Refrain 37 | Le refrain de la petite fille
o Brighton chez les Adawé puis dans une bibliothèque de quartier
J'ai plusieurs fois l'occasion de m'enjoindre à ne "plus être une petite fille" dans la journée qui suit. Notamment quand je me retrouve face à la maman de Dylan Adawé qui m'explique qu'avec son mari ils ne travaillent plus qu'un jour sur deux, "pour le cas où il reviendrait." Elle-même semble totalement vidée de tout énergie et de tout espoir. Et je n'ai rien à lui apporter à part des questions étranges sur les nouveaux intérêts de son fils, notamment pour les ours ou les mythes celtes voire grecs.
"Dylan... n'a jamais été... comme ses frères", elle finit par me confier. "Il... il est un peu rêveur... un peu ailleurs... Il voit des choses que personne ne voit... Il... il lui arrive toujours des choses... un peu étranges que lui même ne sait pas totalement expliquer... Il ne sait pas comment il est arrivé dans cet arbre, sur ce toit...comme s'il avait des absences... On est allé voir des psychologues qui nous ont conseillés à l'encourager à développer des savoirs faire concrets... le sport notamment... On a essayé plusieurs sports mais il adore la gymnastique... et on s'est dit que c'était une bonne chose... Mais l'école... il n'est pas mauvais mais... il fait un peu un service minimum... alors les ours ou les mythes grecs..."
"Il n'allait pas au cinéma ou à la bibliothèque ?", je tente en m'appuyant sur ce que je sais des activités des jeunes moldus. J'ai, après tout, des amis moldus - pas vus depuis longtemps d'ailleurs, je m'en fais la remarque in petto.
"Si... au cinéma avec ses amis et... à la bibliothèque avec ses frères... Orson adore aller à la bibliothèque et Dylan l'accompagnait souvent."
"Quelle bibliothèque ?", je questionne, et Rosa me répond en allant jusqu'à me montrer sur un plan la localisation, à trois rues de là, de ladite bibliothèque. Il me semble que manipuler le plan et donner des détails lui fait du bien. Je fais prendre tout ça en note par un Mark un peu sceptique, je le vois bien. Heureusement, il garde ses doutes pour lui.
"Et il s'était mis à collectionner les plumes de chouette", j'essaie parce que j'ai l'impression que ce qu'elle me raconte correspond à une tendance de long terme et non aux derniers mois ou aux dernières semaines. Il y a quinze plumes - ça ne peut pas remonter à plusieurs années mais pas non plus à quelques jours seulement, c'est notre hypothèse.
"Ah oui", admet Rosa Adawé avec un temps de silence. "J'avais remarqué mais... - je suis désolée de ne pas vous en avoir parlé, je ne pensais pas que c'était important - c'est important ?"
"Tout ce qui est nouveau, inhabituel peut être important. Ça peut raconter une rencontre, de nouvelles fréquentations ou de nouvelles activités qui... peuvent être liées à sa disparition", je formule prudemment.
Rosa Adawé me contemple longuement et finit par raconter : "Je lui avais demandé d'où elles venaient et Dylan m'avait répondu un truc... comme une blague - 'tu ne me croirais pas même si je te disais la vérité'..."
Mark me regarde, sans doute plein d'espoir, mais je lui fais signe de prendre des notes sans quitter Rosa Adawé des yeux.
"Il n'a rien dit d'autre ?"
"Je ne sais plus... On en a reparlé tous les quatre... après que vous soyez partis avec les plumes... Orson dit qu'il les collectionne depuis quelques mois... qu'il lui a dit que c'étaient des plumes très spéciales... Vous les trouvez spéciales, vous, Inspectrice ?"
"On ne trouve pas si couramment des plumes de chouette", je me risque après un moment de doute total sur ce que je peux bien répondre à ça. Il m'a semblé sentir la tension et le soulagement empathiques de Mark.
"C'est vrai", elle admet avec une notable bonne grâce. "On ne savait pas que c'étaient des plumes de chouette... où a-t-il pu les trouver ? Au zoo ?"
"Il allait au zoo ?", je m'intéresse.
"Pas que je sache... non, je ne crois vraiment pas qu'il y soit allé les derniers mois", réfléchit Rosa. "Vraiment, inspectrice."
"Quelqu'un a pu les lui donner ?", je suggère.
"Vous pensez qu'il a rencontré quelqu'un, quelqu'un qu'on ne connaissait pas et qui... ça paraît fou de se dire qu'on connaît si mal son enfant..." Sa voix se brise.
"Je ne pense rien, Madame Adawé, je cherche. Aucune voie n'est stupide a priori - la fugue, l'enlèvement, tous les mélanges entre les deux. J'aimerais avoir des réponses mais pour l'instant je n'ai que des questions mais je cherche. Nous cherchons."
Rosa Adawé opine, regarde ses mains et semble plonger dans un silence sans fin. J'hésite à la relancer.
"Ça paraît fou... juste fou", murmure Madame Adawé, et aucun de mes efforts n'aboutit à davantage.
On se retrouve vite sur le trottoir assez ensoleillé devant l'immeuble où habitait Dylan.
"On va aller voir cette bibliothèque", je décide.
"Est-ce que je peux respectueusement demander pourquoi ?", se risque Mark tout en m'emboîtant le pas.
"Demandé comme ça, aucun problème", je souris. "D'abord, on n'a rien de mieux à faire, même au bureau. Ensuite, ça peut être un bon lieu pour apprendre autre chose sur ce gamin, surtout s'il y allait régulièrement. Je suis curieuse de savoir quel type de livres il empruntait... si ça a pu changer récemment..."
"Mais qu'est-ce que ça peut avoir à voir avec le monde magique ?!", il demande très bas. Il y a le respect du secret mais je pense qu'il y a aussi la crainte que je lui rappelle qu'il n'est pas là pour réfléchir.
"Peut-être rien", je reconnais donc en faisant de mon mieux pour ne témoigner aucun agacement. Quoi qu'il en pense, je ne crois pas qu'il doive arrêter de réfléchir. "Mais d'une manière ou d'une autre, ce gamin s'est mis à recevoir des plumes avec des messages... Est-ce qu'il aura cherché à comprendre ? est-ce qu'il se sera posé des questions ? Au pire, on ne trouvera rien. Tu as bien ta carte 'Police scientifique ?"
"Oui, tu m'avais dit de l'amener", il me rappelle.
Je limite mon commentaire à cette sortie bougon à un "Parfait" qui le fait un peu rougir.
"Je ne suis jamais allé dans une bibliothèque moldue", il me souffle quelques pas plus tard.
"Il faut une première à tout."
"Toi, oui ?"
"A chacune de mes vacances londoniennes, avec mes petits voisins. J'ai, une fois, expliqué à la bibliothécaire que tous ses albums sur les dragons contenaient de nombreuses erreurs ; elle a dit à mon père que j'avais une grande imagination", je lui confie. Il est horrifié. "Mon père m'a répété toutes les règles sur le secret et expliqué que les Moldus ne pouvaient pas en savoir autant que moi sur les dragons ; comme mes copains sorciers ne savaient quasiment rien des pratiques moldues. Que j'avais beaucoup de chance de connaître les deux mais que je ne devais pas me dire que c'était à moi d'expliquer le monde magique aux Moldus", je développe - à ce stade, il faudrait parler de la fois où Kane a mordu Tim, mais ce serait très injuste pour mon frère. "Et il m'a conseillé de prendre d'autres livres", je conclus donc. "J'aimais bien ceux sur les robots et les voyages... La bibliothécaire essayait toujours de m'inscrire à des activités d'écriture ou de création artistique et je n'osais pas..."
"T'es incroyable, Chef", se marre Mark. "Tu me racontes ça avec une telle simplicité... et moi, je me dis, c'est Remus Lupin qui lui disait ça ! C'est juste incroyable."
"Pas trop d'expériences moldues donc ?", je déduis.
"Si je te dis que ma première fois est à l'Académie ?"
"Clémente Cerridwen !"
"Olivia... Olivia m'a emmené regarder un film", il me raconte comme si c'était un secret honteux.
"Ça t'a plu ?"
"Oui... en fait, plutôt carrément", il avoue. "Tu as vu beaucoup de films, toi, Iris ?"
"Des tas, j'y vais encore parfois... Je peux te dire que c'est moi qui ai emmené l'Auror McDermott au cinéma pour sa première fois... Attention, si ça se sait, je saurais d'où ça vient", je le mets en garde.
"Merci de ta confiance", il m'assure en levant les deux mains comme pour m'assurer de son silence mais je crois qu'il est ravi de la confidence.
"On y est", je lui apprends. "Tu me laisses mener le truc."
"T'inquiète, Iris, je ne compte pas l'ouvrir."
La bibliothécaire est trop contente de "faire quelque chose pour le petit Dylan" - "cette affreuse histoire." Elle nous sort sans sourciller la liste des livres qu'il a emprunté les six derniers mois. Il y a beaucoup de bandes dessinées, certaines que j'ai lues, enfant. Il y a quelques ouvrages qui ressemblent à des recherches pour l'école - comme "Comprendre les volcans", ou "L'histoire moderne de l'Angleterre", mais le reste semble très éclectique. Quand j'en fais la remarque à la bibliothécaire, celle-ci hausse les épaules.
"Il y a deux types de lecteurs. Ceux qui trouvent leur monde et s'y tiennent - ils peuvent relire trente fois le même livre - et les voyageurs. Dylan est plutôt un voyageur. Il prenait souvent des livres qu'on mettait en avant quel que soit le thème."
"Mais est-ce qu'il y a un livre qu'il a emprunté plusieurs fois ?", je questionne sérieusement alors qu'une partie de mon cerveau s'égare à se demander à quelle maison de Poudlard Dylan appartiendrait en fonction de ce que je sais de lui. Pas Poufsouffle, si j'en crois sa mère...
Les mains de la bibliothécaire volent sur son clavier, et elle nous montre l'écran :
"Il y a cette biographie d'une petite gymnaste prodige qu'il a empruntée deux fois... et puis ce livre sur les Fables et légendes des montagnes grecques... trois fois les deux derniers mois", elle signale. Elle-même a l'air surprise. "En fait, il est le seul à 'l'avoir emprunté ces dix dernières années.. je n'aurais jamais pensé qu'on ait encore des livres qui datent de la fin des années 1980 !", elle rajoute d'elle-même.
"Le livre est en rayon ?", je questionne, intriguée par son étonnement - Un livre traitant de mythes, oublié du personnel, ça mérite vérification.
"On dirait", elle me confie après avoir tapé différentes requêtes sous les yeux ébahis de mon petit sorcier pur jus de Mark. "Vous voulez le voir ?"
"Pourquoi pas", je décide, et nous la suivons dans les lieux assez calme en cette fin de matinée. Il n'y a que quelque mamans avec des enfants en bas âge.
La bibliothécaire a un peu de mal à trouver le volume. Elle refait plusieurs fois la travée, et je finis par me dire que j'ai l'impression qu'elle saute un rayonnage tout entier à chacune de ses inspections.
"Je peux vous aider ? Ils sont classés comment ?", je me risque.
" J'ai la cote", elle me répond avec des yeux un peu inquiets. Je tends la main et elle me donne son post-it.
"PER89", je lis à haute voix.
"C'est là ", indique sobrement Mark en montrant l'étagère du bas du rayonnage que la bibliothécaire a ignoré plusieurs fois.
"Où ça ? Je ne le vois pas", commente d'ailleurs celle-ci avec une flagrante nervosité
Mark me regarde et, comme j'approuve de la tête, il se saisit du livre et lui tend. Sa réaction est violente. Elle le laisse tomber en marmonnant : "Quel livre horrible ! Il faut... il ne peut pas rester là... il faut ... il faut... le remettre à sa place... il faut..."
Je fais signe à Mark de ramasser le livre et je prends la bibliothécaire par les épaules en l'éloignant des rayonnages.
"Retournons donc à votre bureau. Imprimez-moi la liste des emprunts de Dylan. Ça nous sera très utile. Vous nous avez beaucoup aidé..."
oo Londres, Département de l'Application des lois magiques, laboratoire d'analyse.
"Un vieux bouquin de 1989, imprimé en Bulgarie, traitant de mythes grecs, avec des repousse-moldus à la pelle", énumère Nax dans le laboratoire.
Ledit livre est sur une table et on est tous autour- Zoya et Eliodoro nous ont rejoints. Une jeune femme diaphane à force d'être blanche et blonde nous a été présentée comme Elinore Whitechappel, assistante de Nax. Elle et Mark se sont salués avec une sobriété gênée qui ne trompe pas. Je parierais bien qu'ils se sont pelotés dans les placards de Poudlard.
"Cette affaire, c'est juste le délire !"
"J'entends Lafabull", presse Zoya imperturbable. "Mais encore ?"
"Pour le bouquin, il me faut du temps... autant de protections...qui tiennent depuis plus de trente ans au fond d'une bibliothèque moldue... je ne vais prendre le risque qu'il s'autodétruise ou... je me demande même si je ne ferais pas mieux d'appeler un briseur de sorts à la rescousse ! Ton frère Harry n'est pas dans le coin, Iris, par exemple ?"
"Pas que je sache", je réponds sans ciller. La seule fois où Nax s'est retrouvé face à Harry parti à ma recherche lors d'une de ses visites éclair à Poudlard, il avait été moins faraud.
"Admettons", intervient Zoya sans patience et sans surprise. "Mais pour le reste ?"
Nax se frotte le menton et pose une fesse sur la table d'examen.
"Dans l'ordre... toutes les plumes proviennent de deux animaux - deux grands ducs, un mâle et une femelle. Ça ne vous avance pas spécialement, je sais. La méthode d'enchantement est plus intéressante. L'envoi de plumes utilise, vous le savez, toujours un des quatre éléments comme médium. Il y a des tas de variantes régionales et folkloriques. On a de la chance, vos plumes représentent une méthode bien rare, qu'Elinore a reconstituée pour vous."
Une fugace roseur des joues nous indique que la jeune femme prend la parole avec une certaine émotion.
"La pennibolie..."
"La quoi ?", interrompt Zoya. De notre équipe, seul Eliodoro a l'air surpris de sa question. On sait maintenant qui a appris le grec.
"L'envoi de plume - l'art d'envoyer des plumes - a été décrit d'abord en Grèce... décrit par écrit", précise Elinore qui doit être du genre compulsivement précis. Je me dis qu'il y a un sacré paquet de chance qu'elle ait eu Cyrus en prof à l'Université et ça me fait un drôle d'effet. "Du coup, le nom générique est grec... - penna, la plume ; bolie, l'art d'envoyer."
On opine tous sobrement. Nax a son petit air supérieur mais il n'en rajoute pas, Elinore semble rassurée et continue donc :
"Dans notre cas, c'est une méthode faisant appel à la terre, par le sacrifice d'un oeuf. C'est une méthode qui a perduré dans certaines régions d'Europe centrale surtout dans les régions où l'éducation magique s'est faite loin de toute institution et normalisation. La méthode n'est pas enseignée à Durmstrang", elle explicite. "C'est un savoir faire ancestral transmis au cours d'apprentissage divers."
Ça correspond aux questions que s'étaient posés Cyrus et Girasis, je m'en souviens. Tous deux semblaient imaginer qu'on pouvait se retrouver devant un ou plusieurs sorciers venant de milieux très différents de la magie moderne institutionnalisée. Un point pour eux.
"Il a reçu des plumes d'Europe de l'est ? De quelqu'un formé là-bas ?", réfléchit Zoya à haute voix. "Je sais que la Bulgarie est en Europe de l'est", elle rajoute pour moi, comme si j'allais lui rappeler. "Mais je n'arrive pas à vraiment comprendre à qui on a affaire..."
Elle est coupée dans son élan par son miroir vibrant dans sa poche. Elle a un geste agacé et je crois qu'elle va refuser la communication mais elle regarde qui l'appelle et prend la décision inverse. Eliodoro et Elinore qui l'encadraient me regardent comme une confirmation inutile.
Le "Oui, Commandant ?" qui suit est peut-être une surprise pour Mark mais ce n'est même pas sûr. On est tous sages et silencieux malgré le pas de retrait que Zoya a pris soin de faire.
"On est au laboratoire... Des éléments très difficiles à évaluer... une piste sur la provenance des plumes et.. à vérifier... peut-être le médium de la première prise de contact... 15 heures, Commandant ? Je ne sais pas, c'est un peu précipité... Je comprends. On arrive, Iris et moi... A tout de suite", elle conclut en se redressant vers nous.
"Une délégation de Bruxelles arrive pour discuter de l'affaire avec nous", elle nous apprend. "Le Commandant dit qu'elle peut les faire attendre jusqu'à 15h mais pas plus. Elle veut nous parler, mais je peux vous laisser Eliodoro et Mark pour la liaison et d'éventuels travaux pratiques..."
"Pas sûr d'avoir l'analyse de ton bouquin d'ici 15h", marmonne Nax. "Même si tu me laisses de la main d'oeuvre. Je n'ai pas que votre affaire !"
"Je crois que le Commandant va en faire une priorité collective", prévient Zoya.
Comme un écho à ce qu'elle vient de dire la porte s'ouvre sur Aelius Wind, le directeur du laboratoire et proche de ma mère. Il nous salue brièvement d'un signe de tête avant d'annoncer : "Lafabull, priorité absolue sur l'affaire de l'enlèvement. Le Commandant Lupin veut un maximum de choses d'ici 15h. Qu'est-ce qu'il te faut ?"
ooo Londres, Ministère de la Magie, Division des Aurors
C'est juste avant d'entrer dans les locaux de la Division que Zoya vérifie : "Ça va aller, Iris ? Avec le Commandant ?"
"Pourquoi ça n'irait pas ?", je contre avec fatalisme.
"Ok", accepte Zoya peut-être parce que ça l'arrange.
Vijaya nous indique qu'on nous attend dans la petite salle de réunion. Il y a Elisa Cresswell, notre lieutenant ; il y a Dawn, sans doute pour les aspects juridiques et peut-être parce qu'elle est en train de devenir, mine de rien, le bras droit en qui Mãe a le plus confiance. Ce serait lui faire prendre la position qu'elle a toujours refusé mordicus de prendre, je songe, parce que c'est quand même mieux que de regarder ma mère. Pas faire ma petite fille ? J'essaie.
"Déjà là, super", nous accueille notre Commandant avec entrain quand elle nous voit entrer. "Vous avez besoin d'un temps de révision ou on y va ?"
"On n'a pas non plus tant de nouveaux éléments que cela, Commandant", remarque Zoya. "Des éléments notables mais pas si nombreux."
"Mais moi, je veux que vous me fassiez une présentation complète. Comme si j'étais Philippine", nous indique Mãe l'air serein mais déterminé.
On évite de se regarder avec Zoya, mais on s'installe en face de toutes nos cheffes qui ont visiblement une autre mesure des enjeux. Les minutes qui suivent, on passe une étrange audition durant laquelle ma mère et Dawn se relaient pour nous couper la parole, poser toutes les questions embarrassantes et oser toutes les reformulations tendancieuses auxquelles elles peuvent penser. J'essaie de venir en aide à Zoya qui fait front, en complétant ses réponses, en lui tendant les rapports quand ils existent, en détaillant les avis de Girasis ou en expliquant les procédures bibliothécaires moldues. Je fais ça en ayant avec succès écarter de mon esprit l'identité des deux personnes qui nous questionnent - ma mère et sa meilleure copine, sa soeur si elle en avait une. C'est d'ailleurs avec un échange silencieux entre elles que notre Commandant met fin à notre calvaire.
"Bon, pas mal", commente Mãe en repoussant la table et en se mettant debout. "Vous devriez tenir le coup..."
"Nous, Commandant ?", relève Zoya, un peu tremblante mais toujours trop concentrée pour laisser passer visiblement.
"Elisa, Iris et toi, oui. Moi, je vais les accueillir, manger avec la délégation, leur faire rencontrer Carley qui a l'obligeance de leur trouver du temps. Comment tu croies que je les retiens jusqu'à 15h ?" Zoya a un petit signe de tête de compréhension et de remerciement. "Si je reste, j'ai l'air de vous tenir la main et de ne pas vous faire confiance. Et j'ai d'autres dossiers à traiter, comme Dawn. Gawain sera là pour défendre l'honneur de la Division britannique s'il est menacé", elle rajoute avec une fugace pointe de malice. "Mais ne vous cachez pas derrière lui. C'est vous deux qui connaissez le dossier, c'est vous qui pouvez gagner une place dans l'enquête à l'échelon européen... Elisa vous aidera."
Elisa et Zoya se redressent en entendant ça et, moi, je crois que je me tasse parce que j'ai clairement en tête l'opinion de mes chances de voir le dénouement européen de l'affaire, selon Sam.
"C'est notre objectif, Dora ?", questionne Elisa Cresswell.
"Mais oui, lieutenant", lui répond Mãe en soutenant son regard. Le "jamais bon signe quand j'en viens au grade", confié à Mark l'autre jour, résonne dans ma tête. Elisa l'interprète aussi comme une critique.
"Je ne connais pas assez le dossier pour les aider, Commandant", elle se justifie.
"Mais tu n'as pas ouvert la bouche une seule fois, Elisa", insiste Mãe. "Tu ne peux pas les laisser sans soutien comme ça. Tu sais reconnaître la mauvaise foi et l'attaque gratuite, la manoeuvre, tu as la légitimité pour intervenir et recadrer le débat ou leur donner le temps de trouver la bonne réponse de fond."
J'ai l'impression qu'elle se retient de me désigner comme pour dire que c'est ce que j'ai fait plusieurs fois durant la discussion - développer des détails pour que Zoya ait le temps de trouver une réponse plus structurante. Peut-être parce que "comme une petite fille", j'ai tant envie qu'elle approuve.
"J'avoue que si... Ta collègue française va faire des trucs comme ça ?", s'enquiert Elisa.
"D'abord, je n'ai pas la composition complète de l'équipe qu'elle nous amène. Philippine m'a dit que Gawain venait, et lui me l'a confirmé de son côté. Mais c'est la procédure normale, s'il y a un délégué national, il doit accompagner toute mission ou visite dans son pays d'origine. Philippine m'a dit qu'elle amenait aussi le Grec - ce qui me semble aller dans le sens de vos découvertes - et 'différents enquêteurs intéressés avec qui je suis en contact', je cite. Selon, Carley, Bruxelles a annoncé une délégation de six personnes - vous en savez autant que moi. Après, Philippine est une vraie enquêtrice, une vraie Auror, une vraie politique aussi. Elle a été sous-commandant pour les territoires d'Outre-mer français. Elle devrait être à la tête d'un bureau sur le continent, mais elle subit la compétition acharnée de ma chère ennemie, Charlotte Poirier. C'est comme cela qu'elle est arrivée à Bruxelles et qu'on s'est tout de suite entendues, elle et moi", raconte Mãe. "Pour répondre plus directement à ta question, Zoya, je doute qu'elle vienne ici pour vous écarter ou vous ridiculiser, mais Philippine ne va acheter vos théories comptant ; elle va vous demander des preuves et des assurances procédurales. Et elle ne vient pas seule. Dans l'équipe, je ne peux pas vous promettre qu'il n'y aura pas un petit malin ou une petite maligne pour vouloir briller à vos dépens."
"Compris, Commandant", souffle Zoya.
"T'es bien épaulée, Zoya. J'ai vu que tu l'étais", rajoute Mãe - ce qui est sans doute le compliment indirect le plus explicite que je l'ai jamais entendue me faire en public au sein de la Division. Je n'arrive pas à ne pas me redresser en l'entendant.
"Je le suis", confirme Zoya avec un sourire. "On n'en serait pas là où on en est sans elle."
"Bon, allez manger et vous préparer... Je vais faire de mon mieux pour les occuper..."
"Une question... Mãe", je me risque sur une impulsion. Ma mère est suffisamment sidérée que je l'interpelle de cette façon pour se contenter d'opiner nerveusement. "Tu crois réellement qu'il y a un ticket pour nous, pour une enquête européenne ?"
Mãe regarde assez longtemps le plafond pour j'aie l'impression que Dawn va se jeter à la rescousse, mais elle lui fait signe de la laisser faire et elle est obéie.
"Je ne prendrais pas de pari sur la taille du ticket", est sa réponse millimétrée mais sincère, délivrée les yeux dans les yeux.
"Il me semblait aussi", je m'empresse de lui affirmer.
"Je me rends compte de l'injustice..."
"L'important, c'est qu'on retrouve ces gamins, Commandant. Qu'on choppe ceux qui les font disparaître et qu'on empêche que cela se reproduise...", j'argumente parce que je détesterais que ce soit elle qui se sente obligée de le rappeler.
Cette fois, Mãe appelle Dawn à l'aide sans aucune discrétion.
"L'Auror Lupin fait chaque jour preuve de sa maturité grandissante ?", propose cette dernière.
"Très bien formulé", approuve gravement Mãe, en retrouvant un semblant de calme et en se tournant vers moi. "Merci, Iris."
ooo Londres, Département d'application des lois magiques, Division des Aurors
De mon expérience, il y a deux types d'Aurors en Angleterre comme ailleurs : ceux qui attendent que je leur sois présentée pour me parler de ma mère ; ceux qui me font comprendre qu'ils savent qui je suis avant que mon nom ne soit prononcé. Je ne sais pas dans quelle catégorie se placerait Philippine Maisonclaire parce que Gawain Robards prend un soin méticuleux à nous présenter comme des enquêtrices de première classe qui ne doivent leur réputation à personne. Ça écarte efficacement la question de mon ascendance, il faut l'avouer.
"Quatre sur un enlèvement ?", relève Blagorodna Chilikov, Auror venue de Macédoine exprès pour l'occasion - elle parle un anglais très accentué mais sans sortilège de traduction. "Vous avez des moyens à Londres !"
"Mark est aspirant et il ne compte pas pour un enquêteur. Il est sous la responsabilité de son formateur, Iris", justifie Elisa. "Nos équipes sont de trois personnes : un chef, un second, un jeune collègue. Ici, il y a deux jeunes collègues."
Je ne crois pas que ces explications modifient un instant le sentiment de Chilikov sur l'importance de nos moyens. Maisonclaire nous présente les autres brièvement : "Omeros Alkaviadis de Grèce, Azenor Lozach de France, Kamil Medved de Slovaquie. Tous ont enquêté ou ont suivi des enquêtes d'enfants disparus dans des circonstances au moins en partie comparables. J'aurais pu en ramener d'autres, mais ce sont les trois derniers cas documentés avant le vôtre ; les pistes les plus chaudes si on peut oser dire cela."
Elisa joue les hôtesses et nous invite à prendre place. Elle se retrouve encadrée sur sa droite par Philippine Maisonclaire et sur sa gauche par Gawain Robards. Je me demande si elle n'a pas envie de s'enfuir. A priori non, mais j'ai encore en tête la critique et la pression du Commandant à son encontre. Presque je m'inquiète pour elle, je réalise, un peu comme je pouvais m'inquiéter pour Kane. Je décide que je ferais mieux de m'occuper des enjeux - comprendre ce qu'ils savent, participer à trouver une piste.
Sans trop de surprise, tout le monde semble penser que c'est "la piste la plus chaude" qui doit être présentée. On s'exécute, Zoya et moi - ou plus exactement, Zoya avec moi en soutien. Globalement, aux regards que je croise, je pense qu'on ne fait que confirmer un modus operandi connu et documenté par toutes les équipes d'enquête représentées jusqu'au moment où on parle du livre trouvé le matin même dans une bibliothèque moldue.
"Les analyses sont encore en cours", souligne Zoya, "deux briseurs de sorts ont été mobilisés en plus des analystes de notre Département. Mais on a une série d'éléments : c'est un livre moldu, imprimé selon des méthodes moldues sur du papier moldu. Les enchantements ont été posés après sa fabrication mais pas tellement de temps après. Des enchantements extrêmement forts et anciens. Les repousses-moldus sont paraît-il clairement de facture d'Europe de l'Est. Ils provoquent un espèce de cécité - les Moldus ne voient pas le livre et quand ils le voient, ils sont pris de la compulsion de le protéger. Ce matin, quand ma collègue Iris a trouvé ce livre avec l'aide de la bibliothécaire, cette dernière a semblé aussi ressentir un grand dégoût. Selon les briseurs de sorts mobilisés, c'est une marque de la dégradation progressive des sortilèges, pas un effet recherché initialement."
"Mais pourquoi êtes vous allés interroger une bibliothécaire moldue ?", interrompt Kamil Medved l'air totalement sidéré de notre démarche.
"J'étais retournée interroger la mère, et elle n'arrivait pas à nous pointer un seul changement récent dans la vie de Dylan, à part l'apparition de plumes. J'avais l'impression qu'elle nous parlait de son fils en général pas dans les détails de sa vie. Comme on avait déjà interrogé ses amis, ses frères, ses professeurs, et que la bibliothèque était à côté... je me suis dit que ça ne coûterait rien de voir comment l'équipe allait parler de cet enfant. J'ai passé pas mal de temps, enfant, dans des lieux équivalents, je sais qu'en fait, il ne s'agit pas seulement d'emprunter des livres."
Je vois bien que tous relèvent et classent l'information - la fille de Dora Lupin a passé beaucoup de temps dans des bibliothèques moldues. Mais il faut bien que j'explique ma décision.
"Un coup de chance", commente Azenor Lozac'h mais avec un sourire chaleureux. "Je veux dire, une bonne intuition", elle amende parce qu'elle ne veut pas laisser de place à une mauvaise interprétation. Je dirais qu'elle est juste un peu plus âgée que moi - même pas sûr.
"Bon, mais ce livre... il fait quoi quand il ne repousse pas les Moldus ?", questionne Omeros Alkaviadis avec une grosse voix et un ton d'un homme habitué au commandement.
Zoya décide de donner la parole à Eliodoro qui était au Laboratoire quand les analyses ont été faites. Elle en profite pour boire un verre d'eau.
"Il semble d'abord attractif... de fait, Mark nous a dit qu'il avait senti le livre quand ils avaient atteint la rangée..."
"Comme un appel", confirme sobrement Mark. "Une sensation. Rien de spécifique."
"D'après les briseurs de sorts, le sortilège a été calibré pour cibler les jeunes sorciers. Plus on est âgé et plus on est entraîné à des magies... qui suivent des protocoles, moins on est sensible. Mark a senti un appel, Iris n'a rien remarqué - c'est la confusion de la bibliothécaire qui lui a fait supposer qu'il y avait peut-être un sortilège en jeu", développe Eliodoro en quémandant du regard ma confirmation. Je me contente d'acquiescer. "Qu'est-ce que fait ce sortilège ? Il pousse le jeune lecteur à aller lire un texte qui raconte la transformation de la jeune Artémis en ourse pour mieux se déplacer dans une forêt... pour être libre et en communion avec la nature. Elle est poursuivie par des chasseurs qu'elle va finalement mener à leur perte... C'est un texte assez cruel mais qui donne la victoire à une jeune déesse qui est clairement présentée comme manquant d'expérience ou même de connaissance de ses pouvoirs, mais comme étant pure", il raconte.
Zoya grimace légèrement - je parierais qu'elle trouve qu'il laisse trop de place à des dimensions psychologiques - "des élucubrations", a-t-elle dit plus tôt. Mais moi, j'approuve lentement de la tête. Maisonclaire a penché la tête de côté sans que je puisse dire ce qu'elle pense de ce qu'elle entend. Lozac'h prend furieusement des notes ; Chilikov se frotte le menton, et Medved lève les yeux au ciel et marmonne :
"Il fallait évidemment que ça soit la faute d'un ours !"
Comme presque tout le monde reste interdit, Chilikov explique : "Le nom de Kamil, Medved, fait référence à ses ancêtres ours..."
"Auror Brunetti, nous vous écoutons", coupe court Maisonclaire.
"Si on est un sorcier, les illustrations du texte sont animées et montrent bien la suprématie de l'ourse sur les chasseurs, violents et bêtes", reprend Eliodoro avec un regard un peu affolé. Il est arrivé au bout de sa narration mais sans conclusion à proposer, surtout après l'interruption de Medved. Il est temps d'aller à son secours avec davantage que des acquiescements.
"Cette animation est elle-aussi postérieure à la fabrication moldue du livre", je signale donc, et tous les regards se tournent vers moi. "Et, c'est peut-être le moment de reparler du livre lui-même. Nous avons contacté la police moldue qui a été mobilisée la première sur cette affaire. Notre liaison a accepté de mener une première enquête sur les origines du livre. Elle est déjà revenue vers nous avec plusieurs éléments... dont nous n'avons pas eu le temps de peser l'importance. Ce livre a été publié en Bulgarie par une maison d'éditions qui dépendait du pouvoir moldu de l'époque - il faisait partie d'une stratégie d'influence culturelle, nous a-t-on expliqué. Il existait dans une dizaine de langues et il a été envoyé à l'étranger par le biais d'ambassades, de centres culturels et d'échanges... jamais acheté..."
"Mais des rouages moldus ?", vérifie Lozac'h, les sourcils froncés.
"Pour autant que l'on sache..."
"Faire une enquête à l'échelle continentale sur ce qu'il est advenu de ses livres..." commence Maisonclaire dans un soupir. "A bien l'air de devoir devenir une priorité... une coûteuse priorité mais une priorité."
oooooooooooooo
Pense-bête pour la Délégation (Rappel, tous les pense-bête sont réunis au chapitre 19)
Sous-Commandant Philippine Maisonclaire, représentante française
Commandant Gawain Robards nouveau représentant de Grande Bretagne.
Sous-commandant Omeros Alkaviadis, vient d'être nommé représentant de la Grèce à Bruxelles.
Azenor Lozac'h, Auror française pour l'enquête sur Aziliz, la disparue française. (petite soeur de Lozach qui était sur l'affaire Defné)
Blagorodna Chilikov (macédonienne, noble d'acier)
Kamil Medved (slovaque - ours - fait des blagues sur les ours)
J'espère que vous trouvez que ça avance, dites-moi !
