Bonjour ! On reprend (enfin) les publications régulières !
Vu la note extrêmement joyeuse de la dernière fois, on va essayer d'éviter que vous alliez vous suicider, se serait ennuyeux. Comment ça on aurait pu trouver autre chose que le mot ennuyeux ? Pff... Balivernes...
Bref...
On va essayer ! Bonne lecture !
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– Nous avons le temps, pas eux –
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-Gondolin est tombée !
Ces mots couraient de bouche en bouche depuis l'aube. Les réfugiés de la cité cachée de Turgon étaient parvenus aux portes de Sirion, aussi hâves et épuisés que nous-même l'étions, en quête d'un refuge et d'une protection. Le dernier bastion elfique avait failli face à l'ombre de Morgoth ; et le désespoir nous toucha tous de sa main glacée à l'entente de cette nouvelle terrible. La ruine du Beleriand nous paraissait inéluctable.
Au creux de l'après-midi, deux chevaux franchirent la grande porte de la citadelle dans un fracas de sabots, pilant au pied du perron tandis que leurs cavaliers sautaient souplement à terre. Je reconnus Cirdan, dont le visage affichait une expression tourmentée. Il me héla en me voyant m'approcher :
-Est-ce vrai ? Me demanda-t-il d'une voix altérée. Gondolin est tombée ? Le Haut Roi Turgon n'est plus ?
Je hochais la tête en silence.
Cirdan se retourna d'un mouvement brusque vers son compagnon, au visage à demi dissimulé dans l'ombre d'une vaste capuche. La repoussant en arrière, il révéla les traits d'un jeune elfe aux cheveux de nuit, qui semblait à peine rentré dans l'âge adulte. Sa cotte était aux couleurs des Balar, mais je devinais, entre les plis de son manteau, les broderies d'une étoile bleue cerclée d'or, que je ne reconnus pas.
-Alors, Erenion Gil-Galad, prononça Cirdan d'un ton grave, c'est à vous désormais que reviens la couronne des Noldor.
Dans les yeux du jeune elfe, se lisait un grand trouble qui me fit presque de la peine.
-Je ne sais si j'en serais capable, répondit-il en portant d'un geste instinctif la main à l'épée pendant à son flanc. Je n'ai guère l'étoffe d'un roi ; c'est vous, Cirdan, qui m'avez élevé dans la simplicité de Balar, depuis que je suis enfant.
-Vous êtes le fils de Fingon, le dernier prince du sang de Finwë, répliqua Cirdan d'une voix résolue. Vous n'avez pas le choix ; c'est un grand fardeau que l'on dépose sur vos épaules, je le concède, mais il est celui de votre famille.
Je suivais leur échange en tentant de reconstituer mentalement l'arbre généalogique des descendants de Finwë, laborieusement érigé grâce aux patientes explications de Galadriel. Ce jeune elfe était donc le fils de Fingon, second Haut Roi des Noldor après son père Fingolfin ; à son trépas, la couronne était passée à son frère, Turgon de Gondolin. Celui-ci étant lui aussi mort en ne laissant qu'une fille, le titre royal revenait donc à l'unique héritier mâle de son sang…
Je ne pus m'empêcher de songer que, si Menegroth s'était relevée après la mort de Dior, la couronne serait revenue au plus proche parent du roi encore vivant, soit mon père Galadhon, et si celui-ci avait lui aussi péri au combat… à moi.
Doux Eru, heureusement que Menegroth était tombée.
Les réfugiés de Gondolin se firent une place aux Havres comme nous nous étions faits la nôtre. Galadriel se trouvait souvent en compagnie d'une jeune dame elfe aux cheveux d'or, qui était, à ce que je compris, la fille du défunt roi Turgon, Idril Celebrindal. Son histoire était étonnante ; elle avait épousé un Homme, Tuor, fils de Huor (qui était, je l'appris, le cousin de Tùrin Turambar), rendant jaloux son cousin Maeglin, qui était fou amoureux d'elle, et qui avait alors trahi Gondolin pour la livrer à Morgoth…
La première fois que j'aperçus le jeune fils d'Idril et de Tuor, Eärendil, j'eus un terrible coup au cœur ; de loin, sa silhouette gracile et ses cheveux d'or me rappelèrent tant Thranduil que je fus envahi par l'espoir de voir mon jeune neveu de retour. Mais, en m'approchant, je dus me rendre à l'évidence, cet elfing n'était pas Thranduil, bien qu'il semblât avoir à peu près le même âge, et la déception qui m'envahit me fit presque monter les larmes aux yeux.
-Quelque chose ne va pas ? Fit une voix pleine de sollicitude près de moi.
Me retournant, je découvris un elfe que je devinais Noldor, à sa chevelure noire et à l'étoile bleue brodée sur sa cotte.
-Ce n'est rien, répondis-je rapidement en détournant la tête.
Il m'observa en silence, pendant un instant, avant de me tendre la main. Elle était ornée de bagues aux pierres ternies, certaines manquantes, d'autres incrustées d'une étrange croûte rouge sombre.
-Mon nom est Egalmoth. J'étais seigneur de Gondolin avant que Morgoth ne l'abatte.
J'hésitais avant de la prendre, en répondant d'un ton égal :
-Je suis Celeborn, et j'étais prince de Doriath avant que les Fëanorion ne la saccagent.
Nous échangeâmes un regard. Sans avoir rien d'autre en commun que les blessures que nous avions subies, nous nous sentions étrangement liés.
Le temps s'écoula paisiblement à Sirion, si loin au sud que les échos de la guerre qui ravageait le nord nous parvenaient comme désincarnés. Egalmoth et moi nous retrouvions souvent au port des Havres, nous promenant ensemble, parfois en silence, parfois en discutant. Nous n'avions pas réellement d'affinités, mais nous nous entendions sur quelques points, notamment sur le fait que les fils de Fëanor méritaient tous un aller simple aux Halls de Mandos et que les trois des sept encore vivants n'avaient qu'à bien se tenir s'ils nous tombaient sous la main ; il fut ravi d'apprendre que j'avais personnellement réglé son compte à Caranthir, qu'il n'avait jamais pu sentir (« c'était un pingre abominable, et sans aucun sens de l'humour avec ça ! »). Cracher sur ceux que nous considérions comme les responsables de notre malheur nous faisait du bien.
Nous vîmes, avec surprise et regret, Tuor et Idril quitter la terre pour monter sur un grand bateau. Eärendil garda la nuque droite quand ses parents lui firent leurs adieux, mais je décelais au fond de ses yeux un éclat révolté, qui criait pour lui « Pourquoi ? ». Mais personne n'eut jamais la réponse. Elwing resta auprès de lui, et sa main se glissa dans la sienne tandis qu'ils regardaient le bateau s'éloigner de la côte et se perdre au fond de l'horizon. Ils étaient beaux ensembles, et malgré la gravité de l'instant, j'échangeais avec Galadriel un regard complice.
Le jour où Eärendil et Elwing se marièrent, sur le perron inondé de soleil du palais de Sirion, Galadriel servit de témoin à la fille de Dior, et je fus celui d'Eärendil. Après l'échange des anneaux d'or, le jeune elfe me regarda avec un sourire presque timide.
-Seigneur Celeborn, si d'aventure un enfant devait nous naître, accepterez-vous d'être son parrain ?
Cette demanda me porta un coup au cœur. Quelque part au fond du passé, le visage d'Oropher se superposa à celui d'Eärendil, et sa voix résonna en un écho dans mon esprit : « Quand j'aurais un enfant, je veux que ce soit toi qui lui enseignes tout ce qu'il doit savoir, mellon nin. »
-Seigneur Celeborn ?
Le fils d'Idril attendait ma réponse.
Que devais-je lui dire ? Que le premier enfant que l'on avait voulu me confier avait disparu dans le chaos d'une bataille sanglante ?
-Bien sûr, prononçai-je d'une voix rauque. J'en serais honoré.
Plus tard, je rejoignis Galadriel, qui avait senti mon trouble, et me prit doucement la main pour m'assurer de son soutien. Ayant urgemment besoin de me changer les idées, je proférais la première chose qui me vint à l'esprit :
-C'est étonnant que de jeunes gens comme Eärendil et Elwing, à peine sortis de l'enfance, songent déjà à leur descendance…
-Loin de la tourmente du nord, il est évident que les préoccupations de notre peuple se tournent vers la vie plutôt que la survie.
-Mais à Doriath, nous étions en sécurité…
Je ponctuais ces paroles d'un rire sans humour.
-Ou du moins nous en avions l'impression. Et jamais… enfin…
Je lui adressais un regard de biais en priant pour qu'elle ait saisi ce que je voulais dire.
-Nous n'avons jamais parlé de cela, il est vrai, répondit-elle doucement. Mais nous avons le temps. Pas eux.
Elle leva les yeux vers les jeunes mariés, qui dansaient avec insouciance au milieu de la cour que la gaieté de la fête emplissait de chants et de rires. Je lus dans son expression une profonde angoisse, dont je ne compris pas la raison, et n'osais pas l'interroger.
Au printemps suivant, Elwing donna naissance à deux jumeaux. Apprendre sa grossesse m'avait grandement surpris ; les elfes concevaient rarement si peu de temps après leur union. Il s'était déroulé presque un siècle entre le mariage d'Oropher et Ravennë et la naissance de Thranduil.
En tant que parrain, ce fut à moi de présenter les deux nouveau-nés au peuple des Havres. Terriblement mal à l'aise, debout sur le parvis du palais, je tenais malaisément entre mes bras deux paquets de lange babillant, craignant plus que tout d'en faire tomber un par inadvertance.
-Voici Elrond et Elros, fils d'Eärendil et d'Elwing !
Et pour fêter la naissance du fruit de l'union des descendants de Finwë et de Thingol, les deux plus grands rois elfes de l'histoire d'Arda, on enchaîna bals et festins pendant huit jours. Sirion était en liesse, comme si on se saisissait avidement le moindre motif de réjouissance pour en profiter le plus longtemps possible. Je ne m'en plaignis pas. A vrai dire, il était reposant de n'avoir pas de soucis plus sérieux que celui du choix entre ragoût de chevreuil ou de sanglier. Mais quelquefois, de petites épines de nostalgie venaient se ficher dans mon cœur, quand je ne pouvais m'empêcher de comparer ces fêtes à celle de Doriath, quand je ne pouvais poser mon regard sur les visages des jumeaux sans penser à Thranduil, quand je ne pouvais mordre dans une tarte aux fraises sans avoir les larmes aux yeux.
Durant les jours qui suivirent les festivités, je trouvais Eärendil étrangement sombre et pensif. Souvent, quand Egalmoth et moi déambulions sur le port, nous le voyions assis sur les quais, les jambes pendant au-dessus de l'eau et le regard rivé à l'horizon. Peut-être était-ce une coïncidence, mais les visites de Cirdan à Sirion se faisaient de plus en plus fréquentes et prolongées, et je le croisais plusieurs fois aux hasards des couloirs de la citadelle, les bras chargés de croquis de bateaux. Mais je ne cherchais pas à questionner ni Eärendil ni Cirdan, considérant que je n'avais pas à me mêler de leurs affaires.
Je rendais quotidiennement visite à Elwing et aux jumeaux, m'amusant de les voir babiller et essayer de répéter les mots que nous prononcions. Leurs petites têtes étaient déjà couvertes de cheveux noirs, et leurs yeux étaient gris comme ceux d'Elwing, de son père, et du père de son père ; et je fus fier de voir un peu du sang de Thingol couler dans les veines de ces deux petits êtres, qui descendaient à la fois des Elfes, des Hommes et des Maiar.
Je ne vis pas s'écouler les saisons. Elrond et Elros savaient marcher et parler quand, un jour, Eärendil me saisit le bras pour me prendre à part. Il semblait extrêmement nerveux, et se tordait les mains en me chuchotant :
-Celeborn, vous êtes le parrain de mes enfants…
J'acquiesçais lentement, appréhendant ce qu'il s'apprêtait à me dire.
-Alors, je vous en supplie, veillez sur eux et instruisez-les comme s'ils étaient vos propres fils. Je sais que ma demande est égoïste, mais je pense qu'ils seront bien auprès de vous. Je sais qu'ils vous aiment beaucoup. Plus que moi, probablement, qui ne passe guère de temps avec eux…
-Vous exagérez, protestai-je, un peu confus. Ne pensez pas qu'ils ne vous aiment pas ; ils ne cessent de demander quand vous viendrez les voir, et…
Les yeux d'Eärendil furent traversés d'un éclat de désespoir.
-S'ils vous posent encore cette question, dites que je reviendrais bientôt. Ce ne sont que des enfants, ils ne verront pas le temps passer. Ils ne sauront pas que vous mentirez.
-Pourquoi ? Demandai-je brusquement. Qu'est-ce que vous voulez dire, Eärendil ?
Mais au fond de moi, je commençais à le deviner. De longues heures en solitaire sur les bras, des plans de bateaux, et le souvenir du départ de Tuor et Idril par-delà l'océan…
-Vous fuyez ?
Il sursauta comme si je l'avais giflé.
-Non !
Se sachant percé à jour, il soupira, et ses épaules se relâchèrent, comme un signe d'abandon.
-J'ai besoin de partir à leur recherche, Celeborn, murmura-t-il entre ses mâchoires serrées. Pouvez-vous imaginer comme cela me ronge ? Je n'ai jamais pu oublier… Il faut que je parte, peu importe ce qu'il m'en coûtera.
-Et avez-vous pensé à ce qu'il en coûtera à votre épouse, à vos enfants ? Laissai-je tomber avec sévérité.
Je me rappelais du jour où Elwing m'avait surpris, au sommet des remparts de Sirion, tandis que j'envisageais de laisser tomber mon corps dans les profondeurs de l'océan ; et ce qu'elle m'avait dit, ses paroles qui m'avaient arraché aux douloureux souvenirs passés… Savait-elle ce que son époux planifiait ?
-Elwing l'a accepté. Elle a compris, gronda Eärendil en levant vers moi un regard brûlant. Je ne vous demande pas de me juger, seigneur Celeborn. Ma décision est prise, et au fond, peu m'importe votre avis.
Les lèvres pincées, je le regardais droit dans les yeux. Ma colère silencieuse se heurta à la sienne.
Et puis soudain, il baissa la tête comme un enfant pris en faute, et sa voix ne fut plus qu'un souffle suppliant quand il murmura :
-Je vous demande seulement de prendre soin d'eux, autant qu'il vous sera possible.
-Je le ferais, promis-je. Mais uniquement au nom de l'affection que je leur porte.
Tournant les talons, je m'éloignais dans le couloir. Sa voix me rappela :
-Vous savez, ce n'est pas qu'une quête égoïste qui me jette au-devant de l'océan. Je compte me rendre à Valinor, implorer l'aide des Valar en ces heures sombres.
-Valinor est inaccessible à ceux qui la cherchent en bateau, lui répondis-je, m'immobilisant au milieu du couloir, mais sans me retourner.
-Je la trouverai.
Il y avait tant de conviction dans son ton que je fus tenté de le croire. Lui offrant un sourire par-dessus mon épaule, je soufflai :
-Bonne chance, Eärendil, le Navigateur. Puisse le vent gonfler votre voile et vous amener à bon port.
Je le sentis me sourire en retour.
Quand, le soir même, je montais aux appartements d'Elwing, je fus accueilli par les deux bambins qui trépignaient d'excitation sur leurs petites jambes. Me sautant dessus comme de jeunes chiots, ils s'accrochèrent à mon manteau en riant, sous le regard bienveillant de leur mère.
-Et ada, où il est ? Demanda soudain l'un des petits – Elros, je crois. Il va venir nous voir bientôt ?
Par la fenêtre où jouaient les dernières lueurs du jour, je vis le grand bateau quitter le quai des Havres, fendant avec douceur les flots de la mer. Sa voile blanche claqua dans le firmament envahi de la brume du soir, comme un adieu. Quelque part sur le pont, il me sembla percevoir un dernier éclat du soleil briller dans une chevelure d'or.
-Oui, mentis-je en échangeant avec Elwing un long regard. Oui, il revient bientôt.
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Bon...
Faute de joie et de bonheur, on aura peut-être fait passer un message d'espoir.
On ne s'en rend peut-être pas compte, mais Eärendil emporte avec lui l'espoir de tout un peuple... Alors ne lui en voulez pas trop d'accord ?
On espère que ça vous aura plu !
A la prochaine !
