La vie chez Carlos était paisible.

Habiter avec d'autres personnes changeait complètement du quotidien en tête à tête dont les deux filles avaient l'habitude, mais elles avaient l'occasion de se retrouver le soir dans la chambre, et la présence de Carlos ou de ses parents ne les empêchait pas de rester collées l'une à l'autre en permanence, se rassurant et se protégeant par leur présence mutuelle.

Le rythme de leurs journées était complètement différent, structuré par les horaires des repas et les activités proposées par Anita pour les occuper. Evie particulièrement se retrouva avec beaucoup plus de temps libre qu'elle n'en avait l'habitude, soudain libérée de toutes les tâches ménagères du quotidien.

C'était, un peu comme lorsqu'elles habitaient avec Uma et Harry, des véritables vacances. Mais en même temps, cela n'avait rien à voir avec la vie dans la caravane, où elles étaient autonomes, indépendantes, libres de faire ce qu'elles voulaient. Ici, elles avaient la place des enfants, et étaient traitées comme tels. Ce n'était plus à elles de prendre des décisions, elles n'avaient plus à un accès illimité et non-contrôlé à l'argent d'Evie, elles étaient surveillées, avaient l'obligation de prévenir quand elles sortaient se balader et devaient constamment expliquer ou justifier leurs envies.

Les nouvelles règles étaient quelque chose à quoi Mal peinait à s'habituer, et le nombre de fois sur une journée où elle levait les yeux au ciel, répondait par une remarque provocante ou marmonnait une insulte était incalculable. Mais malgré ça, elle finissait toujours par se plier à la demande d'une manière ou d'une autre, soit parce qu'Evie n'était pas loin et le lui demandait, soit parce que l'enjeu ne valait pas la peine qu'elle se mette Anita à dos – ou Roger, mais elle se montrait plus hostile et récalcitrante avec lui, ce qu'il semblait avoir compris, laissant sa femme gérer la plupart du temps. Et en parallèle, les parents de Carlos se montraient patients avec elle, tout comme ils se montraient patients avec Evie pendant les repas.

L'acclimatation à leur nouveau quotidien, bien que temporaire, se passait donc bien, et leurs journées d'été étaient à présent remplies de jeux de société avec Carlos, de moments de tendresse sur la balançoire au fond du jardin, d'apprivoisement de chiots et de dizaines d'autres activités sans importance mais pourtant infiniment précieuses.

Et parfois, alors qu'elle était blottie dans les bras de Mal pendant les soirées cinéma qu'elles faisaient désormais en compagnie de Carlos jusqu'à bien trop tard dans la nuit, Evie se pelotonnait contre elle, fermait les yeux et souhaitait qu'elles restent là, suspendues dans cette nouvelle bulle d'insouciance où les problèmes étaient pris en charge par d'autres personnes, pour le reste de leurs vies.

oOoOoOo

— Tu n'es pas supposé être privé de jeux vidéo ?

Carlos était tellement absorbé par sa partie qu'il n'avait pas entendu la porte de sa chambre s'ouvrir, et puisqu'il lui tournait le dos pour être face à son écran, il n'avait pas vu Mal entrer non plus. Sa déclaration soudaine et narquoise le fit donc sursauter, et comme en plus il était coupable et pris la main dans le sac, il bondit en l'air tellement fort qu'il en tomba de sa chaise.

— Merde Mal ! Tu pourrais frapper !

Avec un rictus moqueur, Mal referma la porte et croisa les bras tout en lui adressant un regard approbateur.

— Je ne connaissais pas cette facette de toi Carlos, le taquina-t-elle.

Le garçon se remit debout, se frotta la hanche et passa une main dans ses cheveux.

— Tu ne vas rien dire à mes parents hein ?

— Je ne suis pas une balance.

— Ni à Evie ?

Cette fois, Mal pinça les lèvres, plus réticente. Mais elle comprenait la demande de son ami. Evie était capable de le dénoncer, ou de lui faire la morale. Probablement les deux à la fois. De manière normale elle était déjà un peu trop obsédée par les règles et les interdictions, mais ces derniers jours, elle semblait vouloir être parfaite en permanence et obtenir l'approbation de tous les adultes qu'elle croisait. Bien sûr qu'elle allait dénoncer Carlos, alors que franchement, il ne faisait rien de grave ou dangereux.

— D'accord, accorda Mal. Mais tu devrais être plus prudent, n'importe qui pourrait entrer dans ta chambre.

Il haussa les épaules, se réinstallant devant son jeu.

— Les autres frappent avant d'entrer. Tu voulais quoi ?

Le regard de Mal parcourut la pièce. Elle s'ennuyait. Evie était occupée au rez-de-chaussée à préparer des gâteaux avec Anita, ce qui était chouette parce qu'elle allait pouvoir manger des gâteaux, mais en attendant elle était privée d'Evie et n'avait donc rien à faire.

— Je peux jouer avec toi ?

— C'est une partie solo.

Mal plissa le nez, contrariée, mais n'insista pas. A la place elle s'avança dans la chambre et s'approcha de la bibliothèque de Carlos, où étaient rangées les bandes dessinées qu'il avait pris soin de lui présenter le premier jour.

— Je peux t'en emprunter ?

Il détourna son attention de l'écran où le jeu avait repris pour vite regarder de quoi elle parlait.

— Ouais bien sûr, sers-toi, elles sont là pour ça ! lança-t-il avant de retourner dans sa partie.

Mal parcourut les étagères, parcourant les titres des yeux et se demandant quel style elle avait envie de lire. Carlos avait un peu de tout, des comics de super-héros, des bandes dessinées d'enfants remplies de blagues et d'autres un peu plus mature. Finalement, elle opta pour ce qui semblait être une histoire pour enfants, qui mettait en scène une petite fille et un chien, et alla s'asseoir par terre près du lit de Carlos pour entamer sa lecture, appréciant la simplicité du geste et du moment.

Comme quoi, la vie n'était pas forcément compliquée.

oOoOoOo

— J'ai envie d'une glace.

Assis dans l'herbe, un jeu d'échec en bois posé entre eux, Evie et Carlos interrompirent momentanément leur partie pour se tourner vers Mal, qui était comme toujours perchée sur le toit de la cabane. C'était devenu l'un de ses endroits préférés, en partie parce qu'elle aimait être en hauteur, et que personne ne venait jamais l'y embêter, et en partie parce qu'Anita lui avait répété plusieurs fois de ne pas y grimper, et qu'elle aimait affirmer sa liberté et son indépendance en continuant à le faire. Le fait qu'elle tolère quelques règles et consignes ne signifiait pas qu'elle acceptait qu'on lui dise quoi faire.

— Il reste des esquimaux dans le congélateur, fit remarquer Carlos. Tu veux que j'aille en chercher ?

Mal s'étira, libérant ses muscles de l'engourdissement d'un trop long moment passé à dessiner.

— Non, je parle de vraies glaces. Comme avant, avec Jay. J'ai l'impression que ça fait une éternité, alors qu'on allait en manger pratiquement une fois par semaine.

Evie fit la moue, songeuse. Le glacier était effectivement devenu leur lieu de retrouvailles après les cours, mais avec leur séjour chez Uma et Harry, le départ de Jay et le rythme engourdissant des vacances, cela faisait effectivement un moment qu'ils n'y étaient plus allés, d'autant plus qu'ils n'avaient pas vraiment besoin de se retrouver puisqu'ils habitaient ensemble.

— C'est vrai qu'une sortie nous ferait du bien.

— On peut demander à maman mais elle risque de nous accompagner.

— Sérieusement ?

Mal se redressa et, avec agilité et maîtrise, sauta du toit de la cabane pour les rejoindre dans l'herbe.

— Elle te laissait sortir tout seul avant non ? Pourquoi est-ce qu'elle veut nous suivre partout maintenant ?

Carlos haussa les épaules.

— Déjà je n'avais le droit de sortir que si Jay ou Evie venait me chercher, je ne suis pas vraiment autorisé à me balader en ville tout seul. Et puis je sais pas, je suppose qu'elle se sent responsables de vous maintenant ?

— Pourquoi ? On est pas des chiots qu'elle a adopté, bougonna Mal en se laissant tomber juste à côté d'Evie, qui la bouscula gentiment.

— Ne boude pas, la taquina-t-elle. C'est plutôt gentil de sa part de se préoccuper de nous.

— C'est stupide et agaçant ! J'ai l'impression d'avoir cinq ans.

— Elle me couvait beaucoup plus que ça quand j'avais cinq ans, lança Carlos d'un ton désinvolte alors qu'il reportait son attention sur la partie d'échec, déplaçant un cavalier.

— Mal n'est juste pas habituée à avoir un adulte qui veille sur elle, mais elle va s'y faire.

La principale concernée lança un regard noir à sa petite amie, n'appréciant pas du tout la remarque, et accentua son expression boudeuse et contrariée.

— Moi je veux juste aller manger une glace, grommela-t-elle.

— On termine notre jeu et on ira demander pour y aller d'accord ? Je suis certaine que si on demande poliment et sans avoir l'air de faire un caprice, elle sera d'accord pour nous laisser y aller.

— Je ne fais pas de caprice, je veux juste une glace.

Evie lui adressa un sourire attendri, se pencha pour l'embrasser doucement, puis la délaissa pour retourner à la partie d'échecs, bien décidée à ne pas se laisser déconcentrer davantage.

oOoOoOo

C'était un petit-déjeuner comme les autres. Ils étaient assis à la table de la cuisine, Anita vaquant à ses occupations dans le reste de la maison – Evie n'avait pas montré trop de réticences pour manger la veille, donc la surveillance était relâchée, permettant aux trois adolescents de discuter et de manger ensemble sans trop de formalités. Sauf que ce matin-là, après un rapide débat sur le film qu'ils avaient regardé avant d'aller se coucher, ils se mirent à parler du programme de la journée, et l'attitude de Carlos changea soudainement. Lui qui était à l'aise, joyeux et agréable en permanence sembla se replier sur lui-même, brusquement gêné, et il se frotta maladroitement la nuque avant de lancer un regard hésitant à Evie.

— Hé euh…je pensais justement aller rendre visite à maman cet après-midi, et je me disais que peut-être tu voudrais venir avec moi ?

Mal cligna des yeux, se demandant si elle était réveillée et si ses oreilles fonctionnaient correctement. Mais elle sembla être la seule surprise de la demande totalement incongrue de Carlos, puisque Evie lui répondit avec un sourire lumineux de bonne humeur.

— C'est une excellente idée Carlos, ça fait tellement longtemps que je ne l'ai plus vue !

Carlos esquissa un petit sourire, soudainement plus à l'aise, et se mit à s'agiter sur sa chaise.

— Elle demande souvent après toi tu sais !

— Oh c'est vrai ? Tu aurais dû me le dire !

— Bah tu étais plutôt occupée avec Mal et tout ça, je ne voulais pas t'embêter.

Evie lui mit une gentille tape sur le bras.

— Tu ne m'embêtes jamais, le gronda-t-elle. Et certainement pas quand il s'agit de ta mère.

— De quoi est-ce que vous parlez ? les interrompit Mal sans la moindre délicatesse. Vous êtes devenus complètement toqués ou...

— Oh, Mal.

Ils semblèrent se rappeler de son existence, et les yeux d'Evie se remplirent d'excuses tandis que la gêne de Carlos réapparaissait brusquement, colorant ses joues d'une teinte rose délicate.

— C'est euh, bafouilla-t-il. C'est compliqué. Ou pas vraiment en fait. C'est juste que mes parents ne sont pas vraiment mes parents.

Mal plissa les yeux, cherchant à déceler une mauvaise blague, mais le regard du garçon était fuyant, presque honteux, et elle haussa un sourcil.

— Tu as été adopté ?

— Plus ou moins. Ma mère biologique est toujours vivante, mais elle ne peut pas s'occuper de moi, alors je suis placé en famille d'accueil.

La perplexité de Mal ne fit que s'accroître, parce qu'elle avait vu des photos de Carlos tout petit avec ses parents, et aussi parce que Evie semblait fréquenter sa famille depuis des années. Un placement temporaire en famille d'accueil ne collait pas avec les informations qu'elle possédait déjà.

Sa petite amie sembla détecter sa confusion, car elle ajouta l'information manquante à voix basse.

— Sa mère est dans un hôpital psychiatrique, Carlos vit ici depuis qu'il est bébé.

— Oh.

Le sourire que Carlos lui adressa était penaud, et c'était visiblement un sujet qu'il n'aimait pas aborder. C'était aussi quelque chose que Mal n'aurait jamais soupçonné, et c'était presque rassurant de savoir que même les familles en apparence les plus parfaites avaient leurs problèmes.

— Donc vous allez aller lui rendre visite, conclut-elle en comprenant enfin.

— Oui. Je n'aime pas trop y aller seul et maman adore Evie.

Mal pouvait comprendre ça. La patience et la gentillesse étaient des qualités précieuses pour le contact avec les personnes maboules. Carlos sembla se méprendre sur son expression, car il écarquilla soudain grand les yeux de culpabilité.

— On ne t'a pas invitée mais...elle n'a pas vraiment le droit à de nouveaux visiteurs sans une préparation préalable et...

— Ne t'inquiète pas, le rassura aussitôt Mal avec une mimique dégoûtée. J'ai vraiment pas envie de venir.

C'était impoli. A la limite de la méchanceté. Elle le comprit en voyant l'expression peinée de Carlos, et le regard réprobateur que Evie lui lança. Mais c'était trop tard pour rattraper le coup, et elle n'était pas sûre que des excuses arrangeraient quoique ce soit. Alors elle se contenta de plonger son nez dans son assiette, laissant Evie rattraper sa bourde à sa place en proposant joyeusement à Carlos d'apporter une boîte de chocolat à sa mère.

oOoOoOo

Le détail auquel Mal n'avait pas réfléchi, c'était qu'avec l'absence de Carlos et Evie pour l'après-midi, elle se retrouvait seule. Et bien sûr, cela tombait pile un jour où Roger ne travaillait pas, la forçant à côtoyer non pas un mais deux adultes contre son gré. Elle les avait soigneusement évités jusqu'à présent, s'arrangeant pour ne jamais se retrouver seule avec eux et ne communiquant que lorsque c'était indispensable, et elle comptait bien que les choses restent ainsi.

Par chance, ils ne semblaient pas vraiment vouloir mettre cette journée à profit pour établir un quelconque lien avec elle non plus, et Anita vint la trouver dans sa chambre uniquement pour l'informer qu'ils accueillaient des invités pour quelques heures, une famille d'amis qui avaient prévu d'adopter un des chiots et qui souhaitaient rendre visite à leur nouveau compagnon. Elle signala à Mal qu'elle était libre de descendre si elle le souhaitait, et que de toute façon ils ne quitteraient probablement pas la cuisine et la pièce attenante avec les chiens.

Mal n'aimait franchement pas l'idée de la présence d'inconnus supplémentaires dans la maison, mais qu'Anita ait pris la peine de lui signaler quelles seraient les pièces libres était plutôt sympa, et elle se lassa rapidement de rester enfermée dans la chambre qu'elle partageait avec Evie, surtout sans celle-ci.

Contre tout bon sens, elle décida donc d'aller s'installer dans le petit bureau, qui était une pièce confortable et lumineuse, remplie de livres, propice au calme et à la concentration. Mal avait développé une affection étrange pour cet endroit en particulier, appréciant y dessiner, et ce fut donc armée de son carnet de dessins qu'elle descendit à pas de loups, s'assurant que personne ne remarque sa présence et son passage, et qu'elle alla s'installer dans son coin préféré, sur une petite table en bois.

Elle entendait à peine les voix étouffées et les bruits de pas dans les pièces voisines, et se déconnecta rapidement du monde, absorbée par les croquis de chien sur lesquels elle s'exerçait depuis plusieurs jours, dans l'ambition un peu imprécise d'en offrir un à Carlos, en remerciement. Et peut-être à ses parents aussi.

Un état de tranquillité et d'apaisement qui dura un moment mais qui, malheureusement, fut brutalement interrompu.

— T'es qui toi ?

Mal grimaça en réalisant que son plan de rester isolée venait de tomber à l'eau. Avec un regard furtif, elle prit connaissance de la présence d'un garçon à quelques mètres d'elle, puis choisit délibérément de l'ignorer lui et sa question. Il y avait une chance sur deux pour qu'il capte le message et reparte d'où il venait.

Pas de chance pour elle, elle était tombée sur la catégorie des casse-pieds.

— T'es une amie de Carlos ? Pourquoi t'es ici alors qu'il n'est pas là ? Tu vas prendre un chien aussi ? Tu fais quoi ?

A chaque question supplémentaire, il se rapprochait un peu plus, jusqu'à se retrouver juste en face d'elle, avec une vue imprenable sur ce qu'elle était en train de dessiner.

— Il est trop cool ton dessin, je peux l'avoir ?

Et comme ça, avec toute la prétention de son jeune âge et absolument pas le moindre respect pour les autres, il tendit la main pour prendre le carnet de Mal. L'adolescente réagit au quart de tour, se redressant d'un bond et attirant le dessin vers elle.

— Touche pas à ça ! gronda-t-elle d'une voix dangereuse.

Le garçon fronça les sourcils, mécontent. Maintenant qu'elle était forcée de lui faire face, Mal dût constater qu'il avait tout juste une dizaine d'années, et que, en dépit de son regard arrogant et prétentieux, ça ne faisait de lui qu'un enfant. Elle n'avait pas pour habitude de cogner des enfants, mais elle n'avait aucun problème à se montrer désagréable avec eux.

— Je veux juste regarder ! se défendit-il avec une expression outrée.

— Dommage pour toi, c'est pas à voir.

— Pourquoi ? C'est pas cool de pas partager, moi aussi j'aime dessiner, je pourrais t'aider.

Un rire moqueur s'échappa de la bouche de Mal, et elle le toisa avec condescendance, ne prenant même pas la peine de répondre à son absurdité. Rester au rez-de-chaussée avait été une idée stupide, elle aurait été bien mieux dans sa chambre. D'ailleurs elle n'avait aucune intention de traîner ici, et entreprit donc de rassembler ses crayons et feutres étalés sur la table basse. Mais, encore une fois, elle avait pioché le jackpot avec ce gamin, parce qu'il profita de sa légère distraction pour refaire une approche et tenter de lui dérober le carnet de dessins qu'elle avait glissé sous son bras. Evidemment, il s'y prit sans la moindre subtilité, et Mal se retourna immédiatement et le repoussa avec colère.

— Je t'ai dit de ne pas y toucher ! rugit-elle alors qu'il trébuchait et tombait en arrière, visiblement choqué.

Mal se mordit la joue parce que peut-être qu'elle l'avait bousculé trop violemment, et que peut-être c'était de sa faute, et qu'elle aurait dû faire plus attention. Mais franchement, elle n'était pas d'humeur à gérer ce genre d'intrusion et c'était lui qui avait insisté, s'il avait capté au premier avertissement elle n'aurait pas eu à...

— Nicolas ? Qu'est-ce qui se passe ici ?

Merde.

— Maman ! C'est cette fille-là, elle m'a poussé sans raison !

— Mal ?

Evidemment, Mal avait crié trop fort, et le bruit de la chute n'était pas passé inaperçu non plus. Ça avait été suffisant pour attirer l'attention des adultes, et ils étaient à présent encerclés par non seulement les parents de...Nicolas, apparemment, mais aussi Anita et Roger, dont les regards interrogateurs étaient tournés vers elle.

La mère de Nicolas se précipita vers son fils, l'aidant à se remettre debout avant de se tourner vers leurs hôtes.

— Qui est cette fille ? De quel droit est-ce qu'elle bouscule un enfant plus jeune qu'elle ?

— Elle loge chez nous quelques jours et je suis sûre qu'il y a une explication. N'est-ce pas Mal ?

Sauf que Mal n'avait aucune explication à fournir et se referma sur elle-même tel un hérisson qui se repliait pour montrer ses piquants. Elle aurait dû partir avec Evie et Carlos. Elle aurait dû rester avec Evie. Evie savait toujours comment gérer ce genre de situations. Elle ? Elle n'avait aucun moyen de s'en sortir, et si elle disait quoique ce soit la faute allait retomber sur elle.

Mais en ne disant rien, la faute retombait aussi sur elle, puisqu'elle laissait l'entière liberté à Nicolas, qui offrait à présent une expression remplie d'innocence et de confusion à tous les adultes présents dans la pièce, de raconter sa version de l'histoire.

— Je voulais regarder son dessin ! clama-t-il avec candeur. Parce que je trouvais qu'il était joli et qu'elle dessinait bien et je voulais juste le voir de plus près mais elle s'est énervée alors que j'ai rien fait du tout à part demander ! Et là elle m'a poussé !

Les regards des adultes convergèrent tous vers Mal, accusateurs et méchants pour certains, juste confus pour d'autres.

— Il ment ! se défendit-elle finalement. Il a essayé de me prendre mon carnet des mains et je suis sûre qu'il voulait arracher mon dessin pour se l'approprier.

— Et tu ne pouvais pas juste lui dire non sans le pousser ?

— Elle a voulu me frapper aussi.

Les yeux de Mal se tournèrent vers le garçon, dangereux et incrédules.

— C'est faux ! lança-t-elle en faisant un pas vers lui, sans réaliser que tout dans son attitude donnait une impression de violence imminente.

Contrairement à ses paroles, la peur qui apparut dans les yeux du garçon était sincère et il s'agrippa à sa mère.

— Maman !

— Mal, s'il-te-plaît, reste où tu es.

La tête de l'adolescente se tourna sèchement vers Anita qui avait les mains dressées devant elle dans un geste d'apaisement. Dans un geste de défense, aussi.

— Vous croyez ce qu'il dit ? Je l'ai à peine effleuré, et je ne voulais même pas le pousser aussi fort ! Je n'ai pas pour habitude de frapper des gamins, aussi insupportables soient-ils !

— Parce que tu as l'habitude de frapper d'autres personnes ? intervint le père de Nicolas avec une voix pleine de jugement.

Les poings de Mal se serrèrent par automatisme et elle retroussa les lèvres, montrant presque les dents. Les enfants, c'était vaguement tolérable, mais qu'un homme adulte lui parle comme ça était hors de question.

— Mal, prononça Anita en faisant un pas vers elle. Calme-toi, s'il-te-plaît.

Mais la demande ne fit que la mettre encore plus sur la défensive, parce que ça lui donnait l'impression d'être coupable, alors qu'elle n'avait rien fait.

— Je n'ai aucune raison de me calmer ! gronda-t-elle d'une voix dangereuse, ses muscles tendus et son instinct en alerte parce qu'elle savait que rien n'était normal dans cette situation, et qu'il n'y avait aucun moyen pour que ça se termine bien.

Elle se sentait prise au piège, acculée, avec trop d'adultes autour d'elle. Tout l'accusait, et c'était trop pour elle à gérer. Pour se calmer, elle devait partir, s'éloigner, s'isoler loin d'eux mais ils n'allaient pas la laisser faire parce qu'ils attendaient une explication qu'ils n'allaient de toute façon pas accepter. Alors elle se contenta de les regarder tous avec un regard d'animal traqué, prête à attaquer à l'instant où l'un d'eux entrerait dans son périmètre de survie.

— Peut-être que vous devriez partir, lança soudain Roger à leurs invités. Je suis désolé de devoir écourter votre visite et je m'excuse pour ces derniers événements mais cela me semble être mieux pour tout le monde.

Immobile, presque paralysée, Mal les regarda s'agiter et quitter la pièce un à un. La pression qui pesait sur elle se relâcha légèrement, mais pas totalement, car Anita resta avec elle, ne la lâchant pas des yeux. Au moins, elle ne disait plus rien à présent, se contentant de la surveiller comme si elle était un animal dangereux.

Finalement, après plusieurs minutes et une brève conversation sur le pas de la porte, Nicolas et ses parents partirent et Roger revint dans la pièce, les mains dressées devant lui de la même manière que celles d'Anita un peu plus haut, avec la même attitude qu'ils auraient eue pour approcher un chien sur le point de mordre.

— Tout va bien, lança-t-il en s'approchant de Mal. Je sais que c'était stressant mais il faut que tu te calmes pour qu'on puisse en parler et...

— Arrêtez de me dire de me calmer !

Portée par la peur, la rage et le besoin de protéger le peu d'espace vital qu'elle conservait autour d'elle, Mal recula jusqu'à toucher le mur, et donna un grand coup dans la petite étagère en bois qui était appuyée contre, juste à sa droite. Dans un bruit de chute, son contenu se renversa sur le sol, sans trop de dommage pour les livres et les stylos, mais avec fracas pour certains bibelots dont les morceaux éclatèrent tout autour de Mal.

Comment est-ce que ça avait pu en arriver là ? Comment la situation avait dégénéré aussi vite ? Mal se doutait que tout n'allait pas rester parfait, qu'ils allaient finir par réaliser qu'elle n'était pas adaptée pour une vie de famille. Elle était sauvage, instable, dangereuse. Mais jamais elle n'aurait cru que cela serait si rapide, et basé sur l'égoïsme et le mensonge d'un gamin qu'elle ne connaissait même pas, et qu'elle ne reverrait sans doute jamais de sa vie. Maintenant les parents de Carlos la regardaient comme si elle était différente. Comme si elle était fautive.

Il n'y avait aucune chance pour qu'ils acceptent de la laisser habiter chez eux alors qu'elle était un danger potentiel, et ils allaient faire comme tous les autres adultes qui avaient essayé avant eux. Mais cette fois Mal ne pouvait pas se permettre d'être chassée et renvoyée d'où elle venait, parce qu'il n'y avait pas seulement elle en jeu, il y avait Evie. Evie voulait rester ici, et Mal devait faire en sorte de rester avec elle.

Sa respiration était saccadée, ses sens en alerte et son esprit partagé entre son instinct de survie, celui de la rue, celui qui lui disait de foncer et de se défendre, et son amour pour Evie, celle qui l'apaisait, même quand elle n'était pas là. Divisée entre les deux, Mal était prise au piège à la fois d'elle-même et de la situation, et plus les minutes passaient, moins une échappatoire semblait possible.

Roger et Anita échangèrent un regard inquiet, visiblement dépassés et ne sachant quoi faire, mais il était évident que Mal était au bord de l'implosion et, comme tout bons parents, ils voulaient qu'elle se calme et qu'elle réalise qu'il n'y avait pas de raison de se mettre dans un état pareil. Qu'en discutant, il était possible de tout arranger.

Mais Mal ne savait pas ça, parce que dans sa vie, il n'y avait jamais eu de discussion miracle, juste des accusations, des critiques, des punitions, des conséquences et de la violence. Alors quand Roger franchit le dernier mètre qui les séparait, enjambant les débris pour s'emparer de son bras, ce fut le déclencheur final, celui qui chassa toute raison pour laisser son instinct prendre le dessus.

A l'instant où il la toucha, Mal se dégagea et lui asséna un violent coup de coude dans le ventre, avant de le repousser aussi fort qu'elle pouvait. Elle devait leur faire comprendre qu'ils n'avaient pas le droit de la toucher, pas le droit de l'approcher. Dans un mélange de panique et de terreur, elle renversa une seconde étagère, ignorant la casse et les dégâts qu'elle occasionnait, puis elle se mit à attraper des livres posés sur une étagère bien trop massive pour qu'elle puisse la faire bouger et commença à les lancer à travers la pièce.

Il y avait tellement de choses qui s'étaient passées au cours des derniers jours, et elle avait enfoui tellement de colère, de frustration, de sentiment d'impuissance et d'inutilité. Comment était-ce possible d'avoir si peu d'emprise sur le monde, sur les gens, sur son environnement ? Est-ce qu'un jour tout cela allait cesser ? Est-ce qu'elle allait pouvoir être tranquille, sans souffrance, sans mensonge, sans accusation injuste ? Ce n'était pas juste que son monde bascule encore et encore, même quand elle ne faisait rien.

Les bras de Roger se refermèrent autour d'elle, par derrière, dans une tentative de la maîtriser, et elle se débattit aussi fort qu'elle put, donnant des coups de pieds, hurlant des insultes et des menaces. Mais il était plus fort, elle le savait depuis le premier jour, quand elle l'avait vu entrer dans la cuisine, c'était un homme et il la surpassait physiquement. Alors épuisée, elle capitula. La peur et l'impuissance la submergèrent, parce qu'elle était seule. Evie n'était pas là, Carlos n'était pas là, il n'y avait que des adultes qui la jugeaient coupable de quelque chose qu'elle n'avait pas commis, en plus de l'accès de violence qu'elle avait effectivement commis. Ils étaient libres de faire ce qu'ils voulaient d'elle, de la punir comme ils le désiraient, parce que c'était ce que les adultes faisaient, et que rien ne pouvait les en empêcher.

oOoOoOo

Evie sut que quelque chose s'était passé à l'instant où Roger vint les chercher, elle et Carlos, devant l'hôpital. Le visage de l'homme, habituellement si souriant et blagueur, était fermé, légèrement distant et pensif. Mais elle ne posa pas de question, laissant Carlos raconter leur après-midi à son père avec bonne humeur et enthousiasme, inconscient du léger malaise qui planait et des questions qui défilaient dans la tête de son amie.

Qu'est-ce qu'il s'était passé ? Est-ce que ça avait un rapport avec Mal ? Est-ce que c'était grave ? Comment allait-elle ?

Elle ne prononça pas un mot de tout le trajet, même si elle put sentir le regard de Roger se poser sur elle à travers le rétroviseur à quelques reprises. Après tout, peut-être que c'était son imagination. Peut-être qu'elle se faisait des idées, et que rien de tout cela n'avait à voir avec Mal.

Mais la tension palpable se fit de plus en plus intense, et même Carlos finit par la ressentir, devenant peu à peu silencieux et inquiet lui aussi, jusqu'à ce qu'ils finissent enfin par arriver.

Etonnamment, Evie parvint à rester calme, sortant tranquillement de la voiture, repoussant presque l'instant où elle franchirait la porte pour conserver l'espoir de se tromper.

Mais cet espoir s'envola à l'instant où ils entrèrent, et croisèrent Anita avec une balayette remplie de débris à la main, sortant du bureau. Sans perdre une seconde, Evie s'y dirigea aussitôt, Carlos sur les talons, et ils découvrirent l'état de la pièce avec stupeur.

— Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda le garçon en se tournant vers ses parents.

— Où est Mal ?

— Attends, c'est Mal qui a fait ça ?

— Où est Mal ? répéta Evie avec plus d'insistance.

— Tout va bien, d'accord, les apaisa aussitôt Anita en tendant la balayette à Roger, lui indiquant qu'elle se chargeait de leur expliquer. Mal est dans sa chambre, pour se calmer et…Non Evie !

Elle attrapa le poignet de l'adolescente qui s'était mise en mouvement pour quitter la pièce et monter à l'étage. Immédiatement celle-ci se figea et lui adressa un regard suppliant, parce qu'elle devait aller retrouver Mal, et la rassurer.

— Elle est en temps d'isolement, et tu n'es pas autorisée à aller la voir, indiqua Anita d'une voix ferme. Je dois encore discuter avec elle et j'aimerais que tu n'interviennes pas, d'accord ?

Evie se mordit la lèvre, clairement partagée entre son envie d'obéir et de satisfaire les adultes et son besoin de s'assurer que Mal n'avait rien. Finalement, après quelques secondes d'hésitation, elle lâcha un soupir, cédant à la demande.

— Que s'est-il passé ? demanda-t-elle doucement alors que ses yeux se posaient à nouveau sur les étagères et les livres renversés.

Anita les invita tous les deux à s'asseoir, et entreprit de leur raconter. Roger avait disparu, mais ni Evie ni Carlos ne remarquèrent vraiment son absence, trop absorbés par le récit des évènements de l'après-midi. Une fois qu'elle eut tout récapitulé, Anita rappela que Mal était temporairement isolée, le temps que les esprits de tout le monde s'apaisent et qu'ils puissent en discuter dans le calme.

Mais Evie n'était pas d'accord. Evie connaissait Mal, et se dire qu'elle s'était fait enfermer dans sa chambre, sans possibilité de se défendre ou de se justifier, comme un criminel envoyé en prison, était une pensée insoutenable. Elle ne pouvait pas la laisser seule, livrée à elle-même, avec toutes les pensées négatives et les souvenirs qui devaient remonter.

Mal n'avait jamais demandé à venir ici. Mal n'avait jamais demandé à se retrouver sous l'autorité d'adultes qu'elle connaissait à peine, ni à devoir les écouter ou leur obéir. Mal avait accepté de faire tout ça pour elle, et maintenant elle en subissait les conséquences, peut-être injustement. Enfermer et rejeter Mal n'était pas la solution, ça ne l'avait jamais été.

— Evie !

Evie n'écouta pas, ne vérifiant même pas si quelqu'un tentait de la suivre. Elle ne voulait pas savoir, tout comme elle ne voulait pas penser au fait qu'elle désobéissait ouvertement à un ordre direct. Tout ce à quoi elle voulait penser, c'était Mal. Et Mal avait besoin d'elle, alors le reste ne comptait pas.

Elle monta les escaliers sans réfléchir, et se précipita dans leur chambre, le cœur battant, terrifiée à l'idée de la retrouver vide.

La pièce était plongée dans l'obscurité, les volets avaient été fermés et Mal était par terre, adossée au lit, ses genoux ramenés contre sa poitrine, avec l'expression d'un chien apeuré alors qu'elle tournait la tête pour voir qui venait d'entrer.

Evie se jeta pratiquement au sol pour la prendre dans ses bras, et elle se laissa faire comme une poupée de chiffon, sans un mot, sans une larme, mais avec un abattement tellement intense qu'il en était palpable.

— Je suis désolée, prononça Evie. Je n'imaginais pas que...Est-ce que ça va ?

Mal grommela quelque chose qu'elle ne comprit pas. Elle voulut alors défaire l'étreinte pour pouvoir la regarder, mais les mains de sa petite amie s'agrippèrent avec fermeté autour d'elle, exigeant que le câlin dure plus longtemps. Elle se plia à la demande, serrant Mal un peu plus fort contre elle, se déplaçant pour s'asseoir plus confortablement sur le parquet de la chambre.

Elles restèrent ainsi un moment. Mal agrippée à Evie, se nourrissant de sa présence et de son amour sans prononcer le moindre mot. Qu'aurait-elle pu dire ? Qu'elle était désolée ? Terrifiée ? Qu'elle aurait voulu qu'Evie ne s'absente jamais, et que cette stupide après-midi se déroule autrement ? Qu'elle n'avait pas voulu réagir comme elle l'avait fait, mais qu'elle n'avait pas pu s'en empêcher ? Que ça n'avait été qu'un stupide réflexe, et que maintenant elle était terrifiée des répercussions que ça allait avoir, parce qu'elle ne voulait pas qu'ils la mettent à la porte, pas déjà, et elle ne voulait pas non plus être séparée d'Evie, ne plus pouvoir la protéger, et se retrouver dehors, livrée à elle-même. Seule.

— Hey Mal, murmura Evie en la repoussant gentiment. Il ne faut pas te mettre dans un état pareil.

Mal réalisa que les larmes qu'elle retenait depuis tout à l'heure s'étaient mise à couler, et elle détesta ça parce que ça la faisait paraître faible et pathétique et désespérée et elle ne voulait pas être tout ça mais...

— J'ai peur, émit-elle d'une voix d'enfant, et la main d'Evie la lâcha pour venir essuyer tendrement ses larmes.

— Il ne faut pas.

— Je l'ai frappé, Evie. Ils ont toutes les raisons de me mettre dehors.

— Mal, ils...

Evie n'eut pas le temps de lui répondre qu'elle se fit interrompre par des coups donnés contre la porte. Mal se dégagea vivement des restes de l'étreinte et essuya ses yeux avec ses bras, espérant que le fait qu'elle avait pleuré n'était pas trop visible. Sans qu'aucune des deux filles ne réponde, Anita ouvrit la porte et entra dans la chambre, une expression calme mais réservé sur le visage. Son regard alterna entre les deux adolescentes qui la regardaient presque piteusement, toujours assises par terre, et elle laissa échapper un soupir.

— Il faut qu'on parle toutes les trois.

Evie acquiesça alors que Mal se contentait de reprendre sa position initiale, ramenant ses genoux contre elle et baissant les yeux. Anita s'avança dans la pièce, allant réouvrir le volet pour laisser entrer la lumière, puis se dirigea vers les deux filles et s'installa également par terre, en face d'elles, ce qui était improbable mais tellement moins rigide que de les forcer à s'asseoir à nouveau autour d'une table.

— Evie, commença-t-elle avec une voix un peu plus sévère. Quand je te demande de ne pas monter voir Mal, j'attends de toi que tu m'obéisses. Je sais que tu t'inquiétais pour elle, mais si elle est envoyée dans sa chambre pour être isolée et se calmer, c'est qu'il y a une raison valable, et tu n'as pas à interférer avec. Est-ce que c'est compris ?

Evie baissa les yeux, coupable, et hocha timidement la tête.

— Oui. Je suis désolée.

— Bien. Maintenant, Mal. Est-ce que tu peux me regarder ?

Mal détourna le visage, faisant exactement l'inverse de ce qu'elle venait de lui demander. C'était stupide, et ça pouvait être interprété comme de la provocation mais, pour une fois, ce n'était pas le cas. Elle n'avait tout simplement pas le courage d'affronter son regard rempli de jugement, et de désapprobation.

— Mal, je te demande de...

— Mais arrêtez !

Evie avait bondi, s'interposant entre elles. Même sans regarder, Mal avait senti le mouvement. Evie était devenue une barrière, prête à la protéger de tous les dangers.

— Elle a besoin d'espace, c'est évident pourtant ! Pourquoi insister et la forcer à parler, ou à interagir ? Mal n'est pas comme ça ! Mal ne peut pas être comme ça, parce que ça lui fait peur, alors arrêtez d'attendre des choses d'elle qu'elle ne peut pas donner ! C'est normal qu'elle se défende si vous envahissez constamment son espace à elle !

Il y eut un silence, et Mal fut presque tentée de regarder pour voir l'expression d'Anita, et s'assurer qu'Evie ne risquait rien dans cette situation. Mais elle n'eut pas le temps de se décider qu'elle sentit à nouveau Evie bouger, et que des mains douces et chaudes se refermèrent autour de la sienne.

— Mal, murmura Evie. Je sais que tu as peur, mais tu te trompes, d'accord ? Ils ne vont pas te mettre dehors. Ce n'est pas comme ça que ça fonctionne ici. Et même si c'est moi qui me trompe, et qu'ils décident de te mettre dehors juste pour ça, je viendrai avec toi, sans hésiter.

Mal leva les yeux vers elle, parce que c'était Evie, et qu'elle ne lui avait pas demandé de le faire. Pourquoi tout était si simple avec Evie, et si compliqué avec le reste du monde ? Parfois elle se disait juste que sa petite amie était magique, féerique, angélique, peu importe le qualificatif. Elle était spéciale, et Mal avait de chance de l'avoir trouvée. Sentiment qui ne fit que se confirmer lorsqu'elle vit le sourire qu'elle lui adressa, encourageant, rassurant, aimant, tellement à la fois.

— Les filles, les interrompit à nouveau Anita, mais cette fois d'une voix presque hésitante. Je suis désolée. De toute évidence je ne m'y prends pas de la bonne façon.

Evie acquiesça dans sa direction, la remerciant en silence, tandis que Mal acceptait enfin de la regarder, levant vers elle les yeux d'une enfant terrifiée par la punition qui allait s'abattre sur elle, et le cœur d'Anita se brisa parce qu'elle ne savait rien sur la vie de Mal, et pourtant il y avait tellement qui transperçait, des éléments fugaces et insaisissables qui parvenaient à traverser sa carapace et à dévoiler toute la fragilité et la peur qui se trouvaient derrière.

Mal était particulière, et Anita l'avait compris à l'instant où elle l'avait vue entrer dans sa maison, déterminée à combattre le monde entier pour défendre son amie – amie qui s'était révélée être bien plus que ça, d'ailleurs, même si elles se montraient assez discrètes par rapport à ça. Cette impression n'avait fait que s'accentuer au fil des jours, et la femme avait fini par s'attacher à l'adolescente, en dépit de tout bon sens, et en dépit des événements de la journée.

— Mal, nous n'avons aucune intention de te mettre dehors. Ce qui s'est passé aujourd'hui est problématique à plein de niveaux, mais ce n'est pas une raison suffisante pour qu'on te mette à la porte. Au contraire, je veux t'aider à maîtriser...toute cette colère et cette violence que tu gardes enfouies.

Mal déglutit, mais la peur et la réticence sur son visage s'effacèrent légèrement, laissant place à une expression interrogatrice, presque curieuse. Le visage d'Anita s'anima d'une tendresse presque maternelle, et elle lui sourit pour achever de la rassurer, même si elle ne savait pas comment ses prochaines paroles allaient être accueillies.

— Mais il faut que tu comprennes que même si tu restes ici, on ne peut pas tolérer que tu te montres agressive ou violente comme tu l'as été aujourd'hui. Tu dois apprendre à t'exprimer, à communiquer, à contrôler et à canaliser tous ces pulsions en toi. Je sais que tu peux le faire, parce que je t'ai vue le faire aujourd'hui, jusqu'à ce qu'on te pousse dans tes retranchements sans le vouloir.

Elle s'interrompit, prenant volontairement une pause pour laisser l'adolescente digérer et comprendre ses paroles, auxquelles elle n'offrit aucune réaction.

— Comme je l'ai dit, je souhaite t'aider à apprendre tout ça, enchaîna l'adulte, s'autorisant à prendre une voix plus affirmée. C'est pour cette raison qu'à partir de maintenant, puisque tu restes chez nous, tu seras soumise aux mêmes règles que Carlos, et donc aux mêmes punitions. Je sais qu'il y aura des écarts, mais je ne ferai plus d'exceptions, ni de traitement de faveur. Je ne sais pas à quoi ressemblait ta vie d'avant, et je suis entièrement disponible pour qu'on discute et m'adapter à tes demandes si tu en as, mais je pense que t'offrir un cadre ne peut que t'être bénéfique. Est-ce que nous sommes d'accord ?

Elle tendit la main en direction de Mal, désireuse de sceller un contrat. Cette dernière plissa les yeux, désormais vidés de toute trace de peur. Il n'y avait plus de question non plus. Juste un fond de défi et de provocation, mais surtout il y avait de la surprise et de la méfiance. A côté d'elle, Evie s'était reculée, sortant volontairement de la conversation, mais sa main était toujours en contact avec Mal, lui rappelant qu'elle était là.

Plusieurs secondes s'écoulèrent sans réaction particulière de la part de Mal, qui pesait le pour et le contre de la situation, et tout ce que ça impliquait. Tant qu'il n'y avait pas de refus explicite, Anita était déterminée à conserver sa proposition, parce qu'elle savait que c'était la seule manière de faire fonctionner les choses. Mal avait besoin d'un cadre et de règles, et personne au monde ne semblait avoir été disposé à lui en donner avant aujourd'hui. Visiblement, elle en avait conscience également, ou alors elle aimait les défis, parce qu'elle finit par tendre sa main à son tour, et serrer celle d'Anita.

Une poignée de main qui à elle seule faisait office d'excuses, de pardon, d'engagement, de promesse et de marque de confiance.

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Même si la compagnie de Carlos – et parfois de ses parents – était agréable, la meilleure attraction de la maison était incontestablement les chiots. Mal et Evie avaient rapidement appris à les différencier et à s'en occuper, obtenant l'autorisation – à la fois humaine et canine – de les prendre entre leurs mains et de les câliner. Les jeunes chiens, qui venaient tout juste d'ouvrir leurs yeux, étaient encore trop petits et patauds pour offrir une interaction vraiment intéressante, mais les observer et leur faire des caresses était suffisant pour les deux filles.

Il y avait trois mâles et une femelle. Evie avait une préférence pour la femelle, évidemment. C'était toujours elle qu'elle prenait dans ses bras, lui offrant multitudes de caresses et de câlins jusqu'à ce qu'elle s'endorme contre sa poitrine. Mal était plus réticente à l'idée d'en porter un, et se contentait la plupart du temps de les caresser alors qu'ils dormaient entassés les uns contre les autres. Elle ne l'admettrait jamais à personne, mais elle était terrifiée à l'idée d'en soulever un et de lui faire peur. Elle se fichait qu'ils la mordent ou quoi – d'autant plus qu'aucun d'eux n'avait vraiment de dent – mais elle ne voulait pas les blesser par mégarde. Elle ne se le pardonnerait sans doute jamais.

Heureusement, personne n'était dupe face à ses craintes et, sans jamais la juger ou se moquer d'elle, il y avait toujours quelqu'un – souvent Evie, mais aussi Carlos ou l'un de ses parents – pour soulever un chiot à sa place et le lui donner gentiment. Elle se figeait alors de terreur, le petit être fragile collé contre elle, et ne pouvait plus penser à rien d'autre qu'à lui et à toutes les précautions qu'elle devait prendre pour ne pas le faire tomber.

— Détends-toi, rigola un jour Evie alors qu'elles étaient toutes les deux, assises par terre dans la pièce réservée aux chiens. Même si tu le faisais tomber, il chuterait à peine de dix centimètres.

— Mais c'est énorme pour lui !

— Mais non ! Ils sont plus solides qu'ils n'en ont l'air ! Crois-moi, j'ai vu Perdita et Pongo les bousculer sans la moindre délicatesse.

C'était vrai. Les deux chiens adultes, lorsqu'ils étaient laissés en liberté avec leurs bébés, tournaient en rond et s'agitaient dans tous les sens, et les heurtant régulièrement avec leurs pattes, indifférents aux petits couinements de surprise qu'ils provoquaient.

— Il ne risque rien, d'accord ? Alors décrispe-toi et profite juste du moment.

Mal fit la moue, pas convaincue, son attention toujours focalisée sur le petit chien qu'elle avait au creux des mains. Evie secoua la tête puis, sans lâcher la femelle qu'elle tenait, se déplaça pour se rapprocher de sa petite amie, la poussant gentiment d'un coup d'épaule.

— Fais-moi confiance. Même si tu penses le contraire, tu ne vas pas détruire tout ce que tu touches. D'ailleurs, tu n'es pas du tout destructrice. Tu es juste excessivement protectrice.

Mal fronça le nez à cette déclaration, mais ne put pas empêcher un petit sourire de se dessiner sur ses lèvres.

— Excessivement ?

— Oui, excessivement. Tu sais très bien ce que je veux dire par là.

— Il n'y a jamais rien de trop excessif pour toi, rétorqua Mal en se penchant pour l'embrasser, mais Evie détourna le visage en riant.

— Pas devant les bébés !

— Quoi ? Et c'est moi qui suis excessive ?!

oOoOoOo

— Pourquoi est-ce qu'on doit faire ça ? se plaignit Mal, les mains enfoncées dans la mousse à la recherche de l'éponge qu'elle venait d'y perdre. Il y a un lave-vaisselle.

Carlos termina d'essuyer l'assiette qu'il avait à la main et alla la ranger dans l'armoire.

— C'est la méthode de punition rapide préférée de maman, commenta-t-il. Donner des corvées pour nous occuper et nous faire réfléchir à ce qu'on a fait.

Mal fronça le nez alors qu'elle s'attaquait aux couverts sales qu'elle avait fait plonger dans l'évier un instant plus tôt.

— Et pourquoi c'est moi qui dois laver ? C'est la tâche la plus chiante !

Assise à la table de la cuisine, les regardant s'activer avec toute la mauvaise volonté du monde, Evie esquissa un petit sourire.

— Parce que tu as commencé la bagarre, Mal.

Celle-ci se retourna, indignée par cette accusation, et pointa un couteau à moitié propre dans sa direction, éclaboussant un peu d'eau et de mousse sur le carrelage par la même occasion.

— Ce n'est pas vrai ! C'est Carlos qui est venu m'ennuyer !

— Tu m'avais volé ma console ! s'écria le garçon. Je t'ai juste demandé de me la rendre !

— Tu me l'as prise de force !

— C'est ma console ! Et c'est toi qui as essayé de me frapper !

— Ouais bah si tu t'étais mêlé de...

— Arrêtez ! les coupa Evie, partagée entre l'amusement et l'agacement. Vous voulez vraiment qu'Anita revienne et vous donne une autre corvée ?

Carlos croisa les bras, boudeur, pendant que Mal bougonnait quelque chose et retournait à ses couverts sales. Leur amie les observa un instant, puis secoua la tête.

— Vous êtes incroyables tous les deux. Vous êtes matures, intelligents et autonomes, mais vous vous comportez comme des enfants de cinq ans pour des broutilles.

— C'était ma console, marmonna Carlos avant de prendre une autre assiette à essuyer.

— Tu ne veux jamais me la prêter, grogna Mal sans même le regarder, passant sa colère sur une pauvre fourchette qui n'avait rien demandé. En plus t'es même pas supposé jouer.

Evie leva les yeux au ciel, incapable de s'empêcher de sourire. La cohabitation avait vraiment un effet inattendu sur ces deux-là, les rapprochant et les éloignant dans une drôle de relation faite de conflits, de complicité et de chamailleries incessantes. C'était aussi agaçant qu'adorable.

oOoOoOo

Ils étaient seuls tous les trois. Anita avait dû s'absenter pour la journée, et Roger était reparti en voyage pour son travail pendant quelques jours. Ils avaient bien évidemment reçu des recommandations et des consignes, mais de manière globale, ils étaient libres pour plusieurs heures, à part qu'ils devaient s'occuper des chiens.

Mal proposa de faire un pique-nique, parce que malgré ses râleries exagérées, elle avait adoré celui qu'elle avait fait avec Evie quelques semaines auparavant. Cette fois, pas besoin d'aller jusqu'au parc, ils avaient un grand espace juste pour eux. Ils dévalisèrent donc la cuisine, se préparant un festin de sandwichs et de snacks en tout genre, trouvèrent une couverture et allèrent l'étaler dans l'herbe. C'était décidé, ils allaient passer toute leur journée à l'extérieur, à profiter du soleil et d'une vraie journée de vacances, même s'ils n'allaient pas plus loin que le jardin des Radcliffe.

Il y avait quelque chose de magique dans le fait de manger son repas à même le sol, leurs rires éclatant au rythme des blagues et des discussions. Ils envoyèrent plusieurs photos à Jay, qui se plaignit qu'ils s'amusent sans lui, et promirent de refaire la même chose quand il serait de retour, sans se poser de question sur où habiteraient Mal et Evie à ce moment-là. Ils n'avaient pas envie de penser aux détails techniques, parce qu'ils étaient libres, jeunes et heureux, et qu'ils avaient bien l'intention d'en profiter.

Perdita et Pongo participèrent également, leur tournant autour, réclamant de la nourriture avec des yeux adorables, se faisant chasser plusieurs fois par Evie et Carlos, récoltant plusieurs tranches de jambon de la part de Mal, ramenant leurs jouets pleins de bave sur leur couverture initialement propre et recevant des câlins et des caresses d'un peu partout à la fois.

Une fois le repas terminé, Evie s'allongea sur le dos, laissant le soleil caresser sa peau. A côté d'elle, elle pouvait entendre Mal et Carlos se chamailler en rigolant, faisant elle ne savait quelle bêtise. Elle sourit, heureuse qu'ils s'entendent bien, heureuse d'être près d'eux, heureuse de partager ce moment, heureuse que la vie puisse encore être si simple et agréable.

Sans se défaire de son sourire, elle ferma les yeux et se laissa bercer par tous les projets qu'ils pourraient faire et partager dans l'avenir, en se disant que c'était parfois si facile d'être heureux.

— Evie ! Regarde !

Evie émergea de sa sieste à la voix de Mal, se demandant quand elle s'était endormie et combien de temps ça a avait duré. Elle se redressa, la bouche un peu pâteuse, et se retrouva nez à nez avec sa petite amie qui affichait un immense sourire réjoui. Juste à côté se trouvait Carlos, un sourire similaire aux lèvres alors qu'il tendait son bras, à présent décoré d'une manette de jeu vidéo, soigneusement dessinée et coloriée au feutre, et entourée de petits personnages, tout aussi minutieusement représentés.

— J'ai un tatouage ! s'exclama le garçon avec la même expression qu'un enfant qui venait de rencontrer le Père Noel. Il est trop cool non ?

Evie cligna des yeux, encore un peu confuse à cause de sa sieste.

— Tatouage ? répéta-t-elle bêtement.

Le sourire de Carlos s'agrandit et Mal rit, secouant la tête d'amusement.

— C'est juste du marqueur mais on pourrait se méprendre. On fera la blague à Anita quand elle rentrera.

— Evie, laisse Mal t'en dessiner un aussi !

— Oh ouais !

Evie cacha ses bras derrière elle par précaution, méfiante.

— Non.

L'enthousiasme de ses amis s'atténua un peu, et ils affichèrent tous les deux une mine déconfite.

— Pourquoi ? C'est lavable à l'eau, je te promets.

— Et on ne sent rien à part des chatouilles !

— Un tout petit, sur le dos de ta main ou quelque part où on ne le verra pas ? S'il-te-plaît ?

— Allez Evie !

Comment était-elle supposée dire non quand ils se liguaient contre elle ainsi ? Le cœur d'Evie était rempli d'amour pour ces deux-là, et la manière dont ils la regardaient ne jouait vraiment pas en sa faveur. Elle tenta de les ignorer un instant, en profitant pour se remplir un gobelet d'eau et étancher sa soif, puis lâcha un soupir.

— D'accord, capitula-t-elle. Juste un petit dessin, sur ma main.

Mal bondit presque en l'air de plaisir, s'empressant d'attraper la main en question et de déposer un baiser reconnaissant dessus.

— Tu veux quoi ? Une princesse ? Une couronne ? Un château ? Un pingouin ?

Evie rit, appréciant chacune de ces suggestions.

— Je te laisse décider.

— D'accord, mais alors tu ne regardes pas et ce sera une surprise !

Evie leva les yeux au ciel, mais détourna le visage alors que Mal observait sa main en quête de l'idée parfaite. Rapidement, elle sentit la pointe d'un feutre se poser sur sa peau et la caresser doucement, l'obligeant à résister à la tentation de jeter un coup d'œil. Mais elle faisait confiance à Mal et elle tint bon, restant aussi immobile que possible alors que Carlos, lui, avait le privilège de voir l'évolution du dessin.

— Tu dessines quoi...oh c'est...

— Chut ! le coupa Mal. Ne dis rien.

— Il est trop bien fait ! Tu es vraiment douée Mal.

— Je sais. Peut-être que je finirais tatoueuse un jour.

Elle avait prononcé ça d'un ton désinvolte, ne réalisant sans doute même pas à quel point c'était surprenant d'entendre ce genre de phrase sortir de sa bouche. Mais Evie, elle, réalisa. Sans pouvoir la regarder, elle laissa son cœur se gonfler encore plus d'amour et de fierté.

Depuis qu'elle la connaissait, c'était la première fois qu'elle entendait Mal se projeter dans un futur potentiel. Dans un métier potentiel. C'était dit sur le ton de la rigolade, bien sûr, mais c'était important quand même. Se projeter. Imaginer. Rêver de toutes les possibilités qui s'offraient à elle, et les accepter.

Evie fut incapable de s'arrêter de sourire après avoir entendu ça, et son sourire réapparut tout au long de la journée, à chaque fois que ses yeux se posaient sur sa main et sur le dragon violet crachant des flammes bleues en forme de cœur qui y était dessiné.

Et peut-être même qu'elle regretta qu'il soit lavable à l'eau.

oOoOoOo

—Evie, tu pourrais venir à la cuisine une minute ?

Mal et Evie échangèrent un regard surpris par-dessus le plateau du jeu de société. C'était étrange que l'appel ne concerne qu'une d'entre elles, parce que la voix d'Anita indiquait qu'il s'agissait de quelque chose d'important, mais Evie était la seule qui n'avait aucune chance de s'être attiré des ennuis. Délaissant leur partie, elles descendirent donc à la cuisine où Anita les attendait et les accueillit avec un regard légèrement contrarié en voyant qu'elles étaient toutes les deux.

— Mal, je n'ai pas l'impression de t'avoir appelée.

Mal croisa les bras et leva le menton dans une attitude à la limite de l'insolence.

— Je suis venue quand même, répondit-elle d'un ton qui indiquait clairement qu'elle n'avait pas l'intention de repartir.

Anita la regarda un instant, songeant à la renvoyer d'où elle venait de gré ou de force, puis se résigna et choisit de l'ignorer pour tourner son attention vers Evie.

— Ta maman vient de m'appeler, annonça-t-elle avec un sourire. Elle souhaiterait te voir.

Evie cligna des yeux, déstabilisée par cette annonce soudaine, restant bouche-bée de surprise. Elle eut à peine le temps d'encaisser l'information que son champ de vision se retrouva bouché par Mal, qui se dressait à présent devant elle, droite et protectrice.

— C'est hors de question !

— Mal. Ça ne te concerne pas.

— Ça concerne Evie, donc ça me concerne.

— Pas si tu surréagis et que tu empêches le problème de se résoudre.

— J'empêche le problème de se créer ! s'écria Mal avec indignation. Personne n'a l'air de vouloir protéger les intérêts d'Evie ici, vous pensez tous que sa mère est une...

— Mal, la coupa sèchement Anita. Ça suffit. Ce n'est pas une conversation que je veux avoir avec toi, mais avec Evie. Donc reste en dehors de ça et laisse-la s'exprimer.

Le visage de Mal se tordit de frustration, mais laisser la parole à Evie semblait être une demande rationnelle, alors elle s'écarta, même si son attitude restait provoquante et défensive.

— Evie, reprit Anita. Tu n'es obligée à rien, c'est juste une proposition qu'elle fait, dans l'espoir de renouer le dialogue entre vous.

— Elle veut me voir ? murmura Evie, toujours éberluée par cette découverte.

— Bien sûr qu'elle veut te voir, c'est toujours ta mère.

Les yeux d'Evie se levèrent vers Anita, hésitants et sceptiques face à cette déclaration. La femme lui adressa un sourire rassurant, enchaînant sur les informations qu'il lui restait.

— Elle te propose une sortie au restaurant, seulement quelques heures en tête à tête. Ce vendredi, si ça te convient.

— Au restaurant ? lança Mal avec un rire moqueur. Sérieusement ?

Anita la fit taire d'un regard sévère alors qu'Evie semblait encore confuse et perplexe. Elle savait qu'il allait falloir qu'elle discute avec sa mère un jour ou l'autre, c'était inévitable. Mais elle n'avait pas vraiment envisagé que ce soit si rapide ou soudain, ou tout simplement réel. Sa mère ne s'était pas manifestée pendant plusieurs jours, et d'un seul coup elle voulait la voir ? Pourquoi ? Est-ce qu'elle était prête ? Est-ce qu'elle en avait envie ?

Sentant ses doutes et sa peur, Mal se rapprocha d'elle, relâchant son attitude agressive pour simplement devenir protective et sécurisante.

— C'est une proposition stupide, lui assura-t-elle en lui prenant délicatement les mains. Et tu n'as pas à te sentir obligée de l'accepter.

Evie la regarda, plongeant ses yeux dans les siens, se rappelant tout ce qu'elles avaient parcouru, tous les efforts accomplis et les obstacles surmontés. Mal avait tellement progressé, tellement changé…peut-être que maintenant c'était à son tour à elle de reprendre sa vie en main, même si c'était terrifiant.

— Je veux le faire.