Tout d'abord, on n'est le 3 mais on vous dit quand même...
BONNE ANNÉE !
Sans vous en dire plus, on va vous laisser découvrir le premier chapitre de cette glorieuse année 2020 ! ;)
Bonne (et réjouissante) lecture !
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– Ti tállbe Orch ! –
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Ils étaient là.
Les portes de Menegroth s'ouvrirent pour leur laisser le passage.
Tous les dignitaires étaient rassemblés autour du trône, raides et tendus comme des cordes d'arcs. Sous les habits d'apparat, la plupart dissimulaient des cottes de maille ; l'éclat des épées se dissimulait sous les plis des manteaux. Nous redoutions tous le pire, et nous nous y étions préparés.
Et les six fils de Fëanor s'avançaient ensemble jusqu'au trône où Dior était assis avec une majesté pincée.
Maedhros allait en tête. Son épée battait sa jambe vêtue de fer dans un tintement clair, et en arrivant au pied des marches, il ôta son casque au panache rouge, dévoilant son visage qu'on disait autrefois si beau. Sa peau blême, sillonnée de cicatrices nacrées qui avaient rendus ses traits durs et anguleux, tranchait avec le feu de ses cheveux coupés sous la nuque. Son bras droit amputé était replié contre son flanc, soutenant son casque ; sa main gauche était levée vers le Roi Sindar, paume présentée, ouverte, en un geste de paix. Son attitude n'était ni belliqueuse ni arrogante, et il s'inclina légèrement en prenant la parole :
-Dior Eluchil, fils de Beren Erchamion et de Lùthien, fille d'Elu Thingol, Roi de Doriath, moi, Maedhros fils de Fëanor, vous conjure de nous rendre le Silmaril que vous détenez.
Un murmure stupéfait survola l'assemblée et le regard de Dior s'assombrit, comme un ciel chargé de nuages grondants.
-Vous me conjurez, Fëanorion ? Répéta-t-il d'une voix parfaitement maîtrisée malgré la rage qui brûlait dans ses yeux. Voilà le dernier mot que j'aurais cru entendre de votre bouche. Ne serait-ce donc pas une fourbe ruse destinée à me prendre en traître ?
-Certes pas, seigneur, répondit Maedhros d'une voix claire. C'est en toute honnêteté que je viens réclamer ce qui est mien.
Dior plongea son regard dans celui du premier fils de Fëanor.
-Ce qui est vôtre ? Répéta-t-il encore avec un amusement mauvais. Et vous pensez réellement ce que vous dites ? Ah ! Je ne m'imaginais pas que vous puissiez être si naïf, ou bien si insolent.
Maedhros cilla et son corps se raidit. Pourtant, ce fut avec autant de constance qu'il poursuivit :
-Je souhaite régler ce différend et rétablir la paix entre nos peuples sans effusion de sang, car il a déjà bien trop coulé parmi les miens comme les vôtres.
Alors Dior se mit à rire, d'un rire sans humour qui convulsa ses lèvres en un rictus :
-Il n'y a pas de différend à régler, Fëanorion. Vous n'avez rien à marchander, et je n'ai pas de comptes à vous rendre. Quant à votre paix que vous prêchez, peut-être aurait-il été plus judicieux de ne jamais la briser ; ainsi il n'y aurait rien eu à rétablir.
Un nouveau rire secoua ses épaules, et ses yeux ne furent plus que deux fentes où filtrait une étincelle sombre. Sa voix s'emporta comme le grondement d'un orage :
-Croyez-vous que facile puisse être la paix entre nous ? Croyez-vous qu'il suffise de quelques excuses au vent et d'un faux visage d'amendement pour que l'on vous pardonne ? Mais l'on ne peut oublier ce que vous avez fait !
Puis il se pencha légèrement en avant, comme s'il souhaitait faire une confidence au premier fils de Fëanor. Quand il reprit la parole, sa voix était basse et pourtant audible de tous :
-Combien de morts ? Combien de larmes versées ? Combien de vies perdues ? Combien de cadavres avez-vous laissé derrière vous, dans le chemin qui vous a mené jusqu'à moi ? Combien encore, si je m'abaisse à prêter oreille à vos mots mensongers qui nous conduirons tous à la ruine ?
Sa voix enflait à chaque nouvelle question, jusqu'à jaillir en un cri quand il se leva, dressé au-dessus de ses ennemis, son masque impassible volé en éclat révélant toute l'ampleur de sa haine et son aversion.
-C'est la voix de l'Ennemi que vous écoutez, Dior ! S'exclama Maedhros d'un ton soudain pressant, tendant sa main gauche vers lui en un geste de supplication. Votre grand-père s'est lui aussi perdu à vouloir posséder ce qui ne lui appartenait pas. La lumière du Silmaril est trompeuse, car aveuglé, celui qui l'admire s'enfonce alors dans les ombres.
-Alors qui devrais-je écouter ? Cracha Dior. Vous, peut-être, qui venez perfidement jusqu'à ma porte réclamer un bien qui n'est plus à vous ? Mais vous n'êtes plus dignes de prétendre à sa possession. Partez, Maedhros ! Partez avec les vôtres tant qu'il est encore temps ! Le Silmaril serti au Nauglamir est propriété de la couronne de Doriath désormais !
-Cela suffit ! Intervint soudain Celegorm en s'avançant de deux pas.
Il avait arraché son casque, et sa chevelure d'or blême se déversait sur ses épaules, semblable à celle des Sindar.
-Vous n'étiez pas là le jour où nous prêtâmes serment devant Illùvatar, scanda-t-il, sa voix vibrante se répercutant sinistrement sous les voûtes de pierre. Quiconque voudra les Silmarils mourra ; telle est notre promesse. Si vous avez bonne mémoire, vous vous souviendrez que c'est ce qui arriva à votre aïeul Thingol. Voilà un avertissement qui n'a semble-t-il pas été assez éloquent ; votre sort sera semblable si vous ne pliez pas immédiatement. Rendez-nous le Silmaril, Dior Eluchil.
Maedhros saisit vivement le bras de Celegorm pour le forcer à reculer. Celui-ci se dégagea rudement sans quitter Dior du regard :
-Laisse-moi parler, Maedhros. Tu es bien trop complaisant avec ces Sindar alors que ceux-ci nous insultent. Comment peux-tu le tolérer ?
Dior se rassit avec une lenteur pincée, comme un seigneur outragé dans sa dignité ce qui était probablement le cas.
-Vous vous êtes introduits dans ma maison. Avec arrogance, vous venez réclamer ce qui n'est pas – n'est plus – à vous. C'est mon père qui arracha le Silmaril de la couronne de Morgoth. Ce sont les miens qui payèrent le prix du sang pour lui. Ah, et les fils de Fëanor viennent aujourd'hui le réclamer en prétextant de leur bon droit ! Mais où étaient-ils quand Beren et Lùthien affrontèrent le Noir Ennemi et arrachèrent le Silmaril de sa couronne ? Ils étaient à Nargothrond, dont ils furent chassés après avoir couru à la perte de Finrod Felagund qui mourut pour sauver mon père. Ils étaient terrés dans leurs royaumes, tremblants de peur devant Bauglir en oubliant leur honneur, leurs belles paroles qu'ils ont prêtées devant Illùvatar et dont ils se targuent tant.
Alors Curufin s'avança aux côtés de ses frères, et ses yeux étaient emplis d'un feu sombre qu'on disait qu'il avait hérité de son père Fëanor.
-Nous ne vous volons pas, Dior de Doriath, pas plus que vous ne vous forcerons la main ; voyez que nous sommes venus pacifiquement régler nos différents dans les règles de la courtoisie.
Chacun de ses mots sonna comme une menace, et il y avait dans sa voix une tranquillité pernicieuse, comme un serpent alangui qui guette sa proie attend le moment de bondir et mordre.
-Regardez-moi dans les yeux, Fëanorion, siffla Dior à Curufin. Regardez-moi donc, et osez répéter ces si belles paroles !
Le cinquième fils de Fëanor répondit au regard du roi Sindar sans même lever le menton.
-Vous devez probablement savoir que c'est la seule solution pour vous de vous en sortir vivant et sans pertes à pleurer, prononça-t-il lentement, avec un plaisir mauvais. Vous avez raison, le sang n'a que trop coulé. Vous avez le pouvoir d'épargner bien des vies ; il vous suffit de nous donner le Silmaril. Qu'est-ce qu'un joyau, même acquis du prix du sang, contre celui de votre peuple ?
-Que croyez-vous ? Répliqua Dior avec hauteur. Vous êtes six et nous sommes cent. Cent épées qui sont entre vous et ce que vous convoitez abjectement ; cent cœurs forgés dans la résolution de ne tomber qu'après vous avoir vu rendre gorge.
-Quant à nous, nous pourrions être mille, répondit Curufin d'une voix qui claqua comme un coup de tonnerre.
Il échangea un bref regard avec l'aîné de ses frères, qui hocha imperceptiblement la tête. Et c'est avec un sourire victorieux que Curufin proclama :
-Notre armée est dehors. Nos hommes n'attendent qu'un mot de nous pour déferler sur vos misérables cavernes et vous y étouffer.
Maedhros avait le regard baissé, et la douleur et la honte se lisaient sur son visage couturé.
-Nous vous laissons une dernière chance, clama Celegorm, exalté. Rendez-nous le Silmaril, Dior Eluchil, et votre peuple sera épargné.
Un silence de mort tomba sur Menegroth.
Tous les regards étaient levés vers Dior. Les respirations étaient retenues, angoissées. Un signe ou un mot de lui déciderait du destin de notre peuple.
Le Roi de Doriath se leva, et après avoir toisé ses ennemis un à un, dégaina son épée.
Nous l'imitâmes tous dans un ordre parfait.
C'était la seule chose à faire.
Quand les armées des Fëanorion se déversèrent dans Menegroth, nous étions prêts.
Oropher, Galathil et moi nous rapprochâmes du roi pour le protéger, formant un bouclier de nos corps où se brisaient les assauts de ceux qui prétendaient à l'atteindre, et les cadavres s'amoncelaient à nos pieds. Nos lames se mouvaient en harmonie, moulées dans le même entraînement guerrier que nous avions suivi ensemble. Autour de nous, des elfes égorgeaient d'autres elfes. Les fils de Fëanor n'avaient su apporter sur leur passage que la haine et la douleur des massacres fratricides. Ardente aujourd'hui était notre volonté de les exterminer, de débarrasser le sol de leur souillure ; mais ils avaient avec eux le nombre et la force, et leur serment les tirait en avant comme une chaîne à leur cou.
-Dior Eluchil !
Celegorm effectua un moulinet de son épée parfaitement maîtrisé. A ses côtés, Curufin planta sa dague dans la poitrine d'un guerrier Sindar qui avait eu l'outrecuidance de s'approcher de lui de trop près. Dégageant sa lame d'une seule pulsion, il repoussa sèchement le corps dont la vie s'échappait, le laissant s'écrouler à ses pieds sans un regard.
Oropher et moi nous interposâmes aussitôt entre les deux fils de Fëanor et notre roi, nos lames levées, et nos yeux lançaient des menaces silencieuses.
-Reculez, nous ordonna Dior en levant la tête.
Nous obéîmes à regret après avoir échangé un long regard ; mais nous restâmes à quelque pas, tendus et prêts à bondir, tandis que notre roi s'avançait au-devant des fils de Fëanor.
-Alors nous y voilà, prononça-t-il en faisant face à ses adversaires.
Celegorm s'avança et ôta son casque avant de le jeter négligemment à terre.
-Oui, nous y voilà, répondit-il d'une voix douce.
Ils se tinrent face à face en silence, se défiant du regard comme deux loups. Les combattants alentour s'étaient interrompus, formant un vaste cercle autour de nous. Ils attendaient le combat, et ceux qui arboraient les armes des fils de Fëanor avaient une expression féroce.
Un sourire cruel aux lèvres, Celegorm faisait siffler sa lame dans l'air, et ses cheveux brillaient d'un éclat d'or blême. Il avait le maintien orgueilleux de celui qui se pense dans son bon droit, et dans sa posture, je sentais sa puissance contenue. Assurément, il devait être un grand guerrier ; la réputation belliqueuse des fils de Fëanor, et de celui-ci en particulier, n'était en effet plus à faire. Mais notre roi était aussi un habile épéiste, pour l'avoir vu dans la salle d'armes, et pour avoir eu l'honneur de me mesurer à lui à plusieurs reprises, et j'avais foi en lui. Dior se tenait raide comme la justice, alors que Celegorm se mouvait autour de lui avec la grâce pernicieuse d'un serpent. Pas une fois, leurs regards ne se lâchèrent. Le temps lui-même semblait s'égrener avec plus de lenteur pour les contempler.
Et puis, en une fraction de seconde, je vis le corps du Fëanorion se tendre, et je poussais un cri d'avertissement. Dior leva son épée au moment où Celegorm fondait sur lui comme un vautour sur sa proie. Leurs lames s'entrechoquèrent ; leurs fronts étaient presque appuyés l'un contre l'autre.
Jamais encore je n'avais observé de duel à mort. C'était un spectacle qui ne semblait pas différent d'un duel ordinaire ; mais je sentais, dans les moindres mouvements des deux opposants, une tension inhabituelle, et dans leurs yeux brillait une résolution de fer. Je suivais la dextérité de leurs lames, fasciné ; ils échangeaient les coups comme s'ils dansaient un ballet mystérieux, tournant et frappant chacun leur tour.
Et puis soudain, Celegorm brisa l'harmonie de leur danse en se fendant, le bras tendu ; son épée érafla le plastron de Dior qui s'était décalé d'un pas chassé juste avant.
-Pensiez-vous pouvoir me leurrer, Fëanorion ? Lança-t-il d'un ton moqueur.
Celui-ci recula d'un pas, la lame relevée et les lèvres pincées.
-Vous n'en sortirez pas vivant, reprit le roi, avant de zébrer l'air de sa lame comme un éclair.
Celegorm poussa un cri et se plia en deux. De la jointure de son épaulière coulait du sang, et son bras, celui qui tenait l'épée, était mollement retombé le long de son flanc. Changeant rapidement l'arme de main, le Fëanorion adressa à Dior un regard brûlant de haine.
-Vous non plus, cracha-t-il en se mettant en garde.
-Pensez-vous avoir une chance, seul et blessé face à moi ? Le nargua Dior, qui jouait avec son épée avec la même nonchalance qu'affichait son adversaire au début du combat.
Le souffle retenu, je sentis mon cœur se gonfler d'espoir.
-Permettez dans ce cas que j'intervienne, prononça une voix derrière Celegorm.
Et Curufin se déploya aux côtés de son frère, une épée dans chaque main et un sourire torve aux lèvres.
Furieux, je voulus m'avancer à mon tour, mais Dior se retourna et m'adressa un regard sévère :
-Ne vous approchez pas ! Laissez-les-moi.
Oropher me saisit par le bras et me força à reculer. Je le laissais faire, les épaules contractées à l'extrême. Mon regard croisa un instant celui de Curufin, qui m'adressa une mimique ironique.
Et sans préambules, le combat reprit. Les Fëanorion se battaient avec le parfait accord de ceux qui se connaissent bien. Face à eux, même si l'un était blessé, j'ignorais combien vaudrait la vie de Dior. Il ripostait avec rapidité, mais à un moment où un autre, il faiblirait immanquablement, et les deux vautours qui le harcelaient profiteraient de la moindre erreur pour l'abattre. Curufin semblait doué au maniement des doubles lames ; j'eus un pincement au cœur en le constatant.
Et ce qui devait arriver arriva.
Dior blessa encore deux fois les Fëanorion, Celegorm à la jambe et Curufin à la gorge, avant que la lame de l'un d'eux – ce fut trop rapide pour que je ne voie qui – ne le fauche et ne le fasse vaciller. La lame le frappa encore, une fois, eux fois, et Dior tomba.
Un genou à terre, notre roi s'appuya sur son épée plantée au sol, la tête inclinée. D'ici j'entendais sa respiration difficile. Les deux fils de Fëanor lui tournaient autour comme des corbeaux moqueurs, mais sans le toucher de leurs lames ; avaient-ils gardé un infime sens de l'honneur qui leur interdisait d'achever un adversaire au sol, ou, par pur sadisme, se réjouissaient-ils de le voir souffrir ?
Quand Dior releva la tête, sa joue était maculée de sang qui coulait de ses lèvres, mais ses yeux brillaient comme deux étoiles au milieu d'un ciel blême. Il poussa un hurlement désarticula qui me fit frémir, et se redressant, il brandit sa lame ; un arc de cercle mortel fendit le crâne de Celegorm.
-Tyelko ! Rugit Curufin alors que le corps de son frère s'effondrait.
Il n'aurait pas dû ôter son casque, songeai-je cyniquement.
Dior et Curufin se firent face, leurs épées à bout de bras. L'épuisement était visible sur leurs traits tirés, mais une terrible volonté les animait encore. Ils étaient semblables à deux bêtes assoiffées de sang et de revanche, des bêtes blessées qui cherchaient à mordre l'autre par plaisir de le voir souffrir à son tour.
Ils se battirent encore, longuement. J'oscillait entre désolation et espérance. Jusqu'à la fin, je priais pour mon roi et mon royaume. Quand, enfin, Curufin s'abattit à son tour, les yeux vidés de leur flamme sombre, je laissais un sourire se risquer sur mes lèvres.
Devant les cadavres des deux fils de Fëanor, Dior se tourna vers nous, et appuyé une main sur son cœur en inclinant légèrement la tête.
Et il s'effondra à son tour.
Oropher et Galadhon se précipitèrent, s'agenouillant près de lui pour lui relever la tête. Mais il était trop tard. La vie avait quitté le corps de notre roi avec celles de ses ennemis.
Des rugissements éclatèrent autour de nous. Le cercle des spectateurs se brisa comme si la fin du duel fermait une parenthèse. Et le chaos éclata.
Un soldat qui portait les couleurs de Fëanor se rua sur nous. Hagard, je le regardais me charger, incapable de détacher mon regard de son épée brandie.
Et puis, au dernier instant, un réflexe acquis avec les ans d'entraînement me jeta à genoux.
-Celeborn ! Hurla Oropher, quelque part dans mon dos.
Appuyé au sol des deux mains, le souffle coupé, je tentais de l'assurer que je n'avais rien. Mais ma voix s'étrangla dans ma gorge.
Je me redressais lentement, et en contemplant le désastre du palais une seconde fois envahi par ses ennemis, le visage de Galadriel s'imposa à moi.
Je n'avais pas eu une seule pensée pour elle, alors qu'elle devait être en danger.
Elle était restée dans nos appartements tandis que nous recevions les fils de Fëanor. Elle avait prétexté de veiller sur Thranduil, qui avait bougonné en apprenant la nouvelle ; mais je savais qu'au fond, elle répugnait de revoir les visages de ses cousins maudits. Mais qui savait ce qui était advenu d'elle ? Les soldats des Fëanorion s'étaient-ils emparés d'elle ?
Non. C'était impossible.
Mû par un sentiment d'urgence, je tâtonnais fébrilement à la recherche de mes épées ; ne les trouvant pas, et mes mains se couvrant du sang qui souillait les dalles, je me précipitai droit devant moi, sans me soucier de la rage des combats, du sang, des cadavres. Seul comptait l'appel silencieux dans mon esprit, et le besoin que j'avais de retrouver ma bien-aimée en vie, et de l'emmener loin d'ici.
Je me glissais entre les armures et les épées sans que personne ne prenne garde à moi, et parvins à quitter les Halls sans avoir reçu une seule blessure. Courant à perdre haleine dans les couloirs obscurs où je ne croisais que des blessés agonisants contre les murs, je ne vis pas la silhouette surgir de l'ombre, et la percutais en plein fouet.
-Ti tállbe Orch ! Cracha élégamment l'inopportun individu en tombant sur les fesses.
Je m'attendis à ce qu'il s'en prenne à moi, mais il se mit à jeter des regards noirs autour de lui en se redressant, sans cesser de pester à mi-voix. Je reconnus l'étoile sur son plastron, et son visage enflammé caractéristique ; Caranthir, le quatrième fils de Fëanor.
Et quand il s'éloigna dans le couloir, sans m'avoir adressé un seul regard, je compris que mon don d'illusion m'avait enveloppé de son manteau protecteur.
Je le regardais s'éloigner en regrettant de ne pas avoir mes épées sur moi pour lui trancher la gorge par derrière. Un désir meurtrier me démangeait les mains, mû par le souvenir du cadavre de notre roi, que la vie avait quitté en même temps que l'espoir de notre peuple.
Alors qu'il s'engageait presque au pas de course dans le virage, quelqu'un surgit et le percuta comme je l'avais fait.
-Cette fois c'est assez ! Rugit-il.
Éructant de rage et écarlate comme je n'avais jamais cru possible de l'être sans exploser, il saisit l'elfe au col. Un poignard luisit dans sa main.
Un instant avant que la lame ne plonge dans le ventre du malheureux elfe, je reconnus son visage.
Galathil.
Et le Fëanorion frappa. Une fois. Deux fois. Trois fois. Avec hargne. Avec rage. Avec délectation.
J'eus la sensation d'être frappé par la foudre.
Galathil hoqueta avant de s'effondrer comme une poupée inerte quand Caranthir le lâcha.
Et le souffle rauque qui s'échappa d'entre ses lèvres quand il toucha le sol fit écho au mien.
Des yeux, je balayais le couloir. Des cadavres. Du sang. Des stalactites brisées.
Un arc abandonné au sol à trois pas de moi. Deux flèches non loin.
Je fondis dessus, les saisis entre mes mains tremblantes. Vite. Je bandais l'arc, visais le Fëanorion qui contemplait le corps de mon frère en ricanant.
La première flèche se perdit au-dessus de sa tête. Il ne la vit même pas.
J'encochais la deuxième, fébrile. Plus qu'une seule chance. Avant qu'il ne s'en aille. Une chance.
Je tirais.
Caranthir tituba sous l'impact, trébucha, bascula sur le dos. L'empennage blanc dépassait de sa poitrine.
Je me ruais en avant, l'arc toujours en main. Tremblant, hagard, incapable de comprendre ce que je faisais. Je me retrouvais à frapper le Fëanorion à coups de pieds. Des larmes inondaient mes joues. Mon esprit hurlait sous mon crâne, mais ma gorge nouée ne laissais aucun son s'échapper.
Galathil avait tourné le visage vers moi, mais ses yeux bleus étaient fixes et vides. Avait-il vu la flèche tuer celui qui l'avait poignardé ? Lui qui se moquait tant de mes piètres compétences d'archer, était-il soulagé que je l'aie vengé ?
Une âcre odeur de fumée envahit mes poumons, mêlée au goût métallique du sang sur ma langue.
Et puis je me retrouvais à courir. Je laissais mes jambes me guider sans savoir où elles me menaient. Je laissais mes poings marteler le battant de l'appartement que j'avais occupé pendant six cent ans. J'appelais Galadriel en pleurant. La porte resta close. De l'autre côté, il n'y avait plus âme qui vive.
-Celeborn !
Cette voix ressemblait tant à celle de ma bien-aimée.
-Celeborn…
Ses bras m'enlacèrent, et je me laissais glisser au sol. Je la laissais me bercer, réfugié contre elle comme un enfant apeuré. Ses mains dans mes cheveux, son parfum, la douceur de sa voix m'apaisèrent. J'oubliais l'odeur de fumée et le goût du sang. Le visage enfoui dans ses cheveux, je ne voulais qu'elle, et détruire le reste du monde avant qu'eux ne nous détruisent.
-Celeborn, le palais est en feu. Il faut fuir, maintenant.
-Fuir ? Répétai-je. Fuir Menegroth ?
-Il le faut, meleth nin. La petite Elwing, la fille de Dior, a réussi à sauver le Silmaril. Nous devons nous enfuir avant que les fils de Fëanor ne s'en emparent.
Sa voix, d'abord caressante, s'était teintée d'un accent de commandement qui me fit redresser la tête. Quand je croisais son regard, j'entendis son murmure dans mon esprit dévasté :
-Je sais que vous avez été éprouvé aujourd'hui, Celeborn. Mais pour l'honneur de ceux qui sont tombés aujourd'hui, de ceux qui sont tombés face aux Nains, il nous faut mettre le Silmaril en sécurité, hors de portée de ces chiens qui le pourchassent.
-Vous avez raison, sans doute, murmurai-je en fermant un instant les yeux.
Je m'autorisais une longue inspiration, avant de me redresser sur un genou, puis sur mes pieds. Les mains serrées dans celles de Galadriel, je respirais une dernière fois le parfum de son cou avant de m'écarter.
-Et Thranduil ? M'inquiétais-je soudain. Il était avec vous.
-Je ne sais pas, m'avoua-t-elle, une grande angoisse transparaissant sur ses traits. Il s'est échappé avant le début de la bataille ; je n'ai pas réussi à le retrouver…
Mon expression dut l'effrayer, car sa lèvre inférieure fut agitée d'un tremblement, et ses immenses yeux bleus cherchèrent les miens d'un air suppliant.
-J'ai essayé, Celeborn, je vous promets que j'ai tout fait pour…
-Je ne me résoudrai pas à partir sans lui. Ni sans Oropher.
-C'est trop tard ! S'exclama Galadriel avec un geste d'agacement. Vous ne pouvez pas aller les chercher ; les combats font rage, le feu gagne le palais ; nous n'avons que le temps de sauver l'héritière de Dior et le Silmaril qui lui appartient.
-Le Silmaril n'appartient à personne, répliquai-je d'un ton acide.
-Est-ce le moment de discuter de cela ? Siffla-t-elle, l'air réellement courroucée. Nous devons quitter Doriath au plus vite, sans votre ami et sans votre neveu.
Ces mots me firent l'effet d'un coup de poignard. Et en contemplant le doux visage de Galadriel, métamorphosé par la colère, je crus comprendre ce qu'avait ressenti Galathil quand Caranthir avait planté la lame dans son ventre.
-Et bien soit, crachai-je en détournant la tête.
Elle m'adressa un sourire tremblant que je ne vis pas. Et nous nous mîmes à courir coude à coude dans le couloir où l'air piquant avait l'odeur du feu.
Elwing était déjà descendue dans les galeries inférieures du palais, encadrée des restes de la garde rapprochée de Dior. Nous les rejoignîmes, hors d'haleine, suivis par quelques dignitaires et des Doriathrim qui nous avaient suivi sans probablement savoir pourquoi. Et, tous ensemble, guidés par la blancheur éclatante du joyau de Fëanor dans les mains d'Elwing, nous nous engageâmes dans les souterrains obscurs qui sillonnaient le ventre du palais. Il s'agissait de l'un des nombreux passages maintenus secrets qui permettaient aux patrouilles de circuler facilement des cavernes à la forêt.
Je marchais juste derrière la fille de Dior, qui semblait irradier de la lumière du Silmaril blotti au creux de ses paumes. Ses cheveux étaient d'un noir d'encre, comme ceux de Melian, et son visage avait la grâce des traits de Lùthien elle-même ; vêtue de blanc, elle ressemblait à un esprit, une étoile descendue du ciel pour nous sortir de la fourmilière en feu qu'était devenu Menegroth. Et chaque pas que je faisais dans ce tunnel qui nous menait à l'extérieur me donnait l'impression de déserter.
Quand nous émergeâmes à l'ombre des sous-bois qui entouraient le palais, il faisait nuit. Sans qu'un mot ne soit échangé, nous nous rassemblâmes en file indienne ; tous les survivants du massacre qui avaient bien voulu avoir la lâcheté de fuir.
Nous nous enfonçâmes au plus profond de la forêt de Doriath, sans jeter un seul regard en arrière.
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Quoi de mieux pour attaquer l'année qu'un joyeux massacre entre elfes, et des cadavres de personnages de partout ? Désolé Galathil, c'était nécessaire ! ... oui oui, c'est ça, râle autant que tu veux. On t'aimais bien, ça nous a fait de la peine de te tuer.
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Les petites précisions d'UnePasseMiroir :
- Si mes souvenirs sont bons, l'insulte de Caranthir (qui fait également office de titre) signifie quelque chose comme "va baiser un orc" ou un truc du genre. Délicat, raffiné... Caranthir tout craché quoi !
- La partie des négociations Dior vs Fëanorion est directement tirée de ma fic Nul ne l'a entendu dire (chapitre 12). Ben oui, j'ai la flemme quoi ^^ ... de quoi ? Les résolutions 2020 ? ... heu, non, pas entendu parler.
