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TOME 1 : LA FIN DE L'INSOUCIANCE
Partie 2 : Les méandres du passé
Chapitre 37 : L'impact tardif d'une balle de plomb
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Décembre 1975
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Une semaine plus tard, c'est le front appuyé contre la vitre du Poudlard Express qui filait à travers la campagne que je passais le voyage-retour à Londres pour les vacances de Noël. Perdue dans mes pensées, j'étais incapable de détacher mon regard de la frise d'arbres enneigés, aux branches pendant tristement vers les rails glissants, qui défilait derrière la fenêtre. Le paysage avait beau être dénué de couleurs, il m'inspirait une étrange sérénité, le contraste entre la fraîcheur extérieure et la chaleur, réelle et métaphorique, régnant dans le compartiment que je partageais avec Angel, Becca, Charlie et Theo me mettant du baume au cœur, de sorte que ce ne fut que lorsqu'il se mit à faire trop sombre pour que je puisse encore y voir quelque chose que je me détournai pour m'intéresser à la partie d'échecs que se disputaient Angel et Charlie. Un instant, je tentai de comprendre à quel stade du jeu ils en étaient rendus, mais un bâillement que je dus étouffer dans ma manche me découragea et je me renfonçai dans la banquette sans plus chercher à réfléchir.
— Tu n'aurais pas dû te coucher aussi tard cette semaine, déclara Angel qui me regardait du coin de l'œil en attendant que Charlie joue son coup.
— Excuse-moi d'être polie et d'être allée à la soirée de Slug hier !
— Je crois qu'elle parlait plutôt de tes retenues de cette semaine, railla Becca. On peut savoir ce que tu as fait pour les mériter, d'ailleurs ?
Je m'efforçai de prendre un air naturel et convaincant avant d'annoncer :
— Je vous l'ai déjà dit : j'avais envie de prendre l'air et Rusard m'a surprise.
— Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai quelques difficultés à te croire, commenta Charlie en avançant un cavalier qui écrasa un pion d'Angel.
— Pourquoi ?! m'offusquai-je.
— Parce qu'à chaque fois qu'il t'arrive quelque chose de bizarre, les Maraudeurs sont toujours dans les parages... Tu es sûre que ta promenade nocturne n'était pas plutôt de la même veine que leurs blagues douteuses ?
— Je ne vois pas ce qui te fait dire ça.
— C'est ça. Fais semblant de ne pas comprendre de quoi je parle. En tout cas, je suis ravi que tu aies décidé de passer le voyage avec nous ! On ne te voyait plus beaucoup ces derniers temps, entre cette journée à Pré-au-Lard où tu as purement et simplement disparue et tes longues conversations avec Potter, Black et Pettigrow...
Je levai les yeux au ciel. Même après deux années complètes passées à ses côtés, la nature très observatrice de Charlie continuait à me surprendre. J'avais l'impression qu'il analysait chacun de mes faits et gestes. Notamment le peu de temps que j'avais passé en leur compagnie avant qu'on ne quitte Poudlard. Négligence dont, à dire vrai, je ne me sentais pas coupable. Entre cette histoire avec Theo et les discussions avec James, Sirius et Peter pour convenir de la meilleure manière d'annoncer à Remus ce qu'ils avaient fait pour lui, j'avais eu plus de raisons de leur fausser compagnie que de les côtoyer.
— On ne va pas tarder à arriver, commenta soudain Theo, resté silencieux jusque là.
Je jetai un regard par la fenêtre et ne pus que constater qu'il avait raison. Déjà, les lumières de la ville diffusaient de drôles d'ombres sur nos visages alors que le train filait toujours à pleine vitesse, invisible aux yeux des Moldus. Une dizaine de minutes plus tard, il s'immobilisa finalement au côté du quai de la voie 9 ¾. Après avoir serré Angel et Becca dans mes bras, salué joyeusement Charlie et, de manière un peu plus fuyante, Theo, je quittai le compartiment en traînant ma grosse malle derrière moi.
M'efforçant de fendre la marée humaine formée par les élèves et leurs familles en pleine joie des retrouvailles, je rejoignis mon père qui nous attendait auprès de son pilier habituel, le cinquième en partant de l'entrée secrète. Son visage était si triste et son sourire si chétif lorsqu'il m'embrassa en me demandant si j'allais bien que j'en eus le cœur tout retourné. Les journées de plus en plus longues qu'il passait au Ministère conjuguées à la situation inextricable dans laquelle s'enfonçait le monde des sorciers lui volait jusqu'à son caractère, d'ordinaire jovial et taquin.
Lorsque Jake, Marly et Arthur nous eûmes rejoints, il nous fit transplaner dans le salon de la maison, où ma mère me passa d'ailleurs un savon magistral dès mon arrivée. McGonagall n'avait effectivement pas menti en me garantissant que mes parents allaient être avertis de mes divers écarts de comportement depuis le début de l'année scolaire et ma mère ne se gêna pas pour me faire un sermon aussi rébarbatif que le sien, me reprochant mon inconscience de me promener librement dans le château alors que mon père s'usait tous les jours un peu plus à essayer d'attraper la bande de criminels responsable de l'attaque du Chemin de Traverse.
Le lendemain, au petit-déjeuner, elle semblait toujours aussi remontée contre moi, même si mon père m'adressait des regards rassurants. Je n'eus pas de mal à comprendre qu'elle m'en voulait encore lorsqu'elle m'interdit d'aller passer la matinée chez James comme je comptais le faire.
— Mais pourquoi est-ce que je ne peux pas sortir voir James ?! m'indignai-je. Il habite en face ! Que veux-tu qui m'arrive en traversant la rue ?
— Ça n'a rien à voir avec ce qu'il pourrait t'arriver ou non en sortant voir tes amis, répliqua-t-elle. Même si, maintenant que tu en parles, ça entre aussi en ligne de mire. Quoi qu'il en soit, tes amis viendront te voir ici et seulement ici tant que je recevrais des lettres de ta directrice de maison m'indiquant que tu te balades en pleine nuit dans les couloirs du château !
— Ce n'est arrivé qu'une seule fois ! mentis-je ouvertement en prenant un ton offusqué.
— Tu ne t'es fait prendre qu'une seule fois, objecta Jake, pas dupe pour une noise.
— Mais mêle-toi de tes oignons, toi !
— Que ça soit arrivé une fois ou plusieurs, le fait est que tu n'as pas à être dans les couloirs en pleine nuit, trancha ma mère. Surtout avec ce qui se passe en ce moment !
— Mais il ne peut rien m'arriver à l'intérieur de Poudlard !
— On ne va pas ravoir cette conversation, Alicia ! Au-delà des risques inutiles que ça te fait prendre, c'est formellement interdit par le règlement de ton école et je ne tolérerai pas que tu t'en affranchisses !
Elle avait lâché tout cela d'une traite et un silence s'abattit sur la cuisine. Jake paraissait regretter son intervention qui n'avait fait qu'envenimer les choses, Arthur et Marly s'évertuaient à garnir soigneusement leurs tartines de confiture comme si c'était une matinée tout à fait normale, et mon père avait momentanément disparu dans son bol de café pour éviter d'être pris à partie.
— Et puis il n'y a pas que ça, reprit ma mère. Ta professeure stipulait également des disputes fréquentes avec un certain Ganymede Lestrange. Et je...
À ce moment là, mon père se mit à tousser fortement, lui coupant la parole, si bien qu'Arthur dut lui donner de grandes tapes dans le dos pour qu'il évite de s'étouffer.
— Avec qui ?! s'étrangla-t-il.
— Avec Ganymede Lestrange, répéta tranquillement ma mère. Est-ce que je vais encore être la seule à lui faire la morale ?
— Certainement pas ! Alicia, je suis désolé, mais cette fois je suis d'accord avec ta mère ! Tu prends beaucoup de risques en te mettant un Lestrange à dos, crois-moi !
— Lestrange est un petit con, me défendit Jake, à ma grande surprise.
— Qu'il soit le dernier des imbéciles ou pas, son père a énormément d'influence au Ministère et je peux vous affirmer qu'il n'est clairement pas de notre côté dans ce qui se passe en ce moment !
— Mais Lestrange cherche des noises à tout le monde ! explosa mon frère.
À ces mots, Marly et Arthur hochèrent frénétiquement la tête et j'haussai les sourcils, ne m'attendant pas à ce qu'ils aient eux aussi des ennuis avec le Serpentard. Que Jake se frite avec lui était presque normal, mais que même Arthur soit pris pour cible ? Non, certainement pas.
— Raison de plus pour ne pas lui répondre, rétorqua mon père. Dois-je vous rappeler ce que ses grands-parents ont fait ?
— Joyce a les mêmes grands-parents et a été élevée par les mêmes personnes, mais ce n'est pas pour autant qu'elle nous voudrait du mal.
Mon père eut un sourire sans joie tandis que ma mère ouvrait de grands yeux, ne s'attendant certainement pas à ce que ce fameux Lestrange ne soit autre que le cousin de Joyce.
— C'est vrai, admit-il. Mais je pense aussi que Joyce Martins n'est pas quelqu'un que l'on peut qualifier de conventionnel.
Cela suffit à me faire taire.
— De toute façon, ce n'était pas le sujet, conclut mon père. Alicia, tu vas rester ici au moins aujourd'hui. Tu peux envoyer un hibou à James ou à Joyce si tu veux qu'ils viennent, mais tu ne quitteras pas cette maison.
Les heures de cette première journée de vacances passèrent sans que je ne bouge de mon lit. Je m'étais emmitouflée sous ma couette, la tête bien calée dans les plis parfumés de mon oreiller et ce cocon de chaleur me réconfortait. Je comprenais que ma mère soit en colère. Elle avait raison : sortir en pleine nuit n'était pas quelque chose de raisonnable par les temps qui couraient. Mais, d'un autre côté, ça m'agaçait qu'elle se sent obligée de me faire la morale alors que, dans ses récentes lettres, elle prônait à chaque ligne qu'il ne fallait pas arrêter de vivre et de suivre ses petites habitudes simplement parce que la guerre que mon père appréhendait était finalement arrivée. Même si je me voyais mal lui expliquer que me promener en pleine nuit dans les couloirs était quelque chose que j'avais coutume de faire...
Sur les coups de quatre heures de l'après-midi, alors que je venais tout juste de changer de position sur mon lit, quittant ainsi le panorama de ma fenêtre derrière laquelle la nuit commençait à tomber pour contempler ma porte, celle-ci s'ouvrit en un long grincement et ma mère entra dans ma chambre. En la voyant approcher, je lui fis machinalement de la place sur mon matelas et elle s'y assit. Elle resta tout d'abord sans mot dire, se contentant de me fixer tendrement tandis que je détaillai la robe noire qu'elle avait enfilée pour accueillir ma grand-mère qui venait, comme toujours, passer les fêtes chez nous.
— Tu fais toujours ta tête de dragon, ma puce ? me demanda-t-elle d'une voix douce en glissant sa main dans mes cheveux.
Je ne répondis pas et ma mère eut un léger rire qui fit dégringoler ses mèches de cheveux blonds soigneusement peignées plus bas sur ses épaules.
— Écoute, commença-t-elle en se calant un peu mieux entre le bazar des couvertures qui s'entassaient sur mon matelas, je sais que je dois te paraître très énervante à te faire systématiquement la morale, mais je... je le fais pour ton bien. Je...
Elle s'interrompit un moment, semblant peser ses mots et chercher exactement le fil de ce qu'elle voulait me raconter.
— Tu sais, quand j'étais petite, il y avait la guerre, des larmes, de l'horreur partout et... et quand tout s'est fini, autant dans le monde sorcier que Moldu, je me suis dit que je ne voulais plus jamais revivre ça. Et que je ne voulais pas que quiconque ait à vivre ça. Mais... mais ça recommence et... et j'ai tellement peur, Alicia !
Maman se leva alors que des larmes commençaient à perler dans ses yeux azurs et j'eus l'impression que tout son être se mettait à hurler sa peine, sa rancœur et son impuissance. C'était un cri silencieux assourdissant de détresse qui me serra le cœur. Je m'étais toujours dit que mes parents étaient solides, qu'ils me protégeraient et m'entoureraient de leur chaleur jusqu'à ce qu'ils ne soient plus là pour le faire. À cet instant, je compris que ce n'était pas le cas et, croyez moi, l'impuissance et la détresse d'une mère est dure à voir, dure à vivre.
— Ce que je veux dire, reprit-elle d'une voix tremblante alors qu'une larme solitaire venait tracer un sillon argenté sur sa joue, c'est que je ne veux pas que vous ayez à vivre une telle chose. Je ne veux pas vous voir souffrir à cause d'un imbécile avide de pouvoir. Je ne veux pas que vous ayez à vivre ce que moi j'ai vécu, et en même temps je sais que je n'aurais jamais suffisamment de courage et de persévérance pour faire en sorte d'éviter que ça arrive. Et si tu savais à quel point je m'en veux, de ma propre impuissance ! J'aimerais être comme ton père et arriver à faire quelque chose pour lutter. J'aimerais être un rocher qui résiste aux tempêtes et pas un petit caillou emporté par les vagues, tu comprends ?
J'hochai la tête alors que ma mère revenait s'asseoir avec douceur sur mon matelas.
— Alors tu peux comprendre que savoir que toi, mon bébé, tu te balades dans les couloirs avec tout ce qu'il se passe, ça me met hors de moi ! Je ne veux pas qu'il t'arrive quelque chose, d'accord ? Je veux savoir que je pourrais encore voir ton joli sourire quand tu joues au Quidditch, ton air insolent quand tu me tiens tête... Je veux savoir que je te verrais grandir, devenir une femme et tracer ta route...
Je sentis mes yeux s'humidifier et, rageusement, les essuyai d'un revers de manche. J'aurais voulu pouvoir donner à ma mère cette force qui lui faisait défaut et qu'elle réclamait par tous les pores de sa peau. Mais je n'y arrivais pas.
— Pleure pas, mon bébé, murmura-t-elle en me prenant dans ses bras pour me serrer contre elle. Il ne faut pas pleurer pour ça, il faut...
— Continuer à vivre, la coupai-je en reniflant.
Un doux sourire se forma sur les lèvres et elle m'embrassa le front.
— C'est important que tu le retiennes, Alicia. Quoiqu'il se passe dans ta vie, elle ne va pas s'arrêter d'un coup. Elle continuera, que tu le veuilles ou non. Quel que soit le nombre de pertes que tu subis, tu auras toujours la possibilité de recommencer à vivre, de te reconstruire une vie, et il faut que tu le fasses, d'accord ?
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24 décembre 1975
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Quelques jours après cette discussion qui, encore aujourd'hui, parvient à m'émouvoir, le 24 arriva. Ce fut un beau réveillon, pas le meilleur de ma vie, mais le balai que m'offrirent mes parents suffit à me le rendre inoubliable. Ce n'était qu'un vieux modèle d'occasion, mais je savais que jamais mes parents ne pourraient m'offrir un Brossdur d'Argent comme celui de James et je m'en contentais très bien. À dire vrai, ils auraient pu m'offrir un balai datant du siècle précédent que j'aurais quand même été ravie.
Après le repas, ma grand-mère prit Marly à part et lui demanda :
— Marly, tu veux bien aller chercher la boîte rouge qui est dans ma valise ?
Ma sœur hocha la tête et se leva pour rejoindre l'escalier puis la chambre d'Arthur, dans laquelle séjournait ma grand-mère. Une dizaine de minutes passa sans qu'elle ne redescende et ma grand-mère commençait sérieusement à s'impatienter lorsqu'elle revint dans le salon avec ladite boîte rouge.
— Tu n'as pas eu trop de mal à la trouver ?
Marly hocha négativement la tête avec un de ces sourires que je savais faux. Je fronçai les sourcils en la voyant faire demi-tour pour aller se rasseoir, me demandant ce qui lui arrivait, avant de reporter mon attention sur ma grand-mère qui semblait hésiter à prendre la parole, ce qui ne lui était jamais arrivé auparavant. Elle inspira longuement, puis releva la tête vers mon père qui paraissait tout aussi étonné que moi par son manque de confiance.
— Il y a... finit-elle par dire d'une voix enrouée. Il y a des choses que j'aurais dû te dire il y a longtemps, Ben.
J'échangeai un regard d'incompréhension avec Jake. Ma grand-mère n'appelait jamais mon père Ben. Dans sa bouche, il avait toujours été Benjamin, et le fait qu'elle lui attribue tout d'un coup ce diminutif semblait la surprendre autant que nous.
— Pas seulement dire. Faire également, reprit-elle. Et... J'arrive peut être trente ans trop tard mais... mais je crois que le temps de te les dire est arrivé.
Les sourcils de mon père se confondaient maintenant avec ses cheveux tant il était surpris et je vis ma mère se mordiller la lèvre inférieure avec l'air de se dire qu'elle était de trop dans cette conversation. Prise d'un regain d'assurance, ma grand-mère ouvrit la boîte que lui avait rapportée Marly. Elle en sortit deux photographies datant du début du siècle et c'est sans trop de mal que je reconnus mon grand-père du haut de ses six ans sur l'une. L'autre, en revanche, me donnait plus matière à m'interroger : dans le noir et blanc qui la composait, la silhouette d'un immeuble haussmannien parisien se détachait et, devant sa porte, une famille souriante était plantée. Deux adultes aux cheveux clairs et trois petites filles aussi blondes qu'eux. Ce fut le regard perçant de celle du milieu qui me donna le déclic. Il s'agissait de ma grand-mère, entourée de ceux qui devaient être ses parents et ses sœurs. Dont je ne connaissais même pas l'existence. J'avais toujours pensé que mes arrières-grands-parents étaient morts et enterrés, et que ma grand-mère était fille unique. Alors cette photo me faisait un choc. Et je n'étais pas la seule. Mon père fixait la photographie animée avec la bouche entrouverte, faisant aller et venir ses yeux entre elle et le visage grave de ma grand-mère.
— C'est... commença-t-il.
— Mes parents. Charles et Hélène Villevannes. Et ça, ce sont Marie et Anne, mes petites sœurs.
— Mais... balbutia mon père. C'est... Pourquoi ?
Il ne semblait même pas savoir quoi dire tant il était atterré.
— Pourquoi tu n'en as jamais entendu parler ? Pourquoi tu ne les as jamais vus ? À cause de moi. À cause d'eux, aussi. À cause de leurs valeurs. Tu sais, enfin, vous savez, je vous ai toujours dit que les Sang-Pur français n'avaient rien à voir avec les Sang-Pur anglais. Leurs visions de l'élégance et de la pureté ne sont pas du tout les mêmes, mais, dans un sens, le calme et la passivité des Français est mille fois pire que l'agressivité et la cruauté des Anglais. Mes... mes parents étaient de cette veine. Rien ne les motivait plus que l'image qu'ils renvoyaient et les valeurs qu'ils voulaient nous transmettre, à Marie, Anne et moi. On a eu le droit à tout. Les cours de maintien, les cours de généalogie sorcière, les cours de bonnes manières, l'initiation à la couture, à la musique... Tout. Mais... Mais il ne fallait pas aller trop loin. Une jeune fille accomplie, elle se contente de tout savoir en surface, pas en profondeur. Une jeune fille accomplie, elle se marie avec l'homme qu'on lui assigne et elle reste bien sagement à ses côtés jusqu'à sa mort. Une jeune fille accomplie, elle ne travaille pas. Et encore moins en tant qu'artiste.
Il y eut un silence pendant lequel tout le monde comprit peu à peu où elle voulait en venir.
— Mes parents nous ont assigné un professeur particulier de musique. Marie a appris le piano, Anne la flûte traversière et moi le violon. Au départ, ils voulaient simplement montrer à leurs amis à quel point leurs filles étaient bien élevées et habiles de leurs mains. Et puis j'ai commencé à vraiment aimer le violon. À en jouer matin et soir. À m'attaquer à des morceaux plus compliqués en cachette. Je ne comprenais pas encore que je pouvais en faire mon métier, mais ça n'a pas tardé. Même à Beauxbâtons je continuais à jouer dès que je pouvais. C'était mon échappatoire, le seul moment de la journée où je me sentais bien. Je n'ai jamais été très douée pour me faire des amis, vous voyez. Alors je me consolais avec mon archet. Et puis un jour, quelqu'un a découvert ma passion...
— Paul, devina aussitôt mon père alors que j'ouvrais de grands yeux, n'ayant pas la moindre idée de qui était ce Paul dont ils parlaient.
— Exact. Paul Delacour c'était le fils des deux musiciens sorciers les plus connus de France. Et, comme ses parents, il était un véritable mordu de musique. Il jouait tout le temps, dès qu'il avait un piano sous la main. Même quand il n'en avait pas, il jouait ses morceaux dans les airs en les imaginant dans sa tête. C'était beau à voir. Alors quand il a découvert que je faisais aussi de la musique, il a voulu qu'on joue ensemble. Il m'a dit qu'il voulait devenir pianiste, plus tard. Il m'a demandé si j'aimerais devenir violoniste. Pour moi, c'était quelque chose d'absurde. Et puis, à force de l'écouter parler de concerts, de public, de l'Opéra, de l'orchestre... J'ai voulu voir ce monde dont il me disait tant de bien.
Ma grand-mère sortit une nouvelle photo et je découvris un jeune homme aux cheveux plus noirs que la nuit et au grand sourire, accoudé à un piano à queue.
— C'est là que tout a dégénéré du côté de ma famille. J'ai dit à mes parents ce que je voulais vraiment faire et ils l'ont très mal pris. Ils m'ont même défendu de retoucher à mon violon ! Au début, j'ai obéi. J'ai arrêté de jouer, mais j'ai vite compris que je ne pourrais pas m'en passer. Encore plus quand ils m'ont annoncé qu'ils m'avaient trouvé un fiancé. Un Anglais. Je n'ai jamais su qui, je me suis enfuie avant. J'ai pris mon violon, quelques vêtements et je suis allée à l'Opéra sorcier. Il n'y avait que le directeur et, sans même lui demander la permission, je me suis mise à jouer au milieu du couloir, avec toute la rage que j'avais en moi. Et j'ai été prise.
Nouvelle photo, représentant cette fois tout un orchestre.
— Je suis allée vivre chez les Delacour pendant quelques temps. Puis, avec mes revenus de l'orchestre, j'ai trouvé une chambre de bonne miséreuse à Montmartre, alors que Paul rejoignait à son tour les musiciens. Là-bas non plus je n'avais pas beaucoup d'amis. Hormis Paul, bien sûr. Et c'est là qu'est arrivé ton père.
Ma grand-mère exhiba une image plus récente de mon grand-père, où il devait avoir la vingtaine. Avec son grand sourire et son air moqueur, je lui trouvai une ressemblance avec Jake et ça me fit sourire.
— Je ne l'aimais pas du tout au départ. Il m'agaçait, avec son accent, sa précocité musicale et son succès auprès de la gente féminine.
Mon père sourit à son tour. Visiblement, ça ne l'étonnait pas.
— Et puis on a dû jouer ensemble, Paul, John et moi. Le trio n°2 de Schubert. Et on a commencé à se rapprocher silencieusement. Je ne sais pas trop comment, expliqua-t-elle, les joues un peu plus roses qu'au début de son discours, mais on a fini par passer le réveillon de Noël ensemble, dans un bar de Montmartre. C'est là que j'ai compris qui se cachait vraiment derrière son sourire insupportable.
En entendant cela, je cessai immédiatement de sourire. J'avais soi-disant les mêmes mimiques que lui, et je ne tenais pas à me faire qualifier d'insupportable pas ma grand-mère !
— Ton père n'a pas eu une enfance facile, poursuivait celle-ci, imperturbable. Je n'en ai jamais su beaucoup à ce sujet, mais son père a décidé de quitter l'Angleterre quand il a su sa mère enceinte et ils ont déménagé à Cabourg. D'après ce que j'en sais, il était passionné de musique et trouvait que l'Angleterre ne laissait pas assez de place à cet art. Puis sa femme est morte en donnant naissance à John et c'est donc lui qui s'est chargé de son éducation, y compris de son éducation musicale. Il s'est débrouillé pour que John apprenne ce que lui n'avait plus le temps d'apprendre. Et il a tellement bien réussi son objectif que ton père est entré à l'orchestre. Mais il n'a jamais pu voir ça. Il est mort une quinzaine d'années avant, dans un incident mystérieux dont on n'a jamais su s'il était d'origine criminelle ou non.
Cette fois-ci, ce fut une coupure d'un journal quotidien de Cabourg que ma grand-mère sortit de sa fidèle boîte rouge. Sur l'image, qui ne bougeait pas, une maison prenait feu sur les bords de la mer de Normandie.
— Les années ont passé et on a fini par se marier. Oh, pas en grand comité, simplement avec Paul en guise de témoin. Et tu es arrivé, Ben. Les choses allaient bien, on était une famille heureuse et je pensais que plus rien ne nous arriverait. Mais la guerre a éclaté, et les nazis et Grindelwald ont transformé l'Europe en un affreux chaos. Paris n'était plus un endroit sûr alors on s'est débrouillé avec une connaissance pour qu'elle nous lègue sa ferme en échange du financement de son voyage jusqu'à Londres. C'est comme ça qu'on a emménagé à la Scierie. C'était un vrai havre de paix à l'époque et je crois que là-bas aussi on a été heureux. On a créé un duo violon-violoncelle, tu t'amusais au milieu des vaches et des sapins, et la guerre s'éloignait petit à petit de nos pensées. Qu'est-ce que je pouvais demander de plus ? Je pensais que tout était terminé quand... quand ce que vous savez est arrivé.
Le silence s'abattit sur le salon alors que ma grand-mère évoquait douloureusement la mort de son mari. Et, pour la première fois, j'éprouvai une compassion sans bornes pour elle.
— Vous savez comment c'est arrivé, alors je ne vais pas revenir là-dessus. Juste... Juste une balle de plomb fichée dans un cœur par un Allemand, et c'en était fini.
— Vraiment ? demanda une voix sarcastique.
Ma grand-mère sursauta et se tourna avec une surprise non feinte vers une Marly apparemment très sceptique quant aux propos qu'elle tenait.
— Excusez-moi, je ne sais plus ce que je dis, fit-elle juste après en se levant. Je suis fatiguée.
— C'est vrai qu'il est tard, approuva ma mère en jetant un œil à mon père, bouleversé, et à ma grand-mère qui le regardait sous cape.
Ma mère était le genre de personne qui avait le tact qu'il fallait pour s'éclipser au bon moment. Et, vu tout ce que ma grand-mère nous avait déballé ce soir, ou plutôt avait déballé à mon père, après des années de silence, le moment était choisi pour les laisser seuls. En remontant les escaliers et en croisant le regard rieur de mon grand-père sur la photographie qui trônait sur le palier depuis aussi longtemps que je m'en souvenais, je me sentis triste qu'il soit mort pour la première fois de ma vie. J'avais eu l'impression de perdre vraiment quelqu'un à travers les mots tremblants de ma grand-mère en cette nuit de Noël... Mais d'un autre côté, j'étais heureuse qu'elle se décide enfin à sortir de son silence. J'étais complètement ahurie par le nombre de choses qu'elle nous avait cachées pendant toutes ces années. Mais j'avais aussi le sentiment que, enfin, elle avait accordé à mon père ce qu'il méritait : savoir que, derrière la froideur de sa mère, se cachait une femme qui avait souffert et qui l'aimait.
