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TOME 1 : LA FIN DE L'INSOUCIANCE

Partie 2 : Nouveau Départ

Chapitre 36 : Le cadeau des Maraudeurs

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Décembre 1975

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La nouvelle jeta un sérieux froid sur tout le château. Même la salle comme des Gryffondor, temple de l'agitation, n'échappa pas au calme oppressant qu'instaura l'attaque. Elle était toujours remplie, pourtant. Mais ceux qui faisaient leurs devoirs ne se chuchotaient plus les réponses, ceux qui jouaient aux échecs paraissaient davantage intéressés par les numéros de la Gazette abandonnés à leurs côtés et les derniers, donc je faisais partie, se muraient dans une inactivité qui n'avait rien de paresseuse.

Les mots « sang », « carnage » et « meurtre » étaient dans toutes les rares conversations, et l'image choquante de quatre corps suspendus à la façade d'une maison du Chemin de Traverse et celle, peut-être plus terrifiante encore, de la tête de mort entourée du corps visqueux d'un serpent qui flottait au-dessus de l'immeuble régnaient en maître sur tous les esprits. Personne n'était rassuré. Personne ne réussit à dormir sur ses deux oreilles pendant la longue nuit qui suivit.

Le lendemain ne fut pas plus réjouissant. Dès les premières heures du jour, des dizaines et des dizaines d'éditions de la Gazette traînaient dans toute la tour. Plus personne ne pouvait dire que la situation n'était pas sérieuse. Pas alors que la une annonçait la démission de la Ministre de la Magie, Eugenia Jenkins. Pas alors que le mandat d'inspection à l'encontre du bureau des Aurors avait été révoqué et mon père précipité sur les lieux du crime avec ses collègues. Pas alors que quelqu'un venait, sous le nez de tous, d'assassiner une innocente famille fondée par deux nés-moldus qui vivait au beau milieu du Chemin de Traverse. Pas alors qu'un tel carnage avait eu lieu au centre même de la vie sorcière, à quelques pas seulement des bâtiments de la banque Gringotts où des sorciers spécialisés dans la surveillance allaient et venaient à toute heure du jour et de la nuit.

C'était certainement le point qui m'horrifiait le plus. Le fait que cet assassin, cette organisation terroriste ait pu exterminer quatre nés-moldus au cœur de Londres, sous le nez de gardes et, surtout, sous le nez du Ministère qui avait préféré jouer à la sourde oreille plutôt que de prévoir et d'empêcher cette attaque. Je ne voulais même pas imaginer la colère de mon père en cet instant. Il devait être hors de lui que le Ministère ait pu laisser cela arriver, hors de lui que la Gazette du Sorcier fasse mine de s'étonner d'un tel acte alors qu'elle avait masqué tous les signes avant-coureurs en allant jusqu'à remettre en cause ceux censés protéger le pays, hors de lui que les hauts conseillers du Ministère aient poussé la Ministre à la démission après lui avoir donné l'ordre de cacher à son pays tout ce qui s'y passait. Et je partageais sa colère, au même titre que tous ceux qui étaient au courant de la corruption et des mensonges du gouvernement.

Je ne savais pas encore qui se cachait derrière cette marque verte qui hantait mes pensées, mais j'avais déjà conscience qu'il avait joué son coup à la perfection. Maintenant, en plus d'être terrorisés à l'idée d'être la prochaine cible, les sorciers n'avaient plus aucune confiance en leurs dirigeants, autrement dit en ceux qui étaient censés les protéger... Quoi de mieux pour l'expansion d'un groupe dont le dessein était de prendre le pouvoir ?

Le soir venu, le château était toujours ankylosé par le silence, comme enseveli sous des kilos et des kilos de glace. Le dîner fut le repas le plus étrange que j'ai jamais vécu à Poudlard. Tout le monde chuchotait, de peur de rompre la tendance générale et de paraître suspect aux yeux des autres. C'était un murmure assourdissant d'effroi qui s'insinuait dans chacun de nos cœurs. Personne n'évoquait le sujet phare de la journée, se contentant de se voiler la face en parlant de choses et d'autres, mais faisant tout de même comprendre que, à partir de ce jour, rien ne serait plus jamais comme avant.

Je regrettai les trois mois que j'avais passés à savoir que quelque chose était en préparation sans pour autant vraiment m'en inquiéter. Nous n'en étions pas encore là mais lorsque, plus tard, j'ai eu l'occasion de voir une peur omniprésente sur tous les visages à chaque nouvelle édition de la Gazette et, pire que tout, un déchirement entre deux mondes, j'aurais préféré pouvoir plus en profiter.

Lorsque nous eûmes fini de dîner ce soir-là, nous ne nous attardâmes pas dans la Grande Salle, Angel, Becca, Charlie, Theo et moi. Angel, Becca et Charlie marchaient devant alors qu'on empruntait escalier sur escalier, Theo et moi les suivant sans un mot. La nouvelle de l'attaque avait au moins eu le mérite de mettre notre violente dispute entre parenthèses. Les mots que nous avions échangés et notre rancœur respective flottaient toujours au-dessus de nous, bien entendu, mais une bulle semblait nous protéger d'eux pour l'instant. Bulle qui finirait forcément par éclater, mais ce n'était pas le moment. Une fois arrivés dans la salle commune, on se laissa choir sur notre canapé habituel, à côté du feu qui roupillait tranquillement, indifférent à la tempête qui secouait notre monde. Nous aurions tout aussi bien pu monter nous coucher immédiatement. Aucun de nous cinq n'avait vraiment envie de rester jouer à celui qui supporterait le silence de la salle commune le plus longtemps, mais un irrépressible besoin de continuer à vivre comme avant nous clouait à nos sièges sans possibilité de fuite.

Cette drôle de maladie en touchait d'ailleurs beaucoup d'autres. Dans un coin de la pièce circulaire, les Maraudeurs étaient assis sans pour autant comploter ou ricaner comme à leur habitude et, à peine quelques pas plus loin, Alex, Will et Thomas discutaient de façon bien trop calme par rapport aux débats qui enflammaient d'ordinaire leurs soirées. Lily et Alice faisait leurs devoirs un peu derrière moi, mais les yeux vert émeraude de la rouquine restaient obstinément fixés sur un point dans le vide.

Tout le monde jouait la comédie, et c'était sûrement le pire. Je finis par me lasser de la contemplation de ces visages immobiles et dénués de toute joie, aussi je reportai mon attention sur Angel qui expliquait mollement à Becca les propriétés des filets du diable. Inconsciemment, je l'écoutai, comme pour vérifier si ses explications étaient claires, tout en me plongeant dans la contemplation du pied de Theo qui allait et venait sur le sol en un tapotement régulier et infernal. Puis, sans avertir personne, Charlie se leva soudain, s'attirant quelques regards étonnés.

— Qui fait une bataille explosive ? s'exclama-t-il, pas très fort mais, dans la quiétude de la pièce, tout le monde eut l'impression de l'entendre crier.

Nous ne répondîmes pas et Charlie secoua la tête avec agacement avant de sortir les cartes de sa poche. Sans chercher à obtenir un assentiment, il se mit à les distribuer et, bientôt, des explosions retentirent dans la salle commune, brisant définitivement son silence factice. Parce qu'en soi, personne ne souhaitait se taire et jouer les indifférents en faisant comme si tout était normal. Alors, sous l'impulsion agacée d'un petit troisième année, les conversations reprirent sous une autre forme que des chuchotements. De vrais grattements de plumes se firent entendre sur les parchemins de Lily et d'Alice, de vraies idées de blagues fusèrent entre James, Sirius, Remus et Peter, et des disputes un peu plus franches reprirent entre Thomas et Will, sous l'œil soulagé d'Alex. C'était une sorte de promesse, dans le fond. La promesse que la vie ne s'arrêterait pas à ça. Qu'elle ne s'arrêterait jamais à ça. Qu'il fallait juste le courage de quelqu'un pour rallumer la mèche de la bougie que certains essayaient d'éteindre.

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Plusieurs jours après l'attaque, mon tout premier match de Quidditch en tant que membre de l'équipe de Gryffondor eut lieu. Je me souviens d'ailleurs très bien de la réunion stratégique que Thomas organisa dans les vestiaires peu avant le début de la rencontre avec les Serdaigle, durant laquelle Angel tremblait d'appréhension sans parvenir à se concentrer sur ce que nous racontait notre capitaine. Assis sur le banc face à nous, James et Alice étaient parfaitement à l'aise et ne prêtaient pas grande attention à Thomas, préférant ricaner tous les deux. Quant à Lou et Alex, ils l'écoutaient sagement déblatérer ses dernières recommandations tout en commentant de temps à autre son discours.

— Déstresse ! finis-je par souffler à Angel en la voyant inspirer et expirer longuement alors qu'on prenait nos balais – un vieux modèle appartenant à l'école pour moi, leur propre balai pour les autres. Je suis sûre que tu seras excellente !

Angel était morte de trouille à l'idée de devoir faire ses preuves devant toute l'école. Son admission dans l'équipe était en effet étonnante pour bon nombre d'élèves, certains ayant même été jusqu'à prétendre que ce n'était pas pour son talent que Thomas l'avait prise. À ses côtés, je paraissais bien plus sereine et je pris donc à cœur de la réconforter, ce qui fonctionna pendant un temps avant qu'elle n'en ait assez et accélère le pas pour ne plus m'entendre lui affirmer des vérités qu'elle ne voulait pas croire.

— Mauvaise technique, Azer, très mauvaise technique ! s'exclama Thomas, qui n'avait rien manqué de la scène, quand mon amie s'éloigna.

— C'est facile à dire pour toi ! rétorquai-je en lui lançant un regard mauvais. C'est pas à toi qu'elle casse les oreilles avec son stress depuis trois jours !

— Suis-moi et apprends du maître.

J'haussai un sourcil sceptique mais le suivis néanmoins, alors que l'on contournait les vestiaires pour rejoindre le stade.

— Alors, Wade, tu es prête pour le match ? demanda le jeune homme en s'appuyant sans aucune douceur sur l'épaule d'Angel qui grimaça.

— Enlève tout de suite ton bras de mon épaule et tiens-toi à une distance respectable de moi ! cracha la Gryffondor d'un air mauvais en le fusillant du regard.

En réalité, elle se fichait bien que Thomas la prenne comme accoudoir, mais les rumeurs au sujet de leur relation l'impactaient bien trop pour qu'elle ne se dégage pas de sa prise en se décalant de quelques pas.

— C'est amusant de voir comme tu essaies de camoufler ton appréhension en me repoussant, s'amusa Thomas, pas conscient pour un sou de ce qui mettait réellement Angel mal à l'aise avec son comportement sans gêne.

— Je ne cherche pas à camoufler quoi-que-ce-soit !

— Bien sûr... Tu sais, tu as raison d'avoir peur. C'est vrai, ce n'est pas comme si tu étais excellente à ton poste... Moi-même j'ai des doutes parfois ! Après tout, je n'ai pas vraiment eu d'autre choix que de t'accepter comme batteuse, vu la nullité chronique des autres postulants...

— Je te demande pardon ?! s'écria Angel en s'arrêtant net, attirant sur nous les regards étonnés de l'équipe de Serdaigle qui nous attendait déjà. Tu ne perds rien pour attendre, espèce de...

Elle ne put finir sa phrase puisque que l'arbitre du match, qui n'était autre que Davon, le professeur de vol, nous fit nous mettre en ligne face à nos adversaires. Angel dévisagea Thomas avec une expression conjuguant haine et mépris, et alla se placer en face d'un des batteurs de Serdaigle qui faisait deux fois sa taille. Thomas éclata de rire en faisant de même et j'allais me placer à côté de lui, pas tout à fait convaincue par sa pédagogie de l'encouragement.

— Tu as vu ? fit-il alors que je me positionnai entre lui et James. Ce n'était pas compliqué : juste la bonne dose de provocation et ta copine est prête à foutre la pâté à ces oisillons de Serdaigle rien que pour m'en mettre plein la vue !

— Je doute encore de la fiabilité sur le long terme de ta méthode. Et puis je te ferais remarquer que ça n'aurait jamais fonctionné si c'était moi qui l'avais provoquée : tu es la seule personne capable de la faire sortir de ses gonds aussi facilement !

— Et je ne vois pas pourquoi ! s'offusqua-t-il. Je ne fais rien de spécial, pourtant...

Je laissai échapper un ricanement. Thomas était d'une naïveté navrante par moments tant tout coulait de source pour lui. Le professeur Davon commença un discours sur le fair-play que personne n'écouta réellement, les Serdaigle et les Gryffondor n'étant pas à proprement parler de vrais adversaires en dehors du terrain. J'en profitai pour jeter un œil aux tribunes et déglutis en constatant qu'elles étaient pleines à craquer, divisées en deux camps. Du côté rouge du terrain, l'ensemble des Gryffondor étaient réunis, brandissant bannières colorées et écharpes aux couleurs de la maison. La moitié des Poufsouffle environ soutenaient également ma maison, ainsi qu'une minorité de Serpentard, à cause de la fameuse rivalité entre les serpents et les lions. En face d'eux, une mer bleutée rehaussée de bronze s'étalait à grand renfort de bannières à l'effigie de l'aigle représentant leur maison.

En voyant cet océan de visages tournés vers moi, je sentis ma tension remonter d'un cran, tout comme le stress. Maintenant que je n'avais plus le loisir de pouvoir rassurer et me moquer d'Angel qui était prête à en découdre – si bien que je doutais que lui fournir une batte était une bonne idée –, ma propre peur surgissait comme un serpent vicieux, engourdissant peu à peu mes membres. Et pourtant, le match contre les Serdaigle était loin d'être celui que je redoutais le plus. Je craignais davantage d'avoir à affronter l'équipe des Poufsouffle qui comptait dans ses rangs Elladora Simpson, autrement dit la meilleur poursuiveuse de l'école, ou même l'équipe des Serpentard qui était composée d'un certains nombre de personnes que je souhaitais éviter – Evan Rosier et Regulus Black en tête.

Alors que Davon ordonnait aux deux équipes de se mettre en formation de vol, mes jambes restèrent clouées au sol. Tous ces gens qui regardaient le match m'étouffaient. Je savais que, quelque part dans les gradins, se trouvait Jonas Bolson et le sentiment d'usurpation que je ressentais quand je me souvenais que je n'étais que le deuxième choix de l'équipe me bloqua la gorge, rendant ma respiration difficile. Avais-je réellement ma place sur ce terrain ? J'en doutais de plus en plus. Je n'étais pas comme Angel qui frappait les cognards sans hésitation, quitte à détruire certains bancs des gradins comme c'était arrivé à un de nos derniers entraînements, pas comme Thomas ou James qui étaient si sûrs d'eux qu'ils se surestimaient parfois, pas comme Alex ou Alice qui arrivaient toujours à relativiser, et encore moins comme Lou, l'attrapeuse, qui n'avait qu'à se soucier du Vif d'Or.

— Eh, fit la voix de James à mon oreille en me poussant vers la position que je devais occuper pour la mise en vol. Ça va aller, Ali. On s'est entraînés pendant deux mois avec un tyran pour capitaine, alors il n'y a aucune raison pour que tu n'y arrives pas !

Même si ses paroles ne me rassuraient pas vraiment, je lui envoyai un regard de gratitude. Je devais avoir l'air ridicule à psychoter à deux minutes du coup d'envoi, mais je m'en fichais. J'aurais préféré être partout ailleurs qu'ici et pourtant je savais qu'une fois dans les airs tout irait mieux. Une fois que je serais trop concentrée sur le souaffle pour me préoccuper des attentes des personnes venues voir le match, ma tension retomberait. C'est cette dernière conviction qui me fit enfourcher mon balai et, lorsque Davon siffla, m'élever maladroitement dans le ciel ombragé par les nuages d'hiver.

Le souffle de l'air me balaya le visage et, un instant, je m'autorisai à sourire à cette sensation avant de me concentrer sur le souaffle qui était déjà lancé et récupéré par une poursuiveuse de Serdaigle du nom d'Emmeline Vance. Maintenant mue par l'unique envie de gagner le match et d'apporter la gloire aux rouges et or, j'imitai James et fonçai sur elle tandis qu'Alice prenait de l'avance sur le terrain pour récupérer le souaffle si jamais celui-ci s'aventurait plus près de nos buts. Jouer dans un match de Quidditch – et non le regarder – avait quelque chose de très impressionnant, mais c'était également bien plus grisant. Les cris des divers supporters, le sifflement du vent à mes oreilles et le bruit caractéristique des balles qui fusaient dans l'air et atterrissaient dans les bras des joueurs étaient tous beaucoup plus forts et plus agréables vus du haut de mon balai.

Vance fit la passe à un de ses coéquipiers et James parvint à lui subtiliser le souaffle alors que celui-ci faisait une seconde passe au dernier poursuiveur. Il fila vers les buts adversaires et je le talonnai comme je pus pour l'aider, mais un cognard l'obligea à lâcher prise. Tous mes sens étaient en éveil, ainsi, lorsqu'Alice m'envoya le souaffle pour que j'aille marquer après l'avoir de nouveau récupéré, je ne mis qu'une seconde à réagir et dirigeai mon balai vers les buts adverses. Je me préparais à marquer quand j'entendis un sifflement sous mes pieds et dus m'immobiliser dans les airs, le souaffle toujours dans les bras.

Je fronçai les sourcils et ne compris strictement rien pendant un moment, avant que James ne me fasse signe de redescendre au sol. Ce n'est qu'une fois les pieds ancrés sur terre que je remarquais le Vif d'Or dans la main de Lou qui souriait, radieuse.

— C'est une blague ? ne pus-je m'empêcher de lâcher tandis que Thomas et Angel se posaient sur le sol à mes côtés, l'air tout aussi perdus. Mais on vient de commencer à voler !

J'étais contente d'avoir gagné le match, mais également très déçue de la rapidité de Lou. Le match avait duré quatre minutes, ce qui devait tenir du record, et en plus je n'avais même pas pu essayer de marquer une seule fois ! Pas que je fusse certaine de réussir mon coup, mais j'aurais au moins souhaité pouvoir faire mes preuves. Cependant, le bonheur apparent de Lou, des supporters et par-dessus tout la tête éberluée de Thomas eurent raison de moi et j'allai féliciter ma coéquipière avant de me moquer de mon capitaine avec Alex et Angel.

— Mais je n'ai même pas pu frapper dans un seul cognard ! protesta Thomas sous l'œil amusé de Lou. Quand je disais qu'il fallait prendre les adversaires de court, je ne pensais pas à aussi court ! Et toi... ajouta-t-il en se tournant vers Angel. Il y a deux cognards ! Tu aurais au moins pu m'en laisser un une fois ! Tu as complètement monopolisé le jeu !

— Il faut être plus rapide dans la vie, cap'taine ! Et puis ne fais pas cette tête, au moins je t'ai montré que j'avais ma place dans cette équipe même si je tiens mal ma batte !

Sur ces divins mots de revanche, elle adressa un dernier sourire angélique à Thomas avant de tourner les talons pour rejoindre Becca, Charlie et Theo qui nous attendaient pour nous féliciter un peu plus loin sur le terrain.

— Faut croire que ta pédagogie de l'encouragement marche un peu trop bien ! me moquai-je à mon tour avant de l'imiter.


Pour fêter la victoire des Gryffondor, une fête fut organisée dans la salle commune. Les Maraudeurs rapportèrent boissons et nourriture des cuisines – ce qui valut d'ailleurs à James une gifle cuisante de Lily qui tenta de les en empêcher, honorant sa fonction de préfète –, un phonographe appartenant à je-ne-sais-qui fut déposé devant la cheminée et la bonne humeur générale de la victoire, bienvenue après la morosité des derniers jours, fit le reste.

De la fête en elle-même, je ne garde en mémoire que le sentiment électrisant d'être félicitée par mes camarades, malgré mon faible rôle dans le match. En revanche, de ce qui arriva après, je ne m'en souviens que trop bien. Car, quand la salle commune eut retrouvé un aspect décent, en partie à cause de McGonagall qui, agacée du bruit, avait fini par nous contraindre à aller nous coucher en maugréant que les fêtes de victoire ne devraient pas excéder la durée du match, James, Sirius et Peter m'entraînèrent de force hors de la salle commune, avant de nous faire sortir du château et rejoindre la Forêt Interdite. Perplexe tandis qu'on s'enfonçait entre les arbres, je n'avais eu de cesse de leur demander où est-ce qu'ils m'emmenaient, mais ils ne consentirent pas à me donner de réponse orale, préférant se planter face à moi et fermer les yeux avec concentration.

Alors, sous mes yeux ébahis, James prit l'apparence d'un cerf, Sirius d'un chien et Peter d'un rat, et moi je compris enfin tout ce qu'impliquait le fait de devenir un Animagus. Sirius, toujours sous sa forme animale, trottina vers moi, les babines étirées comme s'il souriait, et, avec un rire de gamine, je caressai sa tête recouverte de poils longs. Je n'arrivais pas à croire qu'ils avaient réussi. Après autant de temps, autant de travail. Autant de nuits passées à les couvrir tandis qu'ils se préparaient. Après autant d'échecs. Et, pourtant, j'étais forcée de l'admettre : ils l'avaient fait. Ils étaient devenus des Animagus. Non déclarés, certes, mais pour moi c'était la même chose. Je me levai et m'approchai du cerf qu'était devenu James. Sans vouloir vexer les autres, il était de loin le plus impressionnant. Celui qui attirait le plus de regards. Comme dans la réalité, en somme. James était le plus lumineux des Maraudeurs, bien loin de la timidité maladive de Remus, de la maladresse de Peter et du silence méprisant de Sirius. Son animal lui correspondait parfaitement.

Une fois que j'eus finis de m'extasier sur leur nouvelle nature, James se mit à trottiner autour de la clairière, reniflant l'herbe de ses naseaux et Sirius l'imita sous les petits yeux de rongeur de Peter dont le museau humait l'air. En les voyant gambader, se rouler dans les feuilles ou se fondre dans les hautes herbes de la clairière, je fus envieuse pour la première fois de ma vie. Pendant tout le temps où j'avais traduit le manuel de transformation, je m'étais toujours demandé de quelle folie ils pouvaient être atteints pour se soumettre aux instructions que je leur remettais, mais maintenant que je voyais le résultat, j'avais terriblement envie d'être comme eux.

On fut plus longs que jamais à rentrer, cette nuit-là. Les garçons ne cessaient de sourire, de rire et de se féliciter mutuellement tandis que je les regardais avec amusement et, je devais l'admettre, attendrissement. C'est peut être pour ça que ce qui devait arriver arriva. Tout était trop parfait, notre attention trop faible, pour que cela ne se produise pas. Parce que oui, une fois parvenus au quatrième étage, ce furent bien les yeux de Miss Teigne qui apparurent devant nous, faisant pousser un hoquet de stupeur à Peter qui se tourna vers nous, affolé à l'idée de se faire prendre. L'horrible chatte tourna les talons et trottina jusqu'aux escaliers avec, sans aucun doute l'idée de prévenir son maître, qu'on ne tarda pas à entendre arriver. Réagissant au quart de tour, James déploya sa cape. Mais aucun de nous quatre ne se berça d'illusions : s'y cacher tous ensemble revenait à nous plonger dans des ennuis encore plus gros que ce qu'on risquait déjà. Comment expliquer à Rusard l'existence d'une cape d'invisibilité tout en essayant de masquer le secret principal des méfaits des Maraudeurs ?

C'est pourquoi, alors que James, Peter et Sirius me faisaient de grands signes pour que je les rejoigne, je reculai et leur fis signe de partir sans moi. J'étais persuadée que je risquais moins qu'eux si je me faisais prendre. Après tout, je n'étais pas une Animagus non déclarée, moi, et je m'étais toujours sortie indemne des frasques dont ils m'avaient rendue complice. Ils furent longs à se décider, mais finirent par s'exécuter et par remonter discrètement à la tour des Gryffondor, cachés sous la cape, au moment même où Rusard apparaissait au détour du couloir.

— Je crois que nous avons des ennuis ma chère, lâcha-t-il à mon attention en m'apercevant, figée dans l'obscurité.

Sans chercher à obtenir des explications, il me conduisit jusqu'au bureau du professeur McGonagall qui, après m'avoir contemplée sans mot dire pendant près de cinq minutes, me rappela d'un ton très sec à quel point mon comportement la décevait. J'eus tout d'abord droit à la mauvaise image des Gryffondor que je renvoyais aux autres maisons en agissant ainsi, puis au fait que je bafouais les règles de l'école et, enfin, aux dangers auxquels cette balade m'exposait avec le climat actuel.

Pendant toute la durée de son discours, je m'efforçai de garder un visage tout à fait impassible, ce qui ne fut pas une chose aisée puisque, dès que j'essayais de penser à autre chose, l'image d'un cerf, d'un chien et d'un rat courant joyeusement autour de moi me revenait en mémoire et je devais m'empêcher de sourire. À vrai dire, même si j'étais agacée de m'être fait pincée parce qu'on avait été trop transportés par l'euphorie de la réussite des Maraudeurs pour nous souvenir de l'existence de Rusard, le monologue de ma directrice ne me touchait que peu – et perdait même toute crédibilité si on considérait le bonnet de nuit au motif écossais qu'elle portait.

Mes paupières commençaient à se faire lourdes lorsqu'elle me libéra enfin après m'avoir mise en retenue tous les soirs de la dernière semaine qui nous séparait des vacances de Noël et juré que mes parents seraient informés de cette promenade nocturne. Escortée par Rusard qui paraissait très satisfait d'avoir pu me coincer, je remontai jusqu'à la tour des Gryffondor et ce n'est qu'une fois le trou du portrait de la Grosse Dame franchi que je m'autorisai à sourire largement. Les yeux à demi-fermés par la fatigue, je ne m'attardai pas dans la salle commune déserte et me dirigeai vers les escaliers montant à mon dortoir. J'allai gravir les premières marches lorsqu'une voix dans mon dos me fit sursauter :

— Alors ? venait de me demander Sirius, avachi sur un des canapés, me fixant de son regard gris injecté de sang à cause du manque de sommeil.

Une main sur le cœur d'avoir été prise au dépourvu, je me retournai et allai m'asseoir à ses côtés, assez fière de voir qu'il m'avait attendue pour savoir ce qui m'était arrivé.

— Retenues tous les soirs de la semaine et une lettre à mes parents, lui répondis-je en chuchotant, ne voulant pas briser l'atmosphère feutrée qui régnait dans la pièce déserte. Et vous, vous êtes rentrés sans encombre ?

— J'ai simplement cru que la Grosse Dame allait nous faire repérer en se mettant à hurler qu'elle ne voyait pas la personne qui prononçait le mot de passe.

Je ricanai doucement et me calai un peu mieux dans le dossier du canapé.

— James et Peter sont montés se coucher il y a cinq minutes, poursuivit Sirius en se redressant un peu.

— Tu aurais pu faire comme eux. Ce n'est pas comme si je risquais la prison pour être sortie en pleine nuit dans les couloirs...

— Je sais, mais...

Sirius se redressa encore un peu plus et se passa une main dans les cheveux, gêné.

— Enfin... Je suppose qu'on te doit une fière chandelle, tous les trois. Sans toi on se serait tous fait prendre et vu le nombre de choses que McGo et Rusard ont à nous reprocher, on s'en serait moins bien tirés que toi... Et puis même, si tu n'avais pas traduit ce bouquin... Je pensais juste que j'avais été vraiment dur avec toi, alors qu'on aurait vraiment eu plus de mal si tu n'avais pas été là.

J'haussai les épaules, mal à l'aise devant ces paroles auxquelles je ne m'attendais pas.

— Ça fait bizarre de se dire qu'on a une dette envers toi, reprit-il du ton amusé et badin qui lui ressemblait plus.

— Tu n'as pas de dette envers moi, répondis-je en levant les yeux au ciel, dérangée par l'idée.

— Peut-être.

Bâillant, j'annonçai que j'allais me coucher et rejoignis les escaliers. Sirius me retint une nouvelle fois alors que j'allais disparaître derrière les marches en colimaçon.

— Oh, et Ali ?

— Oui ?

— Merci.