40 | Les magies anciennes et des ambitions neuves

o Mercredi soir - Londres, chez Sam et Iris

Je regarde la lune se lever sur Londres alors que Sam n'est pas rentré. Elle est déjà énorme. Même si la pleine lune est demain soir, mes pensées devraient d'abord aller à mon père et à mes amis - Rosie, Virgil... C'est généralement le cas. Je pourrais penser à Kane - à ce que veut dire passer une pleine lune entouré de garous, ou se préparer à le faire. J'essaie en plus mais, ce soir, le boulot reste là comme une donnée qu'on ne peut totalement mettre de côté.

Ce n'est pas à cause de l'opération de demain. Une fois l'accord de Ron donné, la coordination avec l'équipe de policiers n'a pas pris un temps démesuré, et j'ai même terminé assez tôt. On a défini trois groupes mixtes : moi, avec Colleen Temple et le jeune Andrew Bellchant ; Heathcote avec Stanley Halter et Olivia Miller ; Sherburne avec Brian Goodlife et George Alderton - j'ai insisté pour que Shannen se choisisse deux adjoints de confiance mais je lui ai collé Mark au nom de la mixité de toutes les équipes. Pour l'équilibre des ressources aurait été plus juste, mais je sais d'expérience que "les Policiers n'aiment pas qu'on leur rappelle leurs mauvaises notes à Poudlard" - formulation patentée Ron Wesley.

On s'est aussi déjà réparti une série d'adresses. Mon équipe ira voir les anciens suspects, ceux qui s'en sont tirés si bien les fois précédentes en commençant par Menna Terfel ; celle de Wintringham, la famille de ceux arrêtés en flagrant délit par Zoya et Sam - Kenneth Terfel et Alfie Cowan ; celle de Sherburne se rendra sur les lieux où on a retrouvé la cargaison et elle frappera aux portes des voisins. Si ça ne donne rien, on a dressé une série de lieux apparus dans les enquêtes précédentes. J'ai insisté sur le fait que c'était une mission importante et que les lieux pouvaient être protégés magiquement.

"C'est pour ça qu'on a l'Aspirant avec nous", a estimé Shannen d'un air entendu.

Mark a eu l'air de réaliser seulement à ce moment-là que ses compétences pouvaient être d'une quelconque utilité.

"N'empêche que tu décides de si vous y allez ou non et si tu as un doute, tu m'appelles, Shannen", j'ai répondu. "En fait, ça vaut pour vous deux. S'il y a des protections magiques, vous les évaluez ensemble et vous n'hésitez pas à me demander mon avis avant d'agir."

Shannen et Mark se sont regardés et m'ont sorti ensemble un "promis, chef" qui m'a presque convaincue.

L'après-midi n'étant pas fini, j'en ai profité pour aller m'entraîner avec Mark, qui a enfin osé m'envoyer des sortilèges à pleine puissance et à qui j'ai aussi fait bosser les sorts de détection. Rien à redire - une conclusion qui l'a fait pleurer de rire.

Mais même après tout ça, je n'étais pas prête à aller lire sur mon canapé ou à être sociable, alors je suis allée courir sous la pluie le long de la Tamise. C'est en courant que j'ai pensé à la lune - je sais être très sensible à son cycle - mais ce qui me rend nerveuse à un nom : Samuel McDermott. J'ai su par messages entreposés qu'il voyait le Commandant pour le procès, Elisa pour Pembroke et puis Ron. Ça ne promettait pas un retour anticipé, ni un retour souriant. J'ai préparé une feijoada brésilienne comme j'ai appris à le faire auprès de Cyrus et sa famille - ça m'a demandé des courses spécifiques et pas mal de magie pour raccourcir le temps de cuisson des haricots rouges. Parfait, j'avais de l'énergie nerveuse à revendre.

C'est prêt depuis une heure, et la lune s'est suffisamment levée pour se refléter dans la Tamise, et Sam n'est toujours pas là. Les sortilèges d'ouverture puis le grincement de la porte me font me retourner d'un coup.

"C'est moi", il sourit en me regardant. C'est un sourire fatigué mais pas contraint.

"J'avais faim", je réponds.

"Fallait dîner", il commente en accrochant son blouson sur un cintre - les rituels de Sam sont totalement immuables. Londres pourrait s'écrouler, il chercherait un cintre pour son blouson.

"Pas envie sans toi", je réponds en venant m'accouder à l'îlot central de la cuisine. "J'ai fait à dîner..."

"Iris, tu ne vas pas me dire que tu te sens coupable de mes conneries ?!", il s'agace presque.

"Je peux faire à manger sans me sentir coupable. On avait fini le ravitaillement de ta mère de toute façon et j'avais le temps. J'ai cuisiné brésilien."

Je sors deux verres et une bouteille de vin pour nous servir un verre. Il le prend en se laissant tomber sur un tabouret.

"Brésilien ? Je vais aimer ?"

"Tu avais aimé au Brésil et tu as aimé chez Cyrus..."

"Super alors... Tu veux que je commence par quoi ?", il questionne en déposant le verre sur le comptoir devant lui. La faim et la soif ne sont pas ses priorités, visiblement. Je hausse les épaules sans le quitter des yeux. Ça le fait rire - un peu douloureusement. "Bon, je vais commencer par le pire comme ça, tu pourras respirer. Elisa... on lui propose une mission de réflexion sur la place et la coordination du service d'expertise - autant dire qu'on la retire des équipes actives. Elle ne semble pas le vivre trop mal, mais c'est ça la grande nouvelle du jour. Ça a même repoussé la visite de l'impétueux jeune Théo au second plan..."

"Mais, il va manquer un lieutenant !", est la première idée qui me vient. Juste après je me rappelle l'agacement de ma mère envers Elisa Cresswell lors de la préparation de l'entrevue avec la délégation de Maisonclaire. Ajouté aux reproches de Ron, ça finit par faire sens.

"Tu vas pouvoir féliciter Charity", m'apprend Sam, amusé de ma question.

"Et... ça s'arrête là ?"

"En fait, Charity, c'est officieux. Elle est nommée à la place d'Elisa en chef d'équipe. J'imagine que si elle fait l'affaire, la promotion suivra. Et elle sera sans doute annoncée avec d'autres. Ça excite bien tout le monde, tu imagines."

"Donc, c'est Elisa qui se fait gronder et pas toi ?", je reformule. Je suis contente pour Charity et je n'ai aucune chance d'avoir très vite une promotion quelconque. Quant à Théo, je suis totalement convaincue que je finirais par savoir tout ce qu'i savoir sur la question.

"Elisa n'avait pas spécialement envie de me gronder, c'est un fait", admet Sam. "Elle pense que, sans la réforme, l'affaire aurait été jugée sans enquête complémentaire. Elle ne nie pas que vous avez sans doute de bonnes raisons de creuser mais... je crois qu'elle a d'autres priorités en tête... Comme de savoir si sa nouvelle affectation va lui plaire... Ou si ta mère est vraiment en rogne contre elle... ", il rajoute avec un air entendu.

Elisa a pas mal alterné entre l'Académie et le service actif. Ça fait plusieurs années que finalement le jeu l'intéresse moins qu'avant. La mission est peut-être moins un placard doré qu'une bonne idée. C'est après tout une des marques de fabrique de Dora Lupin de bien placer les gens.

"Tu t'en sors bien", j'estime sans détour et sans trop de pitié.

Sam grimace un peu et joue avec son verre avant de reprendre : "Comme je ne pense rien t'apprendre en te disant que Ronald Weasley est derrière une bonne partie de ces décisions, tu imagines bien que lui a jugé qu'il n'allait pas laisser à Elisa seule le soin de me conscientiser aux priorités du moment..."

"Oh", je commente prudemment. Est-ce que Ron aura parlé de mon inquiétude ?

A priori plongé dans ses propres pensées, Sam prend une longue gorgée de vin et soupire :

"En même temps, Ron reste sans doute la seule personne avec toi avec qui j'arrive à laisser tomber le masque... Même avec ta mère, quoi qu'elle me dise, je ne suis pas totalement franc et sincère", il me rappelle doucement. J'opine. Ils ont fait des progrès mais je sais que Samuel aime sans doute trop apparaître à son avantage devant Mãe pour parler sans réfléchir. "Donc, on a fait le tour - le grand tour : le risque de croire qu'on sait ; l'erreur de mépriser les petites affaires ; l'importance de comprendre combien le Département va changer et plus vite que je ne croies... Tout y est passé... Du procès en cours à ce que je m'imagine faire dans deux ans... Il a voulu savoir si on pensait à des enfants, si on accepterait des postes à l'étranger... ou en région..."

"Et à lui, tu ne mens pas."

"Pas tellement en tout cas... Et pour les enfants, avant que tu ne t'inquiètes, j'ai dit qu'on y réfléchissait... plus concrètement qu'avant, mais comme ta mère sait déjà... sans compter tes frères... je doute que s'il y a une rumeur familiale, il l'ignore."

"Je sais bien", je lui accorde facilement. Plus facilement que je l'aurais cru possible.

Sam ne semble pourtant pas trouver inutile de plaider encore : "Ron... il a pris à bras le corps le garçon renfermé et peut-être doué qu'on lui a assigné... Il a vu mes ambitions et il m'a bien montré ce que ça voulait dire de les atteindre. Sans complaisance mais sans jugement non plus. Je lui dois, quelque part, de réussir... puisque mes propres parents ne mesurent pas ce qu'est pour moi réussir..."

"Tes parents sont fiers de toi, Sam."

"Mais ils n'ont jamais dit que je pourrais être flemmard ou... ils n'ont jamais été un aiguillon pour faire mieux..."

"Ron, oui", je comprends. "Bon, donc... ça va comment ?"

"Eh bien... j'ai compris que j'avais un intérêt personnel à ce que le procès connaisse une conclusion heureuse. C'est mon ticket pour une des équipes centrales d'enquête... pareil pour Seamus d'ailleurs. Selon Ron, on est pressentis, mais ce n'est pas le moment d'envoyer des signaux... qui pourraient faire douter..."

"Oh", je souffle, consciente d'être finalement jalouse. Et de façon transparente.

"Eh", sourit Sam en me prenant la main. "Le lieutenant te fait dire par ma bouche, puisqu'il sait bien comment tu vas réagir, qu'il faut se mettre à leur place. Où veux-tu qu'ils me mettent, Iris ? Je ne suis pas un bon formateur, je ne suis pas un chef d'équipe populaire... je suis un bon enquêteur et un bon stratège au tribunal... Ok, l'affaire de Pembroke rend la première affirmation douteuse, donc j'ai pas intérêt à merder pour le procès. Toi, tu es la coqueluche de la Brigade, une bonne formatrice, une bonne enquêtrice, une super chef d'équipe.. tu mets les gens à l'aise, ils ont envie de travailler avec toi."

"Tout le monde aime travailler avec toi !"

"Non, Iris. Tout le monde reconnaît que je suis efficace et fiable. Certains m'apprécient au-delà, heureusement, mais tout le monde n'a pas envie que je sois son chef ou son collègue. A part Hawlish, qui t'évite, Iris ? Ogden fait la gueule parce que tu n'as pas été sa seconde... ça ne risque pas de m'arriver, ça !"

"Tu aimes bien te faire passer pour un pauvre ogre mal aimé mais, ok, admettons qu'on ne puisse rien faire d'autre de toi qu'un prestigieux enquêteur d'équipe centrale ! C'est juste... que j'ai mené tellement peu d'enquêtes à leur terme récemment que je suis frustrée..."

"Tout le monde le sait, Iris. Ron me l'a redit."

"Oui, oui, oui", je soupire. Je n'ai pas envie de réfléchir à ma propre carrière. "Bon, et ce procès alors ?"

"Ça, c'est la bonne nouvelle", il m'apprend avec un sourire de vainqueur. "Les juges à la suite de notre audition et au vu des nouveaux témoignages amenés, notamment celui d'un certain tenancier d'auberge sur le chemin des Embrûmes, ont décidé de revenir sur leur réunion des deux affaires et de rescinder le procès... à condition que leurs interlocuteurs ne changent pas"

"Non !?"

"On commencera donc par se pencher sur l'affaire des dragons tout en cherchant à mesurer l'implication de Layton Graves derrière les NGuyet... le procès pour le meurtre de Wingtail viendra après..."

"Merlin, Sam, ça, c'est inespéré !"

"A part Graves et son avocat, je pense que tout le monde peut se réjouir"

"Ça a fait plaisir à Ron ?"

"Un peu, oui... tu sais, il ne s'inquiète pas que pour moi. Pour Seamus aussi. Il a un côté père poule..."

"On fête ça", je décide en nous resservant des verres.

oo Jeudi matin, Pembroke, Pays de Galles

A l'aube, mon équipe frappe d'abord chez Menna Terfel qui habite une jolie maison en pierre dans le centre de Pembroke - une rue à dominante sorcière ; vieille sorcellerie, pas obligatoirement riche et puissante, mais la magie imprègne les murs et fait dire aux Moldus que le lieu a beaucoup de caractère.

Alors qu'on attend dans l'aube humide, je me surprends à penser à ces communautés magiques traditionnelles d'Europe de l'Est qui rejettent la magie normée - ou n'y ont pas accès... qui ensorcellent des plumes pour porter des messages avec des oeufs cassés mélangés à la terre... Je me demande si Zoya et les autres avancent et comment je pourrais m'y prendre pour le savoir.

"Il n'y a personne, Chef", finit par me faire remarquer Colleen Temple. Elle est arrivée avec Heathcote avec pas mal de simplicité et d'aplomb ce matin. Je me suis demandée si Mark et Olivia l'avaient remarqué.

J'ordonne donc ce qu'on attend de moi, et on frappe chez ses voisins, tous sorciers, qui n'ont aucune idée de la dernière fois qu'ils ont vue Menna Terfel. Plusieurs semaines, estiment-ils. Ils insistent aussi pour dire que les Terfel ne sont pas vraiment de Pembroke. Plusieurs savent que Kenneth a été arrêté et attend d'être jugé, et ils ne semblent pas fondamentalement surpris de ce fait. Ni même qu'on soit là à l'aube. Ça ne fait pas des preuves, je sais.

"On entre ?", questionne Andrew Bellchant avec une impatience palpable de jeune chiot.

"On n'a aucune raison valable. Continuons plutôt de suivre notre liste", je décide.

"Trevor Gyffes, 50 ans ?", vérifie Colleen.

"Quart de sang géant", rajoute Bellchant avec un mélange d'excitation et de supériorité dans la voix. Je prends le temps de chercher son regard. "Il est allé à Poudlard", il rajoute en guise d'apaisement pour moi visiblement.

Sans doute juste avant mon père, je complète mentalement. Il y aurait une conversation à avoir avec mon grand-père sur sa politique d'admission des jeunes sorciers "différents". Pas que je désapprouve, juste pour savoir sur quels critères il s'est basé pour le faire. L'oeuvre de mon père, qui souhaite faire évoluer les règles plutôt que de planquer les gens, me correspond mieux philosophiquement.

"Et ce monsieur est connu de vos services", je leur rappelle même s'ils ont visiblement bossé leurs dossiers.

"Mais jamais condamné à plus que des amendes", souligne Colleen.

"Je lui souhaite sincèrement que ça dure longtemps", j'affirme.

"Mais on n'aura pas de piste, chef !", remarque Andrew Bellchant avec sa candeur enthousiaste habituelle.

"C'est homme est peut-être innocent, Bellchant !", s'empresse de le reprendre Colleen.

"Je propose qu'on ne s'attarde pas à trop de philosophie", j'interviens avant que le jeune policier ne réplique.

Gyffes habite un cottage un peu en dehors de Pembroke. L'endroit est bien entretenu et la magie présente mais très raisonnable.

"Je frappe, vous me couvrez. Attention à ce qui pourrait se passer à l'arrière de la maison", je rappelle - pure routine.

Ou pure quatrième œil parce que je n'ai pas fini de frapper que des pas résonnent dans la maison, pas vers nous. Une porte s'ouvre. Colleen s'élance vers la droite, Andrew vers la gauche, je place une barrière anti-transplanage. Bellchant arrive le premier et je l'entends crier de ne plus bouger. Il n'est visiblement pas obéi et, quand je les rejoins, Trevor Gyffes, ou quelqu'un lui ressemblant, est allongé de tout son long dans l'herbe humide de rosée. Il est très grand et très charpenté. Évidemment.

"Monsieur Gyffes ?", je m'enquiers. "Auror Lupin. Nous aimerions vous parler."

"Je veux un avocat. Vous n'avez aucun droit de me tirer dessus !" Je fais signe à Colleen qui le fouille et prend sa baguette. "Vous n'avez pas le droit", il répète.

"En fait, en ne répondant pas à votre porte et en fuyant alors que notre collègue Bellchant vous demandait de vous arrêter, vous avez adopté un comportement suspicieux qui me permet un certain nombre de décisions comme celle de vous désarmer ou de vous arrêter de force. J'aimerais m'abstenir de vous entraver. Acceptez-vous de vous relever et de répondre à nos questions, Monsieur Gyffes ?"

La suite prouve que non. Il tente même de résister aux sortilèges d'entrave malgré la futilité du geste.

"On l'embarque, chef ?"

"Oui. Je vois juste où en sont les autres", je sors mon miroir et appelle Wintringham qui ne me répond pas. Je n'ai pas le temps d'essayer un des policiers de son équipe que je vois le visage de Mark s'afficher.

"Iris.. tu as répété plusieurs fois de te...prévenir avant d'agir alors..."

"Tu as bien fait. Vous êtes où ?"

"La grange à Goldborough. L'entrepôt, il n'y avait rien de plus que ce qui avait été vu la première fois."

"Et vous avez quoi à Goldborough ?", j'enquête.

La réaction de Gyffes aux propos de mon aspirant debout entre Colleen et Andrew est édifiante.

"Des repousses-moldus et diverses protections... surtout une espèce de feudeymon que je n'ai jamais vue auparavant... Je suis sûr que ça crée un Feudeymon si tu veux entrer, mais le sortilège n'est pas posé sur le bâtiment... Il est comme dans un champ... ça ressemble à un truc.. traditionnel, tu vois ce que je veux dire ?"

Comme les œufs mêlés à la terre pour envoyer des plumes, je complète mentalement. De la magie non normée. De la vieille magie traditionnelle comme celle qui donne son aura à la maison de Menna Terfel.

"Touchez à rien, j'arrive", je décide. "Tu as bien fait d'appeler", je rajoute pour lever toute ambiguïté. "Emmenez-le à la Brigade et venez me rejoindre, on ne sait jamais comment ça peut tourner des Feudeymons", j'indique à mes deux agents avant de regarder Gyffes qui a l'air furieux. "A moins que Monsieur Gyffes ait quelque chose à nous dire ?"

"Je ne dis rien à une engeance comme vous", crache le type à qui mon grand-père a donné une chance d'avoir une éducation magique.

Comme ce n'est pas la première fois et que j'ai fini par arrêter de me ronger les sangs avec ça, je fais signe à Colleen qui presse le portoloin entre les mains de notre nouveau suspect.

ooo Jeudi dans la matinée, Goldborough, près de Pembroke, Pays de Galles

Quand on arrive sur les lieux, Mark et moi, Shannen et son équipe se partagent du thé et des sandwiches. Il faut dire que l'herbe grasse et l'air printanier invitent sans doute au pique-nique.

"Je vois que vous n'avez pas jugé utile d'instaurer un périmètre", je remarque néanmoins.

"Tu penses qu'il fallait ? Tu n'avais rien dit de tel", s'inquiète Shannen. Un énième exemple d'un fonctionnement que je ne suis pas sûre que la réforme de ma mère puisse entamer : dès qu'il y a un Auror dans l'équation, les policiers magiques abandonnent toute initiative.

"Je n'avais rien dit de tel, mais vu ce que vous m'avez décrit et vu comment on a été accueillis... je juge ça utile."

Shannen fait signe à Adlderton et Goodwill qui abandonnent leur thé. Je me fais l'effet d'un croque-mitaine. Autant me tourner vers Mark.

"Montre-moi."

"Il y a un champ..."

"Montre-moi", je répète.

"On a tous vus", intervient Shannen.

"Shannen, je voudrais qu'il me montre. On a le temps ; je le forme ; je veux voir son analyse. Pas écouter un rapport. Voir, me faire mon opinion à la fois sur le fond du problème et sur la manière par laquelle il arrive à sa conclusion. Est-ce que je suis assez claire ou vous avez encore des questions ?"

Je suis assez fière de ne pas avoir élevé la voix - Projet d'Avenir, tu vois, je crois que je pourrais être quelqu'un de supportable, non ? Tu n'as pas envie de me rencontrer ?

"Très claire, Iris", me promet Shannen. "Désolée. Encore une fois."

Je décide de ne pas commenter et je fais juste un geste que j'espère explicite pour Mark mais il a sorti sa baguette. Il a une petite inspiration nerveuse et ajoute.

"Faut qu'on s'approche, chef."

"Je te suis."

Shannen reste en retrait. Mark lance ses sortilèges d'analyse avec compétence et une nervosité maîtrisée. Il fait apparaître un champ bleuté qui semble flotter dans l'espace du bâtiment en bois en face de nous. Le sortilège de Feudeymon, clairement reconnaissable, semble y flotter.

"On entre dans le champ, ça s'embrase, non, Iris ?", questionne Mark.

"On dirait bien", je reconnais.

"On fait quoi ?"

"Tu as cherché ce qui définit le champ ?"

"Un pentacle. Pardon, je te montre", il répond avec plus de confiance. Pouvait-il s'attendre à ce que je lui donne tort ? Cinq points s'illuminent dans le champ, à sa bordure. La forme est changeante, mais les cinq points sont fixes.

"Un dispositif physique", je commente à haute voix. "Un truc bizarre mais pas super compliqué non plus."

"On les détruit ?", propose Mark avec une certaine excitation qui me fait penser au jeune policier Bellchant que j'avais un peu plus tôt dans mon équipe.

Je regarde la campagne printanière autour de moi ; les trois agents qui ont placé leur périmètre de surveillance et nous observent ; Mark ; et je me dis que quand même on n'est pas l'équipe la mieux composée pour se lancer dans une pareille opération. Pas sans un chef plus gradé et expérimenté que moi, je décide.

"On appelle la Division", je réponds donc.

J'explique en détails à Vijaya pourquoi j'ai besoin d'un avis autorisé sur mon opération en cours. Tous les lieutenants et quelques chefs d'équipe sont réunis avec le Commandant, et elle ne sait pas vers qui m'orienter. Elle finit par me dire qu'elle va essayer de parler à Weasley et qu'elle nous rappelle. J'accepte du thé et un sandwich des mains de Shannen.

Mon miroir vibre très vite, et j'ai en face de moi Ron Weasley mais pas que lui. Il me rappelle avec tous les autres lieutenants et le Commandant, évidemment, autour de lui. Mark recule de lui-même, les agents sont trop loin pour entendre.

"On t'écoute", annonce Weasley avec l'air de penser que c'est une super bonne blague qu'il me fait. Je ne sais pas à quel point il a réellement confiance en moi, mais c'est presque effrayant.

Je commence par vouloir parler de l'affaire en général et des arrestations en cours, mais Ron m'interrompt d'un "Ce n'est pas pour ça que tu nous appelles." Je me concentre donc sur la description du dispositif que Mark et moi avons observé, la possibilité de le Feudeymon détruise tout, et mon hésitation à me lancer seule dans le désamorçage du dispositif.

"Kahn", intervient alors la voix de ma mère. "On lui envoie Kahn. Il va lui désamorcer ça."

"Tu as entendu ?", vérifie Ron, moins jovial néanmoins, je le mesure.

"Kahn ?", je répète prudemment, bien consciente du nombre de personnes qui m'écoutent.

"Peredur est excellent pour ces magies maison, ces bricolages traditionnels ou non", développe ma mère, et Ron lui passe son miroir. "Tu peux lui faire confiance pour l'expertise. Tu gardes l'opérationnel : s'il te dit qu'il sait quoi faire, vous y allez, mais tu gardes l'opérationnel."

"Bien, Commandant", je juge sage de répondre bien que je me demande sincèrement comment je vais pouvoir m'imposer à un type comme Kahn.

Je n'ai pas tellement le temps de m'en inquiéter. Peredur Kahn est là moins de cinq minutes plus tard, avec sa haute stature, sa masse de cheveux blancs, sa démarche d'Auror chevronné. Il est l'Auror le plus âgé de la Division, chef d'équipe depuis plus de temps que je suis Auror, mais pas lieutenant parce qu'il n'est pas non plus l'ami de ma mère. Bref, la situation me ravit.

"Alors, Lupin, des doutes au moment d'agir ?", il m'apostrophe.

"Toujours mieux que d'envoyer son équipe à Sainte-Mangouste", je réponds assez fermement.

"Effectivement. Une saine précaution", il abonde étrangement. Il regarde le bâtiment, les yeux plissés plusieurs secondes avant d'ajouter. "Je n'ai pas envoyé grand-monde à Sainte-Mangouste dans toute ma carrière, Iris." J'acquiesce poliment. Dans les faits, je n'en sais rien. "Bon, mais voyons ce qu'on a là..."

"On a un pentacle, porté par cinq points, définissant un champ dans lequel flotte un Feudeymon", je commence alors qu'il lance ses propres sortilèges d'analyse.

"Cinq ?", il relève. "Ça m'étonnerait qu'il y en ait cinq, Lupin... et ça m'étonnerait que ça soit un pentacle... Les bricolos comme ça, c'est trois ou sept... Si t'en as trouvé cinq, c'est qu'il y en a sept. Et les pentacles... ça colle pas avec sept points..."

Il se concentre visiblement et je ronge mon frein.

"Sept", il confirme avec satisfaction. "Vérifie toi-même..."

J'hésite une demi-seconde puis je sors ma baguette.

"Laisse venir", il me conseille. "Rien n'a été placé de la façon que tu aurais utilisée. Donc si tu fermes trop ton esprit, tu ne les verras pas..."

Ça prend plusieurs longues secondes pendant lesquelles je ne visualise que le champ bleuâtre qui oscille entre les cinq points lumineux repérés plus tôt - ce sont finalement les oscillations qui me font imaginer deux points supplémentaires qui expliqueraient mieux les mouvements du champ. Et à ce moment-là, je les vois, aussi brillants que les deux autres.

"Sept", je confirme. Shannen laisse échapper un petit son étranglé de surprise et Mark a les yeux écarquillés.

"Ton gamin, là... ça lui ferait du bien", estime Kahn les bras croisés sur sa poitrine. "Sauf si tu es pressée."

"Mark", je l'invite de la main.

Mon Aspirant me dévisage assez longuement - sans doute, réfléchit-il ! - puis se décide à prendre ça pour un ordre. Il lance le sort d'analyse avec un air sceptique qui n'augure pas de grands résultats. Ça se vérifie.

"J'en vois cinq", il se décourage. "Je vous crois, chefs, mais je n'en localise que cinq."

"Ta patronne, là, elle ne te dit pas de débrancher ton cerveau des fois ? De laisser ta magie faire ? En duel, par exemple ? Parce que de ce que j'ai pu voir, elle n'est pas du genre trop cérébrale, elle. Elle a le dessus parce qu'elle est rapide, instinctive et innovante."

Mark est pétrifié par le reproche de Kahn comme par le rappel de mes qualités de combat. Reste que le fond est terriblement juste - Mark est bien trop souvent cérébral. Si on m'avait dit que Kahn avait un jugement aussi juste et rapide des gens, je ne l'aurais pas cru.

"Ré-essaie, Mark. On a le temps et tu peux le faire. En effet, il faut laisser venir, pas chercher... Ta magie va les trouver", je reformule lentement.

Je crois qu'il a envie de s'enfuir jusqu'en Nouvelle-Zélande, de nous planter là avec notre espèce de test hors saison. Il lui faut toute sa discipline pour lever sa baguette et réessayer.

"Ferme les yeux, laisse venir", l'instruit Peredur Kahn de sa voix bourrue avec pour résultat que Mark me regarde.

"Fais ce qu'on te dit, lâche", je confirme donc en me retenant de soupirer.

Quand il ferme les yeux, Kahn me fait un clin d'œil.

"Je les ai !", s'écrit Mark en rouvrant les yeux. Il y a un ravissement dans sa voix. "Ça explique les mouvements en plus ! Je me disais que ces vagues vers la droite étaient quand même bien étranges !"

"On en fera quelque chose", commente Peredur en décroisant les bras. "On fait le tour, voir si on voit quelque chose de l'extérieur ? S'ils veulent empêcher toute intrusion, c'est obligatoirement connecté aux murs... S'ils savaient poser les sortilèges sur le bâtiment, ils s'épargneraient du tracas..."

"Ok", je murmure faisant mien son raisonnement.

"Eh, Lupin, tu peux dire non", il me rappelle. "On m'a clairement dit que j'étais là en expert et non en chef d'équipe... Ça me va bien : je me demande si on peut être lieutenant expert - tu sais pas ça, toi ? Non ? Bref, ça reste ton opération... Fais pas cette tête, personne n'ira à Sainte-Mangouste... On dirait qu'ils ont décidé de ne plus te demander de faire profil bas... Je me demandais quand ça leur viendrait..."

"On se partage pour couvrir tout le bâtiment... Sherburne et toi, Mark et moi ?", je propose plutôt que de commenter. C'est la deuxième fois que Kahn me fait des espèces de compliments détournés depuis qu'il est arrivé, et je ne sais pas quoi en faire.

"Laisse-moi le gamin, ça fait longtemps que j'ai pas emmerdé un gamin... Les miens sont partis en Australie et aux États-Unis, c'est dire... mais mon dernier aspirant est aujourd'hui lieutenant !"

Mark n'a pas l'air ravi de la prospective mais je me dis que ce n'est pas une si mauvaise idée de le bousculer un peu. Et qui bouscule mieux que Peredur Kahn ?

"On prend le nord", j'accepte donc en faisant signe à Shannen.

Elle est clairement soulagée de ne pas se retrouver avec Kahn : Merlin, Iris, il me fait flipper avec ses trucs de visualisation... Tu es sûre de ce qu'il dit ?"

"Tu sais lancer un sortilège d'analyse - vas-y, vérifie par toi-même", je réponds tout en observant la toiture et les murs à la recherche d'une altération physique qui signalerait le support du point d'accroche du sortilège. Clairement, c'est plus compliqué que les méthodes enseignées par les institutions magiques. Mais ça rend le résultat d'autant plus dangereux.

"Mais un sortilège d'analyse... quel sortilège...?", objecte Shannen.

"N'importe lequel fera l'affaire, faut juste que tu te connectes avec les magies mises à l'oeuvre... débranche le cerveau", je rajoute.

Ma collègue policière hésite puis décide de saisir l'occasion que je lui donne de faire tout sauf son boulot - je sais. Elle sort sa baguette, la dresse, articule le sort à mi-voix et baisse la tête plutôt que de fermer les yeux. Sa baguette tremble un peu, montrant les limites de sa capacité personnelle à invoquer la visualisation mais, quand elle redresse la tête, elle a les yeux écarquillés : "Je les ai vus. Il y en a trois de ce côté !"

"Bravo", je lui souris. "Je pense que j'ai un point. Tu vois là haut ? Sous la gouttière ?"

"On le sent ! Merlin, Iris, franchement, j'ai jamais fait des trucs comme ça !", elle commente avec entrain. Puis elle se fige pour me demander : "Dis, c'est toi qui feras le rapport, hein ?"

Je n'ai pas le temps de la rassurer qu'une série de pops annoncent l'arrivée de Wintringham accompagné de quatre policiers - les deux de son équipe, les deux de la mienne. Il voit sans doute Kahn et hésite donc sur la marche à suivre.

"La patronne n'a pas changé", j'entends Peredur lui indiquer. "Fais lui ton rapport. Le petit et moi, on est occupés."

Heathcote envoie les policiers renforcer le périmètre de sécurité et me rejoint.

"Kahn !?", il remarque très bas.

"Expert en magie traditionnelle et bricolos populaires", je confirme plus à l'aise avec l'idée, je le sens bien. "On cherche des points d'accroche d'un champ dans lequel flotte un Feudeymon..."

"Je crois que j'ai le deuxième, Iris", m'interrompt Shannen. "Troisième cheneau après la petite fenêtre..."

"On dirait bien. Je te laisse chercher le dernier." Je me tourne vers Heathcote qui ne me fait pas attendre.

"La maisonnée de Alfie Cowan nous a accueillis par des cuisants et des boules de feu.. On a arrêté tout le monde - sa mère, sa sœur, son frère, sa femme... qui nous a affrontés son bébé sanglé dans le dos, des fous-furieux", il raconte. "Halter et Miller se sont mis aux dossiers..."

"On n'a pas trouvé Menna Terfel, mais Trevor Gyffes nous a mal accueillis lui aussi", je lui livre.

"C'est ce que m'a dit Colleen et, du coup, je me suis permis de renforcer la surveillance. Si cette Menna est de la trempe des autres", il se sent obligé de se justifier.

"J'approuve", je le rassure. "Je ne sais pas si elle viendrait ici... mais on s'apprête à faire un truc dangereux de toute façon, il faut un périmètre sérieux."

"Le troisième est là", crie Shannen alors même que Mark et Peredur apparaissent au coin. On se regroupe et on partage nos découvertes.

"Si on veut entrer, il ne faut pas détruire les supports, mais changer la nature du champ", estime Peredur. "Il faut à chaque point lancer un sortilège de pétrification... rapide et massif pour rendre le champ solide et étouffé le Feudeymon... C'est le plus simple et le plus sûr..."

S'il te dit qu'il sait quoi faire, écoute-le, a dit ma mère.

"Un par support, en même temps ?", je reformule donc.

"Quatre Aurors seulement, mais on parle d'un sort de pétrification...", il confirme à sa façon.

"Shannen, Colleen, Alderton", je propose en regardant Heathcote qui n'a rien à redire.

ooo

Un peu plus d'action dans le prochain évidemment mais on avance, non ? Comme la semaine s'annonce tendue en termes d'emploi du temps, j'ai décidé de poster ce soir. Pour info, je viens de donner à lire le 44 à mes bêtas...