Queen Grimhilde avait été une enfant désirée. Ses parents s'aimaient, et avait fait un bébé pour concrétiser leur union, pour agrandir leur famille, pour prolonger leur amour. Pendant les premières années de sa vie, la petite Queen fut traitée comme une reine. Aimée, choyée, dorlotée, elle ne manqua de rien.
Puis, alors qu'elle avait à peine quatre ans, ses parents perdirent la vie dans un tragique accident. Queen fut alors confiée à sa grand-mère, une vieille dame en deuil, aux valeurs d'une autre époque, qui n'avait plus la capacité physique pour s'occuper d'une si jeune enfant.
La grand-mère de Queen n'était pas méchante, mais elle était stricte et déterminée à apprendre à la petite fille que dans la vie, rien n'était gratuit. Il fallait se battre pour mériter des résultats, constamment. Et d'autant plus lorsqu'on était une fille.
Queen ne fut jamais véritablement négligée par sa grand-mère. Elle était nourrie, logée et vêtue correctement. Mais elle n'obtint jamais rien de plus que le minimum nécessaire à sa survie. Quant à l'affection dans laquelle elle avait été noyée toute sa petite enfance, elle comprit vite que ce n'était plus qu'un lointain souvenir.
Mais aussi froide et sévère que puisse être sa grand-mère, elle avait au moins le mérite d'être là et de veiller sur elle. Lorsque, peu avant le douzième anniversaire de Queen, la vieille dame mourut des complications d'une bronchite, l'enfant se retrouva totalement seule. Elle n'avait aucune autre famille en vie désireuse de s'occuper d'elle, et se retrouva placée dans un foyer pour jeunes filles. Les enseignements et les leçons de sa grand-mère devinrent alors sa plus grande force, et elle mit à l'œuvre le conseil qu'elle avait tant entendu au cours de sa vie. Elle devait se battre pour obtenir des résultats. Elle devait se battre pour mériter d'être heureuse un jour, et d'enfin avoir une vie digne de son prénom.
Elle avait été une résidente et une élève modèle. Parfaite et assidue dans tous les domaines, elle cumulait les éloges et les compliments. Elle s'en nourrissait même, comblant le trou en manque d'amour au fond d'elle. Elle n'avait pas de parent, mais elle avait l'admiration de ses professeurs. Elle n'avait pas vraiment d'amis proches, mais une foule de camarades qui lui étaient redevables pour l'un ou l'autre service. Petit à petit, au travers de ses résultats et de ses ambitions, elle grimpa les échelons, se démarquant, s'assurant un avenir plein de succès et se promettant que jamais personne ne se mettrait en travers de son chemin.
Sa réussite scolaire, et sa future réussite professionnelle, étaient la manière dont elle allait prouver sa valeur au reste du monde.
Et puis, lorsqu'elle eut dix-neuf ans, sa vision de la vie changea. Elle rencontra un garçon. C'était son premier amour. Sa première relation. L'homme de sa vie, sans aucun doute. Il était parfait, et ensemble ils étaient parfaits. Elle l'aima plus qu'elle n'avait jamais aimé qui que ce soit, et il la traita exactement comme ce qu'elle était : une reine prête à conquérir le monde. A ses côtés, elle découvrit qu'il y avait des petits bonheurs simples que la vie offrait sans rien demander en retour. Pendant les trois années que dura leur relation, Queen se radoucit, offrant une chance au hasard et au destin.
Le destin choisit de la faire tomber enceinte. Ce n'était pas un bébé planifié, mais à l'annonce de la grossesse, il fut aussitôt désiré et aimé. Enfin, après toutes ces années, elle redécouvrit l'espoir et la sensation d'avoir une famille.
La grossesse se déroula parfaitement. Sans le moindre souci. Les jeunes parents bâtirent leur petit nid de bonheur, se projetant dans une vie où les pleurs et les rires d'enfants allaient résonner. Il n'y avait aucune ombre au tableau parfait de leur vie.
Et puis le cœur du bébé s'arrêta. Il mourut avant même de naître, emportant avec lui les rêves et les espoirs de ses parents. La grossesse était presque à son terme, et Queen dut le mettre au monde malgré tout. A sa demande, on la laissa prendre le bébé dans ses bras. C'était une petite fille. Une petite fille aux cheveux noirs comme l'ébène et à la peau blanche comme la neige. Elle aurait été parfaite, si elle avait été en vie.
Après des semaines de chagrin et de douleur, Queen se sépara de son compagnon. Il avait participé à son échec, et elle ne voulait pas prendre le risque que ça recommence. Elle avait appris sa leçon. Rien n'était dû au hasard. Tout se méritait.
Elle n'eut alors plus qu'une obsession. Avoir un bébé. Réparer son échec. Oublier ce premier essai infructueux avec un nouveau, réussi.
Elle ne connaissait pas la raison de la mort du fœtus.
La malchance, prétendaient les médecins.
Ça arrive, avaient murmuré les infirmières.
Queen n'y croyait pas. Alors elle changea radicalement son mode de vie, s'assurant que plus rien de malsain ne contamine son corps. En parallèle, sa carrière décollait, lui offrant le succès qu'elle avait toujours voulu. Mais ça ne lui suffisait plus. Elle voulait un bébé.
Elle n'essaya pas de se remettre en couple. Elle savait que c'était inutile. Elle avait été amoureuse une fois, et ça n'avait pas marché. Inutile de retenter. Elle ne fréquentait plus que des hommes temporairement, sans partager ses intentions. Elle les sélectionnait avec soin, s'assurant que son futur enfant obtienne les meilleurs gènes possibles. Elle calculait chaque jour de son cycle, ne programmant les rapports que pendant les périodes fécondes. Mais malgré tout ses efforts, malgré toutes ces précautions, elle n'y parvenait pas.
C'était comme si l'échec de sa première grossesse continuait de hanter son corps, lui rappelant sans cesse qu'elle avait échoué dans la tâche la plus élémentaire de la vie d'une femme. Chaque mois était synonyme d'un nouvel échec, et ils s'enchaînèrent, les uns après les autres, tels des coups de poignard dans son cœur qui, plutôt que l'abîmer, la rendaient toujours plus déterminée.
Finalement, après trois années et cinq mois d'essais infructueux, elle parvint à retomber enceinte. Mais loin d'être un soulagement, la nouvelle ne fit que redoubler l'intensité de son obsession. Elle devait aller au terme de cette grossesse. Au bout de ces neuf mois, il fallait qu'elle puisse tenir un enfant vivant dans ses bras.
Et finalement, après des mois d'un régime strict et d'une vie millimétrée de perfection, par un matin de printemps ensoleillé, les pleurs de son bébé éclatèrent dans la salle d'accouchement.
C'était une petite fille. Une petite fille toute rose, en parfaite santé, avec des cheveux foncés tout doux sur le sommet de son crâne, et d'immenses yeux sombres qui remplissaient presque tout l'espace sur son visage de poupée. Ses doigts étaient minuscules, tout comme ses mains et ses pieds, et aussi les petits bruits qu'elle émettait à intervalle régulier pour indiquer au monde qu'elle était enfin arrivée.
En quelques minutes d'existence, la petite Evelyne parvint à chasser le terrible souvenir du corps de sa sœur née sans vie.
Queen avait attendu cet enfant tellement longtemps qu'elle était persuadée de déjà l'aimer, mais elle se trompait. L'amour qui explosa dans sa poitrine en découvrant sa fille dépassait les limites de tout ce qu'elle avait pu ressentir jusqu'à présent. Et alors qu'elle la prenait dans ses bras pour la première fois, regardant sa petite poitrine se soulever, sentant presque les battements de son si jeune cœur, Queen se promit de tout faire pour que cette petite fille ait la plus parfaite des vies. Une vie digne de la princesse qu'elle était déjà.
Evie se révéla être un bébé particulièrement calme et observateur. Elle pleurait très peu, et sembla toujours dévorer le monde de ses grands yeux curieux, découvrant de nouvelles formes, de nouvelles couleurs, de nouveaux objets et de nouveaux sons qu'elle accueillait avec des sourires et, plus tard, des éclats de rire qui ravissaient les cœurs de quiconque les entendait.
Elle était aussi extrêmement câline, et adorait plus que tout le contact de sa maman, qui de son côté adorait la sentir se blottir dans ses bras, répondre à ses câlins et rire sous ses baisers. Queen s'émerveilla de chacun des progrès de l'enfant, qu'elle surveillait rigoureusement, comparant l'âge d'Evie avec ceux indiqués dans les manuels pour les premières dents, les premiers pas, les premiers mots et toutes les autres grandes étapes à franchir. Fort heureusement, Evie se développait parfaitement, réalisant chacune des attentes de sa maman avec des grands sourires et des éclats de rire en réponse aux félicitations et aux récompenses offertes.
Même son entrée en maternelle se déroula sans problème, car malgré son isolement et sa cohabitation presque exclusive avec sa maman, Evie était d'un naturel gentil et généreux et sa manière d'éviter les conflits à tout prix lui permit de s'intégrer rapidement auprès des autres enfants, trouvant sa place dans une classe où, à trois ans seulement, elle brillait déjà sur le plan social et développemental.
Queen Grimhilde n'aurait pas pu être plus fière, et traitait véritablement sa fille comme une princesse, la choyant et l'encourageant à chaque instant, faisant déborder sa chambre de jouets, de peluches, de livres et de paillettes. Même si ses attentes étaient déjà élevées, et qu'elle faisait répéter à l'enfant chaque mot mal prononcé, chaque demande mal formulée, même si elle était intransigeante sur la politesse et les bonnes manières, Evie ne le réalisait pas, car son monde n'était fait que d'encouragements et de compliments. Elle n'était jamais véritablement punie, à peine grondée, et avait toujours tous les projecteurs braqués sur elle.
Quoiqu'elle fasse, quoiqu'elle dise, elle comprenait ce qui était bien accueilli ou non par sa maman et adaptait son comportement pour s'assurer de conserver l'attention et l'adoration de celle qui l'avait mise au monde, qui l'aimait et la protégeait inconditionnellement, lui offrant une bulle de sécurité et d'insouciance dans laquelle grandir.
Et puis, alors que la petite fille n'avait que trois ans, presque quatre, tout bascula.
Cela partit d'un geste anodin, absolument banal et sans conséquence. C'était une simple visite chez le médecin, non pas pour Evie dont la santé était parfaite et les vaccins à jour, mais bien pour sa maman. Cela devait être une consultation de routine, mais le médecin détecta quelque chose d'anormal. Une grosseur là où il n'était pas supposé y en avoir. Une boule suspecte, sous la peau, discrète mais bien présente, qui fut suffisante pour créer le doute et l'inquiétude.
Ne souhaitant pas prendre de risque, Queen décida d'un commun accord avec son médecin de faire retirer la grosseur le plus rapidement possible, et moins de trois jours plus tard, elle partait pour l'hôpital. Ce n'était pas grand-chose, trois jours, mais ce fut largement suffisant pour que tous les pires scénarios possibles se chevauchent dans sa tête, la forçant à se projeter dans des futurs auxquels elle n'avait jamais pensé auparavant.
Qu'allait-elle faire si elle tombait malade ? Gravement malade ? Qu'allait-il arriver à Evie, sa douce petite fille qui ne voyait le monde qu'à travers des arcs-en-ciel et des sourires ? Comment allait-elle supporter de voir sa maman malade, affaiblie, incapable de s'occuper d'elle ? Pire encore, qu'allait-il se passer si elle mourrait, laissant sa fille seule au monde, sans personne pour s'occuper d'elle, pas même un grand-parent ?
La perspective que l'histoire se répète et qu'Evie se retrouve orpheline du jour au lendemain était horrifiante, mais bien moins que la réalisation qu'elle n'était absolument pas prête pour endurer ça. Lorsque Queen partit pour l'hôpital, confiant sa fille au soin d'une nourrice pour seulement quelques jours, Evie pleura et hurla comme jamais elle n'avait pleuré, parce qu'elle ne comprenait pas pourquoi sa maman partait. Malgré les explications et les tentatives pour la rassurer, elle n'entendait que son désir de petite fille de rester auprès de sa maman, et ses pleurs continuèrent à résonner dans la tête de sa mère même des heures plus tard, alors qu'elle était allongée seule dans sa chambre d'hôpital, se demandant ce qui allait arriver à sa fille si elle ne rentrait jamais. Combien de temps Evie pleurerait-elle ? Combien de temps allait-elle attendre qu'elle rentre et qu'elle lui offre à nouveau la vie confortable et simple qu'elle avait toujours connue ? Combien de temps allait s'écouler avant que sa douce, gentille et généreuse petite Evelyne ne réalise que le monde était un endroit cruel et sans pitié, et se fasse dévorer toute crue par la méchanceté des gens ?
Alors que l'anesthésie faisait effet, l'emportant lentement vers l'inconscient, Queen réalisa que même si elle avait fait de son mieux, elle avait échoué dans sa tâche de mère, parce qu'elle n'avait pas été capable d'armer son enfant pour affronter le monde. Et juste avant de perdre connaissance, elle se promit que si cette boule sous sa peau n'était rien de grave, si le monde lui offrait une seconde chance, elle veillerait à changer ça, et à éduquer sa petite princesse pour que rien ni personne ne l'empêche jamais d'exploiter tout son potentiel, et de s'offrir la vie qu'elle méritait d'avoir.
La grosseur n'était rien du tout, au final. Juste une tumeur bénigne, un peu plus grosse que la normale mais sans aucune danger ou menace pour l'avenir. La seule conséquence que cette tumeur eut véritablement, ce fut le changement de mentalité de Queen vis-à-vis de sa fille.
Ce ne fut pas un changement radical, loin de là. Elle réalisait qu'Evie n'était qu'une fillette de même pas quatre ans, et qu'elle avait encore le droit à un peu d'insouciance et de tendresse. Mais semaine après semaine, les règles se durcirent. Mois après mois, les exigences augmentèrent, les punitions se firent de plus en plus nombreuses, et les câlins de moins en moins fréquents. Année après année, les attentes qu'elle faisait peser sur les épaules de sa fille se firent de plus en plus lourdes, dans le seul but de la responsabiliser, de lui faire comprendre que dans la vie, rien n'était jamais gratuit ou acquis. Tout se méritait, et il ne fallait jamais se reposer sur ses lauriers. Evie était capable de beaucoup de choses, et sa mère veillait à ce qu'elle ne gâche pas la moindre miette de ses capacités.
Sa seule et unique intention avait toujours été de la préparer à la vie, de lui offrir les ressources et les compétences nécessaires pour affronter chaque obstacle, chaque individu un peu hostile, et ainsi s'assurer que quoiqu'il arrive, quel que soient les imprévus et les drames qu'elle devrait affronter dans l'avenir, Evie ne se laisse jamais abattre par l'horreur et la cruauté du monde.
La mère d'Evie voulait simplement l'armer à affronter tous les dangers, quel que soit leurs origines. Mais jamais, pas une seule seconde, elle n'envisagea l'idée qu'un danger puisse émaner d'elle. Jusqu'à ce jour. Jusqu'à cette fille aux cheveux violets et aux yeux verts, dont le regard brillait d'une force et d'une détermination que Queen aurait aimé voir briller dans le regard de son propre enfant. Jusqu'à cette phrase, qui fit s'écrouler le monde de certitudes et d'illusions qu'elle avait soigneusement bâti au cours des dernières années.
