Clarke s'éveilla dans un calme cotonneux. Tout autour d'elle était silencieux ; même la respiration de Raven sur le lit de camp voisin s'était tue.
Elle se redressa d'un coup : Raven n'était plus là.
Mais son geste trop brusque lui fit voir des étoiles et l'aveugla momentanément, l'obligeant à s'immobiliser jusqu'à ce que la douleur lancinante passe, heureusement en quelques secondes. Après quelques inspirations, elle se rappela les récents événements comme elle voyait poindre la lueur du jour à travers l'ouverture lâche de la tente.
Finn était allé se dénoncer devant la tente de Lexa ; elle le savait car c'était Octavia qui s'était précipitée à leur rencontre, affolée, pour les prévenir, quelques dizaines de minutes seulement après que Clarke était rentrée couverte de sable pour cacher les traces rougeâtres qui marbraient son cou et ses bras. Elle avait menti tant bien que mal à ses amis, qui ne l'avaient heureusement pas plus questionnée que cela quand elle leur avait dit qu'elle n'avait pu retrouver Finn et s'était perdue dans les dunes proches.
Raven devait les avoir tenus au courant de son état mental vacillant, et elle l'avait remerciée en pensée pendant qu'elle se rinçait copieusement avec un reste d'eau trouble.
Quand Octavia avait surgi, son coeur s'était remis à s'agiter instantanément, comme elle craignait qu'il fût abattu sur place sans avoir de chance de pouvoir se défendre. Mais Lexa, qui tenait encore ses troupes en respect, n'avait pas déçu ses attentes et avait accepté le retour du corps du défunt à sa famille comme un semblant de remords. Finn devrait passer la nuit sous bonne garde, en attendant un jugement au petit matin. C'était donc bien agités qu'ils s'en étaient retournés à leur campement, sombres et angoissés, pour dormir tant bien que mal.
Clarke avait passé plusieurs heures à leur expliquer, sans mensonge cette fois, la vérité et l'étendue de son choc post-traumatique. Elle en avait passé encore quelques autres à tenir Raven serrée entre ses bras et à pleurer avec elle en silence. Celle-ci lui avait un peu raconté comment il avait pris soin d'elle pendant sa convalescence, et comment elle avait appris peu à peu à lui pardonner. Comme pour elle, la situation ravivait dans leur mémoire des souvenirs de perte douloureux, qu'elles s'expliquaient à présent.
Mais cela faisait d'autant plus mal que, cette fois-ci, la perte risquait fort d'être définitive.
Epuisées, elles s'étaient finalement endormies pour quelques instants de répit dans cette attente lourde de menaces. Et à présent, ignorant l'heure qu'il pouvait bien être, Clarke s'habillait à la va-vite pour lui proposer d'aller retrouver Finn avant son jugement. Le silence ambiant lui laissait croire que rien ne s'était encore joué, et l'aidait à calmer les petites voix pessimistes qui tentaient d'envahir sa tête.
Elle retrouva Raven avec Monty et Bellamy autour d'un maigre repas, comme les rations fournies à leur arrivée par l'armée commençaient à s'épuiser.
N'ayant pas trouvé trace d'Octavia ou de Lincoln, ils se dirigèrent tous les quatre vers la roulotte en bois et en cuir qui, vidée de son chargement d'armes et de provisions, faisait désormais office de prison d'appoint. A leur approche, le garde unique qui en gardait l'entrée aboya quelque chose en trigedasleng et pointa sa lance sur eux pour les dissuader d'approcher. La porte de la roulotte s'ouvrit pour en laisser sortir Nyko, qui s'immobilisa à leur vue.
Quelque chose clochait.
"Nyko, qu'est-ce que tu fais là ?" demanda Clarke soudain en panique.
Comme il ne répondait pas et avait entrepris de descendre du véhicule, elle se précipita à sa rencontre, oubliant le garde qui, fort heureusement, se débattait déjà avec Monty et Bellamy.
"Laisse-moi passer, qu'est-ce qu'il se passe ? Finn !" hurlait-elle avec force alors qu'il essayait mollement de la retenir.
"Laisse-moi, je veux le voir, Nyko ! Finn !" répéta-t-elle en le frappant partout où elle pouvait l'atteindre.
Il abandonna enfin et elle le contourna d'un bond pour suivre son violent pressentiment à l'intérieur de la roulotte.
"Finn !"
Une obscurité ténue régnait dans cet espace exigu et immobile, rempli seulement par un silence de mort. Elle n'attendit pas que ses yeux s'habituent ; elle cherchait, affolée, une trace de Finn de tous côtés, qui restait obstinément muet.
"Fi…"
Enfin elle l'avait trouvé : sa silhouette affaissée contre le mur se détachait dans l'ombre, douloureusement immobile. Elle se jeta sur lui sans prendre la peine de vérifier ses signes vitaux et le serra instinctivement dans ses bras.
Son corps inerte bascula contre elle comme elle éclatait en sanglots.
"Non…" fit la voix de Raven dans son dos. "Non !"
C'était trop tard.
Ce fut hors d'elle, et l'esprit chauffé à blanc, que Clarke fit irruption dans la tente de Lexa.
"Qu'est-ce que tu as fait ?" accusa-t-elle dans un grognement furieux la silhouette qui lui présentait son dos.
Celle-ci fit volte-face, un air un peu surpris et inhabituel sur le visage.
"D'abord Lincoln et maintenant Finn… Je croyais que tu étais bien plus fair-play, comme quand tu as laissé le peuple décider de ce qu'il fallait faire de ton général !"
En éructant cela dans sa rage, elle n'avait pas arrêté son élan pour lui rentrer dedans, bloquée seulement par les mains tendues de Lexa qui l'avaient repoussée.
Toujours silencieuse, celle-ci la fixait sans bouger.
Elles étaient seules, sous cette tente. Le commandant était débarrassé de son manteau et de toute armure et ses armes, pourtant toujours à portée de main, étaient sagement alignées dans un coin, sur une commode hors d'atteinte.
Le garde également avait laissé Clarke rentrer sans difficulté, et n'avait même pas bougé un cil en la voyant arriver de son pas rageur. Elle aurait pu avoir pris une arme avec elle, elle aurait pu avoir décidé de la tuer. Elle était d'ailleurs entrée dans ce sanctuaire militaire avec ce dessein en tête, dût-elle utiliser ses mains nues.
C'était cette étrange facilité qui la déconcerta, au moins assez pour la faire s'immobiliser, tout muscle tendu, face au commandant.
Celui-ci s'était visiblement attendu à une visite et l'avait laissée faire.
Loin de se calmer à cette idée, Clarke fulminait encore plus. Elle en avait assez de ses petites manipulations.
Elle avait encore sur ses mains la sensation du corps déjà glacé de Finn, devant les yeux les pleurs rageurs de Raven, et dans les oreilles ses supplications d'aller le venger auprès de celle qui avait manigancé tout cela.
Tremblante de colère, et fatiguée d'avoir elle-même tant pleuré, elle n'avait puisé la force que dans sa haine sourde de se lever et d'aller à sa rencontre, à la fin d'une journée où Lexa était demeurée invisible et muette - bien trop lâche pour assumer ses actes.
" Quel digne chef de guerre ! Envoyer un sous-fifre empoisonner un condamné pour s'éviter d'avoir à choisir et perdre la face publiquement ! A moins que ça ne soit toi qui y sois allée directement ? Comment passer le barrage des gardes autrement ?"
Elle avait dit cela d'un air menaçant et doucereux dans une vaine tentative de se redonner une contenance, mais rien ne l'énervait plus que le calme affiché de Lexa devant elle.
"Un de ces gardes a été tué", répondit-elle enfin, sans plus se justifier.
"Je me contrefous des détails de ton plan sordide ! hurla Clarke, Tu l'as tué, c'est tout ce que je sais ! Tu voulais te venger de la mort de ton homme et de Gustus, et…"
Lexa avait bondi et plaqué une main ferme sur sa bouche avant qu'elle ait eu le temps de finir. Suffocant sous le coup de sa prise trop puissante, Clarke tenta de se débattre en y mettant toute sa force, mais en vain.
Traînée à moitié par le commandant qui la traitait à présent un peu plus brusquement sous ses coups, elle ne put que se regarder être éloignée de force de l'entrée de la tente, et immobilisée par derrière.
Quelques secondes s'écoulèrent avant qu'elle ne cherche de nouveau à se dégager, mais Lexa resserra violemment sa prise et lui intima un "chut" rauque. Ca ne suffit pas à la calmer : une poussée de claustrophobie propulsa ses mains à la recherche de son visage, de n'importe quelle partie vulnérable qu'elle pouvait agripper chez son adversaire, mais elle ne rencontra que sa poigne sans merci qui retourna son bras dans son dos jusqu'à le faire craquer.
"Clarke", souffla Lexa près de son oreille.
La mention de son nom, dénuée de toute trace de colère en contraste avec leur lutte muette et violente, la fit se raidir comme son bras qui la lançait fortement.
Provisoirement vaincue, elle inspira fort pendant plusieurs secondes pour retrouver son souffle, difficilement contre les doigts hermétiques de Lexa. Ces derniers se détendirent quelque peu à sa prière muette, sans toutefois la libérer.
Après une ou deux minutes de calme, pendant laquelle Clarke s'était sentie contrainte de relâcher son agressivité tandis que l'autre semblait tendre l'oreille vers les bruits confus du dehors, le commandant brisa le silence :
"Je n'ai pas besoin d'une victime de plus, lâcha-t-il en guise de justification. Promets-moi de te taire et nous pourrons nous expliquer."
Clarke, encore fébrile après cet enchaînement d'événements, tentait vainement de comprendre ce qui venait de se passer.
Elle s'était attendue à être enfermée comme Finn au nom de cette agression, voire à être tout simplement tuée ici-même, ou, s'il le fallait, rouée de coups pour qu'elle intègre jusque dans sa chair à quel point il était dangereux de défier le commandant. Mais non, rien. Lexa lui avait intimé le silence et, face à sa violente résistance, s'était contentée de parer les coups et de les bloquer, sans les lui rendre.
Piquée par la curiosité malgré la colère sourde qui l'étreignait toujours, elle hocha la tête en signe d'acceptation tout en restant sur ses gardes.
"Je n'ai pas ordonné de tuer Finn d'une manière aussi déloyale. Et je n'y suis pas allée moi-même non plus", déclara-t-elle à voix basse tout en la libérant progressivement.
Elle fixait attentivement son interlocutrice du regard, s'attendant peut-être à ce que la bagarre n'en reprenne de plus belle, mais sembla rassérénée par le silence de Clarke et vint se placer en face d'elle.
"Tu as ordonné de le tuer sans préciser comment, alors ?
- Non."
Clarke la fixait d'un regard de braise sous ses sourcils froncés, tout dans sa posture exprimant la méfiance. Elle attendait. Pour une fois, au lieu de jouer la provocation verbale, elle attendait.
"Tu le sais. Tu sais que si j'avais voulu sa mort expéditive, il m'aurait suffi de laisser mes hommes se faire justice eux-même sur le poteau d'exécution, et sans délai."
Quelque chose tiqua en Clarke, mais elle ne le laissa pas apparaître sur son visage. Evidemment, qu'elle y avait pensé. De manière très brève, et tout aussi vite refoulée parce que ça aurait suffi à balayer sa vaine fureur, mais elle y avait songé. C'était d'ailleurs la procédure normale, semblait-il : Jus drein, Jus daun, comme Lexa elle-même le lui avait enseigné en lui parlant de son peuple, dans les montagnes.
Mais...
"Peut-être que tu voudrais me laisser penser ça. Peut-être que nous garder tranquilles pour pouvoir nous utiliser sans problème pendant l'assaut est juste un aspect caché de tes plans."
Face au commandant, sa peur était tombée, vaincue par la haine et la colère. Qu'elle voie la fonction militaire ou Lexa en face d'elle, c'était la même chose : elle bouillait de révolte, prête à lui sauter à la gorge de nouveau au moindre petit mouvement.
"Peut-être", répliqua Lexa avec un ton que Clarke aurait juré empreint d'insolence mais toutefois réprimé sous une neutralité de fer.
Elle la sentit très précautionneuse devant elle, immobile et plongeant toujours son regard dans le sien, sans provocation ni dédain. Juste de l'attente, franche et non dissimulée.
Tout le contraire de leur dernière entrevue mouvementée, où Clarke s'était sentie méprisée, manipulée, utilisée. Là, elle avait presque le dessus.
Concentrée sur la moindre de ses réactions, le commandant semblait attendre qu'elle fasse le premier geste.
Lexa la voyait.
Clairement, sans filtre, sans jeux de domination entre elles.
Face à face dans cette tente agitée seulement du bruissement du vent nocturne, elles se regardaient comme des égales, chacune attendant que l'autre exprime ses vues pour pouvoir y réagir.
Clarke sentit alors une tension ignorée jusqu'alors glisser doucement de ses épaules et de son dos. Depuis ce point de rupture où même Lexa lui avait tourné le dos et forcée à l'appeler de nouveau par son titre, elle n'avait plus perçu cette assurance ténue. Responsable de certains et abandonnée des autres, elle avait oublié ce que cela faisait, de se sentir une dans un regard - perçue comme "Clarke", et pas seulement comme une menace, une contrainte, une prisonnière ou une subalterne.
Lexa, pour la première fois depuis longtemps, la voyait, elle, comme elle était.
Et cela la frustrait terriblement, mais cette simple idée fit retomber sa fureur d'un coup.
Elle avait terriblement besoin de ça, de ce simple contact visuel qui lui rappelait qu'elle existait et qu'elle était écoutée. Et qu'on lui répondrait.
"Qui l'a tué ?"
Lexa baissa les yeux brièvement, ne sachant quoi répondre.
"Je ne sais pas. Mais c'était un de mes… hommes, qui connaissait le feisbona. A moins que les tiens aussi aient la connaissance de ce plant mortel qui ne pousse qu'ici à l'abri du vent."
Elle semblait plus lasse et résolue qu'en colère. Clarke répondit :
"Non, en effet. Et aucun de nous n'aurait fait ça."
Après une pause, qui étira le temps indéfiniment comme durant ces longues minutes où aucune d'elles n'avait bougé, elle demanda au Commandant :
"Que vas-tu faire ?"
