Note : Ceci, les amis (même si vous êtes forts silencieux et que je ne sais pas si vous êtes toujours là…) (à part Vika, merci Vika ! ), ceci est mon chapitre préféré de toute l'histoire, je pense. J'espère vraiment qu'il vous plaira autant qu'à moi ! Et oui, vous vous en rendez sans doute compte, la fin de l'histoire n'est plus très loin ;)

Bonne lecture !


— Tu en penses quoi ? Je mets plutôt la robe noire, ou alors la bleue qui est plus légère et adaptée à la saison mais peut-être un peu trop décontractée ?

Mal leva les yeux de son dessin, acceptant de poser les yeux sur les deux robes qu'Evie lui montrait, et plissa légèrement le nez de mécontentement.

— Les deux ne sont pas un peu trop chics pour juste aller au restaurant ?

Evie leva les yeux au ciel, s'attardant devant le miroir de la chambre et alternant les robes devant elle.

— Ce n'est pas juste un restaurant, rétorqua-t-elle. C'est un restaurant avec ma mère, donc ça va être un endroit cinq étoiles luxueux. Je veux pouvoir me fondre dans la masse. Et puis...

Elle s'interrompit, laissant son regard parcourir le reflet, observant ses cheveux fraîchement lavés, son visage encore vide de maquillage et toutes les imperfections qui s'y dévoilaient. Il lui restait encore deux heures avant que sa mère ne vienne la chercher, mais elle avait l'impression que ce n'était pas assez, que le temps passait trop rapidement pour elle. Être coincée ici, sans avoir un accès complet à son dressing, ses vêtements, ses accessoires et son maquillage était frustrant, et elle devait faire avec ce qu'elle avait, autrement dit pas grand-chose.

— Je ne veux pas qu'elle ait honte de moi, ajouta-t-elle à voix basse, ses doigts se serrant autour des cintres qui portaient les robes.

Mal fronça les sourcils, posa son crayon et se redressa dans le lit pour la regarder avec une mauvaise humeur évidente.

— Je n'aime pas l'idée que tu y ailles, déclara-t-elle pour la quinzième fois au moins de la journée. Surtout toute seule. Tu es sûre que tu ne veux pas changer d'avis ? Rester ici, avec moi ?

Le regard que le reflet d'Evie lui envoya fut furtif mais agacé, n'accordant même pas une seconde de réflexion à sa demande avant de reporter son attention sur la robe noire. C'était une couleur passe-partout, élégante et distinguée, mais pas vraiment estivale. Est-ce que quelques accessoires de couleurs seraient suffisants ou...

— Allez Evie ! Tu as vu dans quel état tu es déjà ? Tu ne devrais pas être aussi stressée pour une sortie avec ta mère, ça devrait être...

— Mal, la coupa brusquement Evie en se retournant pour lui faire face. Ne fais pas ça, s'il-te-plaît.

Mal croisa les bras, peu coopérative.

— Je veux juste te protéger. Est-ce que je dois vraiment te rappeler ce qu'il s'est passé la dernière fois que tu lui as parlé ? Evie, tu vas tellement mieux, je ne veux pas que...

— Je sais, l'interrompit à nouveau Evie d'une voix plus douce. Et je te remercie de veiller sur moi mais...ce n'est pas ce dont j'ai besoin maintenant, d'accord ? J'ai peur. Je suis terrifiée. Je suis sur le point de tout laisser tomber et d'annuler, mais je sais aussi que cette sortie, je veux la faire. Il faudra bien que je lui reparle un jour, c'est toujours ma mère et...et je veux réparer les choses. Donc là maintenant tout de suite, je n'ai pas besoin que tu me répètes à quel point c'est une mauvaise idée, parce que je le sais.

Son flot soudain de parole se stoppa, lui laissant juste le temps de reprendre contenance, de cesser de trembler et d'essuyer les larmes qui étaient apparues dans ses yeux. Une fois qu'elle fut certaine de ne pas fondre en larmes, elle posa à nouveau les yeux sur Mal qui la regardait en silence, légèrement hébétée par sa déclaration.

— Ce dont j'ai besoin c'est que tu me dises que tout ira bien, reprit Evie dans un murmure, croisant ses bras pour s'offrir un peu de réconfort. Même si tu ne le penses pas. J'ai besoin que tu me rassures, de savoir que tu me soutiens, et que tu seras là quand je rentrerai, sans juger ni critiquer et...

Mal se leva d'un bond, quittant le lit pour s'avancer vers Evie, et la prit aussitôt dans ses bras. Elle l'enlaça tendrement, l'embrassant sur la tempe pour s'excuser.

— Je suis désolée, lui souffla-t-elle alors qu'Evie se blottissait contre elle, profitant du câlin plus que bienvenu.

Mal lui caressa doucement les cheveux, la berçant comme elle pouvait, se maudissant de ne pas avoir réalisé plus tôt qu'elle ne l'aidait pas du tout en critiquant sa décision.

— Tout ira bien, assura-t-elle. C'est juste une soirée au restaurant, et peu importe comment ça se passe, tu reviendras ici, et je serais là pour toi. D'accord ?

Evie acquiesça, se retirant gentiment de l'étreinte avec un regard reconnaissant.

— Et pour la robe ?

— La bleue. C'est définitivement ta couleur.

oOoOoOo

Evie faisait de son mieux pour se concentrer sur les choses positives. La sensation du baiser que Mal avait laissé sur ses lèvres avant de quitter leur chambre. La pression qu'elle avait gentiment exercé sur sa main avant de la lâcher, comme un ultime encouragement avant de la laisser partir. Le câlin de Carlos, qui avait offert réconfort et soutien. Le sourire bienveillant d'Anita. La climatisation agréable du restaurant. Les bonnes odeurs qui s'en dégageaient, et le brouhaha des discussions qui n'était pas trop envahissant.

Il y avait des tas de choses positives. Mais elles n'étaient pas suffisantes pour la distraire de toutes les négatives. La nourriture dans son assiette, à laquelle elle avait à peine touché, incapable de trouver le courage ou l'appétit de le faire, et c'était seulement l'entrée. Une de ses mèches de cheveux qui refusait de rester en place. Ses chaussures qui n'étaient peut-être pas les plus adaptées pour l'endroit, finalement. La maladresse ridicule avec laquelle elle avait bousculé un autre client, en entrant dans le restaurant. Le fait qu'elles en étaient déjà à l'entrée, et que sa mère ne lui avait pas adressé un mot, à part pour lui demander ce qu'elle voulait manger. Ce silence terrible entre elles, qui résonnait encore plus fort au milieu des autres bruits du restaurant.

Elles n'avaient rien à se dire. Evie n'était pas supposée être celle qui initiait les conversations, jamais, alors elle restait silencieuse, et attendait. Mais sa mère restait silencieuse également et il n'y avait plus que ce silence béant qui se creusait un peu plus à chaque seconde, rendant le repas maladroit et étrange.

— Tu devrais manger plus, le gaspillage ne profite à personne.

Finalement une phrase, et un reproche. Evie baissa les yeux sur son assiette encore pleine, pensant au prix qu'elle avait coûté, pensant à la déception que sa mère devait ressentir, pensant à ces gens qui avaient faim et qui seraient heureux avec un repas de bien moindre qualité, pensant à Mal, qui avait été une de ces personnes, et la culpabilité l'engloutit en une seconde, avec la honte et l'impuissance. Malheureusement, cela ne fit que nouer son estomac davantage.

— Je n'ai pas très faim, murmura-t-elle sans oser affronter le regard de sa mère.

Elle était au courant maintenant. Elle pouvait exiger d'elle qu'elle mange, lui dire à quel point elle était stupide et égoïste de ne pas le faire, que son comportement était enfantin et illogique et qu'elle lui faisait honte et...

— Très bien, je vais demander à ce qu'on nous l'emballe. Tu pourras le manger plus tard.

Ou se montrer compréhensive. Evie leva la tête, légèrement interloquée, et ne trouva pas de reproche dans l'expression de sa mère. Pas même de l'agacement. Son expression semblait plutôt neutre à vrai dire, presque réservée.

L'adolescente ne dit rien, se contentant d'acquiescer alors que le soulagement se répandait à l'intérieur d'elle. Elle avait échappé à l'entrée. Mais il restait le plat principal.

Sa mère se chargea d'interpeller un serveur et de lui donner des consignes avant qu'il n'emporte leurs assiettes, puis elles se retrouvèrent à nouveau seules, et le silence se réinstalla. Long. Pesant. Il sembla s'étirer à l'infini, et après que d'interminables minutes se furent écoulées, le serveur revint et posa leurs assiettes devant elles.

Evie avait commandé une salade, mais elle était plus que généreuse, et même en se forçant, elle savait qu'elle n'arriverait pas à un manger un quart. Pas dans ces conditions. Mal avait eu raison, le restaurant était une terrible idée. Elle fit quand même l'effort de prendre sa fourchette et se mit à jouer avec une feuille de laitue, espérant que ce moment de torture se termine rapidement.

oOoOoOo

Mal avait été tellement préoccupée par Evie qu'elle n'avait pas réalisé ce que cette soirée impliquait pour elle. Ce ne fut qu'une fois que celle-ci fut partie et que Mal sut qu'elle n'avait plus aucun moyen de la protéger qu'elle réalisa qu'elle se retrouvait seule avec les Radcliffe.

Dans un premier temps, tout se passa bien. Elle se contenta d'aller rejoindre Carlos dans sa chambre, où ils jouèrent à des jeux vidéo en toute illégalité – la punition du garçon touchait presque à sa fin, mais pour l'instant il était toujours contraint de jouer en cachette, et la compagnie de Mal lui offrait un prétexte parfait pour ne pas sortir de sa chambre – jusqu'à ce qu'on les appelle pour aller manger.

Le repas, lui, promettait d'être beaucoup plus compliqué. C'était loin d'être le premier repas que Mal mangeait avec eux, mais l'absence d'Evie se faisait ressentir. A la fois parce que l'attention de tout le monde n'avait plus à surveiller subtilement ce que l'adolescente mangeait ou pas, mais aussi parce que Evie était toujours prête pour remplir les conversations et répondre aux questions. Mal, elle, n'avait aucune envie de discuter avec Anita et Roger. Elle était reconnaissante envers eux de les accueillir, mais ils n'étaient que ça. Des adultes relativement sympathiques qui les hébergeaient temporairement. Elle n'avait pas l'intention de parler avec eux, et certainement pas de lier une quelconque relation. Elle ne voulait pas d'adultes dans son entourage.

Dommage pour elle, eux semblaient avoir décider de mettre à profit cette soirée pour apprendre à la connaître.

— Est-ce que tu as un plat préféré Mal ?

L'adolescente cligna des yeux, la bouche à moitié pleine, et regarda Anita avec un léger ahurissement. Celle-ci rit de son expression, et développa sa question.

— Tu manges toujours ce que je prépare avec un tel appétit...C'est presque flatteur, et je ne suis d'ailleurs pas sûre que ma cuisine mérite un tel compliment. Je me demandais donc si tu avais un plat que tu aimais plus que les autres ?

Le regard de Mal se posa sur son assiette encore pleine et elle ravala la nourriture qu'elle avait en bouche avant de hausser les épaules.

— Tant que c'est comestible, je le mange.

— Oh, je vois.

Anita sembla un peu déçue de cette réponse et pour une raison qu'elle ne comprit pas, Mal se sentit légèrement coupable. Heureusement, elle n'eut pas le temps de s'attarder sur ce sentiment que Roger rebondit sur ce qu'elle venait de dire.

— C'est une très bonne mentalité à vrai dire, commenta-t-il. Pourquoi faudrait-il préférer des choses alors qu'on peut tout aimer ?

— Ouais mais il y a quand même des trucs meilleurs que d'autres, fit remarquer Carlos. On peut dire ce qu'on veut, le chocolat est inégalable.

— Le chocolat n'est pas un plat, lui répondit tendrement sa mère.

— Bah ça devrait ! Le chocolat ça va avec tout.

Mal plissa le nez devant cet échange.

— Je mange beaucoup de choses, mais je n'aime pas trop l'idée de mettre du chocolat sur ma viande ou dans ma purée.

Le rire de Roger éclata et il pointa sa fourchette en direction de Carlos.

— Mal, sais-tu que ce garçon-là, qui est à table avec nous et qui semble s'alimenter normalement, a passé deux semaines entières à ne manger que des pâtes au chocolat lorsqu'il avait quatre ans.

— Oh mon dieu, j'avais oublié ça ! s'exclama Anita. Impossible de lui faire avaler autre chose !

Carlos ouvrit la bouche, stupéfié par cette anecdote qu'il entendait pour la première fois, alors que Mal grimaçait à l'idée.

— Mais ça doit être trop bon, pourquoi j'ai arrêté d'en manger ?

— Ta mère t'a arnaqué un jour avec du faux chocolat fait avec des légumes et du colorant alimentaire. Ça ne t'a vraiment pas plu.

— Maman !

Le visage de Carlos donnait l'impression qu'il venait de subir une trahison ultime, et Mal ne parvint pas à retenir un sourire. Peut-être qu'elle s'était trompée. Peut-être qu'ils pouvaient être légèrement plus que des adultes qui rendaient service. Peut-être qu'ils étaient au minimum les parents d'un de ses amis, et que parler avec eux pouvait lui apporter des anecdotes rigolotes. Peut-être qu'elle pouvait faire l'effort de nourrir la discussion, juste superficiellement. Après tout, ça ne l'engageait à rien, n'est-ce pas ?

— J'aime beaucoup les pizzas, dit-elle prudemment, en se forçant à capter le regard d'Anita. J'ai toujours voulu essayer de mettre plein de garnitures différentes et voir ce que ça donnait mais j'ai jamais vraiment eu l'occasion de faire des pizzas maison.

Le regard d'Anita s'illumina de bonheur et de reconnaissance et Mal ne put s'empêcher de penser à la manière dont celui d'Evie s'illuminait par moment, alors que l'adulte lui adressait un grand sourire.

— Des pizzas maison c'est une excellente idée ! Nous pourrions faire ça la semaine prochaine, chacun choisirait ses garnitures.

— Et Carlos pourra s'en faire une au chocolat, ajouta Roger avec un clin d'œil en direction de Mal.

— Non ! protesta aussitôt sa mère alors que le garçon bondissait presque sur sa chaise à cette idée.

Et peut-être que derrière le sourire de Mal se cachait un rire, empreint de bonne humeur et de bien-être.

oOoOoOo

— Tu ne comptes vraiment rien manger ?

Cela sonnait comme une véritable question, pas une accusation, et Evie leva à nouveau les yeux vers sa mère. C'était déroutant d'avoir affaire à des questions et pas à des ordres, et elle ne savait pas ce qu'elle était supposée faire. Répondre ? Se mettre à manger pour la contenter ? Tenter de se justifier ? Sa mère détestait quand elle tentait de justifier ses mauvais comportements, elle l'avait suffisamment bien exprimé la dernière fois. Mais Evie était là, l'estomac noué, terrifiée par le déroulement de cette soirée et par tout ce qui allait en ressortir. Ou pas en ressortir, vu comment les choses se passait. A chaque seconde qui s'écoulait, son estomac se bloquait un peu plus, et la sensation du regard de sa mère sur elle n'aidait pas.

— Je n'ai pas faim, répéta-t-elle dans un souffle.

Le silence qui suivit sembla encore plus long et insoutenable que les précédents. Mais lorsque sa mère le brisa, Evie le regretta aussitôt.

— Est-ce que c'est de ma faute ? Ce...comportement que tu as avec la nourriture ?

Encore une question. Les yeux d'Evie chutèrent à nouveau pour se poser sur la nappe impeccable. Elle ne voulait pas parler de ça, et même si elle l'avait voulu, elle ne pouvait pas répondre à celle-là. Elle n'était pas sûre de la réponse, et il était hors de question qu'elle accuse sa mère de quoi que ce soit. Elle voulait que cette sortie leur permette de se réconcilier, elle voulait se faire pardonner pour ses erreurs, ses mensonges, pour toutes les raisons qui avaient pu la décevoir. Elle ne voulait pas la décevoir davantage.

— Evelyne.

Elle se crispa à ce prénom. Son prénom, qui avait toujours sonné comme un reproche, et qui semblait une fois de plus l'être. Pas totalement un ordre, mais définitivement une requête. Sa mère voulait une réponse. Dommage, elle n'en avait pas.

— Evie.

L'appel était plus doux cette fois, et elle se risqua à lever les yeux, s'attendant à trouver de la sévérité, de la déception, n'importe quel reflet habituel de ce qu'elle inspirait à sa mère. Ce ne fut pas le cas. Ses yeux semblaient inquiets, sincèrement concernés, et malgré le soin qu'elle mettait à garder une attitude neutre et détachée, il y avait quelque chose de différent sur son visage. De la tristesse et...des regrets ?

— Quand tu avais quatre ans environ, tu as été malade. Rien de grave, c'était juste un virus comme des tas d'enfants peuvent en attraper, mais tu as vraiment beaucoup vomi en très peu de temps. Et pendant longtemps après ça, tu as refusé d'avaler quoique ce soit. Je ne savais pas quoi faire, parce que pour moi c'était évident que tu devais manger, mais tu étais tellement bornée.

Evie la regarda sans comprendre, prise au dépourvu par cette anecdote qu'elle n'avait jamais entendue et dont elle ne se rappelait pas.

— La seule solution que j'ai trouvée pour que tu acceptes de manger, c'était te donner tes repas à la cuillère, comme à un bébé. Tu ne l'acceptais de personne d'autres, tu me voulais moi. C'était long et agaçant, mais c'était le seul moyen de te faire manger, alors je l'ai fait, pendant un mois entier à chaque repas. Parce que tout ce que je voulais, c'était que tu sois en bonne santé.

Evie baissa les yeux sur son assiette, incapable de dire quel était le but de ce souvenir. Est-ce que c'était un reproche supplémentaire, pour quelque chose qu'elle avait fait des années plus tôt ? La preuve qu'elle avait toujours eu un problème, et que son refus de manger n'était qu'un caprice, comme celui d'une petite fille de quatre ans ?

— Tu es trop grande pour que je te nourrisse à la cuillère désormais, ajouta sa mère avec un petit rire nerveux, et c'était tellement étrange de l'entendre rire. Mais si c'était le seul moyen de m'assurer que tu manges, et que tu ne mets pas ta santé en danger...je pense que c'est quelque chose que je pourrais encore faire, parce que tu es ma fille, Evie. Et tout ce que j'ai toujours souhaité pour toi, c'est d'avoir une vie sans problème.

Evie garda les yeux résolument baissés, sans savoir quoi répondre ou quoi penser de cette déclaration. Même au-delà du contenu, elle avait l'impression que sa mère ne lui avait jamais autant parlé, à part pour lui faire la morale. C'était la première fois qu'elle partageait un souvenir de sa petite enfance, et c'était si bizarre et irréel qu'Evie ne savait pas ce qu'elle devait faire, et si une réaction de sa part était attendue.

En tout cas, sa mère ne sembla pas en avoir besoin pour poursuivre sa pensée, et décider que son anecdote était une parfaite introduction à ce qu'elle avait attendu de dire toute au long de cette soirée.

— Je ne me suis jamais considérée comme une mauvaise mère.

Cette fois, Evie réagit, relevant la tête pour la regarder avec stupéfaction. De toute sa vie, elle n'avait jamais reproché à sa mère d'être une mauvaise mère. Elle n'avait jamais pensé qu'elle en était une. Elle avait souvent supposé être une mauvaise fille, qui ne méritait pas son attention et sa présence. Mais que le problème vienne de sa mère ? Non, ça ne l'avait absolument jamais effleurée, parce que c'était sa maman et elle l'aimait si fort et tout ce qu'elle voulait c'était qu'elle pose les yeux sur elle et qu'elle la voit et qu'elle l'accepte, mais jamais elle ne lui aurait reproché quoi que ce soit...

L'adolescente ouvrit la bouche pour protester, mais sa mère la coupa d'un geste de la main.

— Ne m'interrompt pas s'il-te-plaît.

C'était un ordre, direct et autoritaire. C'était beaucoup plus familier et en adéquation avec ce que Evie avait l'habitude de recevoir de sa mère, alors elle s'adossa contre sa chaise et ferma sa bouche, telle l'enfant sage et obéissante qu'elle avait toujours dû être. Sa mère sembla satisfaite et reprit la parole d'une voix calme et mesurée. Presque comme si elle récitait un discours savamment appris.

— Je ne me suis jamais considérée comme une mauvaise mère, répéta-t-elle. J'ai toujours veillé à ce que tu ne manques d'absolument rien, et j'estime avoir réussi. Tu as été nourrie, habillée, éduquée et soignée autant que nécessaire durant toute ton enfance. Chacun de tes besoins a été comblé de la manière la plus appropriée possible. Je n'ai jamais compté le moindre sou quand il était question de toi, et je me suis toujours assuré que tu obtiennes la meilleure qualité possible. Ton lieu de vie, tes vêtements, tes repas, tes jouets, tes écoles. J'ai soigneusement choisi chaque fragment de ton existence dans le but de t'offrir ce qu'il y avait de mieux, parce qu'à mes yeux, offrir ce qu'il y a de mieux à son enfant, c'est le rôle de tout bon parent.

Evie inspira. Elle ne savait pas où cette discussion allait les mener, mais elle sentait que la reproche allait finir par tomber, parce qu'il devait bien y avoir une erreur dans toute cette perfection n'est-ce pas ? Il y avait toujours eu une faille, un ratage, quelque chose qui ne collait pas dans les plans que sa mère avait fait de sa vie. Un petit détail tordu qui n'entrait pas dedans et qui cassait tous les rouages pourtant si savamment placé. Et ça avait toujours été Evie elle-même, ce petit détail imparfait. Elle le savait, mais cela ne signifiait pas pour autant qu'elle aimait qu'on le lui rappelle constamment.

Pourtant cette fois, aucun reproche ne vint. A la place, l'expression de sa mère se transforma, s'adoucissant presque, pour devenir quelque chose qu'Evie n'avait encore jamais vu chez elle.

— Je suis désolée de m'être trompée, Evie.

Evie fut soulagée d'être assise sur une chaise, parce que le monde vacilla soudain autour d'elle. Sa mère, toujours si froide, distante et composée, la regardait à présent avec un regard d'excuses. C'était une vision tellement anormale qu'elle en était presque perturbante, et l'adolescente ne put s'empêcher de pencher la tête de confusion, ne comprenant pas ce qu'il se passait.

— Maman ? bredouilla-t-elle.

— J'ai énormément réfléchi ces derniers jours. Cela n'a pas été facile pour moi. Tu dois comprendre cela. J'ai des convictions et une vision du monde bien ancrée, et les remettre en question n'est pas quelque chose de simple. Mais je suis prête à le faire, parce que ton amie m'a fait réaliser que peut-être, elles étaient mauvaises. Ou en tout cas biaisées.

Evie ne dit rien, mais la mention de Mal embua ses yeux, et elle regretta soudain qu'elle ne soit pas là, parce qu'elle ne comprenait pas ce qui était en train de se passer, et elle n'avait aucune idée de comment cette discussion allait terminer. Et les chances pour qu'elle termine avec sa mère qui décidait de la rejeter pour toujours étaient tellement grandes qu'elle allait avoir besoin de Mal auprès d'elle, sinon elle risquait de ne pas survivre.

— Cependant, je ne suis pas certaine de ce que j'ai fait de travers. J'ai beau y réfléchir et accepter l'idée que peut-être j'ai été une mère imparfaite pour toi, je ne saisis toujours pas en quoi. Tu étais mon bébé, Evelyne. Mon petit bébé si fragile et adorable. Ma petite princesse toujours si gentille, même avec les étrangers. J'ai juste cherché à te protéger et à te donner les moyens de survivre dans un environnement dont tu ne percevais pas l'hostilité. Et je ne...je ne comprends pas comment tu peux ne pas saisir ça. Tout ce que j'ai pu faire ou dire, chaque acte, chaque décision, chaque punition, c'était uniquement dans le but de t'offrir ce qu'il y a de mieux au monde.

Evie déglutit, son cœur battant à en exploser, les yeux brûlants, l'esprit confus, incertaine de ce qu'elle était en train d'entendre. Pour la première fois depuis longtemps, sa mère avait prononcé son prénom avec un ton protecteur, doux et rempli d'amour. De l'amour rassurant et presque palpable, celui dont elle avait été entourée les premières années de sa vie, et privée toutes les suivantes. Et pour la première fois également, sa mère semblait attendre une réponse de sa part, une opinion. Une explication peut-être.

Evie fut tenter de secouer la tête, de tout nier, de dire qu'il n'y avait pas de problème, que c'était elle la fautive. Mais la voix de Mal surgit dans sa tête, lui rappelant que c'était faux. Qu'elle n'était pas coupable. Alors, osant affronter sa mère droit dans les yeux, Evie prit une inspiration, dégageant son esprit confus par ses sentiments, et posa une question. Une simple question, qu'elle se posait depuis tellement longtemps.

— Mais comment tu peux être aussi sûre de ce qui est le mieux pour moi alors que tu ne me connais même pas ?

Sa voix avait été basse mais stable. Blesser sa mère n'avait jamais été son intention, elle ne savait même pas qu'elle en était capable, mais pourtant ce fut un regard peiné qui lui répondit. Un pan de culpabilité noua son estomac, et elle ressentit soudain le besoin de s'expliquer, de prouver que ce n'était pas une attaque.

— C'est juste que...je voulais dire...Tu...Tu as dit que tu avais veillé à ce que je ne manque jamais de rien mais...ce n'est pas vrai...

Elle s'interrompit, se maudissant pour son bafouillage. Sa mère la fixait en silence, attendant visiblement qu'elle développe, et Evie baissa la tête, incapable de la regarder en face pour dire ce qu'elle avait à dire.

— Tu n'es jamais là, murmura-t-elle. J'ai de la nourriture, des vêtements, de l'argent, un toit, tout ce que je veux matériellement mais...je ne t'ai pas toi. Pourquoi tu penses que je n'ai pas besoin de toi ?

— Evie...

Evie ferma les yeux, parce qu'il y avait quelque chose de différent dans la voix de sa mère. Quelque chose de cassé, et elle ne voulait pas penser au fait que c'était elle qui l'avait cassée. Elle qui l'avait blessée. Elle était une horrible, horrible fille. Ses yeux se remplirent à nouveau de larmes, mais cette fois elle réalisa qu'elle n'allait pas pouvoir s'en débarrasser, alors elle se leva, la gorge nouée.

— Excuse-moi, je dois aller aux toilettes, parvint-elle à prononcer avant de prendre la direction des toilettes du restaurant, le plus dignement possible.

Une partie d'elle regrettait qu'elles soient dans un lieu public, parce qu'elle était dépendante de sa mère pour rentrer, et qu'une certaine façon elle la retenait donc prisonnière. Si elles avaient été chez elles, sa mère aurait pu partir, l'abandonner à son sort après les choses ignobles qu'elle venait de lui dire. Mais ça aussi c'était de sa faute n'est-ce pas ? C'était elle qui avait fui pathétiquement au lieu d'affronter la discussion l'autre jour avec Mal. Tout comme elle fuyait aujourd'hui.

oOoOoOo

Si le dîner s'était étonnamment bien passé, mettant Mal de bonne humeur, ses effets bénéfiques ne durèrent pas bien longtemps. Après la mousse au chocolat que Carlos désigna comme le dessert du jour, elle se retrouva vite à tourner en rond, déclinant les diverses propositions du garçon de jouer, discuter ou regarder un film. Elle n'avait pas envie de se concentrer sur quelque chose de futile alors que les minutes passaient et qu'Evie ne rentrait pas. Pourquoi ne rentrait-elle pas ? Combien de temps était supposée durer un repas au restaurant ? A partir de quelle heure devait-elle s'inquiéter ?

Elle envoya plusieurs sms pour prendre des nouvelles, mais ne reçut pas la moindre réponse, ce qui n'était pas vraiment surprenant. Evie avait probablement éteint son téléphone, ne souhaitant pas être interrompue et paraître impolie aux yeux de sa mère. Elle voulait tellement être irréprochable...mais absolument personne ne pouvait être parfait, pas même Evie.

Avec rage et frustration, Mal serra les poings. Elle n'aurait jamais dû accepter de la laisser partir seule. Elle aurait dû y aller avec elle. Elle aurait dû exiger de voir sa mère avant, pour s'assurer qu'elle avait changé, qu'elle avait réfléchi, qu'elle n'allait plus jamais la faire souffrir.

Elle ne s'était jamais sentie aussi impuissante et inutile. Elle détestait ne pas savoir comment Evie allait. Elle détestait ne pas pouvoir la joindre, la rassurer ou prendre sa défense. Que se passait-il là-bas ? Est-ce qu'elle pleurait ? Est-ce qu'elle mangeait ? Est-ce que la situation ressemblait à tous les terribles scénarios que Mal parvenait à imaginer ? Est-ce que c'était encore pire que ces scénarios catastrophes ? Dans quel état Evie allait revenir ? Est-ce que les dégâts que sa mère ajouterait aux précédents seront rattrapables, ou bien ça allait être la goutte de trop ?

Au gré des allers-retours qu'elle faisait à travers la maison, essayant du mieux qu'elle pouvait de contrôler son impatience et d'évacuer sa colère, Mal finit par craquer et, plus par réflexe que par réelle envie, elle donna un coup de poing dans le mur. Le geste lui échappa et fut beaucoup plus violent qu'elle n'en avait l'intention, provoquant un énorme bruit de collision qui résonna dans la maison alors qu'un des tableaux accrochés au mur tombait sur le sol.

— Merde !

La douleur fulgura dans sa main plus vivement qu'elle ne l'aurait cru et elle chancela en arrière, se pliant presque en deux en ramenant son poing contre elle.

— Qu'est-ce qu'il s'est passé ?

Grimaçant toujours, Mal ne prit pas la peine de répondre alors que Carlos et ses parents s'agglutinaient autour d'elle.

— Mal ?

— Je crois qu'elle a cogné le mur.

— Quoi ?

— On voit l'impact.

Merde, elle avait laissé une trace ? Elle n'avait pas eu l'intention d'abîmer leur mur. Ni leur tableau. Ni sa main à vrai dire, tout ce qu'elle voulait c'était...

Des doigts se saisirent de sa main avec douceur et elle tressaillit, levant la tête pour dévisager Anita, qui la toisait d'un air sévère. Derrière elle, Roger était déjà en train de constater les dégâts, observant le léger trou dans son mur avec consternation.

— Est-ce qu'on peut savoir ce qui t'as pris ?

Mal fronça les sourcils, se retenant de justesse de répondre avec un soupir dédaigneux. Ce n'était pas comme si elle avait essayé de cogner quelqu'un ou quoi. Elle était toujours libre de faire ce qu'elle voulait, non ?

— Il vaut mieux pour toi que tu ne te sois rien cassée.

— Je vais bien, grogna Mal en essayant de récupérer sa main. C'est rien du tout.

La prise d'Anita, bien que délicate et remplie de précaution, était ferme et elle ne la laissa pas faire.

— Viens avec moi dans la cuisine, ordonna-t-elle. On va trouver de la glace et après tu vas m'expliquer pourquoi tu as fait ça.

Mal fit la moue, absolument pas emballée par cette idée, mais elle n'avait pas beaucoup de moyen de protestation à sa disposition, et elle ne pouvait pas nier le fait que poser de la glace sur sa main à cet instant précis était particulièrement tentant. Elle obtempéra donc, suivant la femme en silence.

— Assieds-toi.

Mal resta debout, l'expression rebelle et défiante, se retenant de croiser les bras uniquement parce que c'était une très mauvaise idée dans l'état actuel des choses. Son comportement lui valut un regard légèrement exaspéré juste avant qu'Anita n'ouvre le petit congélateur en bas du frigo et se mette à fouiller jusqu'à en ressortir une poche de glace.

— Tiens, mets ça dessus. Et assieds-toi.

Mal prit ce qu'elle lui tendait et le posa sur sa main, grimaçant légèrement au contact. Puis, sentant le regard d'Anita sur elle, elle évalua rapidement ses possibilités et finit par se résigner et s'asseoir à contrecœur.

— J'ai rien à dire, signala-t-elle aussitôt avec mauvaise humeur.

— Tu t'es blessée volontairement.

— Ce n'était pas volontaire ! Je voulais juste...frapper. Pas me blesser.

— Et tu trouves que c'est une justification valable ?

Mal se renfrogna. Elle ne voulait pas parler de ça. Elle ne voulait pas réfléchir à ça et faire revenir la frustration et la peur.

— Tu réalises que ce n'est pas normal de te mettre dans des états pareils pour rien du tout ?

Rien du tout ? Mal la regarda, incrédule.

— Ton stress n'a fait que grimper cette dernière heure, ce n'est pas sain pour toi et absolument pas rationnel. Tu n'as absolument aucune raison de te mettre en colère, Mal.

— Aucune raison ? répéta Mal avec ahurissement. Evie est en danger et je ne peux rien faire pour la protéger !

— Evie n'est pas en danger.

— Si, elle l'est ! rétorqua Mal avec amertume, se remettant debout – preuve que c'était stupide de s'asseoir en premier lieu.

— Evie est avec sa mère, il n'y a aucune raison qu'elle soit en danger.

— Sa mère est dangereuse ! Comment...

Mal leva les bras au ciel, exaspérée et dépassée par toute cette situation.

— Comment vous pouvez ne pas le voir ? s'emporta-t-elle. Vous avez vu l'état dans lequel elle était quand on est arrivé ici. Vous pensez que c'était la faute de qui ? Vous croyez que c'est à cause de qui qu'elle ne mange pas, qu'elle se sent minable et inférieure et qu'elle est incapable de réaliser à quel point elle est exceptionnelle ? C'est sa mère qui lui fait cet effet-là. C'est uniquement la faute de sa mère et vous, vous la renvoyez dans la gueule du loup sans réfléchir juste parce que...quoi ? C'est une adulte, alors elle a raison ? C'est sa mère alors elle a le droit de faire ce qu'elle veut ? Grande nouvelle, les mères ce sont les plus douées pour détruire leurs enfants.

Mal prit une grande inspiration, et se laissa retomber sur sa chaise. Curieusement, ce monologue l'avait plus défoulée que le coup de poing, et elle se sentait un peu plus légère, bien que toujours sur les nerfs. Anita l'observa un instant sans répondre, puis se leva et alla remplir un verre d'eau au robinet. Elle revint, le posa devant Mal, et retourna à sa place initiale.

— Bois.

Mal détestait un peu plus ces ordres à chaque fois qu'elle en entendait un, mais elle obéit néanmoins, prenant le verre de sa main valide et le vidant d'un trait, réalisant qu'elle avait soif mais surtout que ça avait un effet apaisant. En face d'elle, Anita croisa les bras avec une expression distante que Mal n'avait encore jamais vue chez elle.

— Tu penses vraiment que j'aurais laissé Evie seule avec sa mère si j'avais soupçonné le moindre danger pour elle ?

Mal éloigna le verre de sa bouche, cherchant quelque chose à répondre, mais rien ne lui vint. De toute façon, elle n'attendait pas de réponse, et enchaîna sans la lâcher des yeux.

— Tu n'as pas le savoir absolu, Mal. Oui tu es proche d'Evie et oui tu sais probablement des choses que j'ignore. Mais je sais des choses que tu ignores. Je connais Queen depuis des années. J'ai vu la manière dont elle traitait Evie, et j'ai vu les impacts que ça pouvait avoir sur elle. Et oui, il a des jours où je l'ai jugée et où j'ai juste souhaité pouvoir prendre cette petite fille innocente et la protéger des dégâts que sa mère pouvait provoquer.

— Pourq...

— Parce que l'arracher à sa mère aurait été bien plus dommageable. Parce que je me rappelle d'Evie quand elle était enfant, qui pouvait passer une après-midi entière à me suivre partout en me disant à quel point elle aimait sa maman. Parce que Evie n'a jamais manqué de rien. Parce que même si l'éducation était questionnable, elle était efficace, et que ce n'était pas mon rôle de juger.

Mal serra la mâchoire, mais son regard parla pour elle. C'étaient des excuses, et c'était le passé. Ça n'avait rien à voir avec la situation présente.

— Tu as raison, accorda Anita. Et je suis obligée d'admettre que la situation a dû empirer ces dernières années, et que je n'ai pas réalisé. Et j'aurais probablement dû être plus attentive, et j'aurais dû réaliser qu'il y avait un problème. Et je peux t'assurer que j'en suis désolée, et que je suis la première à me le reprocher.

Quelque chose changea dans son expression, permettant à Mal de voir ses regrets, sa culpabilité et sa peine. Faisant monter une autre forme de culpabilité en l'adolescente, parce qu'elle n'avait jamais vraiment eu l'intention de reprocher la situation à l'une des seules personnes qui essayaient vraiment de les aider. Mais elle n'eut pas le temps de méditer sur cette question qu'Anita enchaîna, arrivant au point le plus important.

— Queen a appelé tous les jours tu sais. Depuis que vous êtes ici. J'ai été la voir plusieurs fois, j'ai bu des cafés avec elle, et on a beaucoup discuté. Elle m'a raconté ce qu'il s'était passé, de son point de vue, et elle m'a répété ce que tu lui as dit. Elle s'est énormément remise en question, et je peux t'assurer que ses doutes ne sont pas factices. Elle veut s'améliorer, et se racheter auprès d'Evie.

Les sourcils de Mal se froncèrent, refusant de gober ces explications aussi facilement. Mais Anita secoua la tête, l'empêchant de prendre la parole, et lui adressa un sourire.

— Elle aime Evie. Tu le sais, tu lui as dit toi-même. Et Evie aime sa mère, plus que tout au monde. Elle a besoin d'elle, pour finir de se construire, et pour réparer tout ce qui s'est brisé entre elles. Evie n'est pas en danger, Mal. Je m'en suis assurée. Je ne sais pas ce qui est en train de se passer ce soir, mais elles étaient toutes les deux désireuses de faire un pas l'une vers l'autre, et tu n'as aucun droit ni de l'en empêcher, ni de t'en vouloir pour les conséquences que ça aura, quelles qu'elles soient.

Mal déglutit, et baissa les yeux, les posant sur sa main abîmée et rougie – à cause du coup qu'elle s'était infligée ou à cause du froid, elle n'en était pas très sûre. C'était beaucoup de nouvelles informations à prendre en considération, et elle ne savait pas trop quoi en faire. Mais peut-être qu'il n'y avait rien à en faire. Peut-être qu'elle devait juste les accepter et laisser les choses se produire sans chercher à les contrôler.

oOoOoOo

Une fois dans les toilettes luxueuses et richement décorées, Evie s'appuya contre le lavabo, laissant échapper un sanglot. Les larmes coulaient déjà sur ses joues, s'étant libérées dans l'une des allées du restaurant. A l'intérieur de sa tête, il n'y avait que chaos et confusion, et elle détestait absolument tout de cette soirée. Elle aurait dû écouter Mal et ne pas venir. Pourquoi était-elle venue ? Comment avait-elle pu espérer que cela se passe bien ? Est-ce que cela se passait bien ? Elle ne comprenait rien, sa mère était différente et énigmatique, et ses pensées étaient si confuses, elle voulait juste les faire taire, les oublier, arrêter de réfléchir et peut-être en profiter pour disparaître parce que maintenant elle était coincée dans les toilettes de ce stupide restaurant et elle allait devoir en ressortir et assumer ce qu'elle avait dit et elle ne pouvait...

La porte des toilettes s'ouvrit doucement, et quelqu'un entra.

Evie se rétracta instinctivement, reculant vers le coin de la pièce sans oser lever la tête. Elle sentit un regard peser sur elle, et espéra que la personne qui venait d'entrer allait passer son chemin sans s'attarder, et sans lui poser de question.

Dommage pour elle, l'inconnue s'avança dans sa direction et Evie eut à peine le temps de réaliser le mouvement que des doigts fermes s'emparèrent de son menton. Un parfum intense et familier emplit ses narines alors que sa mère la forçait à lever la tête et à la regarder en face.

— Arrête de pleurer, cela ne résoudra rien.

Evie laissa échapper un petit gémissement, parce que le ton était sec et agacé et qu'elle savait à quel point sa mère détestait la voir ou l'entendre pleurer, elle savait, mais elle n'avait jamais pu s'en empêcher pour autant et à chaque fois elle la décevait un peu plus par son incapacité à maîtriser ses émotions.

Sauf que cette fois, il n'y avait pas de déception dans les yeux de sa mère. A peine un peu de frustration. Sa sévérité habituelle avait été remplacée par de l'impuissance et aussi de... l'inquiétude ?

Evie hoqueta, essayant de ravaler ses sanglots.

— Je suis d-désolée...

Sa mère secoua la tête, ne répondant à rien. À la place, elle alla prendre plusieurs papiers dans le distributeur à côté des lavabos et les humidifia légèrement avant de revenir vers sa fille qui n'avait pas bougé d'un millimètre, incapable de réfléchir correctement. Et lorsque les doigts de sa mère se posèrent à nouveau sur elle, essuyant délicatement les larmes et le maquillage coagulant sur son visage, elle se sentit comme une toute petite fille. Confuse, perdue, dépassée, mais rassurée par le fait que sa maman était là et prenait soin d'elle.

Après avoir épongé le plus gros, Queen Grimhilde s'autorisa une pause pour contempler le visage de son enfant et croisa son regard interloqué. Alors, repoussant sa peur de mal faire et de déclencher une nouvelle crise de larmes, elle esquissa un petit sourire maladroit mais aussi bienveillant que possible.

— On a encore beaucoup de choses à se dire toutes les deux, n'est-ce pas ?

Avec timidité et hésitation, Evie acquiesça. Tellement à se dire, et encore plus à réparer.

oOoOoOo

Perchée sur un fauteuil près d'une des fenêtres qui donnait sur la rue, Mal surveillait les passages de véhicules, attendant celui qui ramènerait Evie. Cela faisait presque quatre heures maintenant, et elle n'avait toujours pas eu de nouvelles.

Depuis sa conversation avec Anita une heure plus tôt, elle avait eu l'occasion de beaucoup réfléchir. Sans doute trop, mais était-ce sa faute si elle n'avait rien d'autre pour s'occuper que ses pensées qui se bousculaient et partaient dans tous les sens ? Le problème était que plus elle réfléchissait, moins elle savait quoi penser.

Elle était heureuse de savoir que ce qu'elle avait dit avait eu un effet sur la mère d'Evie. Vraiment. Et elle espérait de tout cœur que ce qu'Anita avait dit était vrai, et qu'elle essayait de changer. Evie valait la peine qu'on change pour elle. Et peut-être qu'avec suffisamment d'effort, sa mère allait réaliser tout ce qu'elle avait manqué au cours des dernières années, et enfin devenir le parent qu'Evie méritait d'avoir.

Mais malgré le réconfort et les espoirs que les nouvelles informations lui apportaient, Mal ne pouvait pas s'empêcher de s'inquiéter. Il y avait toujours tellement d'incertitudes, de dangers, de flou...

Avec un soupir, elle croisa ses bras sur le haut du siège et y enfouit son visage, essayant de noyer ses pensées, sans succès.

Elle se détestait de réfléchir comme ça, mais elle ne pouvait pas s'en empêcher. Elle savait que c'était égoïste, méchant, stupide, et elle aimait tellement Evie, elle ne voulait rien d'autre que la voir heureuse mais...si sa mère était capable de se rattraper, ça ne faisait aucun doute qu'elle allait vouloir qu'Evie retourne chez elle aussi vite que possible. Et qu'est-ce qu'il allait se passer à ce moment-là ? Qu'est-ce qu'il allait advenir de Mal ? Elle savait qu'elle n'aurait plus sa place chez elles, mais elle n'avait nulle part d'autre où aller, personne d'autre à qui se raccrocher à part Evie.

C'était horrible, mais une petite part d'elle espérait que cette soirée se passe mal, et qu'elles restent ici pour toujours. Mais même ce scénario était impossible, parce que les parents de Carlos avaient clairement exprimé qu'ils ne les accueillaient que temporairement, et c'était bien normal. Bientôt, ils allaient vouloir retrouver leur vie à trois, et Evie allait retourner vivre avec sa mère, pour le meilleur ou pour le pire.

Et Mal ? Mal allait devoir se débrouiller toute seule, et sans doute renouer avec une vie instable, sans avoir d'endroit fixe où habiter. Elle n'avait aucune idée de comment elle ferait, et à vrai dire, elle avait même oublié comme elle faisait avant. Vivre au jour le jour, ne jamais savoir de quoi serait fait le lendemain. Elle avait déjà survécu comme ça une fois, mais pouvait-elle encore le faire, alors que tout ce qu'elle voulait dans ses lendemains, c'était être avec Evie ?

Le visage toujours caché dans ses bras, elle laissa échapper un gémissement étouffé, relâchant son impuissance et son angoisse par rapport au futur.

oOoOoOo

Evie était épuisée. Cette soirée avait été l'une des plus éprouvantes de toute sa vie, et elle se sentait vidée émotionnellement, et terriblement confuse. Pourtant, alors qu'elle se tenait devant la maison des Radcliffe avec sa mère, elle ne voulait pas qu'elle se termine.

En dépit des larmes, en dépit des discussions maladroites et étranges, en dépit des sujets à peine abordé parce qu'aucune d'entre elles n'étaient prêtes à les affronter réellement, en dépit des non-dits et des longs silences à répétition, elles avaient progressé. Un progrès qui semblait si infime, si douloureusement parcouru, mais néanmoins existant. Evie avait peur qu'en disant au revoir à sa mère, elle brise ce lien qui avait commencé à se recréer timidement. Alors elle restait là, debout, son sachet en plastique avec les restes des repas qu'elle n'avait pas mangé à la main, et elle attendait une consigne, un ordre, un signal. N'importe quoi qui lui indiquerait quoi faire.

Finalement ce fut un sourire qui apparut sur les lèvres de sa mère, discret mais bien réel, et sa main qui se tendit pour ranger délicatement une mèche rebelle derrière son oreille.

— Je suis contente que tu aies accepté de passer cette soirée avec moi, lui dit sa mère, avec un peu de réticence, mais définitivement de la sincérité.

Evie sentit ses yeux s'humidifier, parce qu'ils n'avaient visiblement pas assez pleuré au cours des dernières heures, et esquissa un petit sourire timide elle aussi.

— Je suis contente que tu m'aies invitée, murmura-t-elle en levant les yeux pour regarder ceux de sa mère, heureuse de n'y trouver aucun jugement, aucun reproche, aucune critique.

La main de sa mère s'était arrêtée au niveau de sa joue, la caressant avant de simplement poser sa paume dessus avec une tendresse qu'elle n'avait plus eu depuis bien longtemps. Evie y blottit son visage, appréciant le contact, mais ferma ses yeux de tristesse, parce qu'elle aurait voulu plus, parce qu'il y avait des années de tendresse manquantes, parce qu'elle ne savait pas combien de temps ça durerait avant qu'elle ne fasse quelque chose qui l'en prive à nouveau.

Et comme il s'y attendait, le contact se brisa trop rapidement, presque trop brusquement, et sa mère se fit à nouveau distante.

— Tu devrais y aller maintenant, ils vont finir par s'inquiéter.

Evie ravala son envie de se précipiter dans ses bras pour un véritable câlin, et se contenta d'acquiescer.

— Bonne nuit maman, prononça-t-elle comme un au-revoir étrange.

Un petit hochement de tête lui répondit, et elle sut que c'était fini. Alors elle s'en alla vers la porte, l'ouvrant avec la clé qu'Anita lui avait donné avant qu'elle ne parte, et retourna dans une maison qui n'était pas la sienne, se séparant à nouveau de sa maman alors qu'une petite partie d'elle aurait voulu qu'elles rentrent ensemble, chez elles.

Elle eut à peine le temps d'encaisser cet élan de tristesse, faisant deux pas dans le hall d'entrée, qu'une masse s'abattit soudain sur elle et que des cheveux violets en pagaille vinrent colorer son champ de vision.

— Tu es rentrée, souffla Mal en la serrant dans ses bras, visiblement soulagée.

Evie ne répondit pas, lâchant le sac de nourriture et rendant le câlin avec gratitude, se noyant dans l'affection et la protection de sa petite amie. Elles restèrent blotties un instant sans rien se dire, se contentant de se nourrir du réconfort offert par la présence de l'autre, puis leur étreinte se défit en douceur, et leurs doigts se trouvèrent, s'entrelaçant comme ils en avaient l'habitude.

— Comment ça s'est passé ?

— Bien.

Un mot. C'était beaucoup trop peu pour décrire cette soirée interminable et pourtant trop courte, terrifiante et pourtant pleine de progrès.

— Tu as l'air d'avoir pleuré, ne put s'empêcher de commenter Mal, ses doigts caressant doucement le maquillage pas tout à fait impeccable sous les yeux d'Evie.

Celle-ci confirma d'un simple signe de la tête, et un regard vert soucieux se posa sur elle, l'observant avec attention.

— Tu veux en parler ?

— Pas tout de suite. Je suis fatiguée.

— D'accord.

Evie pencha la tête sur le côté, soudainement intriguée par le calme de Mal.

— Tout s'est bien passé ici ? demanda-t-elle avec prudence, et elle ne reçut qu'un haussement d'épaule en réponse. Tu veux en parler ?

— Non.

Evie ne répondit pas, se contentant de la tirer à nouveau vers elle pour un autre câlin bien mérité.

Ça avait été une longue soirée.