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TOME 1 : LA FIN DE L'INSOUCIANCE

Partie 2 : Les méandres du passé

Chapitre 39 : Les secrets insoupçonnés

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Janvier 1976

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Tess Bryan. Voilà avec qui Everglades décida de me mettre afin de voir quel était mon niveau en duel. Ironique, n'est-ce pas ? Quoique. Dans un sens, j'étais ravie d'être tombée sur elle et non sur un de mes amis. Mais j'étais si parfaitement consciente de ma nullité en défense contre les forces du mal et de mes difficultés dès qu'il s'agissait d'apprendre de nouveaux sorts, quand la meilleure amie de Marly, sans être exceptionnelle, s'en sortait sans trop de mal, que j'avais peur qu'elle parvienne à me battre et en profite pour me rabaisser comme elle aimait tant le faire.

Sitôt sortie de la salle de classe le jour où notre professeur forma les groupes, je me rendis donc à la bibliothèque afin d'emmagasiner le plus de connaissances possibles. En-dehors du Quidditch, je n'étais pourtant pas quelqu'un de très compétitif. Mais la simple perspective de perdre face à celle qui m'avait fait tant de peine par le passé m'était intolérable, alors je répétai l'expérience tous les jours qui suivirent, cherchant des sorts qu'elle ne connaîtrait pas et m'exerçant comme je pouvais à les lancer. Je ne pensais presque plus qu'à ça, de sorte qu'un jour Angel dut venir me tirer de force des bouquins dans lesquels je m'étais plongée pendant la pause déjeuner pour me rappeler que nous avions cours d'étude des runes.

Un brin honteuse d'avoir oublié le cours de la pauvre Batsheba Babbling, je m'empressai de la suivre et nous entrâmes dans la salle juste avant que la cloche ne sonne. Rapidement, nous rejoignîmes le pupitre que nous avions pris l'habitude d'occuper depuis le début de l'année et je sortis le gros syllabaire qui nous servait de manuel de cours et que nous apportions chacune notre tour tant son poids nous décourageait.

Reprenant la traduction que nous avions commencée au dernier cours, Angel ouvrit l'épais volume tandis que je farfouillai dans mon sac, blindé d'ouvrages sur les duels, pour en sortir les parchemins froissés qui avaient accueillis mes notes de la leçon précédente. En silence, je me mis ensuite à la tâche, faisant régulièrement des allers-retours visuels entre le livre et le texte que nous devions traduire afin de ne pas me laisser avoir par la ressemblance de certains caractères.

La quasi-totalité du cours se passa dans le silence le plus total, seulement rompu par le grattement des plumes des élèves sur les parchemins et les chuchotements de ceux demandant des réponses à leurs voisins. Il ne restait qu'une dizaine de minutes lorsque, alors qu'elle se baladait entre les pupitres des troisièmes années réunis dans son cours, Babbling fronça les sourcils en approchant de celui que partageaient Lestrange et un de ses amis de Serpentard.

— Monsieur Lestrange ! s'exclama-t-elle froidement, le faisant sursauter. Je suis ravie de voir que votre syllabaire semble vous fasciner, mais serait-ce trop vous demander de réaliser l'exercice que je vous ai donné ?

Le cousin de Joyce releva un visage rougi vers notre professeure tandis que des regards curieux se posaient sur lui. Pensant s'être fait comprendre, Babbling s'éloigna de la rangée pour rejoindre son bureau. Mais c'était sans compter sur la curiosité de Lestrange qui leva la main à peine quelques secondes plus tard.

— En fait, commença-t-il lorsque la professeur l'eut incité à parler d'un hochement de tête agacé, je me demandais ce que signifiaient ces symboles, fit-il en désignant du menton les caractères qui s'étalaient sur les pages de son manuel.

Babbling poussa un soupir imperceptible et demanda la page au jeune garçon avant d'ouvrir son propre exemplaire du syllabaire alors qu'Angel faisait de même avec le nôtre, intriguée par ce qui semblait tant intéresser le Serpentard. Plus de deux ans avaient beau s'être écoulés, la petite compétition qu'ils entretenaient était toujours d'actualité et mon amie refusait de prendre le moindre retard sur notre camarade, étudiant tout ce qu'il étudiait, allant jusqu'à analyser les emprunts qu'il faisait à la bibliothèque pour se tenir au courant des sujets qu'il maîtrisait.

— Bien que ce ne soit absolument pas l'objet du cours, ces symboles sont, monsieur Lestrange, des caractères bien trop souvent confondus avec ceux des différents alphabets runiques et qui n'en font en aucun cas partie. Sur cette double page, vous pouvez voir tous les symboles qui s'apparentent aux groupes, sectes, cercles et autres rassemblements de sorciers qui ont souhaité se différencier en s'associant à une marque.

Alors que la professeure continuait son monologue, Angel se pencha vers moi et chuchota :

— Tu crois que dans une dizaine d'années la marque des ténèbres fera partie de ces symboles ?

Je sentis un frisson me parcourir l'échine à l'évocation de cette tête de mort atroce qui flottait au-dessus de plus en plus de scènes de crimes. Depuis la terrible attaque qui avait eu lieu au Chemin de Traverse, deux autres, moins violentes mais pas moins alarmantes, avaient été perpétrées dans un village à moitié sorcier du nom de Godric's Hollow et dans un supermarché moldu se situant près de l'entrée des visiteurs du Ministère de la Magie. Annonçant tous ces massacres de sinistre augure, la tête de mort verdâtre qui apparaissait à chaque fois dans le ciel avait commencé à être qualifiée de marque des ténèbres par les journaux sorciers, la Gazette en tête, laissant libre cours à la terreur au sein du monde sorcier, Poudlard y compris.

— Pourquoi est-ce que tu penses à ça maintenant, Angie !

La brune haussa les épaules et reporta son attention sur Babbling.

— Comme vous pouvez le constater, ces symboles n'ont rien à voir avec toutes les runes que nous avons pu voir jusqu'à présent. Et de fait : ils ont une signification particulière unique qui définit la nature de l'organisation qui les a adoptés.

Suivant le mouvement général, Angel et moi nous penchâmes sur le livre où divers caractères de toutes sortes s'étalaient, allant des symboles de clans de sorciers indigènes d'Amérique du Sud à des petits dessins dont le sens restait obscur. C'est là que huit petits symboles attirèrent mon attention dans le bas de la page. Alignés en deux rangées de quatre, un nuage, une spirale, deux yeux imbriqués, une empreinte de loup, un assemblage de formes géométriques, une baguette croisée d'un bâton, une bouche et un crâne humain dont seul le cerveau était détaillé avaient été imprimées dans le livre.

Ils m'étaient étrangement familiers. J'étais incapable de dire pourquoi ni même où j'avais bien pu les apercevoir auparavant mais, alors que je faisais glisser mon doigt sur leurs contours, j'eus la certitude de les avoir déjà vus. Mes yeux ne semblaient d'ailleurs pas vouloir s'en détacher et j'eus toutes les peines du monde à m'arracher à ma contemplation pour demander à Babbling ce qu'ils représentaient, leur signification n'étant pas indiquée dans le syllabaire.

— Eh bien ! s'exclama cette dernière après m'avoir interrogé. Visiblement ces symboles semblent vous captiver ! Ceci, miss Azer, sont les tatouages représentatifs du Cercle des Sept Dons.

Un murmure d'incompréhension parcourut la salle.

— Et qu'est-ce que le Cercle des... des Sept Dons ?

— C'est un cercle dont la création remonte au quinzième siècle. Vous n'êtes pas sans savoir que certains sorciers sont dotés de certains dons comme le troisième œil, la métamorphomagie, le don de parler la langue des animaux et j'en passe. Un beau matin, certaines des familles où ces dons se transmettaient de génération en génération ont décidé de fonder un cercle censé assurer leur domination et leur pérennité dans le domaine. Pour se reconnaître entre eux, ils ont créé ces sept symboles qu'ils se sont imprimés sur la peau de façon indélébile et héréditaire. Ainsi, la spirale représente le don d'hypnose et d'envoûtement, les deux yeux entremêlés le troisième œil, la bouche celui de communication avec les animaux, le triangle qui surmonte un trait le don de télékinésie, la baguette et le bâton celui d'enchantement, l'empreinte de loup le don de métamorphomagie et enfin le visage humain la légilimencie et le contrôle des esprits. Evidemment, aujourd'hui, ces dons sont facilement imitables grâce à la magie des baguettes et ce cercle a complètement disparu.

— Pourquoi ? s'enquit Ganymede, que le sujet semblait captiver au moins autant que moi.

— Ce genre d'aptitudes attise la convoitise, monsieur Lestrange. En même temps que ce cercle, des communautés destinées à en exterminer les membres se sont formées et ils ont été traqués puis tués, parfois pire.

Lestrange parut se satisfaire de sa réponse mais, pour ma part, il me restait toujours une question.

— Et le nuage, professeur ? Vous n'avez parlé que de sept dons, mais ici il y a huit symboles !

— Le sujet du nuage n'a jamais été éclairci et se situe à la frontière entre la légende et la réalité. Selon les racontars, il représentait le don de lucidité. Mais son appartenance au cercle est très contestée par les historiens.

— Mais... commençai-je.

— Miss Azer, je comprends tout à fait que le sujet vous intrigue, mais que diriez-vous d'aller effectuer quelques recherches à la bibliothèque ? J'ai un programme à terminer, moi !

Je sentis mes joues chauffer devant mon engouement et me promis silencieusement d'aller me renseigner. Au moment même où je me faisais cette réflexion, la cloche retentit et l'ensemble des élèves rangea ses affaires.

— C'était quoi, toutes ces questions ? me demanda Angel alors qu'on sortait dans le couloir.

— J'en sais rien. C'est étrange cette histoire de cercle, tu ne trouves pas ?

Angel haussa les épaules.

— Honnêtement, en ce moment, plus rien ne m'étonne. Encore moins une liste de petits symboles que des sorciers ont trouvé marrants de se graver sur la peau. C'est fou ce que les gens peuvent être tordus parfois quand même !

— De toute façon ce n'est pas ça qui m'a le plus étonné, avouai-je. J'avais juste l'impression d'avoir déjà vu ces symboles quelque part...

À ce moment là, Ganymede sortit de la salle en me bousculant à moitié et je fronçai encore plus les sourcils.

— Et puis... Si même Lestrange est intrigué c'est bien qu'il doit y avoir un truc qui ne tourne pas rond, non ?

Je vis Angel se mordiller la lèvre, perdue entre son envie d'être meilleure que Lestrange dans tous les domaines et celle de ne pas se faire de nœuds au cerveau. Elle ne dut pas parvenir à choisir puisque c'est sans m'avoir répondu qu'elle m'entraîna en direction de notre salle commune.

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Le soir venu, quand je franchis les portes de la bibliothèque, j'hésitai longtemps en passant devant la section réservée aux runes. Puis, le ton moqueur d'Angel me revenant en mémoire, je le dépassai sans m'arrêter et m'attablai dans un coin plus reculé afin de me plonger dans mes recherches de défense contre les forces du mal. Il ne me restait alors plus que deux jours avant le début des duels et j'avais conscience du peu de progrès que je pouvais faire pendant ce laps de temps, mais j'avais encore l'espoir de glaner quelques conseils qui pourraient faire la différence une fois que je me retrouverais face à Tess.

— Bah alors, microbe, qu'est-ce que tu fais toute seule ici ? m'interrompit une voix alors que l'heure du dîner était presque arrivée.

Je me redressai pour me retrouver nez à nez avec Sirius.

— Premièrement, le fait que je travaille à la bibliothèque est certainement bien moins étonnant que le fait que toi tu aies accepté de t'y rendre de ton plein gré. Deuxièmement, je ne suis pas un microbe ! J'ai quatorze ans je te rappelle !

— Premièrement, commença Sirius, singeant ma tirade, je n'ai jamais dit que j'étais là de mon plein gré, fit-il en envoyant un regard coléreux à Remus que je n'avais pas encore aperçu, caché comme il l'était derrière son ami, et deuxièmement, le fait que tu aies quatorze ans ne change rien à celui que tu es abominablement petite pour ton âge et que tu as le don de te faufiler partout comme un perfide petit microbe !

Je lui envoyai un coup de pied dans le genou qui lui fit pousser un grognement étouffé puis me détournai des deux Maraudeurs. Mon dédain ne sembla absolument pas gêner Sirius puisqu'une dizaine de secondes plus tard, il était assis face à moi et incitait Remus à faire de même sur la dernière chaise de libre.

— Plus sérieusement, qu'est-ce que tu fais là, Alicia ? réitéra-t-il en jetant un œil intrigué à tous les parchemins qui s'étalaient sur la petite table.

— Je me prépare pour mon prochain cours de défense contre les forces du mal. Everglades va nous faire travailler les duels et il veut voir notre niveau avant de commencer à nous apprendre les « ficelles du métier ».

— Et où est le problème ?

— Il m'a mise avec Tess Bryan pour voir notre niveau ! Tess Bryan, répétai-je en insistant sur le prénom de celle qui arrivait aisément en première place sur la liste des gens que je souhaitais décapiter.

— La copine de ta sœur ? demanda Remus.

— Ouais.

— Je ne vois toujours pas où est le problème, reprit Sirius. Tu vas lui mettre la pâté, à cette Serdaigle ! affirma-t-il.

Je pris sur moi pour ne pas éclater de rire.

— Sirius, est-ce que tu as la moindre idée de ma nullité en défense contre les forces du mal ?

Le concerné avisa la tonne de parchemins qui s'entassait sur la table et haussa les épaules.

— Dans tous les cas, ce n'est pas en connaissant par cœur l'orthographe de tes sorts que tu vas gagner.

Et, sans me demander mon avis, il m'empoigna par l'épaule avec fermeté et me tira sans ménagement à l'extérieur de la bibliothèque.

— Je peux savoir ce que tu fabriques ! m'énervai-je alors qu'il me forçait à le suivre dans le couloir.

Le Gryffondor m'adressa un sourire énigmatique et me poussa dans une salle de classe vide où Remus nous rejoignit, mes affaires sous le bras et un sourire désolé aux lèvres. Une fois qu'il fut rentré, Sirius ferma la porte à l'aide de sa baguette et me jeta un Expelliarmus qui fit s'envoler la mienne jusque dans la paume tendue de sa main.

— Perdu ! s'exclama-t-il avec un sourire triomphant. Verdict : tu es trop lente, tes réflexes sont d'une nullité affligeante et tu ressembles à un poisson rouge avec ta bouche ouverte.

Rougissante, je refermai aussitôt les lèvres et bougonnai dans ma barbe en allant récupérer ma baguette.

— Fais pas chier Black, donne la moi ! protestai-je alors qu'il faisait exprès de la tenir hors de ma portée.

— Bien ! fit-il en me la rendant enfin. Maintenant que tu es convaincue de ta petite taille et que j'ai vu l'étendue des dégâts, on va pouvoir commencer.

— Commencer quoi ?

— Ta remise à niveau, bien sûr !

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Le surlendemain, c'est assez sereine que je me rendis en cours de défense contre les forces du mal. Même s'il était tout bonnement inenvisageable que je l'avoue un jour à Sirius, son cours de soutien forcé m'avait prodigué quelques conseils qui, je l'espérais, m'aideraient à remporter mon duel contre Tess. Lui et Remus avaient tenté du mieux qu'ils pouvaient de m'instaurer les bases du duel tout en me remettant en niveau sur certains points, ce qui n'était pas du luxe.

Alors que les élèves se massaient peu à peu dans la pièce, je rejoignis ma place aux côtés de Marly qui m'adressa un bref signe de tête lorsque je m'assis. En passant devant nous, Charlie salua, comme à chaque cours depuis la rentrée, ma sœur avant d'aller s'asseoir, ce à quoi Marly répondit avec la même innocence factice qui constituait son masque habituel. Je levai les yeux au ciel, me demandant combien de temps il faudrait à l'un des deux pour se lasser de ce jeu enfantin, puis posai ma baguette à plat sur la table et inspirai longuement histoire de me détendre avant l'heure fatidique.

— C'est diablement amusant, me glissa alors Marly.

Ne m'attendant pas à la voir m'adresser la parole, je fronçai un sourcil et lui intimai d'un geste de la tête d'expliciter sa pensée.

— Je ne sais pas quel pari stupide Clayson a fait sur moi, mais je t'assure qu'il va perdre à son petit jeu.

La situation me rappelant curieusement celle qui s'établissait depuis le début de l'année entre Thomas et Angel, je ne cherchai pas à lui répondre ou à prendre parti et me contentai de hausser les épaules. En parfaite synchronisation avec mon mouvement las, Everglades entra dans la classe et le silence se fit automatiquement.

— Vous savez ce qu'il vous reste à faire, alors en piste ! s'exclama-t-il en rejoignant son bureau. Miss Kour et Miss Dickens, vous commencez.

Aussitôt, Zoey et Leane se levèrent et montèrent sur l'estrade aménagée pour l'occasion. A partir de là, le cours ne fut plus que sorts plus ou moins puissants, mouvement furtifs de baguettes et bruits de chute lorsque l'un des deux adversaires perdait le duel. J'attendais avec une impatience craintive le moment où Everglades nous indiquerait à Tess et à moi de monter sur l'estrade à notre tour mais, celui-ci ne venant pas, je finis par me lasser de la contemplation passive des divers affrontements et m'intéressai à ce que faisait Marly à mes côtés. Apparemment aussi ennuyée que moi, ma jumelle ne prêtait pas la moindre attention au cours et était plongée dans la lecture d'un ouvrage dont la taille rivalisait sans peine avec celle de mon syllabaire runique.

Pendant quelques instants, je regardai les plis de son front se former et se déformer et sa bouche se tordre dans des moues diverses avant qu'elle ne soulève l'ensemble des pages pour aller chercher un parchemin déjà couvert d'annotations coincé entre la couverture et la page de garde du livre. C'est à ce moment là que je remarquais que le bouquin n'appartenait pas à la bibliothèque mais à la dernière personne dont j'aurais pensé avoir vent par Marly : Regulus Black.

— Qu'est-ce que tu fabriques avec un livre de Regulus ? m'étonnai-je sans pouvoir m'en empêcher.

Un sourire ourla les fines lèvres de ma sœur et, comme si elle s'était attendue à me voir lui poser la question, elle me dévisagea d'un air amusé.

— Alors c'est vrai les rumeurs qui courent ? Tu es amie avec Regulus ?

Je poussai un soupir d'agacement. La capacité des gens à toujours retourner mes questions contre moi m'énervait. Que ce soit Angel, Sirius ou Marly, leurs piques incessantes commençaient à me courir sur le haricot. Trop fatiguée pour me livrer à ce genre de discussion, je me détournai et mis ma curiosité en sourdine, abandonnant là l'idée de jamais savoir ce que ma jumelle fabriquait avec un livre appartenant au cadet des Black en sa possession. La cloche ne tarda pas à sonner et, la défense contre les forces du mal étant le dernier cours de la journée, les élèves se dépêchèrent de quitter la salle. Faisant de même, je me levai et partis sans attendre mes amis. Contre toute attente, alors que je dévalai les escaliers en direction de la Grande Salle, ce ne furent pas eux mais Marly qui me rattrapa.

— Eh ! Alicia, attends ! s'exclama-t-elle en français.

À contrecœur, je me retournai et lui fis savoir d'un regard qu'elle avait intérêt à faire vite parce que je n'étais pas d'humeur.

— Désolée pour toute à l'heure, dit-elle en se tortillant les doigts. Je pensais juste que ce qui t'intéresserais n'était pas le propriétaire de ce livre mais plutôt pourquoi j'avais eu besoin de l'emprunter...

Puis, sans me laisser le temps de répondre, elle sortit l'épais volume de son sac et me le tendit. Étonnée par son poids, mon dos s'affaissa un peu lorsque je le pris. Sur une couverture reliée d'une magnificence dont on ne pouvait douter, les mots 1939-1945, ou comment deux mondes se mélangèrent pour faire la guerre étaient inscrits.

— Depuis quand tu t'intéresses à la Seconde Guerre Mondiale, toi ? m'étonnai-je. Et en quoi c'est censé m'intéresser moi aussi ?

— Regarde à la page 546.

Encore plus intriguée, je m'exécutai et ouvris le livre à la page indiquée par Marly. Dans un tableau qui couvrait l'ensemble des deux pages, toutes les dates de libération des zones occupées par les Allemands pendant la guerre moldue étaient inscrites. Ne voyant pas ce que ma sœur voulait que je trouve intéressant là-dedans, je lui adressai un regard perplexe. Elle leva les yeux au ciel puis s'approcha de moi et pointa un doigt impérieux sur l'une des lignes du tableau où je pus lire « Libération de la ville de Chamonix : 17 août 1944 ».

— Et alors ?

Marly jura devant mon incapacité à comprendre ce qui semblait si évident à ses yeux.

— Alors Papa, Grand-Mère et Grand-Père vivaient à Chamonix ! Et quand est-ce que Grand-Père est mort, hein ?

— Le 27 février 1945, récitai-je. Mais je me répète, en quoi c'est censé m'intéresser ?

— Grand-Mère nous a toujours dit qu'il avait été tué par un Allemand ! Un Allemand, Alicia ! répéta-t-elle en appuyant exagérément sur ses mots. Comment veux-tu qu'un Allemand l'ait tué si la ville était déjà libre depuis plusieurs mois ?

Je ne sus quoi répondre. Qu'aurais-je pu lui dire ? Comment étais-je censée remettre en question la cause de la mort de mon grand-père alors qu'on me répétait la même chose depuis ma plus tendre enfance ? Devais-je douter de Marly ou bien de ma grand-mère ? Était-il réellement possible qu'elle nous ait menti durant tout ce temps sur la façon dont son mari était mort ? Ça me paraissait inconcevable. Et pourtant, les arguments de Marly étaient valables. Pourquoi les Allemands auraient-ils pris le temps de tuer un pauvre violoncelliste alors qu'ils étaient en train de perdre la guerre ?

Je poussai un soupir. Je ne savais pas quoi penser de ce que venait de me faire comprendre Marly et surtout je me demandais ce qui lui prenait soudain de se renseigner sur le sujet comme s'il s'agissait d'une urgence. Mon froncement de sourcils dut lui mettre la puce à l'oreille puisqu'elle laissa à son tour échapper un soupir avant de farfouiller dans son sac pour en sortir une lettre :

— Quand Grand-Mère m'a envoyée chercher ses photos dans sa chambre, je suis tombée là-dessus, fit-elle en me la tendant.

Je m'en emparai et, ne reconnaissant pas l'écriture, baissai les yeux sur la signature du parchemin : Paul Delacour. Encore plus troublée, je ne pus m'empêcher de lire entièrement la missive qui faisait brièvement part à ma grand-mère des dernières nouvelles concernant des recherches nébuleuses que son expéditeur effectuait pour elle :

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Ma chère Jocaste,

Je commence à désespérer de trouver quelque chose dans les archives des différentes auberges de Chamonix. Aucun document ne fait mention d'étrangers à la commune qui y auraient séjourné entre janvier et mars 1945. Encore moins d'étrangers susceptibles d'assassiner John. Je pense aller faire un tour dans les archives de la mairie pour voir si mes recherches y seront plus fructueuses, mais je n'y compte pas trop.

Je pense qu'il faudrait commencer à entrevoir d'autres pistes que celle d'un assassinat prémédité. La personne qui a tué John n'avait peut-être pas de raisons apparentes de le faire et, si la piste des Allemands est à écarter d'office, peut-être que l'idée de représailles par des Français serait une option envisageable bien que tu refuses d'y croire.

J'espère de tout cœur pouvoir en apprendre plus bientôt.

Joyeuses Fêtes,

Paul.

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Fronçant un sourcil, je jetai un œil à la date de rédaction de la lettre : 23 décembre 1975. Mais malgré la preuve matérielle qu'offrait cette missive, je ne parvins pas à comprendre l'intérêt soudain de Marly pour les circonstances troublantes de la mort de notre grand-père.

— Et... qu'est-ce que tu comptes faire avec ça ?

— Alicia ! s'indigna la blonde. Tu te rends compte que cette lettre est la preuve que Grand-Père n'a jamais été tué par les Allemands ?!

— Techniquement ça pourrait quand même être le cas... objectai-je en agitant le parchemin. Le jugement de ce Delacour n'est peut être pas à suivre aveuglément...

— Mais même ! Qu'il ait raison ou non, notre propre grand-mère ne croit pas à la raison officielle de la mort de son mari ! C'est écrit noir sur blanc, là ! Si elle-même n'est pas convaincue de ça, comment est-ce qu'elle peut oser nous obliger à y croire sans nous exposer ses doutes ?

— Alors c'est pour ça que tu lui en veux autant depuis Noël ?

— Mentir à son propre fils sur un truc pareil, c'est juste nul, se justifia Marly avec une grimace de dédain. Tu te rends compte que ça fait trente ans qu'elle vit avec ses questions sans en parler à personne ?

— Et à quoi ça t'avance de faire toutes ces recherches ?

Marly ouvrit de grands yeux.

— Mais parce que je veux découvrir ce qu'il s'est vraiment passé, bien sûr ! s'exclama-t-elle d'une voix plus forte en récupérant d'un mouvement brusque le livre et la lettre que je tenais toujours. Si elle demande à ses amis de découvrir la vérité, c'est bien qu'elle-même ne la connaît pas, non ?

La détermination avec laquelle Marly me faisait part de son projet me fit mal. Elle paraissait prête à tout pour rétablir la vérité sur la mort de notre grand-père et dénoncer le bas mensonge de ma grand-mère, et bien qu'elle n'en ait sans doute pas eu l'intention, je trouvai cela cruel pour Jake, Arthur et moi. Comptait-elle réellement gaspiller son énergie pour avoir le fin mot sur une histoire qui, au final, ne ramènerait pas mon grand-père à la vie plutôt que de la consacrer à combler la distance entre nous ?

— Elle doit bien avoir ses raisons de ne pas nous en avoir parlé...

— Et alors ? On ne peut pas mentir à quelqu'un sur un sujet pareil ! C'est juste atroce pour Papa de lui cacher la vérité au sujet d'un des événements les plus horribles de sa vie !

— Alors c'est ça qu'il faut ?

— De quoi tu parles, Alicia ? s'étonna ma sœur en papillonnant des yeux.

— C'est ça qu'il faut pour avoir ton attention ? Il faut être mort ? C'est ça que tu préfères ? T'intéresser à des événements finis et enterrés depuis plus de trente ans ?

Hébétée, Marly ouvrit et referma la bouche plusieurs fois, incapable d'émettre un son. Blessée comme rarement je l'avais été, je tournai les talons et m'enfuis du Hall en tentant d'adopter un air détaché. Mais malgré mes efforts, je ne pus empêcher le rythme de mes pas de s'accélérer et ma vision de se brouiller. La brûlure dans mon estomac était trop forte pour que je parvienne à garder mon calme. C'était un fait : que Marly soit prête à donner corps et âme pour savoir ce qui était arrivé à mon grand-père et laisse notre relation pourrir depuis des années me rendait folle.

Je trouvai refuge dans un coin perdu du parc où je ne m'étais jamais aventurée auparavant. La neige ne tombait pas, mais le sol était encore couvert d'une épaisse couche blanche qui crissait sous mes pieds. Lovée contre un chêne au tronc creux, je me mis à réfléchir à ce que Marly venait de me dire. Je m'en voulais de l'avoir congédiée ainsi, mais ne pouvais nier la rancœur et la jalousie qui m'habitaient depuis qu'elle m'avait fait part de ses nouvelles ambitions. Elle avait réussi à me rendre jalouse de mon grand-père, cette figure distante que j'avais toujours beaucoup respectée.

Une horloge au loin venait de sonner sept heures du soir lorsque j'entendis des pas dans mon dos. Curieuse malgré moi, je jetai un regard en leur direction et aperçus Regulus Black qui, m'ayant vue lui aussi, resta figé à quelques mètres de moi.

— J'ai l'habitude de venir ici, expliqua-t-il avant même que je n'aie eu l'idée de lui demander ce qu'il venait faire là. C'est paisible comme endroit.

Je reportai mon regard sur la vue panoramique que le lieu offrait sur le Lac Noir, gelé à cette époque de l'année, et haussai les épaules. À vrai dire, sa présence ne me dérangeait pas plus qu'elle me ravissait. Je n'avais que faire qu'il soit là ou non, et il sembla le comprendre car, après plusieurs minutes à sentir sa présence dans mon dos, il se laissa tomber avec grâce dans la poudreuse à quelques pas de moi.

— Tu ne me demandes pas de partir ? s'enquit-il en voyant que je ne réagissais pas.

— Pourquoi je le ferais ? L'herbe est à tout le monde. Enfin, la neige.

Un léger rire le secoua mais il ne chercha pas à répondre.

— Ta présence ne me dérange pas, avouai-je après quelques instants, lui faisant relever la tête. Je n'ai rien contre toi, même si certaines circonstances pourraient le laisser penser.

Il esquissa un petit sourire. Il avait compris de quelles circonstances je parlais et, visiblement, n'avait pas plus envie que moi d'en parler.

Je ne peux pas dire combien de temps exactement on resta ainsi, dans le froid, à fixer alternativement le lac et les branches des arbres qui bruissaient dans le vent, mais cette présence muette me fit du bien. Quand il fermait la bouche et ne cherchait pas à démontrer qu'il avait raison, le petit frère de Sirius pouvait s'avérer reposant.

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Lorsque je remontai dans la salle commune après ces instants silencieux, la plupart de mes amis avait déjà rejoint les dortoirs. Seul restait Charlie, assis près de la cheminée, un magazine de Quidditch volé à son frère sur les genoux.

— Salut, fis-je en m'asseyant à ses côtés.

— Pourquoi est-ce que tu n'étais pas au dîner ? dit-il pour toute réponse. Becca t'as pris à manger.

Je me retins de lui dire que j'avais déjà mangé aux cuisines et, touchée par la gentillesse de la rouquine, me saisis de la pomme et du morceau de pain qui traînaient sur la table devant Charlie.

— C'est à cause de la dispute avec ta sœur que tu n'es pas venue ? questionna-t-il à nouveau, loin de lâcher l'affaire.

— Entre autres, répondis-je en haussant les épaules. D'ailleurs, en parlant d'elle, pourquoi est-ce que Theo pense que je devrais faire attention à elle ?

Charlie rougit légèrement et haussa les épaules.

— Il t'a dit ça ?

— Arrête tout de suite de faire comme si tu ne voyais pas de quoi je parlais, Clayson ! le prévins-je. Écoute, je ne sais pas ce que tu comptes faire avec ma sœur ni quel pari débile tu places sur son dos, mais tu n'as pas intérêt à jouer au con, c'est clair ?

Le Gryffondor rit légèrement et plaça une main sur son cœur, faussement solennel :

— Promis ! Tu sais, c'est juste qu'elle m'intrigue. Quoi que tu en dises, je suis certain que l'image qu'elle renvoie n'est pas du tout celle de la personne qu'elle est réellement. C'est comme si elle essayait d'être quelqu'un qu'elle n'est pas, comme si elle cherchait à tromper tout le monde pour son bon plaisir...

Une nouvelle fois, je restai muette devant sa perspicacité.

— Dans tous les cas, poursuivit-t-il, je veux juste savoir qui elle est vraiment, pas la blesser ou lui faire du mal. Mais je comprends que tu t'inquiètes.

— Je ne m'inquiète pas vraiment, fis-je d'un ton désinvolte, ne voulant pas lui donner raison.

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En entendant Everglades prononcer mon nom deux jours plus tard, lors de notre nouveau cours de défense contre les forces du mal, je pris une grande inspiration et me levai en même temps que Tess. La Serdaigle m'adressa un regard faussement compatissant et on se fit face sur l'estrade sous l'œil vigilant de notre professeur. Depuis mon enlèvement à la bibliothèque, Sirius et Remus m'avaient dispensé deux nouveaux « cours » et je pensai sincèrement avoir mes chances de vaincre Tess. Lorsqu'Everglades donna le signal, j'empoignai donc ma baguette avec assurance et parai le premier sort que mon adversaire m'envoya avec une aisance tout récemment acquise. Loin de se décourager, Tess enchaîna avec un Expelliarmus que je contrai à nouveau.

Bien loin de la stratégie d'attaque que m'avait inculquée Sirius, je passai la première partie du duel à parer les sorts, mettant à profit les conseils de Remus en la matière. Effectivement, même en trois jours, les deux adolescents avaient trouvé un sujet de désaccord sur lequel se disputer : fallait-il miser sur la défense ou sur l'attaque ? Sans grande surprise au vu de son impulsivité, Sirius avait pris le parti de l'attaque tandis que Remus me chuchotait dès qu'il avait le dos tourné de me concentrer sur la défense, ce qui m'avait bien fait rire.

Même si on était loin de la vitesse des duellistes professionnels, le rythme de notre combat s'accéléra peu à peu, Tess tentant de me désarmer par tous les moyens sans pour autant y parvenir tant mes Protego étaient réactifs. Un pli soucieux était apparu sous sa frange, signe de sa concentration et de son agacement dû à ses échecs répétés, mais elle tenait toujours le coup. Après deux bonnes minutes de duel, j'envoyai enfin ma première attaque qui déstabilisa tant mon adversaire qu'elle faillit ne pas réussir à l'arrêter. Forte de ce succès, je réitérai ma tentative, prenant peu à peu confiance jusqu'à ce que le sifflement caractéristique d'une baguette ne fende l'air et que celle de Tess n'atterrisse dans la paume de ma main.

Je sentis un immense sourire barrer mon visage et renvoyai sa baguette à Tess avant d'aller me rasseoir sous les yeux ébahis de cette dernière. Everglades indiqua à la jeune fille de rejoindre à son tour sa place, ce qu'elle fit alors que l'énervement se peignait peu à peu sur ses traits.

— Eh bien il me semble qu'il ne nous reste plus que Mr Faucett et Miss Azer bis avant d'en avoir terminé avec ces duels d'essai ! s'exclama notre professeur une fois que le calme fut revenu dans la pièce. En piste !

À mes côtés, Marly se leva et rejoignit l'estrade sur les talons de Mike Faucett. Je remarquai assez vite que peu de gens prêtaient attention aux deux Serdaigle tant l'issue du duel semblait évidente. Depuis l'épisode de l'Épouvantard, peu d'élèves avaient foi dans les capacités de Marly et la confiance qu'ils plaçaient en Mike pour sortir vainqueur de l'affrontement me faisait bien sourire. Pour connaître Marly un peu mieux qu'eux, je sentais qu'elle nous réservait quelque chose d'autrement plus original. Et en effet. Dès qu'Everglades indiqua aux deux élèves de commencer, elle ne laissa même pas le temps à Mike de lever sa baguette et brandit la sienne en lui jetant un Stupéfix qui le projeta au sol sans plus de cérémonie, mettant fin au duel avant même qu'il n'ait vraiment commencé.