39 | La joie des curieux
o Londres, Division des Aurors
"Alors comme ça, tu me fais des cachotteries ?", m'interpelle Ron alors que j'arrive seule à la Division le matin suivant.
Il fait ça entre l'accueil et la salle de repos, pour la plus grande joie des curieux.
"Pardon, Lieutenant ?", je balbutie avec sincérité et avec le grade pour bonne mesure.
Je n'ai aucune idée de son agenda, mais Ron a cet air trop content de lui qui dit que ce n'est pas fini.
"Pembroke, ça te dit quelque chose ?" J'opine prudemment. "Pourquoi tu ne m'as parlé de Pembroke, Iris ? Ce n'est pas un bon cas test, Pembroke ?", il développe toujours un ton au dessus de la conversation.
"Je me suis demandée", j'avoue presque soulagée de savoir où se situe le problème. D'une manière ou d'une autre, l'équipe juridique a froncé du nez en ne voyant pas de collaboration avec la Brigade mentionnée dans le dossier et lui a refilé l'affaire. La procédure est de leur côté, surtout dans la perspective de la fusion. Est-ce ça mérite un traitement public ? Ce n'est pas à moi d'en décider. Reste à faire de mon mieux pour ignorer les curieux et leurs diverses stratégies pour continuer à observer la scène.
"Tu t'es demandée", répète Ron en levant les yeux au ciel pour bonne mesure. "Mais on parle ensemble de coopération Brigade-Division toute une soirée, et tu n'y penses pas ? Fais pas cette tête, Iris, tu ne peux pas d'un côté nous sortir trois bonnes idées en une semaine et puis faire ta timide. Ça ne va plus marcher, ça, trop tard."
Ce ne sont donc pas de vrais reproches. C'est un exemple de communication à la Weasley : il annonce à qui veut l'entendre que je bosse avec lui sur l'intégration Brigade-Division et qu'il m'a choisie parce que j'ai eu de bonnes idées. On peut trouver ça un peu embarrassant, mais c'est bien sa méthode. J'ai moi-même prévenu Aidan hier de ce fonctionnement après tout.
"Si je dis que je me suis trop dispersée ces derniers jours pour suivre toutes les idées que j'ai pu avoir ?", je tente, assez rassurée sur le fond pour oser un peu d'impertinence.
"Eh bien, tu vas pouvoir te concentrer", rebondit Ronald sans surprise. "Tu prends ton aspirant par la main et vous allez voir la Brigade. Fissa, ils vous attendent. Et en revenant, vous me faites un rapport convaincant sur le modus operandi, la possibilité qu'on ait eu d'autres affaires ressemblantes... Bref, tu creuses ce qu'ils ont et ce qu'on pourrait en faire avant que la première audience ait lieu. On ne va pas tout récupérer après coup !"
Une fois de plus la sortie de Ron dépasse le cadre de ce qu'il a à me dire à moi. Il donne aux curieux un contexte général - la fusion, un programme - de multiples affaires, un détail croustillant - on rattrape au moins un truc après coup. Du grand art.
"Elisa... ?", je vérifie par acquit de conscience.
"Tu es déjà sur Pembroke et les garçons sont au Magenmagot, et tu ne vas pas leur tenir la main ! Elisa est totalement d'accord", il me répond avec ses grands gestes habituels.
"Entendre, c'est obéir", je conclus donc, et là, il me fait un clin d'oeil.
Bien que je préfère généralement ne pas laisser la place aux rumeurs qui me concernent de se développer sans mon contrôle, je décide d'échapper à la probable enquête en règle de mes collègues - surtout, je suis attendue à la Brigade. Je fais donc signe à Mark, qui lui n'a pas osé s'approcher - je le comprends -, pour qu'il me rejoigne. Nous quittons immédiatement la Division.
"Est-ce que je peux partager mon impression intime avec toi, chef ?", questionne ledit Aspirant avant qu'on ait atteint l'ascenseur. La précaution est palpable dans sa voix et j'opine avec un demi-sourire pour l'encourager. "Je n'aurais pas raté un truc entre hier soir dix-huit heures et ce matin ?"
Je laisse mon sourire s'élargir.
"Si. On est recrutés pour l'intégration Brigade-Division. Je ne pensais pas que ce serait ce matin à l'aube, sans que j'ai le temps de t'en parler, mais que serait la vie sans surprise ?"
"L'intégration Brigade-Division ?"
"Tu as lu le rapport sur la réforme ?", je soupire, déjà fatiguée à l'idée de résumer, mais il opine en rougissant. "Bien", je le félicite avec soulagement, ce qui n'arrange pas son embarras. "Alors, tu sais qu'à terme l'ensemble des corps vont fonctionner de manière beaucoup plus intégrée. La réforme suit deux voies parallèles : la création d'unités territoriales mêlant les différents corps et le renforcement du fonctionnement intégré des unités centrales."
"Donc j'intègre une équipe chargée de ça à l'échelle nationale, avec toi ?", il vérifie.
"On va apprendre ensemble ce que ça veut dire dans les faits, Mark. Pour l'heure, on va voir si on rassemble différentes affaires qui peuvent être présentées conjointement au Magenmagot... Un jeune homme accusé de trafic de potions, le détournement de la cargaison de whisky de feu de Pembroke... D'autres -, je ne sais pas tout."
Mark se mordille les lèvres mais finit par lâcher ses hypothèses.
"Est-ce que je peux... Si je laissais mon imagination vagabonder... Chef, je me demanderais s'il y a un lien entre cette.. nouvelle affectation et... tes discussions avec l'agent Logan... voire avec l'entrevue que tu as demandée au Commandant..."
Je sais qu'il passe son temps à m'observer et je n'ai pas l'intention de former un naïf.
"Imagination n'est pas raison, mais ce sont de bonnes observations, Aspirant", je réponds donc, mais toujours souriante.
On entre dans l'ascenseur, et il rumine ça les deux étages qui nous séparent de la Brigade. Je discute pour ma part avec une des secrétaires des archives qui a entendu parler d'une attaque sur Snow et cherche à savoir ce que j'en dirais. Je ne confirme rien mais je sors en ayant appris que c'est des cuisines de la Coopération magique que vient la rumeur.
"Tu... Est-ce à dire que... les Aurors en chargent du dossier auraient... pu laisser passer quelque chose ?", formule Mark extrêmement prudemment quand nous reprenons notre marche en duo.
Mon estomac dit qu'il a tellement raison que ma raison n'a pas voulu regarder en face cette hypothèse jusqu'à maintenant.
"Il convient d'en être certain, et c'est ce que nous demande Weasley", je reconnais.
"Weasley, pas Ronald ?"
"Pour toi, 'lieutenant', dans chaque phrase, jusqu'à qu'il te dise lui même de laisser tomber le formalisme - voire même après surtout si t'es pas certain de son humeur", je réponds avec fermeté. Mark acquiesce avec ce temps de retard qu'il accuse toujours sur ce type de sujet. J'ai bien fait de clarifier, je me dis.
"Il va le laisser tomber... le formalisme ?", s'enquiert Mark avec une expression qu'il le fait paraître très jeune.
"Si t'es bon, plus vite que tu ne le croies", je promets, en poussant la porte de la Brigade.
L'agent en poste à l'accueil - Brian Goodlife, un nom pareil ne s'oublie pas - me saute presque dessus.
"Auror Lupin-McDermott, bienvenue. Aspirant Wang. L'Agent Sherburne et le major Groves vous attendent", annonce-t-il en nous faisant signe de le suivre.
On n'a pas vingt pas à faire derrière lui avant d'être introduit dans une salle de travail de la Brigade. Sherburne et Groves sont entourés de piles de dossiers et ils ont la mine sérieuse. Mon estomac est un peu inquiet de cette géométrie et je donne une toute nouvelle interprétation à la sortie de Ron - "tu ne peux pas d'un côté nous sortir trois bonnes idées en une semaine et puis faire ta timide. Ça ne va plus marcher, ça, trop tard." Il semble bien qu'en voulant dépasser la petite fille, j'ai sauté plus loin que je le croyais dans la cour des grands.
"Auror Lupin-McDermott", m'accueille le major Grove sans se lever de sa chaise. Shannen a l'air bien embarrassée et se réfugie dans un signe de tête.
"Major." J'entre, faisant passer Mark et prenant le temps de refermer la porte derrière lui, pour discipliner les battements de mon coeur. "L'Aspirant Wang et moi-même venons vous parler d'une affaire... une affaire de vol de whisky de feu dans les environs de port de Pembroke pour laquelle nous avons deux arrestations."
"Pembroke est au Pays de Galles", remarque Groves d'un ton entendu.
"C'est exact, Major, mais même si se créait une division galloise, je crois qu'on serait passé au Magenmagot avant."
"C'est votre enquête ?"
"Je n'étais pas dans l'équipe qui est intervenue sur le flagrant-délit et a monté le dossier", je précise - Désolée, Sam, le cacher ne changerait rien. "Mais j'en ai hérité avant même d'être assignée à cette équipe de liaison... et il semble à ma hiérarchie que c'est un bon cas d'école... de ce que nous pouvons nous apporter les uns les autres..."
"Un autre bon cas d'école !", commente Groves avec humeur. Il nous fait néanmoins signe de s'asseoir et je m'exécute, imitée par Mark. "Je vous vois acquise à la réforme", reprend le Major dans un soupir résigné. "Il est bien sûr... considéré de la part du Commandant de nous envoyer des liaisons de votre.. trempe... La Brigade vous compte depuis longtemps comme une... amie...", il rajoute, un peu plus avenant.
C'est typiquement le genre de conversation que je refuse par principe. Mais ça ne peut plus marcher comme ça - c'est ce qu'a dit Ron. J'inspire et je me lance prudemment mais résolument :
"Je pense que la réforme sera ce que nous tous en ferons. Si on veut en faire une source de frustrations et de conflits, ça doit bien être possible d'y arriver... mais il y a des choses que nous sommes beaucoup à penser améliorables. Et la coopération entre la Brigade et la Division, l'intégration plus étroite des différents services d'application des lois magiques... peut aller dans le bon sens. Et je ne suis pas en mission sur le sujet", je décide de terminer en m'inspirant davantage d'un comportement de Dora Lupin que de quiconque d'autre. Et ce n'est pas si souvent.
Shannen me regarde à la dérobée, toujours inhibée par la présence de son chef. Groves, lui, m'offre son premier sourire.
"Je ne fais pas partie de ceux qui confondent les prénoms et les noms de famille", il indique. "Je suis désolé si mes propos ont pu être ambigus à ce propos. Vous êtes une amie de la Brigade, Auror Lupin, votre nomination dans cette équipe est un gage d'ouverture et de considération pour nous. J'ai pu vous paraître froid, mais votre collègue, l'Auror Darnell, venait de nous en remontrer... avec raison, bien sûr... et quand on nous a annoncé votre venue, je me suis demandée quel nouveau dossier vous veniez nous démolir. Mais nous serons heureux de vous aider à consolider le vôtre."
oo Londres, Brigade de la Police Magique
"Donc, cinq fois aux alentours du port de Pembroke, on a enregistré des disparitions de cargaisons... et deux fois, vous avez arrêté des suspects, mais les affaires n'ont jamais tenu la route", je résume.
La liste des différents suspects ne recoupe pas celle des personnes arrêtées par Zoya et Sam dans l'enceinte même d'un dépôt a priori temporaire où ils ont retrouvé la cargaison de whisky de feu. A moins que Kenneth Terfel ait un lien de parenté établi avec Menna Terfel suspectée il y a deux ans. Je viens d'envoyer Mark s'en inquiéter. Oui, tout seul. Il en était ravi.
"On ne peut pas tout résoudre", commence Groves puis il croise mon regard et décide de changer de discours. "Tu vas demander à tes chefs de creuser, Iris ?" En quelques heures, de dossiers parcourus ensemble et de sandwiches partagés, on a parcouru un sacré bout de chemin, le major Groves et moi.
"Sauf si tu t'y opposes, Matty", je réponds donc. Sharen fait très bien celle qui ne se réjouit pas du rapprochement en cours.
"Puisque nous cherchons à démontrer ce que nous pourrions réussir ensemble... Tu veux t'y prendre comment ?"
"Je vais aller voir mon lieutenant et vérifier qu'il sent les choses comme nous", je réponds. "Si oui, on peut se rendre à Pembroke demain et voir ce qu'on nous dit..."
"Deux agents te suffiront ou tu voudrais frapper à beaucoup de portes en même temps ?"
"Je ne voudrais pas abuser..."
"Je te dis ça, mais je ne vais pas t'en trouver plus de six... au maximum... et pas mal de jeunes... Sherburne en chef d'équipe... donc sept en tout"
Shannen a un nouveau regard dérobé mais ravi celui-là.
"Si tu me trouves sept agents, je vais voir si je peux avoir un collègue avec moi..." Mark n'est pas là mais ça ne change rien à la question que je lis dans leurs yeux. "Mark n'est pas assermenté ni près de l'être."
"Si je mets Miller...?", questionne Groves.
"Pas de souci", je réponds sans une once d'hésitation.
"Logan ?"
"Il est dans l'affaire Augustine", intervient Shannen - que Merlin lui offre une longue vie. Le regard de Groves indique bien combien il est déçu de son intervention.
"Je n'ai aucune requête sur la composition de l'équipe, Matty. Il s'agit de frapper au maximum de portes et d'obtenir des réponses", je commente en regardant Groves bien droit dans les yeux. S'il veut cette conversation, qu'il la rende possible.
"Sherburne, tu peux aller me chercher le tableau des rotations ?", demande Matty Groves.
Shannen s'enfuit littéralement de la pièce.
"Ai-je raison de penser que le dossier Augustine n'est pas arrivé totalement par hasard dans la ligne de mire du lieutenant Weasley ?", formule lentement Groves. "Vous en saviez tous beaucoup trop sur cette affaire avant d'avoir lu le dossier", il va jusqu'à m'expliquer sans que j'ai besoin de l'obliger à abattre ses cartes. "Logan était profondément mécontent à l'idée de se retrouver face à Straightford... Je sais que vous êtes proches..."
"J'ai pu suggérer que cette affaire était un bon cas d'école... c'est le cas, non ?", je décide de répondre.
"Je te remercie de ne pas me prendre pour un imbécile, Iris", commente Groves avec un regard sincère.
"Je ne vois pas ce que j'aurais à y gagner", je réponds.
"Et je sais que je peux te mettre à peu près n'importe qui demain, tu seras écoutée. Quelles que soient les raisons de ton affectation, tu es un très bon choix, Iris."
Je suis étonnée moi-même de réussir à lui sourire sans trop rougir.
ooo Londres, Département d'application des lois magiques
"Tu vas... Iris... j'imagine bien que ça ne me regarde pas...", commence Mark d'une voix presque timide quand nous repartons alors que l'après-midi est avancé de la Brigade..
Je sais bien ce qui le tracasse. Et ce n'est pas l'enquête de terrain qu'on va mener demain - Menna Terfel est en effet la petite cousine de Kenneth Terfel. Ce qui gêne Mark tient encore et toujours à un problème de positionnement. Je suis censée l'aider à dépasser ça, je me répète parce que j'avoue que je pourrais décider que ce n'est ni l'heure ni le jour..
"Mark, ce qui ne te regarde pas, c'est ma relation avec Samuel", je pose donc. "Mais si tu me demandes quelle va être ma posture professionnelle, je vais te répondre." Il opine sobrement, entre curiosité et soulagement, un drôle de mélange quand on y pense. Peut-être qu'il avance davantage que je ne croies, que je plaque mes propres angoisses sur ses réactions. "Je vais rapporter à Ronald que nous avons sans doute une piste pour relier l'affaire du whisky de feu à d'autres ; que ça vaut le coup qu'on retourne toi et moi avec l'équipe de policiers qui va être désignée toquer à quelques portes du Pays de Galles. On a perdu une semaine sur la question parce que Zoya et Sam ne se sont pas souciés de cette possibilité... "
"Comme eux ne nous ont pas mobilisés avec cette affaire Augustine", commente Mark reprenant à son compte les propos du Major Groves. J'imagine qu'il a continué à coller les éléments disparates dont il dispose et qu'il aura une théorie proche de la réalité très bientôt.
"Ça fait plaisir à Groves que la balance s'équilibre", je reconnais. "Mais au-delà, on a une enquête à mener qui est maintenant la nôtre. Pas celle de Zoya ou celle de Sam. Et si quelqu'un doit enlever des mauvais points, il a au moins un grade de lieutenant..."
"Mais ça va se savoir, non ?"
"Tout se sait toujours. Surtout ce genre de choses", je reconnais.
"Et ce n'est pas... un problème ?"
"Ce n'est pas parce que tu as acquis mon expérience ou celle de Zoya ou celle de Sam que tu ne fais pas d'erreurs", je pontifie parce que je ne sais pas quoi répondre d'autre. Sam risque de le vivre assez mal, pas de mystères, mais il ne supporterait pas non plus que je fasse autre chose que mon boulot.
"Pardon, il y a des dimensions qui ne me regardent pas, tu viens de le dire clairement", comprend Mark. Ceridwen, merci ! "Désolé, je... je me mêle de... En fait, je me demande comment bien gérer ça... Parce que j'ai souvent l'impression que vous être un bon modèle, McDermott et toi..."
"Tu te demandes ce que va dire Olivia du fait que tu traines davantage à la Brigade ?", je réalise lentement.
"J'imagine que tant que je suis l'aspirant qui ne peut rien faire tout seul, ce ne sera pas un problème..."
Il y a deux dimensions à sa question, je le vois bien.
"Continue à te poser de bonnes questions, à observer comme tu observes et, en effet, je vais élargir tes missions, Mark", je m'arrête même pour lui répondre. Il n'ose pas se réjouir ou s'inquiéter de mes paroles, alors je continue. "Olivia sait très bien que ça va arriver. Je ne dis pas que ça ne posera aucun problème, Mark, mais il n'y a pas de modèle. C'est à vous d'inventer comment fonctionner dans le boulot comme dans le privé."
Il opine sans commenter, et je me dis qu'on peut en rester là. On arrive à la Division
Mark me tient la porte avec un "Après toi, chef" assez décontracté. Je lui souris et m'exécute.
On tombe sur une scène qui est moins détendue. Dawn Paulsen essaie de rester calme face à son fils Théo au beau milieu de l'accueil. Enfin, Dawn l'a sans doute attiré sur le côté, mais ils sont dans l'accueil, en tout début d'après-midi quand les déplacements sont nombreux. Vijaya essaie de ne pas avoir l'air de les écouter et un certain nombre de curieux se trouvent des raisons de traîner dans le coin.
"C'est en effet la position de la Division : aucune incorporation pour l'instant. Personne ne te dira autre chose", énonce Dawn sans doute pas pour la première fois. Elle essaie de chuchoter mais elle s'agace trop pour qu'on ne comprenne pas ce qu'elle dit même sans tendre l'oreille.
Vijaya me fait signe que nous avons du courrier et nous allons au comptoir de l'accueil.
"C'est contre moi, c'est ça ? Tu ne veux pas que je vienne ?", articule furieusement Théo dans mon dos.
"Merlin, et je bloque tous les autres du même coup ? Tu te rends compte de ce que tu dis ?", s'emballe Dawn - et peu de gens dans la Division l'ont déjà entendu parler sur ce ton-là. On donnerait un prix du lieutenant le moins sanguin, elle gagnerait haut la main.
Le "ce n'est pas gentil pour les autres" de Carley me revient alors que je prends les différents rouleaux que la Brigade nous a envoyés pour nos dossiers. Vijaya - qui a bien dû garder Théo autant qu'elle nous a occupé Kane et moi - me tend le registre pour que je signe avec une grimace désolée.
"Ça n'a aucun sens", marmonne Théo. "On a passé toutes les épreuves et on devrait attendre ? Attendre quoi ?"
"On est en pleine réforme. Le Commandant ne souhaite pas d'arrivées avant..."
"Je peux lui parler ? Elle est là ?"
"Théo, tu ne peux pas aller l'embêter avec ça, personne ne te parle d'attendre des mois..."
"Tu ne veux pas que je lui parle ?"
"Mais ça aurait l'air de quoi ? Tu mesures ce que tout le monde ici va penser ?"
"Tu crois qu'elle pourrait m'écouter ?"
J'ai très envie de me mêler de la conversation pour venir en soutien à Dawn. J'en suis à peser ce que "tout le monde ici en penserait" quand ma mère arrive dans l'accueil, avec un grand sourire et des rouleaux pour Vijaya. Si c'est une mise en scène parce qu'elle a été prévenue, c'est une mise en scène de première classe. Théo et Dawn s'arrêtent net en la voyant, et Mãe perd elle-même son grand sourire. Ça ressemble à de la vérité nue.
"Tu nous rends visite, Théo ?", décide de vérifier ma mère, prudemment neutre.
"Théodor vient d'apprendre de l'Académie qu'il n'y avait pas de date prévue pour son incorporation en tant qu'Aspirant et... il a décidé d'aller chercher l'information à la source, Commandant", s'empresse de répondre Dawn.
Je ne sais pas si Théo avait déjà entendu sa mère appeler la mienne "Commandant". Dans tous les cas, il a l'air surpris.
"Oh", comprend Mãe en leur tournant le dos et en venant s'appuyer sur le comptoir juste à côté de moi. "Vijaya, il faudrait copier chaque rouleau. Un par lieutenant et leur faire parvenir - il faut qu'ils l'aient le plus tôt possible... Dis-leur que c'est pour la réunion de demain et préviens moi si quelqu'un ne l'a pas." Elle se retourne lentement vers Dawn et Théo. "Il n'y a pas de date prévue. On lance des réformes profondes, il faut qu'on ait avancé pour accueillir de nouvelles personnes. C'est la stricte vérité."
"Mais... ça veut dire quoi ? Pourquoi ne pourrait-on pas venir - il nous faut juste chacun un mentor..."
"Tous les Aurors ne peuvent pas être mentors. Il faut avoir un Rang Trois, il faut être volontaire, il ne faut pas avoir d'autres responsabilités. Les Aurors qui répondent à ces conditions sont par définition le coeur de cette division. Les règles de travail vont changer ; je veux qu'ils se sentent à l'aise avec avant de vous accueillir."
"On va attendre combien de temps ? On va faire quoi ?", questionne encore Théo.
"Je ne sais pas exactement. J'ai rendez-vous dans trois jours avec le Commandement de la Brigade pour en discuter. Nous ne manquerons pas de vous faire savoir nos conclusions", répond le Commandant avec une bonne dose d'ironie dans la voix qui aurait fait reculer pas mal de monde dans la Division.
"Do..." Le changement de position de ma mère et la main sur son bras de la sienne l'arrêtent. "Commandant Lupin", il tente.
"Effectivement, Theodor, c'est comme cela qu'il va falloir s'adresser à moi ici", souligne Mãe en prenant le temps de le regarder droit dans les yeux. Puis elle tente une médiation qui lui ressemble : "Rien n'est formellement décidé mais, et je le dis devant tout le monde, une des options qui me semblent intéressante dans l'optique de la réforme, c'est de commencer par vous envoyer faire vos armes à la Brigade. Puisqu'on va travailler à une intégration progressive, autant commencer par les plus jeunes..."
"A la Brigade ?!" Théo n'est pas loin de s'offusquer.
"Il y a de fortes chances que ce soit ce qu'on te propose, à toi et à tes camarades, dans un premier temps", confirme ma mère.
"C'est totalement injuste ! A un mois près, je serais à travailler avec Iris ou Caradoc !"
Dawn a l'air sur le point d'exploser, et Mãe s'en rend compte au moins autant que moi.
"Bien, voilà qui a assez duré. Tu sais où est mon bureau, Theodor ? Vas-y, je te rejoins. Je vais te consacrer quinze minutes. Exactement quinze minutes. Maintenant", elle conclut, et Théo s'exécute avec une expression notablement plus prudente que précédemment. "Vijaya, merci de faire que personne ne nous dérange", elle rajoute pour la secrétaire qui lui murmure que ce sera fait. Mãe se tourne vers le reste de l'assistance et nous fait sans aucune ambiguïté une sortie de Commandant : "Le spectacle étant terminé, je pense que tout le monde peut vaquer à ses occupations ; je vais le raccompagner moi-même. N'ayez pas l'air de traîner là pour faire vos commères, je pourrais personnellement m'intéresser à l'avancée de vos dossiers."
Ça met immédiatement la plupart des présents en mouvement. Moi-même, je donne la moitié des rouleaux envoyés par la Brigade à Mark. Dawn, elle, ne bouge pas. Mãe rajoute plus doucement : "On fait un point dans une heure avec Ogden et son équipe sur l'affaire Breen. On aura l'avis de tes services, Lieutenant ?"
"Bien sûr, Commandant", opine Dawn prenant visiblement sur elle mais y arrivant. "Je viendrai avec Hawlish. Mais c'est prêt."
"Merci, Dawn", sourit Mãe en s'éloignant vers son bureau.
Comme je ne prends pas du tout à la légère la menace du Commandant, j'entraine Mark vers le bureau de Ron.
"Sept agents ? Eh bien, ils t'ont prise au sérieux !" est son commentaire pour moi quand Mark a fini de faire le rapport - un bon exercice.
"Ils nous prennent au sérieux, chef. Ils sont contents aussi d'équilibrer les scores, mais je ne t'apprends rien."
"Serais-tu en train de dire que j'ai peut-être choisi cette affaire pour des motifs dépassant mon inquiétude face à la perturbation potentielle du commerce de Whisky de feu ?", se marre ouvertement Ron. Il y a de l'approbation dans sa voix.
"Il ne m'appartient pas de juger de tes motivations, chef, mais le résultat est là."
"Tant mieux, non ?"
"La coopération entre nos services se nourrit de confiance et d'équilibre", je propose.
"T'as encore des progrès à faire en formulation politique, mais dis-moi plutôt ce qui te pose problème, Iris."
"Est-ce que je peux avoir un renfort demain - sept agents, ça pourrait faire trois équipes, si on est deux Aurors. Ne le prends pas pour toi, Mark", je rajoute sans regarder mon aspirant.
"Je vais voir qui on peut récupérer... Wintringham ?"
"Magnifique", je réponds en ne ratant pas la furtive grimace de Mark. Ron non plus, il fronce les sourcils. "Aucun problème, lieutenant", j'essaie.
"Mark, je crois que j'aurais bien une discussion avec Iris et sans toi", annonce alors Ronald avec son autorité décomplexée qui inspire peut-être celle de Samuel mais est pourtant assez différente. Les gens ne se vexent que rarement quand Ron les met dehors. Mark ne fait pas exception. Il est curieux mais sans ressentiment apparent et sort immédiatement. "Il y a un problème avec Wintringham ?"
"Non, il a engueulé Mark à Dublin, avec raison, et c'est tout. Wang fait des progrès mais il peine encore parfois à trouver comment se positionner... dès que quelque chose change, il a besoin d'être recadré..."
"C'est ce que tu as écrit", commente Ron pensivement.
"Tu es allé voir ?", je m'étonne sincèrement.
"Je me demande qui n'y est pas allé !?", il se marre. "Évidemment que j'y suis allé, Iris ! D'abord, je vais lire tous les premiers rapports - par principe : c'est la meilleure façon de connaitre un collègue à qui tu confieras peut-être ta vie. Ensuite, c'est ton premier aspirant..." Il ne termine pas sa phrase mais je mesure que mon imagination reste encore parfois en-deçà de certaines réalités. "Bon, si t'en fais un test qui fera grandir Mark, je vois pour Wintringham... Lui aussi, il a besoin de grandir."
"Merci, Chef", je vais me lever, mais le regard de Ron me retient.
"Tu ne veux pas savoir s'il y aura des suites ?," il formule quand je reste silencieuse moins par stratagème que parce que je ne sais pas comment poser la seule question qu'il me reste.
"Si tu as la réponse, je veux bien la connaître", j'admets facilement.
"Zoya a la chance d'être trop loin pour que je lui tire les oreilles... Samuel... Sam est moins loin, c'est un fait. Mais vu les enquêtes qui leur sont tombées dessus, je vois bien comment cette affaire a pu leur sembler simple et vite traitée... En fait, pour moi, c'est Elisa qui aurait dû veiller à ce qu'ils ne classent pas trop rapidement l'enquête... voire que toi et Zoya la repreniez plus sérieusement. C'est avec elle que je compte d'abord en discuter." Il marque une pause puis rajoute. "Tu peux dire ça à Samuel." Comme je ne sais pas quoi répondre, il insiste : "Tu n'es pas d'accord ?"
"J'apprécie que tu appliques la jurisprudence de cette Division, le plus gradé est le plus responsable", je commence lentement. "Je mesure mal comment Elisa peut réagir - sans doute avec équité. Reste... reste que... Samuel... en ce moment... est inquiet de cette réforme et de ce qu'elle peut vouloir dire pour sa carrière..."
"Tu as vu le procès qu'on lui confie !"
"Je partage juste des observations personnelles, Ron", je soupire. "Je ne cherche pas à le défendre ou à plaider pour lui... Je sais juste que... sans doute comme tout le monde... il aimerait se situer et ... cette histoire va l'inquiéter à un moment où... il devait se concentrer sur le procès..."
"Il ferait mieux de ne pas nous décevoir", commente Ron avec cette inquiétude masquée de sévérité qui est sa marque de fabrique. "Ok, j'entends, Iris... Il a besoin de ma figure paternelle ? Ok, je vais voir comment m'inviter dans la conversation..."
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Le 40 s'intitule "Les magies anciennes et des ambitions neuves". On verra s'il arrive avant ou après le chapitre 58 de Kane
