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TOME 1 : LA FIN DE L'INSOUCIANCE

Partie 2 : Les méandres du passé

Chapitre 35 : Pré-au-Lard

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Novembre 1975

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À partir de ce cours de soins aux créatures magiques, Lestrange prit un malin plaisir à me chercher en toutes circonstances. Si l'enclot de Brûlopot demeurait son terrain de jeu préféré, il ne se gênait pas pour m'interpeller dans les couloirs ou lâcher d'acerbes remarques dans les autres cours que nous partagions. Au départ, cela m'irrita tant que je dus me contenir pour ne pas lui sauter dessus mais, en partie grâce à Angel et à ses regards chargés de reproches, je finis par laisser couler.

Une ou deux semaines après notre première altercation en cours de soins aux créatures magiques, Poudlard me donna de toute façon autre chose à penser, avec l'arrivée tant attendue par Becca de notre première sortie à Pré-au-Lard.

— J'ai tellement hâte d'être demain ! s'écria la rouquine la veille au soir, tandis que nous profitions d'une soirée entre filles dans notre dortoir.

Grâce au passage secret que m'avaient fait découvrir les Maraudeurs, j'avais ramené quelques – ou plutôt autant que mes faibles compétences en dissimulation m'avaient permis de ramener – bouteilles de jus de citrouille et biscuits des cuisines, et nous les dégustions, assises entre le lit de Zoey et celui d'Angel.

— Vous vous rendez compte ? reprit Becca après avoir avalé trois gâteaux secs d'affilée. Ça fait plus de deux ans qu'on vit ici toute l'année et c'est la première fois qu'on va découvrir autre chose que la gare de Pré-au-Lard !

J'échangeai un regard amusé avec Sun-Ly tout en me décapsulant une nouvelle bouteille de jus de citrouille.

— M'en parle pas, j'ai cru que cette semaine ne finirait jamais ! renchérit Zoey. Il s'est passé tellement de choses, en plus.

— Ah oui ? fit mine de s'étonner Angel, un brin moqueuse. Quoi donc ?

Zoey gloussa et je levai les yeux au ciel tout en grattant l'étiquette de ma bouteille. On allait encore avoir droit à une soirée ragots... Zoey était la meilleure de notre année lorsqu'il s'agissait de laisser traîner ses oreilles partout et, surtout, de rapporter ce qu'elle avait entendu. Rien ne l'émoustillait plus que la nouvelle d'une mise en couple ou d'une dispute entre serpents et lions, quoiqu'elle se retienne souvent de nous raconter ces dernières, par égard pour moi et mon Serpentard de frère.

— C'est vrai ça, quoi donc ? ricanai-je à mon tour.

— Cesse donc de te ficher de moi, Alicia Azer ! s'indigna ma camarade en me frappant avec un coussin. Tu fais celle qui ne se préoccupe pas des ragots, mais je suis certaine que tu as remarqué ce qui se passe en cours de soins aux créatures magiques.

Je fronçai un sourcil.

— Avec Lestrange ? Bien évidemment que j'ai remarqué, andouille, c'est sur moi qu'il s'acharne.

— Mais non ! Avec Theo ! Je suis sûre que tu as repéré ce qui se passe entre lui et cette Poufsouffle... Comment elle s'appelle, déjà ?

Mon sourire tomba instantanément alors que Zoey rageait de son incapacité à retenir les prénoms de ceux qui l'entouraient. Je pris un biscuit que je me mis à mâcher avec hargne. Évidemment que j'avais remarqué ce qui se tramait entre Theo et cette Poufsouffle qui avait pour nom Megan Waters. Mais cela n'avait rien à voir avec une quelconque passion pour les ragots : ce soudain intérêt du Gryffondor pour la petite blonde avait simplement le don de m'aveugler de jalousie.

— Theo ? s'étonna Angel, me sauvant d'un silence gênant. Tu es sûre ?

Angel n'était pas en cours de soins aux créatures magiques, aussi elle n'avait pas eu l'occasion de suivre l'épisode.

— Pourquoi, ça t'étonne ? demanda Zoey, se désintéressant de moi.

— Ben, oui... En fait, je pensais qu'il avait un faible pour...

— Pour qui... ? l'incita à continuer notre concierge personnelle, au comble de l'excitation, se penchant en avant comme pour glaner quelques ridicules micro-secondes sur nous et avoir l'information en avant-première.

— Ce n'est pas important.

— Ah non ! Tu ne peux pas me laisser en plan après un truc pareil !

Il y eut un silence pendant lequel Angel se mordilla la lèvre. Pour ma part, je tentais de faire comme si je n'étais pas intéressée en sirotant distraitement mon jus de citrouille, mais tendais attentivement l'oreille dans le même temps, curieuse malgré moi. Angel étant la meilleure amie de Theo depuis qu'ils étaient gosses, son avis était définitivement significatif.

— Pour Alicia, en fait, avoua finalement la brune.

Sans que je ne puisse le contrôler, le liquide que j'étais en train d'avaler s'échappa de ma bouche et je me mis à tousser comme une forcenée tandis que le silence se faisait dans la pièce. Toutes mes camarades de chambre semblaient tout à coup très gênées et j'eus envie de leur hurler qu'elles n'avaient pas le droit de l'être, que seule moi avait une raison pour me sentir aussi mal. Ce qui était plutôt paradoxal car, certes, l'annonce d'Angel était terriblement gênante, mais elle faisait dans le même temps gonfler mon cœur de joie.

Une fois que j'eus essuyé mon menton, nettoyé le jus de citrouille qui tâchait désormais le carrelage à l'aide d'un Recurvite et que mes joues eurent repris une teinte normale, j'essayai vainement d'afficher un air détaché, mais les regards inquiets qu'Angel, Becca et Sun-Ly posaient sur moi ne m'y aidèrent vraiment. Ne parlons même pas de Zoey qui avait baissé les yeux, en proie à la culpabilité d'avoir lancé ce sujet de conversation.

— Faites pas cette tête-là ! m'exclamai-je d'une voix que je réussis par je ne sais quel miracle à rendre enjouée. Ce n'est pas grave franchement, et...

— N'essaie pas de nous faire gober que ça ne te fait rien, me coupa Angel. En réalité, je ne suis pas tout à fait sûre de ce que je dis, mais je le connais assez bien pour savoir que ça ne serait pas impossible. En fait, je pense qu'il a eu peur que tu...

— Angel, tu crois sincèrement que j'ai envie de parler de tout ça ? rétorquai-je, si sèchement qu'elle se tut aussitôt.

— Bon, et sinon, tu n'as pas d'autres ragots à nous proposer, Zoey ? s'enquit Becca sur un ton qui manquait de naturel.

— Euh... Pas vraiment. En fait je suis assez crevée et si on veut être en forme demain...

— Il vaudrait mieux qu'on aille se coucher, termina Sun-Ly avec la douceur qui lui était propre.

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Le lendemain matin, le malaise ne s'était toujours pas dissipé. Sun-Ly et Zoey s'éclipsèrent soigneusement dès le matin pour aller manger avec Mary McDonald et Lou Morgan, toutes deux en quatrième année. Quant à Becca, elle fit de son mieux pour entretenir la conversation, mais ni Angel ni moi ne réagîmes à ses perches gentiment tendues. Contre toute attente, il fallut attendre l'arrivée des garçons dans la Grande Salle pour que l'ambiance se détende. Inconscients de ce qui s'était tramé dans notre dortoir la veille, Charlie et Theo débarquèrent en effet de si bonne humeur que, si on mettait de côté le regard en coin qu'Angel me lança quand Theo salua Megan Waters à la table des Poufsouffle, l'objet de notre gêne fut vite oublié.

Après un petit déjeuner que je me forçai à avaler, ne pouvant me résoudre à trouver à mes pancakes un autre goût que celui du carton tant les révélations d'Angel me perturbaient, nous remontâmes tous les cinq à la tour de Gryffondor pour récupérer capes, écharpes et autorisations de sortie.

Alors qu'on traversait le parc et son herbe humide de rosée, je lançai un regard de gratitude à Angel en voyant qu'elle entraînait Theo un peu devant nous, sûrement pour m'éviter d'avoir à supporter la lourdeur de leur présence à tous les deux. En réalité, après toute une nuit à y réfléchir, savoir que Theo ressentait potentiellement les mêmes sentiments que moi m'énervait. J'aurais préféré rester convaincue que mon attirance était à sens unique plutôt que de savoir que j'aurais pu tenter quelque chose sans mes résolutions à deux noises et la présence de Waters.

— Qu'est-ce que vous avez envie de voir en premier ? nous demanda Charlie en étudiant minutieusement le plan de Pré-au-Lard qu'il avait réussi à obtenir de son frère en échange d'un de ses magazines de Quidditch.

— Honeydukes ! s'exclama aussitôt Becca.

— Morfale ! m'amusai-je.

Becca fit semblant de s'indigner mais, dans le fond de son regard bleuté, je vis bien qu'elle était soulagée de voir que je me moquais d'elle. Cela signifiait que les choses reviendraient peu à peu à la normale, peu importe le temps que ça prendrait.

— Thomas m'a dit que Zonko valait vraiment le coup, reprit Charlie en se penchant de nouveau sur son plan. On pourra y aller après ? En fait, fit-il après réflexion, toutes les boutiques de la rue principale ont l'air d'être des incontournables. Ça vous dirait qu'on les visite pendant la matinée et qu'on aille déjeuner aux Trois Balais ensuite ? proposa-t-il. On dit que leur Bièraubeurre est la meilleure d'Angleterre !

À ces mots, Becca, qui avait parue enchantée pendant toute l'énonciation du programme, perdit son sourire.

— Tu insinues que la Bièraubeurre de mes parents n'est pas bonne ? demanda-t-elle avec suspicion en s'approchant de Charlie, les yeux pleins de menaces silencieuses.

— La spécialité de tes parents est la Limonade Explosive, ils ne peuvent pas exceller partout, relativisai-je, plus parce que voir Becca s'énerver était toujours drôle que pour sauver Charlie d'une mort certaine.

La rousse me jeta un regard mauvais avant de se lancer à ma poursuite alors que j'éclatais de rire. On dépassa rapidement Angel et Theo qui nous jetèrent des regards étonnés et on continua notre course jusqu'au portail de l'école. Et là, je me sentis trébucher et je m'étalai par terre. Sauf que, à mon grand étonnement, ce ne fut pas le rire de Becca qui retentit à mes oreilles quand je pris appui sur mes coudes pour me relever, mais celui de Sirius.

— Tu trouves ça drôle, Black ? grognai-je tandis qu'il dégageait le pied qui m'avait fait tomber de sous mes chevilles.

— Toujours, ma petite Ali, fit-il en s'approchant pour m'aider à me remettre sur mes pieds.

Je le repoussai sans ménagement et me relevai toute seule pour découvrir que James était adossé au portail à quelques mètres de là, me regardant avec un immense sourire moqueur. Mais aucune trace de Becca. En réalité, ce n'était pas très étonnant : Becca était de loin la moins sportive de notre petit groupe et les tours de terrains que Thomas nous faisait faire avant chaque entraînement m'avaient conféré une certaine endurance. Mon amie avait sûrement dû abandonner sa poursuite pour revenir vers Angel, Charlie et Theo, pensant que j'allais finir par l'imiter, lassée de courir seule.

— Je peux savoir pourquoi j'ai eu le droit à ce magnifique croche-pied, cette fois ?

— Bien sûr, répondit James en passant son bras par-dessus mes épaules. Vois-tu, comme c'est nous qui t'avons fait découvrir Pré-au-Lard de nuit, commença-t-il en vérifiant que personne d'autre que lui, Sirius, et moi pouvait entendre ce qu'il disait, on a supposé que c'était à nous de te le faire découvrir de jour également...

— Et tu as trouvé ça tout seul ou bien... ?

— T'es vraiment pas croyable ! s'indigna James. On te fait l'honneur de notre présence et tu te fiches de nous !

— Pas de nous, James, juste de toi, railla Sirius.

— Même ! C'est une faveur qu'on lui rend !

— Et à aucun moment de votre réflexion vous ne vous êtes dit que j'avais déjà choisi avec qui je voulais passer cette journée ?

— Comme s'il y avait meilleure compagnie que nous.

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Décembre 1975

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Après la sortie à Pré-au-Lard, les jours s'enchaînèrent mollement. Le froid commença à s'installer pour de bon, autant à cause de l'arrivée de l'hiver que de l'influence des Détraqueurs, et les premiers flocons tombèrent sur Poudlard. Toujours gênée par les révélations d'Angel, j'évitais comme je pouvais de me retrouver seule avec Theo et, de manière générale, de passer trop de temps avec lui, Angel, Becca et Charlie. D'autant plus qu'il continuait en parallèle à se rapprocher de Megan Waters et, le soin aux créatures magiques et la botanique étant les deux seules matières que nous partagions avec les Poufsouffle, cela se faisait souvent sous mes yeux. Je doutais qu'il le fasse exprès, mais l'air désolé d'Angel à chaque fois que l'on assistait à l'une de ces scènes m'agaçait prodigieusement.

Alors que décembre approchait doucement, je finis par me faire au rythme effréné de cette troisième année et même par l'apprécier, les cours et entraînements qui se succédaient m'évitant de trop penser. La situation au Ministère se stabilisa quant à elle et, même si le bureau des Aurors était toujours en examen et que le climat n'était pas plus rassurant, le fait que mon père soit sorti de l'affaire montée contre Fol-Œil était un vrai soulagement.

Fin novembre, ou peut-être début décembre, je reçus un parchemin m'invitant à la soirée de Noël de Slughorn, perspective qui ne m'enchanta pas tellement, les remarques que Lestrange avait faites suite au dernier dîner n'étant pas réellement une expérience que je souhaitais réitérer. Mes relations avec lui se détérioraient de plus en plus au fil des cours de soins aux créatures magiques que l'on se voyait obligés de passer ensemble. Je ne comprenais pas d'où lui venait cette manie de vouloir m'enquiquiner dès qu'il en avait la possibilité, mais il y mettait tant d'application que je perdais souvent mon calme – aidée par les rires de Theo et de Megan qui avaient la fâcheuse tendance à tomber dans mes oreilles – et que le professeur Brûlopot dut nous reprendre plusieurs fois. Cela remonta même jusqu'à McGonagall qui me passa un savon.

Dans la foulée de cette invitation du directeur de Serpentard, Arthur me remit une lettre venant de mes parents qui, par manque de temps, avaient réitéré l'expérience de la lettre unique qui avait si mal tourné lors de ma première année. Cela m'énerva autant que ça me rendit soucieuse de la façon dont j'allais bien pouvoir transmettre la missive à Jake et Marly. Je n'avais envie de voir ni l'un ni l'autre, n'ayant pas parlé à Jake depuis la rentrée et Marly mettant un soin tout particulier à m'éviter depuis que je l'avais aidée avec son Épouvantard.

Un soir pourtant, alors que je quittais la Grande Salle en compagnie d'Angel, Becca, Charlie et Theo, la situation idéale pour transmettre la lettre à mon frère se présenta. Jake était en effet tout seul dans le Hall, sans Rosier pour m'énerver, Regulus pour me mettre mal à l'aise ou d'autres Serpentard pour m'irriter. J'indiquai à mes amis que j'allais voir Jake – en fin de compte ça me soulageait de quitter Theo et Angel – et m'approchai de celui-ci.

— Lettre de routine, fis-je en l'apostrophant sans même le saluer. À transmettre à Marly après.

— Merci.

Il sembla hésiter quelques instants, jeta un regard de chaque côté du Hall, puis afficha un sourire maladroit avant d'ajouter :

— Sinon, ça va ? Tes cours se passent bien ?

Malgré moi, un rictus mauvais ourla mes lèvres.

— Moi ? Est-ce que, moi, je vais bien ?

— Euh... oui ?

— Tu te fous de moi, Jake ?

Mon aîné afficha un air dérouté.

— Pourquoi je me foutrais de toi ?

— Tu ne viens pas me parler pendant trois mois et tu trouves le moyen de te ramener en me demandant si je vais bien ? sifflai-je en haussant la voix.

Le regard de certains élèves sortant de la Grande Salle se posèrent sur moi tandis que Jake semblait comprendre ce qui me mettait dans cet état. Après un dernier regard méprisant à son égard, je tournai les talons et grimpai les escaliers en tentant de me calmer. J'avais à peine atteint le premier palier que j'entendis des pas derrière moi, sur les marches de marbre.

— Si c'est encore pour me demander si je vais bien, c'est non, menaçai-je en pensant que la personne qui me suivait était Jake.

— Ce n'est pas tout à fait ce que j'avais en tête, répondit une voix amusée.

— Joyce !

— Elle-même !

Je ne pus m'empêcher de sourire devant son enthousiasme parfaitement surjoué.

— Plus sérieusement, je suis vraiment venue pour savoir si tu allais bien.

— Tu sais bien que ce n'est pas pour ça que j'ai incendié Jake.

— Oui, je sais. C'est parce que tu le trouves hypocrite d'oser te demander si tu vas bien aujourd'hui alors qu'il ne s'en est pas soucié depuis trois mois. Et je pense que si mes relations avec mon frère avaient été semblables, j'aurais fait pareil. Même si c'est tout aussi hypocrite puisque tu n'as pas fait le moindre effort pour établir une relation avec lui non plus.

Je me retins de la foudroyer du regard. Merlin que sa franchise m'énervait ! Elle me faisait terriblement penser à Arthur par moments.

— Oui, mais, Merlin merci, tu n'as pas de frère, intervint une voix nasillarde derrière nous. Déjà que tu as du mal avec tes cousins, ce serait le désastre, tu ne crois pas ?

Ma rage s'exacerba lorsque je compris qu'il s'agissait de Lestrange.

— Tu as un problème, Ganymede ?

— Oh, moi ? Aucun. C'est ton amie qui a l'air d'en avoir avec son frère. Ou plutôt ses frères. Ou peut être les frères en général ? C'est vrai qu'entre les siens et ceux des autres, on a du mal à s'y retrouver...

— Tu pourrais être plus clair ?

— Eh bien, c'est évident, non ?

— Non, pas du tout.

— Ne me dis pas que tu n'as pas remarqué son manège avec les Black ?

Malgré elle, Joyce m'envoya un regard étonné et incrédule.

— Arrête de dire des conneries, Ganymede, fit-elle ensuite, mais d'une voix si peu assurée que son cousin ne perdit pas de temps pour se glisser dans la brèche de son incertitude.

— Puisque tu me le demandes si gentiment... Mais tu ne viendras pas te plaindre lorsque l'on assistera à un fratricide chez les Black parce qu'Azer n'arrivera pas à jongler avec équité entre les deux...

Joyce ne fut pas assez rapide pour me retenir. Sans même dégainer ma baguette, je me jetai sur Lestrange pour le plaquer contre le mur du couloir. Ce qui ne sembla pas l'effrayer du tout. Au contraire, son sourire s'élargit et la colère se répandant dans mes veines fit trembler mes poings. Je m'apprêtais à lui faire ravaler son sourire à l'aide de ces derniers lorsque le bruit de pas précipités me fit me retourner.

— Miss Azer ! s'écria la voix de McGonagall tandis qu'elle s'approchait de nous, scandalisée par mon comportement. Mais enfin, qu'est-ce qui vous prend ?! Lâchez monsieur Lestrange tout de suite !

Piteuse, je m'exécutai alors que le Serpentard affichait un air horriblement suffisant.

— Quant à vous monsieur Lestrange, ravalez ce sourire immédiatement ! D'après ce que m'a dit mon collègue de soins aux créatures magiques, vous n'êtes pas en reste dans cette histoire ! Sachez que vous me décevez beaucoup, tous les trois...

— Moi ? s'indigna Joyce qui n'avait rien fait. Mais...

— Vous n'êtes pas mieux placée pour vous plaindre, miss Martins. Vous êtes censée être plus mature que vos camarades ! Comment pouvez-vous tolérer de tels affrontements dans les couloirs en dépit du règlement à ce sujet ? Quoi qu'il ait fait pour mériter la colère de miss Azer, vous auriez dû défendre monsieur Lestrange ! D'autant plus que vous êtes de la même famille ! Votre comportement est vraiment très décevant...

— Ce n'est pas ce que j'appelle une famille, bougonna Joyce, mais suffisamment bas pour ne pas se faire entendre par l'enseignante.

— Pour en revenir à vous deux, poursuivit McGonagall en se tournant de nouveau vers Lestrange et moi, je ne tolérerai plus ce genre de comportement au sein de l'établissement ! Cette école est réservée aux élèves civilisés. Miss Azer, je pensais que vous aviez décidé de repartir du bon pied cette année, mais il faut croire que vos résolutions n'ont pas fait long feu ! Maintenant, vous allez me faire le plaisir de tous retourner dans vos salles communes. Et soyez sûrs que la prochaine fois que vous aurez le moindre écart de comportement, vous n'échapperez pas à la retenue qui vous pend au nez, ni au fait que vos parents seront avertis de vos frasques !

Pendant tout le trajet remontant à la salle commune, je ne pus m'empêcher de ruminer intérieurement ma colère contre Jake, Lestrange et les Serpentard en général. Je ne comprenais pas l'attitude du premier, encore moins l'agressivité du deuxième, et cela me mettait à fleur de peau. Qu'est-ce que Lestrange cherchait en m'embêtant de la sorte ? À ce que je sorte de mes gonds ? Si tel était le cas, autant dire que sa mission était d'ores et déjà accomplie : je ne pouvais même plus le voir sans sentir mon sang s'échauffer.

J'étais toujours en proie à mes réflexions quand je franchis le trou du portrait. Du coin de l'œil, je repérai la chevelure rousse de Becca devant la cheminée et m'avançai en sa direction, complètement inattentive à où je mettais les pieds. Inévitablement, juste avant d'arriver, je me pris les pieds dans les bretelles d'un sac qui avait été laissé au pied de la table autour de laquelle mes amis s'étaient assis et je faillis m'étaler de tout mon long. Fort heureusement – quoique ça restait discutable – Theo me rattrapa et m'aida à recouvrer mon équilibre.

— Tu oublies de regarder où tu marches ? s'amusa-t-il en me faisant de la place à côté de lui.

— Ça doit être ça, me forçai-je à sourire. Angel et Charlie ne sont pas là ?

— Charlie est parti poster une lettre pour ses parents en express avant que le couvre feu ne commence. Quant à Angel... Tu la connais, la salle commune est bien trop bruyante pour qu'elle arrive à se concentrer.

Je laissai échapper un rire en voyant l'air méprisant dont le visage de Becca était imprégné. Pour elle qui pourrait très bien faire ses devoirs suspendue à la branche d'un arbre – les notes qu'elle obtenait à ceux-ci l'indifféraient –, le sérieux d'Angel était quelque chose de très abstrait.

— Tu en as mis du temps pour remonter, remarqua alors Theo. Tu as eu des ennuis avec ton frère ?

— Pas plus que d'habitude, répondis-je évasivement. En fait, je me suis disputée avec Lestrange en remontant.

— Encore ? s'amusa Becca.

— C'est lui qui est venu me chercher des noises !

— Les cours de soins aux créatures magiques ne vous suffisent plus pour vous disputer ? plaisanta Theo.

Sans trop pouvoir me contrôler, je vrillai sur lui un regard noir. Les événements des dernières semaines remontèrent malgré moi à la surface et, sans que je ne l'ai prémédité, tout retomba sur lui :

— Ah, parce que tu l'as remarqué ? Tu as remarqué que je ne pouvais pas le blairer ?! l'agressai-je. Je te croyais trop occupé à glousser avec Waters pour ça... !

Du coin de l'œil, je vis Becca lever les yeux au ciel en se tapant le front de la main tandis que Theo affichait un air d'incompréhension.

— Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda-t-il, peiné.

— Rien ! claquai-je froidement, comprenant que j'étais allée trop loin et que j'allais me faire griller si je continuais dans cette voie.

— Tu pètes un câble et tu veux me faire croire que c'est pour rien ? s'énerva Theo en se levant du canapé. Tu me prends pour qui ?

— Ecoutez, vous pouvez peut-être vous calmer et...

— Je veux savoir ce qu'elle voulait dire ! s'exclama le brun, gâchant la tentative de calmer le jeu de Becca. Je ne vois pas pourquoi elle aurait le droit de s'énerver contre Megan et moi juste parce qu'elle est incapable de s'entendre avec son propre binôme de soins aux créatures magiques !

— Je pense que tu es à côté de la plaque, Theo... commença Becca en m'envoyant un regard de biais.

— Je m'en fiche ! Ce n'est pas parce que c'est la personne la plus aigrie de ce château qu'elle a le droit de me reprocher de ne pas l'être ! C'est bien gentil d'avoir une vie de famille merdique, mais ce n'est pas une raison pour en vouloir au monde entier !

Sur ces mots qui se plantèrent dans mon cœur comme des poignards bien aiguisés, Theo tourna les talons et monta dans son dortoir. Becca se tortilla les doigts, gênée, puis leva un regard timide en ma direction.

— Tu étais vraiment obligée de l'agresser ?

— Quoi, tu vas me faire la morale, toi aussi ?! grognai-je méchamment.

Becca ne répondit pas. Elle ne s'énerva pas non plus. Elle n'avait certainement pas envie de remuer le couteau dans la plaie. Et puis j'étais certaine qu'elle n'était pas vraiment vexée, dans le fond. Becca ne prenait jamais rien au sérieux et mes coups de colère ne devaient pas faire exception. Néanmoins, pour la première fois depuis que je la connaissais, j'avais l'impression que c'était moi, l'enfant à corriger, et non elle. Je ne l'avais jamais vue aussi sérieuse en plus de deux ans, si bien que je me repentis vite d'avoir laissé éclater ma jalousie à l'égard de Megan.

— Les filles ! s'exclama alors Angel, sortie de nulle part.

Slalomant entre les fauteuils défoncés de la pièce, elle avançait vers nous, un air horrifié plaqué sur le visage et un journal à peine déplié dans les mains.

— Qu'est-ce qu'il y a ? s'inquiéta Becca.

L'air paniqué qu'Angel arborait ce soir-là resta à jamais gravé dans ma mémoire quand elle ouvrit la bouche et annonça :

— Il y a eu une attaque !