, Alphonse s'interposa.
_ « Nous avons besoin de tout alchimiste ou volontaire en mesure de nous aider à retrouver Edward et libérer tous les prisonniers du manoir. S'il se sent capable, Fletcher a tout à fait le droit de se joindre à nous. »
Même si Hawkeye s'opposerait certainement au fait qu'encore plus de civils ne se mettent en danger.
_ « Je ne vois pas pourquoi on devrait se mettre encore en danger pour le grand Fullmetal alchimiste. Il faudra un jour qu'on arrête de le considérer comme le centre du monde et que sa sécurité vaut plus que celle du nombre.
_ Russel ! S'offusqua Fletcher. Il ne te demande pas de risquer ta peau parce que la vie de son frère vaut mieux que la tienne. Il n'hésiterait pas à m'aider si les rôles étaient inversés.
_ Je doute qu'il ne lève le petit doigt pour mes beaux yeux et encore moins pour mon talent en tant qu'alchimiste.
_ Quand est-ce que tu vas enfin mettre ce complexe d'infériorité de côté ? Explosa Fletcher. Tu ne cesses de te comparer à Edward mais c'est comme essayer de comparer un chat et un chien – on ne saurait reprocher au chat de ne pas savoir garder un troupeau ni au chien de ne pas ronronner. Mince à la fin ! »
Russel avait l'air de s'être fait son avis sur le sujet, comme Alphonse l'avait craint, mais son petit frère ne s'arrêta pas là.
_ « Ça t'emmerde de prendre des risques pour Ed, eh bien évacue comme le reste des gens et laisse-moi faire comme bon me semble ! Ça n'est pas parce que tu as décidé d'être con aujourd'hui qu'il faut m'obliger à faire de même. »
Si Russel avait l'intention de répondre aux attaques de son frère, il n'en eut malheureusement pas l'occasion. Leur conversation fut interrompue nette par l'entrée du colonel et de son équipe, l'arme au poing et l'œil aux aguets. Armstrong et Falman dépassèrent vite le groupe pour sécuriser la cour qu'ils découvraient eux aussi pour la première fois sans fumigènes. De son côté, le lieutenant Hawkeye resta proche du colonel, en vigie silencieuse, prête à répondre au premier ordre de son officier commandant – et prête à réajuster son équilibre instable en cas de faiblesse.
Le colonel avait toujours eu la peau pâle mais il était désormais livide, des cernes profondes sous ses yeux lui donnant un air presque cadavérique. Il avait la démarche d'une personne concentrée sur chaque muscle à solliciter afin de garder l'illusion d'une avancée assurée. L'illusion ne prenait pas, mais Alphonse ne put qu'être admiratif devant son extrême persévérance. Rares étaient ceux qui auraient réussi à se relever, et encore plus rares ceux capables de marcher sans assistance tout en planifiant une attaque militaire.
Il leur jeta un bref regard mais son attention fut bien vite reportée sur une des coursives des étages supérieurs. Un garde un peu moins mal en point que le colonel était escorté sans ménagement par Breda et descendait par un des escaliers à l'angle du bâtiment. Mustang était déjà en route avant qu'Alphonse ne se pose la première question sur l'avenir de ce pauvre bougre. Toujours sur les talons de son supérieur dont la démarche avait gagné en assurance, Hawkeye immobilisa la troupe de curieux d'un regard sévère avant de donner l'instruction de garder leur distance et l'œil ouvert.
Laissant derrière lui les frères Tringham et les quelques volontaires qui s'étaient rassemblés autour d'eux, Alphonse traversa la cour à grandes enjambées. Mais avant qu'il n'ait pu rejoindre Mustang et son équipe, une large main se posa sur son épaule et l'arrêta net. Il avait travaillé de façon assez intense avec le major Armstrong pour reconnaitre aussitôt sa poigne – et la taille ridicule de ses mains – mais ça ne l'empêcha pas de se retourner avec une expression confuse au visage.
_ « Alphonse, tu devrais rester avec les civils.
_ Combien de fois je devrais vous rappeler, soupira le jeune alchimiste, que je sais me défendre aussi bien que n'importe qui dans l'équipe.
_ Là n'est pas le problème. Mais il y a des choses que tu ne devrais pas voir. S'il te plait, l'implora-t-il après avoir jeté un coup d'œil vers Mustang par-dessus son épaule. Pour moi et pour ton frère. »
Une petite pointe d'agacement remonta le long de sa gorge devant cette énième utilisation de son frère comme prétexte pour le faire botter en touche mais le regard sincèrement affligé du Major lui fit ravaler toute protestation.
Le garde était mis à genoux sans ménagement, Mustang lui grognant des menaces qu'Alphonse n'arriva pas à discerner complètement – juste assez cependant pour savoir ce que le colonel attendait de l'homme – et ce qui risquait de lui arriver s'il ne se pliait pas à leur volonté.
Le groupe de civils était toujours rassemblé derrière la souche, vaguement attentifs aux issues donnant sur la cour et quelques-uns gardant un œil distrait sur le ciel. Mais il ne doutait pas une seconde que leur attention était majoritairement concentrée sur le groupe de militaire dans son dos. Alphonse était à quelques mètres du petit groupe lorsqu'un cri d'agonie résonna dans l'immense patio, l'écho se brisant sur les murs et amplifiant le malaise général.
Armstrong avait raison. Il n'avait pas envie de voir ça.
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Les hurlements stridents du garde étaient la plus douce des musiques à ses oreilles, la voir enfler d'un claquement de doigt supplémentaire, comme l'orchestre qui gronde sous l'impulsion de son chef était la plus grisante des sensations qu'il avait eu l'occasion de ressentir depuis des semaines. Après toutes les vexations, les humiliations, les blessures que ces enfoirés lui avaient fait subir, il aurait pu jouer de cet instrument tout à fait exaltant pendant des heures.
Seulement, murmurait une petite voix qui tirait de toutes ses forces sur le mord de sa colère, à jouer si fort, il risquait à tout moment de voir se casser une corde de son instrument, avant même que celui-ci n'ait pu sortir la douce mélodie dont ils avaient tous besoin pour mettre à sac ce manoir de l'enfer – et retrouver Edward.
Sa transmutation mourut aussitôt à l'idée de griller bêtement une chance de retrouver son amant. Jusque-là réduite sur sa victime et son visage délicieusement tordu de douleur, sa vision retrouva soudain des angles plus larges, lui laissant le loisir d'apercevoir les expressions interdites de ses subordonnés. Il avait eu une sale journée, OK ? Ils pouvaient bien lui pardonner son manque de retenue pour cette fois-ci.
Après que le garde ait refusé de coopérer, Breda avait eu la bonne idée de retirer sa main de l'épaule de ce dernier et de faire un pas en arrière. Le lieutenant avait sans doute vu dans le regard de son supérieur une lueur dangereuse et craint de voir les flammes venir lui lécher les doigts sans distinction. Seulement Mustang n'avait pas opté pour des flammes spectaculaires que le public appréciait tant lors des joutes publiques. Non, il avait cuit sa victime de l'intérieur, ne laissant aucune marque de brulure autre que le rougissement de la peau, des gouttes de sueur et un visage tordu de douleur. C'est ainsi que, inconscient du risque, Breda reposa sa main sur l'épaule du garde lorsque celui-ci chancela.
Il la retira aussitôt pour la secouer vivement.
_ « La vache Colonel ! S'exclama-t-il. Il est sensé nous guider, pas nous servir de repas ! »
Pourquoi pas les deux ? Cracha une voix aigrie dans sa tête. Un bon repas leur donnerait assez de forces pour entamer une guerre ouverte, éventrant les murs sur leur chemin et exterminant leurs ennemis sans aucune sommation. Oui, ce scénario lui plaisait de plus en plus – et s'ils avaient touché à un seul cheveu d'Edward, c'est même avec plaisir qu'il les transformerait tous en torches humaines.
_ « Colonel, l'interpella Hawkeye. Vous permettez ? »
Faisant rouler le briquet dans sa paume poisseuse pendant de longues secondes, Mustang finit par faire un pas de côté en lui ouvrant le passage de la main.
_ « Voyez s'il est plus réceptif à vos charmes qu'aux miens lieutenant. »
Hawkeye acquiesça brièvement avant de préciser.
_ « Si j'échoue, vous pourrez réessayer votre méthode. »
Le lieutenant avait à peine posé un genou au sol, que le garde cracha le morceau – et une partie de ses poumons.
_ « Aile Sud, quatrième sous-sol. »
Après une vague de soulagement collective et une pointe de surprise à le voir céder si vite, tous ses subordonnés se tournèrent vers lui en attendant sa décision.
Une partie de lui mourrait d'envie de continuer de jouer de ce merveilleux instrument de musique – de le faire vibrer jusqu'à ce que mort s'en suive – mais il savait qu'il ne pourrait plus regarder ses subordonnés dans les yeux après cela. Comment leur demander de le suivre dans sa croisade pour un système plus juste après avoir décidé ce jour d'être juge, juré et bourreau à la fois. Avalant sa colère, Mustang pondéra les options restantes.
_ « Passez-lui les menottes et jetez-le dans une cellule, ordonna-t-il finalement. Qu'il profite un peu du confort de la literie d'ici-bas. »
Si la pré-cuisson réalisée par Mustang n'avait pas suffi à tuer ce garde, la dureté du matelas serait peut-être suffisante pour l'achever. Qui sait.
La petite boussole de Breda leur indiqua vite l'aile du bâtiment concernée et le Major Armstrong hocha de la tête avant de s'excuser pour aller rassembler le groupe de volontaires et passer l'information à Alphonse. Pendant qu'Heymans allait trouver une cellule pour y jeter le garde toujours tordu de douleur, Hawkeye le guida vers la base de l'olivier. Si la douleur ne lui vrillait pas le flanc à chaque foulée, Mustang se serait certainement offusqué de la proximité de son lieutenant et des regards inquiets qu'elle lui envoyait à chaque grognement de sa part.
Lorsqu'ils s'arrêtèrent au niveau du trou béant de leur tunnel, Russell était bien sûr en train de contester leur plan.
_ « Quatrième sous-sol c'est bien joli, s'exclama le jeune homme, mais ça ne va pas beaucoup nous aider si on ne connait pas la hauteur des étages, ou notre profondeur actuelle. »
L'agacement du jeune alchimiste dégonfla quelque peu lorsqu'il aperçut le colonel, son regard attiré furtivement par l'état de sa chemise. Ses lèvres se refermèrent en une moue pensive qui aurait pu être la fin de son outrage, si le garçon avait été plus sage. Malheureusement pour tous, Russel ne garda sa bouche fermée que pour seulement quelques secondes avant de reprendre.
_ « J'attendais meilleure stratégie de la part de vos hommes Mustang, déclara l'ainé Tringham d'un air suffisant. Je suis déçu.
_ Oh la ferme Russel ! »
Tous se retournèrent vers Alphonse qui avait pris une teinte cramoisie et un air sévère que personne n'avait jamais vu sur son visage jusque-là.
_ « Si tu ne veux pas aider, soit, mais arrête de nous ralentir avec tes commentaires désobligeants. Si tu n'as rien de constructif à apporter, alors la sortie est juste là, indiqua Alphonse d'un doigt vengeur. Continue tout droit en sortant du tunnel et tu devrais arriver sur Central en deux heures. »
Devant le silence général qui suivit, Mustang présuma de la collaboration de tous, même Russel, pour continuer leur offensive. Dans le petit groupe des volontaires, il reconnut presque tous ses collègues d'infortune avec qui il avait eu le loisir de nettoyer le réfectoire et il les remercia d'un signe de tête pendant que Havoc leur distribuait les armes empruntées un peu plus tôt aux gardes neutralisés.
Après un rapport succinct du Major Armstrong, Mustang rassembla ses derniers neurones encore irrigués pour établir la stratégie la plus appropriée. Ils n'avaient à priori pas d'autre choix que de descendre par le tunnel et creuser leur route horizontalement jusqu'à tomber sur le mur d'un des sous-sols de l'aile sud – en espérant que ce soit le bon étage. Personne n'objecta et Hawkeye organisa seulement la troupe de façon à toujours garder à minima un soldat en éclaireur et un autre en serre-file. Le plan de bataille établi et les rôles attribués, tous se mirent en branle.
Plutôt mineur de tête que véritable éclaireur, Armstrong descendit le premier dans le tunnel. Il se retourna pour aider Alphonse à descendre la première marche de près d'un mètre lorsqu'une balle traversa l'air à quelques centimètres du Colonel.
Les oreilles sifflant sous l'adrénaline et le choc, Mustang s'accroupit immédiatement en hurlant à chacun de se mettre à couvert. Le tireur était sur le toit de l'aile à sa droite et s'en donnait désormais à cœur joie, comme s'il tirait du gibier un dimanche matin après un café particulièrement arrosé à la liqueur. Ignorant la douleur lancinante au niveau de son abdomen et la panique générale, Mustang poussa sur ses jambes et sauta par-dessus une grosse racine afin de se réfugier derrière le tronc massif de l'olivier. Alphonse qui était au bord du gouffre au moment de l'impact sauta à la suite du Major en un bond souple tandis qu'Hawkeye et Falman ripostaient à tir nourri.
Apercevant Havoc un peu plus loin derrière l'olivier, Mustang lui ordonna silencieusement de se disperser sur la périphérie du patio, lui et les volontaires, de façon à surveiller chaque section de toit au-dessus de leur tête et ne laisser aucun angle mort par lequel l'ennemi pourrait les surprendre. Le lieutenant acquiesça avant de siffler brièvement. Tous les civils se retournèrent vers lui tandis qu'Hawkeye et Falman continuaient de viser la verrière, tirant de concert et à un rythme impitoyable.
Mustang vérifia l'intégrité du cercle dessiné sur sa main avant d'approcher son lieutenant.
_ « Ils sont de plus en plus nombreux mon colonel, l'informa Hawkeye en l'apercevant du coin de l'œil. J'ai peur que nous ne fassions submerger dans le tunnel s'ils arrivent à pénétrer dans le patio. »
Mustang pouvait en effet apercevoir de nombreuses silhouettes sombres se dessiner sur la crête de la toiture visible depuis son point de vue. Il supposait que les autres ailes seraient rapidement envahies de façon similaire – si cela n'était pas déjà le cas.
En face de lui, rasant les murs tel une ombre, Havoc rejoignit l'aille opposée à la recherche d'un couvert avant de s'arrêter brusquement pour faire feu à multiple reprises depuis sa nouvelle planque. Plusieurs volontaires l'imitèrent bien vite, confirmant ainsi les craintes du colonel et créant une véritable pluie de tessons de verre au-dessus de leur tête. Un bras déjà levé en protection, Mustang se préparait à l'impact lorsque, là, dans les éclats de verre qui virevoltait, il repéra de justesse un projectile fumant qu'un garde leur envoyait en un lobe vengeur.
Faisant crisser la pierre de son briquet, Mustang activa immédiatement la transmutation.
Des années d'entrainement avaient assuré son aisance à contrôler les atomes de façon à pouvoir griller une cible mobile dans n'importe quelle condition, gant ou non, mais sa gorge se referma sur la même peur et adrénaline qu'il avait pu ressentir sur le front d'Ishbal. Une seule de ces canettes leur serait fatale en quelques minutes.
Le panache de fumée s'enflamma en premier, traçant un arc orangé vers l'extérieur de la verrière d'où la canette provenait. Ravalant un juron, Mustang ajusta rapidement son tir afin de concentrer toute sa transmutation sur le cœur de la petite bombonne bien trop pleine à son goût. Après un sifflement dangereux, celle-ci explosa à mi-hauteur du bâtiment en crachant des gerbes de feu qui brunirent la pelouse et quelques feuilles d'olivier. Un alchimiste plus consciencieux aurait dévié une partie de son attention et de son alchimie pour étouffer dans l'œuf ces petites braises tombées au sol mais Mustang ne leur accorda aucune attention, son regard scrutant le ciel à la recherche d'une autre bombe.
_ « Méfiez-vous de leurs fumigènes ! Hurla-t-il au reste de son équipe. C'est un puissant sédatif. »
Deux nouvelles bombes traversèrent ce qui restait de la verrière, et Mustang les enflamma immédiatement, utilisant l'énergie de l'explosion pour éjecter un maximum de matière vers l'extérieur et, il l'espérait, aveugler quelques gardes au passage – de préférence d'un petit bout de verre dans la rétine. Toute la périphérie de la verrière avait perdu presque l'intégralité de ses vitres, mais les carreaux au centre avaient miraculeusement échappé aux balles comme aux explosions, créant une sorte de petite tente où l'air chaud s'accumulait. À mesure que les bombonnes explosaient par ses soins, Mustang remarqua des fluctuations irisées sous le faitage de la verrière, typique des gaz hautement inflammables – ses préférés.
Sa voix trahissant un début de panique, Hawkeye aboya soudain à Falman de la couvrir pendant qu'elle rechargeait. Il fallait qu'ils optimisent leur plan.
S'ils voulaient assurer la réussite de leur mission, réalisa Mustang, leur équipe devait se diviser. Même s'il mourrait d'envie d'aller au front pour retrouver lui-même Edward, il allait devoir déléguer cette mission pour veiller à ce que son équipe ne soit pas prise au piège par ces foutus fumigène.
Une seule personne avait toute sa confiance ici-bas.
_ « Hawkeye, ordonna-t-il finalement. Rejoignez Armstrong et Alphonse et ramenez-moi Edward. Nous couvrirons les arrières aussi longtemps que possible. »
Le lieutenant marqua un temps d'hésitation que le colonel ne put qu'observer du coin de l'œil. Il savait que Riza était réticente à le laisser seul dans son état, mais c'était le seul moyen d'équilibrer leurs équipes. Alex et Alphonse étaient de très bons alchimistes, mais ils n'étaient que deux et Hawkeye valait mieux que dix gardes. Avec Havoc, Breda, Falman, les frères Russel et les volontaires, Mustang avait toutes ses chances de pouvoir retenir ces foutus gardes assez longtemps pour que Hawkeye remplisse sa mission.
Elle soupira de défaite avant de lui répondre.
_ « Bien mon colonel ! Il me faut seulement une couverture pour approcher l'entrée du tunnel. »
Il avait juste ce qui lui fallait.
_ « Tenez-vous prête Lieutenant. »
Préparant depuis quelques secondes une balle de feu rougeoyante dans sa main, Mustang lança son bras en direction de la verrière avec un élan de rage vaguement contenu et c'est un véritable éclair de feu qui traversa le centre du bâtiment jusqu'à venir enflammer la poche de gaz coincé au sommet de la verrière. La combustion se propagea en un ronflement dangereux, créant un épais nuage de feu qui obstrua l'intégralité du toit en quelques secondes. Modérant la réaction, Mustang dirigea les gaz enflammés vers les ouvertures en périphérie. Une fois certain que les gardes ne pouvaient plus distinguer le sol et avaient certainement dû s'éloigner pour éviter la chaleur, il donna le top au lieutenant Hawkeye.
Celle-ci se glissa jusqu'à l'entrée du tunnel, disparaissant dans le gouffre comme une souris dans son trou – emportant avec elle la façade assurée du colonel qui avala un presque-sanglot de douleur. Il devait tenir.
Il allait tenir.
En espérant qu'il ne soit pas trop tard.
Ø-ø-¤-ø-POV ED-ø-¤-ø-Ø
Le docteur Makarova avait raison. La deuxième perfusion sanguine l'avait effectivement fait se sentir moins vaseux, mais elle n'avait en revanche rien fait pour apaiser son malaise qui ne cessait de grandir. Chaque grincement de semelle dans le couloir le mettait sur ses gardes, arqué sur le matelas, ignorant la douleur de ses nouveaux membres et ignorant la brulure des liens en cuir qu'il ne cessait de tester. Une fois les semelles loin de sa chambre d'observation, Ed laissa sa tête retomber sur l'oreiller en un soupir, envoyant au passage un salve d'insultes à son plafond dont il avait repéré le fin cercle de transmutation. Le trait blanc sur fond blanc était subtil mais bien là, son éclat bleuté trahissant parfois son fonctionnement et le tirant souvent de son sommeil haché.
S'il comptait le garder en observation, il pouvait très bien le faire depuis la zone 3. Pourquoi le garder sanglé ici ? Pour le rendre fou ? Avait-il peur de le voir se trancher les veines afin de faire échouer son plan diabolique ?
En y réfléchissant, c'est peut-être une solution qu'il aurait fini par considérer en attendant qu'un garde ne vienne le chercher. Mustang n'aurait pas été très enjoué à cette idée, mais c'était certainement mieux pour tout le monde. Il arriverait difficilement à vivre avec le visage de son tortionnaire jusqu'à la fin de ses jours – et jamais il n'aurait eu le cœur de faire subir cette torture à Mustang.
Roy.
Ravalant une boule amère, Edward ferma les yeux sur le visage de son amant, trop peiné pour refouler la petite voix ironique qui lui murmurait à l'oreille que, peu importait qu'Edward se retrouve avec le visage de leur tortionnaire ou celui du premier garde venu. Mustang serait certainement utilisé en énergie philosophale avec le reste des pensionnaires et ne serait donc plus là pour noter la différence de carrure, de la couleur de ses yeux, ou celle de sa peau sous ses doigts.
La ferme !
Un rire cruel répondit à son accès de colère, ajoutant de l'huile sur la fureur latente qui sommeillait en lui depuis son réveil dans cette pièce, le corps faible après son rapiècement non consenti. Il pouvait désormais sentir les flammes de sa colère le bruler de l'intérieur, menaçant de sortir en un cri de rage et de désespoir. Plutôt que d'érailler sa voix contre des murs blancs, Edward préféra envoyer mentalement une nouvelle vague d'insultes à l'enculé responsable de sa situation actuelle.
Malgré l'utilisation de cette soupape, Edward bouillonnait. Il tenta une nouvelle fois d'utiliser sa rage pour décupler ses forces et arracher les sangles en cuir qui le clouaient au lit, mais il arriva à peine à contracter son bras gauche, ses muscles sourds à toute demande depuis que le Dr. Makarova était passée remplacer la poche vide par une perfusion totalement transparente. Elle l'avait regardé d'un air morne, lui expliquant que sa déshydratation et son refus de s'alimenter les obligeaient à lui poser une solution saline et quelques nutriments.
Solution saline mes fesses ; même si son esprit était plus clair que jamais, son corps était de moins en moins réactif et il ne pouvait rien faire d'autre que regarder le goutte-à-goutte répandre son poison. Plusieurs heures s'étaient écoulées depuis sa dernière visite, aussi Edward ne s'étonna pas de revoir Makarova pénétrer dans la pièce.
Seulement cette fois, la doctoresse ne referma pas la porte derrière elle, laissant deux gardes à la carrure impressionnante lui emboiter le pas, l'un d'eux poussant une chaise roulante équipée de bracelets et ceintures en cuir épais.
Le moniteur à sa gauche traduisit immédiatement son angoisse, sous le regard impassible de la doctoresse.
Non, ça ne pouvait pas se terminer comme ça.
_ « Je vous en supplie, l'implora-t-il. Vous ne pouvez pas les laisser me faire ça. »
Il lutta pour trouver des mots assez forts pour les tirer de leur torpeur obéissante.
_ « Bon sang vous laisseriez une fille se faire violer devant vos yeux sans rien faire ? Hurla Edward en forçant ses muscles groggy à coopérer. Pire, vous iriez la jeter dans les bras d'un violeur en série ? »
Makarova vérifia son moniteur en soupirant pendant qu'un des gardes faisait le tour du lit. Il était tant concentré à surveiller les deux armoires à glace qu'Edward loupa presque la réponse du médecin.
_ « Si le violeur a la capacité de me tuer moi et ma famille s'il ne récupère pas la fille qu'il attendait, alors tant pis. Je préfère protéger mes filles plutôt qu'une inconnue malchanceuse. »
Il la dévisagea, sa respiration saccadée sous le départ progressif de tout espoir de se voir négocier sa libération auprès de ses geôliers. Martelant sa désolation avec force, son cœur frappa contre ses côtes comme un oiseau paniqué contre une cage trop petite. Non.
Non.
_ « Non ! »
Il se débattit plus fort, grognant de frustration lorsque la simple pression du garde sur son épaule le bloqua contre le matelas. Ses liens étaient défaits mais il ne pouvait forcer ses muscles à coopérer.
_ « Inutile de te débattre, lui indiqua la doctoresse en retirant sa perfusion et le capteur du moniteur. Cette drogue a été éprouvée pendant des années pour les interrogatoires de l'armée et de la police. Estime-toi encore heureux d'arriver à parler.
_ À quoi bon parler à une armée de zombies lobotomisés ? »
Les gardes le déposèrent dans le fauteuil roulant et refermèrent les bracelets de cuir autour de ses poignets, puis ses chevilles.
_ « À quoi bon discuter avec un gamin qui pense que sa vie vaut mieux que celle des autres, rétorqua sèchement Makarova. Maître Arawn est un pilier de la recherche médicale moderne. Hors d'atteinte du grand public et de son opinion dictée par la bien-pensance. Les recherches conduites ici sont inestimables.
_ Ce n'est pas être l'esclave de la bien-pensance que de considérer la séquestration et le meurtre comme une abomination ! »
Le garde referma la ceinture d'un coup sec, serrant un peu trop fort et obligeant le jeune alchimiste à prendre des inspirations plus courtes.
_ « J'ai peur que votre situation de victime ne vous brouille encore plus l'esprit que la bien-pensance. »
Alors qu'il luttait pour prendre une inspiration suffisante pour gentiment lui conseiller d'aller se faire foutre, la doctoresse fit un signe de tête à un des gardes qui sortit un petit morceau de tissu noir de la poche arrière de son pantalon.
_ « Qu'est-ce que… »
Un geste fluide du garde et il fut plongé dans le noir quasi-complet, son souffle paniqué lui revenant au visage en nuages humides. Il tenta de chasser le sac par des mouvements frénétiques de la tête mais la drogue qu'on lui avait inoculée rendait ses mouvements léthargiques et inutiles. Ignorant la vague de panique qui s'écrasa contre l'intérieur de sa cage thoracique, tout comme il ignora les embruns qui atteignirent l'arrière de sa gorge sous la force de l'impact, Edward rassembla ses forces pour utiliser les derniers muscles à sa disposition.
Une main délicate se posa sur son bras gauche.
_ « Ne me forcez pas à vous injecter la drogue complémentaire. Des anesthésies générales à répétition ne sont vraiment pas conseillées mais je n'hésiterais pas à en faire usage si vous commencez à hurler.
_ Fallait y penser avant de me mettre un sac sur la tête ! »
Sa protestation lui envoya une nouvelle vague d'air chaud et poisseux au visage et il s'étrangla presque sur l'inspiration suivante. Il suffoquait, comme si Makarova essayait de le réduire au silence en serrant les liens à la base du petit sac en tissus, comme si chaque fibre du tissu se rétractait sous la chaleur – comme si Dante avait de nouveau ses doigts faméliques serrés autour de sa gorge.
Le fauteuil se mit en branle alors qu'il continuait d'haleter, les pulsations de son cœur vibrant à ses oreilles en un staccato si affolé qu'Edward se demanda presque si la doctoresse n'avait pas profité de sa confusion pour glisser son moniteur et son bip insupportable à l'intérieur du sac. À vrai dire, aussi improbable que fusse cette possibilité, elle expliquait tout à fait pourquoi il se sentait si à l'étroit et oppressé. Une petite voix réprobatrice soupira le mot 'claustrophobie' mais le grondement de sa panique en effaça toute syllabe, telle la vague lissant la moindre aspérité sur la plage.
Devant son incapacité à se concentrer sur son environnement, son compas interne jeta l'éponge au bout du deuxième virage qui suivit sa sortie de l'ascenseur et il laissa le couinement régulier des roues du fauteuil guider sa respiration vers un rythme plus raisonnable. Mais, alors qu'il allait se féliciter d'avoir retrouvé le contrôle de son corps et de ses niveaux de stress, le crissement sec de ce qu'il supposa être un joint de porte que l'on ouvre le fit sursauter.
L'écho de la pièce était déformé par le sac toujours sur sa tête mais les chuchotements tamisés, les bruits de feuilles, le tintement de la verrerie et les pas grinçant sur le sol en époxy lui permirent d'identifier la salle avec autant de certitude que d'appréhension. Il n'était ni dans une bibliothèque universitaire, ni une grande salle de bal. Non, s'il avait le cœur à parier, tout son argent aurait été misé sur la grande salle dans laquelle ses membres lui avaient été raboutés.
Alors que son estomac se pressait à l'arrière de sa gorge, Edward regretta un instant de ne pas avoir été complètement sédaté.
Encore plus lorsqu'une voix presque guillerette sonna au loin.
_ « Ah, Edward ! Juste à temps pour admirer les derniers préparatifs. »
Le silence lui sembla être la meilleure des réponses, même lorsque le garde lui ôta le sac de la tête. La lumière qui se réfléchissait sur le sol et les murs blancs le força immédiatement à plisser des yeux et il dût réprimer une violente nausée sous le soudain afflux de données sensorielles. Au-delà de l'odeur de peinture, des murmures autour de lui et du sourire satisfait de l'autre enculé, c'était l'effervescence au milieu de la pièce qui attira son attention.
Un calepin dans une main et un pinceau dans l'autre, des petites mains s'affairaient à dessiner un cercle complexe sur presque toute la surface disponible au sol. Il observa leurs silhouettes avancer lentement le long de leur ligne respective, sans jamais se redresser vraiment. Leur posture accroupie leur donnait une allure de trolls dégénérés sur lesquels on avait jeté une blouse blanche. L'image ajouta un côté surréaliste à une situation déjà horrifiante et le doute s'immisça en lui, perfide et insidieux.
Tout ceci ne pouvait être vrai. C'était un cauchemar et il allait se réveiller d'un moment à l'autre, lové dans les bras de son amant.
N'est-ce pas ?
Arawn eut un rire amusé.
_ « Je vais prendre le relai à partir de maintenant, merci. »
Il se glissa à l'arrière du fauteuil et Edward ne prit même pas la peine de le suivre des yeux, trop occupé à glaner des informations sur la transmutation en préparation. Il reconnut une partie du cercle sur lequel lui et Mustang avaient travaillé, mais celui-ci était désormais entrelacé avec un cercle plus complexe, aux sigles et à la structure désuète : une alchimie ancienne qui lui criait une évidence au visage. Grâce à son entreprise, Arawn avait déniché des connaissances très anciennes que peu d'alchimistes avaient la chance de déterrer, ou bien il était beaucoup, beaucoup plus vieux que ce que son corps ne laissait paraitre.
Arawn les emmena dans une salle d'observation située en périphérie de l'aire centrale, pile en face de l'entrée et chichement meublée – son bureau personnel supposa Ed. Il remarqua également en rentrant dans la pièce que, ce qu'il avait pris pour de grands miroirs de part et d'autre de la porte étaient en fait d'immenses vitres sans teint, permettant à Arwan d'épier les expériences de ses sous-fifres sans être vu. Des armoires couvraient tous les murs, à l'exception de celui de gauche, recouvert de deux tentures tout à fait ignobles.
Arawn referma la porte derrière eux et alla s'appuyer nonchalamment sur le bureau en face du jeune alchimiste. Il le toisa avec un air presque aussi intéressé que cette foutue Dante avant de secouer la tête.
_ « Tu dois pardonner à ma compagne son enthousiasme déplacé un peu plus tôt, soupira Arawn. Comprend bien que cela fait des années qu'elle rêve de mettre la main sur un candidat aussi parfait.
_ Vous savez pertinemment que je me contrefous de vos compliments. Vous aurez tout le temps de vous les envoyer vous-même en vous regardant dans la glace, une fois que vous aurez volé mon corps. »
Jusque-là encore affairée à trouver des stratégies pour le sortir de cette mauvaise passe, une petite voix survivaliste le gifla mentalement devant son utilisation du futur, et non pas du conditionnel. Elle s'insurgea à grands cris devant cette capitulation avouée si facilement mais il la chassa d'un violent revers de la main, autant agacé contre sa naïveté que par le sadisme dont faisait preuve Arawn en l'amenant ici. Luttant contre la ceinture toujours trop serrée, Edward prit une brève bouffée d'air, juste assez pour donner voix à sa colère.
_ « Alors pourquoi prendre le temps de me faire venir maintenant ? C'est pour me torturer ? Me voir vous implorer ? Vous délecter de mes supplications ? Hein ? Et bien allez vous faire foutre ! »
Arawn leva les yeux au ciel en lâchant un rire moqueur.
_ « Oh mais Edward, ta simple présence suffit à ma délectation... »
Il s'éloigna du bureau en un bref coup de hanche, rentrant immédiatement dans l'espace personnel du jeune alchimiste, comme s'il en avait tous les droits.
_ « Le moment le plus excitant dans toute possession, c'est l'avant : cet instant où le désir d'avoir ce que l'on n'a pas nous prend aux tripes, déclara-t-il en glissant ses doigts dans les cheveux de l'alchimiste. Il n'y a rien de plus délicieux que cette hésitation à franchir le pas – est-ce vraiment bien nécessaire ? Est-ce vraiment le meilleur choix ? Demanda-t-il rhétoriquement alors qu'Edward se retenait de ne pas vomir. Je veux encore me sentir envieux quelques heures, hésiter à moitié pour finalement me réjouir de savoir que ceci sera très bientôt en ma possession. »
Edward tenta de déloger la main toujours dans ses cheveux, mais Arwan persista dans sa contemplation tactile, pensif et l'œil aux aguets. Le contact était moins salace que celui de Dante mais il le détestait tout autant.
_ « C'est vrai que tu me rappelles beaucoup mon ancien corps, déclara son tortionnaire en un froncement de sourcil. Un peu plus et j'aurais certainement hésité à me remettre dans des bottes aussi désagréablement familières. »
Quelque chose à l'arrière de sa conscience lui hurla de creuser le sujet, utiliser cette hésitation en sa faveur. À quoi bon revenir en arrière et repasser sur du blond ? Sûrement, quelques points de QI en plus ne valaient pas le risque d'entreprendre une transmutation si dangereuse. Et puis, rien ne lui assurait que l'intelligence était uniquement rattachée à la constitution biologique de son cerveau.
_ « Ton optimisme est touchant Edward, susurra-t-il. Mais j'ai bien peur que l'heure de peser le pour et le contre soit déjà passée depuis longtemps. Tu es l'entre-deux parfait, ressemblant assez à mon ancien corps pour rappeler à ma bien aimée le visage dont elle est tombée amoureuse, sans pour autant me replonger dans une période noire de mon existence, à chaque fois que je croise un miroir.
_ « Et qu'est-ce qui vous assure que mon visage ne changera pas avec l'âge pour un jour vous renvoyer votre ancien reflet dans la glace ?
_ Je doute qu'un si doux faciès comme le tien puisse ressembler un jour à ça. »
Arawn désigna du bout de l'index la jonction entre les deux horribles tentures et Edward y remarqua enfin une petite porte. Une vague d'incrédulité chassa d'un coup la grimace dégoutée qui marquait son visage depuis plusieurs minutes et il sentit sa bouche s'ouvrir sur une question silencieuse. Il ne pouvait pas garder son ancien corps dans la pièce juste à côté, si ?
_ « Tu veux peut-être le constater par toi-même ? »
Edward se tourna vers Arawn, un frisson d'effroi l'empêchant de formuler quelque réponse que ce soit et laissant sa bouche ouverte en une moue dégoutée. Il n'aurait pas osé.
_ « Je l'ai capturé il y a quelques années, alors que cet imbécile s'était mis en tête de me persuader d'arrêter toute cette entreprise, expliqua Arawn en se dirigeant vers l'arrière de son fauteuil roulant. J'ai tout le savoir du monde à portée de main, les meilleurs alchimistes à ma solde, une armée d'homonculus à disposition et le gouvernement me mange dans la main. Pourquoi diable arrêterai-je ? »
Écoutant les vantardises de son geôlier d'une oreille distraite, le jeune alchimiste osa à peine imaginer l'inconscience nécessaire pour tenter de raisonner un tel imbécile, persuadé d'être dans son droit et avide comme personne – sauf peut-être la Porte.
_ « De toute évidence, j'ai bien fait de me débarrasser de ce corps, les années l'ont rendu encore plus limité mentalement que je pouvais l'être à l'époque. Aller le confronter de temps en temps est comme un massage Drachman. C'est désagréable sur le moment, mais une fois que les muscles ont eu le temps de reposer, c'est tout à fait revigorant. »
La porte n'étant pas plus verrouillée que réellement cachée, elle céda facilement sous l'impulsion de son tortionnaire. La pièce annexe qui se dévoila à ses pieds était minuscule et plongée dans le noir quasi complet, l'immense vitre sans teint offrant ainsi une vue imprenable sur les activités de la salle principale.
_ « Je l'ai installé de façon à ce qu'il puisse constater par lui-même mes innombrables réussites. »
Edward quitta la baie vitrée pour observer le mur opposé.
Malgré la pénombre, le jeune alchimiste ne manqua pas la silhouette sommairement vêtue, accrochée au mur telle une esquisse d'anatomie, les bras et jambes coincés en une étoile macabre d'où plusieurs tubes rougeâtres jutaient cruellement, avant de cascader le long du mur. Une partie de lui espéra un instant que cette installation fût un système avancé de perfusion, pour maintenir le prisonnier en vie sans avoir à lui apporter de nourriture solide, mais l'allure fatiguée et la tête penchée en avant de ce dernier lui firent plutôt craindre un système de drainage alchimique.
Finalement, sans doute réveillé par le grincement du fauteuil sur le sol ciré et les fanfaronnades d'Arawn, le prisonnier leva la tête, ses longs cheveux blonds s'écartant pour dévoiler un visage émacié, fatigué et horriblement familier : celui de son père.
Bon désolé pour la coupure un peu random, il fallait que je scinde le POV de Ed pour que cela reste digeste ^^'
Pour info, si je ne l'ai pas déjà précisé avant, l'architecture du patio de la zone 3 m'a été largement inspiré par le Familistère de Guise (dans l'Aisne, pas loin de St Quentin) que vous invite chaudement à aller visiter (sur Wikipedia ou en vrai). Contrairement à Arawn, son fondateur, M. Godin, avait beaucoup de bonnes idées, très novatrices pour l'époque et l'héritage qui en reste est juste fou. Et puis l'aile principale est ma-gni-fique.
Des gros poutoux et à très bientôt pour la suite ;)
