Ce chapitre devait être super long mais finalement j'ai décidé de le couper en deux pour faire durer le plaisir. Et puis aussi parce que je fais ce que je veux après tout, c'est mon histoire :p Oh et oubliez les publications le samedi/mercredi, je pense que les publications vont être chaotiques et tomber un peu n'importe quand jusqu'à la fin (qui est très proche ! )

Bonne lecture !


Le mois de juillet était passé à une vitesse folle, et celui d'août était déjà bien entamé, mais les deux filles vivaient toujours chez Carlos, où elles commençaient à bien avoir leurs habitudes. Mal en particulier semblait avoir adopté ce nouveau territoire, étalant ses affaires un peu partout dans la maison alors que ses endroits préférés – pour dessiner, rêvasser, faire une sieste ou même bouder – n'avaient plus de secret pour personne. Les chiots avaient grandi, devenant de plus en plus actifs et aventureux, et offraient une occupation quotidienne pour les trois adolescents qui s'y étaient un peu trop attaché, et redoutaient le moment où ils allaient devoir leur dire au revoir.

La relation d'Evie avec sa mère progressait de jour en jour. Elles se voyaient deux fois par semaine à présent. Souvent en soirée, mais parfois quelques heures dans l'après-midi. Evie était retournée plusieurs fois chez elle récupérer des affaires, en déposer d'autres, et semblait toujours être en transition entre les deux maisons. À vrai dire, elle était prête à rentrer chez elle, et tout le monde le savait. Tout le monde savait aussi que la seule raison pour laquelle elle revenait chaque soir chez les Radcliffe, c'était Mal. Tout le monde savait, mais personne n'en parlait, tout comme personne ne parlait de la rentrée des classes qui approchait lentement mais sûrement, et qui allait indéniablement obliger un changement de situation.

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— Les filles ? Est-ce qu'on peut vous parler ?

Mal et Evie étaient dans le jardin, profitant du soleil et de leur temps libre. Elles ne faisaient pas grand-chose à vrai dire, Evie était assise sur la balançoire, se balançant doucement, tandis que Mal était installée sur le toit de l'ancienne cabane de Carlos. Elles souriaient, elles discutaient, elles profitaient de la présence de l'autre, s'offrant un moment d'insouciance et de bien-être jusqu'à ce qu'Anita les interpelle.

— Ouais, à propos de quoi ?

Le regard d'Anita se posa sur Mal, et ses sourcils se froncèrent légèrement en constatant qu'elle était encore perchée là-haut. L'adolescente se prépara à une nouvelle réprimande et une petite leçon de morale sur le fait que c'était dangereux et que le bois de la cabane risquait de céder sous son poids, mais rien ne vint. A la place, Anita fit un geste de la main vers la maison.

— Est-ce qu'on pourrait aller s'asseoir à l'intérieur pour avoir cette discussion ?

Mal se redressa aussitôt, sur ses gardes, alors qu'Evie penchait la tête sur le côté, inquiète.

— On a des problèmes ? demanda-t-elle doucement.

— Non, non. Il n'y a aucun problème, Roger et moi aimerions juste vous parlez de quelque chose.

— A propos de ? s'enquit Mal, la voix teintée de méfiance.

A nouveau le regard d'Anita se posa sur elle et la contempla quelques secondes, visiblement prudente dans le choix de sa réponse.

— A propos de toi, finit-elle par admettre.

Un silence suivit sa réponse, au cours duquel Evie se leva et s'approcha de la cabane, à présent sur la défensive elle aussi. Mal ne broncha pas, restant immobile dans l'attente d'une explication plus précise. Anita soupira.

— Ecoutez les filles, ce n'est rien de grave. C'est juste une idée qu'on souhaite partager avec vous, tranquillement, autour d'une table. S'il-vous-plaît ?

Evie leva les yeux en direction de Mal, qui haussa les épaules. Elles n'avaient pas vraiment le choix. Avec une attitude un peu provocante, elle se laissa glisser jusqu'au bord du toit et sauta sur le sol, rejoignant habilement Evie sous le regard réprobateur d'Anita, qui s'abstint pourtant de lui faire la moindre remarque. Preuve que la conversation qui allait suivre allait être plus qu'un simple partage d'idées. Mais les deux adolescentes la suivirent malgré tout sans un mot jusqu'à la salle à manger, où Roger était déjà assis et les accueillit d'un sourire. La table était garnie d'une bouteille de limonade maison et d'une assiette de cookies, et Anita se mit à remplir les verres pendant que les filles s'installaient l'une à côté de l'autre, échangeant un regard perplexe.

— Pourquoi tout ce sérieux soudainement ? se risqua à demander Mal. Quelque chose de grave s'est produit ?

— Non, je vous l'ai déjà dit, il n'y a rien de grave, répéta Anita en posant un verre en face d'elle. Il y a juste quelque chose dont nous aimerions parler avec vous.

— Mais c'est important n'est-ce pas ? s'enquit Evie en prenant délicatement son propre verre. Sinon vous n'auriez pas l'air aussi bizarre.

Anita pinça les lèvres, et se tourna vers Roger, qui se racla la gorge avant de prendre la parole, d'une voix qu'il utilisait sans aucun doute pour animer des réunions à son travail.

— Effectivement, c'est important. C'est pour cette raison que je vais vous demander d'écouter ce que nous avons à dire jusqu'au bout sans nous interrompre. Vous aurez l'occasion d'exprimer votre avis après, d'accord ?

Evie acquiesça, inquiète, tandis que Mal croisait les bras sur sa poitrine, déjà renfrognée. Elle détestait ce genre de situation, et elle se doutait qu'elle allait détester la conversation qui allait suivre. Quoiqu'ils aient à dire, ça ne pouvait pas être bon pour elle et ça allait encore tout bouleverser. Pourquoi les adultes s'entêtaient-ils à provoquer des problèmes quand ceux-ci semblaient enfin disparaître au loin ?

— Nous aimerions parler de ta situation, Mal, prononça gentiment Anita en posant les yeux sur elle, lui adressant un sourire prudent mais gentil. Je pense que tu réalises que tu ne peux pas continuer à vivre ainsi, illégalement, sans identité, sans papiers, sans avoir accès à aucun dossier administratif.

Mal haussa un sourcil surpris mais ne dit rien, la laissant continuer.

— Vous avez eu de la chance jusqu'à présent, et Carlos vous a probablement bien aidé avec ses magouilles informatiques, mais imaginez si un jour un accident se produit et que tu doives aller à l'hôpital. Ou si tu tombes malade et que tu as besoin de voir un médecin.

Un haussement d'épaules désinvolte lui répondit. Ce genre de situation ne s'était jamais présenté, et Mal ne voyait pas l'intérêt de s'en préoccuper pour l'instant. Sans compter que même avant, lorsqu'elle vivait avec sa mère, elle n'avait pratiquement jamais vu le moindre médecin.

— Je ne parle même pas de ta situation à l'école, enchaîna la mère de Carlos. C'est fabuleux que tu aies repris les cours et que tu t'en sortes, mais ton diplôme n'aura pas la moindre valeur si tu ne t'inscris pas avec tes vrais papiers d'identité, et tu ne pourras sans doute pas poursuivre d'études ou demander les aides financières auxquelles tu as droit.

— Où est-ce que vous voulez en venir ? la coupa abruptement Evie, et même Mal fut surprise de son intonation.

Les deux adultes ne soulevèrent pas, et ce fut au tour de Roger de répondre, prenant le relais de sa femme et allant plus directement au but.

— Là où nous voulons en venir, prononça-t-il avec prudence mais fermeté. C'est que nous pensons qu'il est temps de régulariser la situation de Mal. De la signaler aux autorités et de lui obtenir de vrais papiers et le droit de rester parmi nous.

Evie se raidit, encaissant l'information qu'elle avait senti venir. Cela faisait plusieurs jours qu'elle avait remarqué les chuchotements et les regards en biais des adultes, et elle savait que ça allait arriver. Elle savait que si des adultes se retrouvaient mêler à tout ça, si des adultes étaient mis au courant de l'histoire de Mal, ils allaient forcément exiger ça. Mais ils ne comprenaient pas...ils n'avaient pas connu Mal les premiers jours. Ils n'avaient pas assisté à son évolution et à ses progrès. Ils ne savaient rien. Ils ne pouvaient pas comprendre à quel point c'était délicat et risqué de lui demander ça.

— C'est hors de question.

Le ton de Mal n'invitait même pas à la discussion. Il était sec et définitif, et elle s'était redressée sur sa chaise, l'expression hostile et sauvage, prête à se battre pour échapper à une situation qui lui déplaisait.

— Mal, c'est juste une possibilité dont nous souhaitons di...

— Ce n'est pas une possibilité, coupa Mal d'un ton acide. C'est une obligation déguisée. C'est quelque chose que vous allez m'imposer parce que vous êtes adultes et que vous pensez avoir raison. Parce que vous estimez avoir du pouvoir sur ma vie.

— Nous ne..., tenta de se défendre Anita, mais Mal était lancée, impolie, indisciplinée, indomptable.

— Vous n'avez pas le moindre pouvoir sur moi. Je reste chez vous uniquement pour Evie. J'en ai rien à faire de ce que vous pensez ou de que vous attendez de moi. J'en ai rien à faire d'avoir un diplôme, de voir un médecin ou d'avoir une maison. J'en ai rien à faire de vous, et j'aurais disparu avant que vous n'ayez l'occasion de faire ça parce que…parce que...

Sa voix se cassa, la forçant à interrompre son mensonge qui était tellement énorme que de toute façon personne ne l'aurait gobé. Il n'y avait qu'elle-même qu'elle essayait d'illusionner en prétendant qu'elle n'était pas attachée à la vie qu'elle avait construite ici. Vivre avec Evie avait été fabuleux et exceptionnel, et elle était prête à retrouver ce quotidien en tête à tête n'importe quand, mais prétendre que son court séjour chez Carlos et ses parents l'indifférait était faux. Elle s'était attachée à Anita et à Roger, à la présence permanente de Carlos qu'elle pouvait taquiner et embêter à sa guise. Elle s'était habituée aux chiens, aux horaires, aux règles. Habiter avec Evie avait été merveilleux, mais habiter chez les Radcliffe avait quelque chose de différent. Quelque chose qu'elle n'avait jamais eu dans sa vie.

— Mal...

La voix d'Evie lui parvint alors que sa main se fermait autour de la sienne, douce et délicate, la pressant doucement. Le contact tira Mal de ses pensées, lui faisant réaliser qu'elle était en train de pleurer. Devant Roger et Anita. Mais cela n'avait pas d'importance. Ce qu'elle ressentait n'avait pas d'importance, parce que même si elle voulait rester ici, même si elle était prête à les écouter et à leur obéir, elle ne pouvait pas. Elle ne pouvait pas retrouver son identité, parce que son identité allait la lier à sa mère et que les autorités risquaient de lui demander de retourner vivre chez elle, peut-être la forcer à la reprendre et elle ne pouvait pas, elle ne pouvait pas, non, elle ne pouvait pas retourner là-bas.

Il y avait soudain une douleur atroce dans la poitrine de Mal, ou peut-être dans ses poumons. Oui, c'était sans doute dans ses poumons, parce qu'elle avait l'impression de ne plus pouvoir respirer, comme si la pièce s'était vidée de son oxygène, ou peut-être le monde entier. Dans sa tête il y avait tellement de pensées qui se bousculaient. Sa mère. La mère d'Evie. Evie. Perdre Evie. Partir d'ici. Retourner là-bas. Retrouver sa vie d'avant. Les insultes, les regards méprisants, les gifles, les jours entiers livrés à elle-même, sans argent, sans nourriture, sans avoir le droit de sortir. Les heures enfermées à clé dans sa chambre, les reproches, les moqueries, les critiques, l'interdiction de parler, de respirer, d'exister. Toute son enfance se bousculait dans sa tête, les années et les souvenirs se mélangeaient, et la salle à manger des Radcliffe semblait s'éloigner alors que le carrelage sous ses pieds disparaissait, et une petite partie de son esprit lui souffla qu'elle avait de la chance d'être assise, même si le monde était tellement chancelant qu'elle n'aurait pas été surprise que sa chaise finisse par céder elle-aussi.

— Mal !

Soudain, il y eut des mains posées sur ses joues, et un visage en face du sien. Elle cligna des yeux, se demandant si c'était Evie, mais ce n'était pas Evie. Evie était à côté d'elle, serrant toujours sa main dans la sienne, les yeux affolés. En face de Mal, c'était Anita. Anita qui veillait sur elle, qui lui préparait à manger, lui souriait, la surveillait et la réprimandait avec bienveillance. Anita qui avait plus fait pour Mal en quelques semaines que ce que sa propre mère avait jamais fait dans toute sa vie. Anita qui était là, face à elle, ses yeux inquiets plongés dans les siens, attirant son attention, essayant de la garder ancrée dans la réalité.

— Respire, Mal.

Et Mal respira. Ses poumons se remplirent à nouveau d'air, et le sol réapparut sous ses pieds. Les pressions des mains d'Evie et Anita se firent plus palpables, et ses pensées s'apaisèrent, se concentrant sur l'unique obstacle.

— J-je ne veux pas retourner chez ma mère, parvint-elle à prononcer d'une voix tremblante.

Elle avait baissé les yeux tout de suite après son aveu, et elle ne vit donc pas la réaction des deux adultes dans la pièce. Elle sentit les doigts d'Evie serrer sa main encore plus intensément, et elle fit de même en retour, la remerciant d'être là. Puis, sans qu'elle ne puisse ajouter quoique que ce soit, préciser sa pensée ou renforcer sa carapace brisée, Anita passa ses bras autour d'elle, l'étreignant sans prévenir. Mal grimaça, parce qu'elle n'était pas supposée aimer les câlins, et certainement pas quand ils venaient de presque inconnus. Elle aurait voulu la repousser, s'échapper et montrer que la tendresse ne la touchait pas. C'était ce qu'elle était supposée faire. C'était ce qu'elle était supposée être. Sauvage, libre, absolument pas dépendante des autres.

Pourtant elle s'autorisa un moment de faiblesse et se laissa aller dans l'étreinte, se noyant dans l'affection qu'on lui offrait. Elle se blottit contre Anita alors que ses doigts restaient bien entrelacés avec ceux d'Evie, et elle se remit à pleurer, parce que c'était bien plus d'amour qu'elle n'avait jamais espéré obtenir.

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Une fois que Mal fut calmée, Anita et Roger lui demandèrent s'ils pouvaient reprendre la conversation, en lui promettant qu'il ne s'agissait de rien de plus que discuter. C'était juste un échange d'informations et d'opinions, et aucune décision ne serait prise sans son accord. C'était ce qu'ils prétendaient en tout cas. Mal aurait aimé les croire, mais elle ne pouvait pas faire confiance aussi aveuglément, c'était trop dangereux. Mais comme elle n'avait pas non plus de preuve qu'ils mentaient, elle accepta l'offre. Elle les écouta lui expliquer que c'était hors de question de la renvoyer vivre chez sa mère. Leur plan était différent. Et complètement ridicule.

Ils voulaient demander à sa mère de renoncer à sa garde, officiellement, et l'accueillir chez eux de manière déclarée et légale. La prendre à leur charge, comme ils le faisaient avec Carlos. Faire d'elle un membre à part entière de leur famille.

Complètement stupide et insensé.

— Ma mère n'acceptera jamais.

C'était sec et direct, et ils échangèrent un regard, déstabilisés par cette déclaration.

— Ta mère n'a pas l'air d'en avoir grand-chose à faire de toi, répondit Anita avec gentillesse.

Mal haussa les épaules.

— Parce qu'elle pense que je vis dans la misère, et que je ne suis bonne à rien. Si elle apprend que j'ai une chance de construire une vie, d'être heureuse, elle détruira tout. Le seul but de sa vie c'est de détruire la mienne.

Les yeux d'Anita se gorgèrent de tristesse, tout comme ceux d'Evie, mais Mal resta impassible et digne. C'était hors de question qu'elle s'autorise à larmoyer pour ça. Pas encore.

— Mais les preuves de négligence parentale sont là, reprit Roger d'une voix assurée. Elle n'a jamais signalé ta disparition et en a probablement profité pour empocher de l'argent à ton nom. Rien qu'avec ça, c'est presque certain que n'importe quel juge lui retirera ta garde.

Mal le regarda, hésitant sur les implications de ce qu'il venait de dire. Heureusement, Evie intervint, contrant l'argument à sa place.

Presque certain, souligna-t-elle. Et ça demandera à Mal de témoigner, et de la revoir. Elle n'est pas prête pour ça. Vous venez d'en avoir la preuve, non ?

Il ouvrit la bouche, cherchant à se défendre, mais cette fois Mal avait compris, et elle secoua la tête.

— Je ne le ferai pas.

— Mal...

Mal se tourna vers Anita, les sourcils froncés, les yeux luisants de détermination et d'entêtement. Elle avait dit que c'était sa décision, et qu'ils ne la forceraient à rien. Elle n'avait pas le droit d'insister.

— Ma réponse est non, déclara-t-elle en se mettant debout. Et c'est définitif.

Sans avoir le courage de croiser leurs regards, ni même de vérifier qu'Evie la suivait, Mal quitta la pièce, puis la maison. Elle avait besoin de prendre l'air, de s'éloigner et de réfléchir.

Une fois dans la rue, elle marcha quelques mètres, puis ses pas s'accélèrent au fur et à mesure que ses pensées se bousculaient et très vite elle se mit à courir droit devant elle, sans but, sans destination, sans autre raison que d'évacuer le stress et les émotions qui pesaient sur elle.

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— Est-ce que tu m'en veux ?

Mal leva les yeux de son dessin pour regarder Evie qui était assise à quelques centimètres d'elle, elle aussi occupée à dessiner jusqu'à ce qu'elle ne brise le calme qui les englobait.

— Pourquoi je t'en voudrais ?

Evie se mordilla la lèvre, faisant tourner son crayon entre ses doigts avec nervosité.

— Si j'avais accepté de te suivre loin d'ici comme tu le voulais, tu serais tranquille, prononça-t-elle d'une voix calme mais clairement coupable. Si je n'avais pas demandé qu'on vienne chez Carlos, tu n'aurais pas à remettre toute ta vie en question encore une fois. A cause de moi. Je ne sais pas, j'ai juste l'impression que si j'avais simplement…

— Hey, la coupa gentiment Mal, posant son carnet de croquis à côté d'elle pour poser sa main sur le bras d'Evie. Ce n'est pas ta faute, d'accord ? Je suis contente qu'on soit restées. On passe de bonnes vacances, tu vas visiblement mieux et ta relation avec ta mère ne fait que progresser. Partir aurait été une erreur.

— Mais toi ?

— Moi je vais bien, lui assura Mal. Ma vie a toujours été chaotique, et si tu es responsable de quelque chose, c'est de la rendre meilleure.

Evie la contempla un instant avant de lui offrir un sourire reconnaissant et rempli d'amour.

— Je t'aime, murmura-t-elle.

Mal avança son visage vers le sien pour l'embrasser doucement.

— Je t'aime encore plus fort.

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Le sujet ne revint pas sur le tapis pendant plusieurs jours. Il y eut bien des tentatives de le réaborder de la part d'Anita, mais Mal les esquiva à chaque fois, de manière plus ou moins polie.

Finalement, et à la surprise de tous, ce fut Evie qui le remit d'actualité, au cours d'un petit-déjeuner. La veille, elle avait passé la soirée avec sa mère et s'était montrée fort silencieuse en rentrant, songeuse et distante. Elle avait assuré à Mal qu'il n'y avait pas de problème lorsque celle-ci s'en était inquiété, mais elle n'avait pas développé davantage le contenu de sa soirée.

Le fait était qu'elle avait parlé avec sa mère de la situation de Mal. Et que sa mère avait écouté, compris et proposé une idée non négligeable. Idée qui avait travaillé l'adolescente toute la nuit, et qu'elle libéra donc au petit-déjeuner, comme une bombe qu'elle aurait lâché sans prévenir.

— Maman suggère de payer la mère de Mal pour qu'elle signe les papiers.

Quatre regards incrédules se tournèrent vers elle et elle se sentit légèrement rougir. Instinctivement, elle ignora les trois autres et resta concentrée sur Mal.

— Tu n'auras pas à voir ta mère, ni à lui parler. Maman est d'accord pour se charger de tout, et pour payer le prix qu'elle réclamera en échange de sa signature et de la promesse de ne plus jamais t'approcher. Tu peux ajouter des termes au contrat si tu veux.

Les mots étaient sortis de manière confuse et chaotique, ce qui n'était pas si surprenant puisque malgré les heures de réflexion, elle n'avait pas trouvé de manière adéquate pour les présenter. Avec une légère anxiété, elle se tordit les doigts, attendant le verdict.

— Ce n'est vraiment pas une mauvaise idée, commenta Roger.

Evie ne lui prêta pas la moindre attention, focalisée sur Mal, qui la regardait avec ahurissement.

— Je sais que c'est soudain et étrange, se justifia-t-elle. Mais c'est une solution qu'on ne peut pas ignorer.

L'expression de Mal changea alors que la colère s'y logeait petit à petit, et ce fut avec une sorte de mépris mêlé de trahison qu'elle fronça le nez.

— Tu n'avais pas le droit d'en parler à ta mère, accusa-t-elle.

— Comme tu n'avais pas le droit de lui parler de mes problèmes avec la nourriture ?

C'était un coup-bas, même s'il était dénué de rancœur. Mais c'était aussi un bon argument, et Mal était obligée de l'admettre. Evie cherchait juste à l'aider, et proposait une solution parmi d'autres, même si elle était déplaisante.

— C'est quand même une idée stupide, décréta-t-elle. Totalement hors de question.

— Tu ne vas même pas y réfléchir ?

— Non.

— Mal !

L'exaspération était claire dans la voix d'Evie, mais avant que Mal puisse répliquer ou qu'une véritable dispute éclate entre elles, Anita intervint d'une voix calme.

— A vrai dire, l'idée me semble intéressante. Evie, tu penses qu'on pourrait inviter ta maman pour qu'elle vienne en discuter avec nous ?

Mal tourna la tête vers elle, révoltée, la bouche ouverte pour protester, mais elle se fit aussitôt couper.

— Juste en discuter, Mal. Cela ne peut pas faire de tort. Je contacterai Queen un peu plus tard pour programmer ça.

L'annonce était définitive, et Mal grogna, plongeant son nez dans son assiette avec mauvaise humeur. Elle commençait à en avoir marre de toujours devoir discuter de tout.

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C'était étrange de voir Evie toute guillerette, presque sautiller jusqu'à la porte pour accueillir sa mère. C'était encore plus bizarre de la voir l'enlacer sans hésiter, et lui parler avec un grand sourire réjoui. C'était bizarre, mais plaisant. Mal était heureuse de la voir ainsi, et espérait que cela durerait.

Ce qui fut nettement moins plaisant en revanche, c'est quand elles s'installèrent dans le salon, autour de la table basse où étaient poser le café, le thé et des gâteaux, et qu'Evie se plaça à côté de sa mère, sans même y réfléchir, alors que Mal était assise à l'opposé. La brune ne sembla même pas réaliser ce choix inconscient, mais Mal le ressentit comme une trahison, parce que cette conversation allait être à propos d'elle et qu'elle allait avoir besoin de soutien. Néanmoins, elle ne laissa rien paraître, s'enfermant dans le silence alors que les adultes échangeaient quelques banalités polies, et commentaient le parfum du thé et la qualité des gâteaux.

La discussion resta donc superficielle un instant, au cours duquel Mal s'attela à détailler la femme en face d'elle avec attention, surveillant chacun de ses échanges avec Evie. Elle nota les efforts et les progrès, mais elle n'en restait pas moins méfiante pour autant, et afficha donc une expression de provocation à chaque fois que la mère d'Evie posait les yeux sur elle, bien consciente qu'elle était surveillée.

Leurs quelques affrontements du regard furent discrets et rapides, restant imperceptibles par les autres personnes dans la pièce et surtout par Evie, jusqu'au dernier, qui s'étira un peu plus longuement alors que la conversation commençait à s'essouffler, et Mal réalisa au bout de quelques secondes que la mère d'Evie la surveillait tout autant qu'elle-même la gardait à l'œil. Cela dura assez longtemps pour interpeller les autres, et Evie pencha la tête de confusion en réalisant que sa mère avait les yeux rivés sur sa petite amie.

— Maman ?

— J'ai contacté la mère de Mal.

Mal aurait aimé rester impassible, mais elle n'y parvint pas et ouvrit la bouche de surprise. Evie avait dit que c'était juste une idée. Un projet. Quelque chose dont ils allaient pouvoir discuter aujourd'hui. Pas qu'elle le ferait sans consulter personne.

— Mais je t'avais demandé d'attendre l'autorisation de Mal ! protesta Evie avec étonnement, mais pas vraiment de colère.

Les yeux verts et affûtés de sa mère ne lâchèrent pas Mal du regard, imperturbables.

— Ton amie avait besoin de briser le lien légal avec sa mère, c'est chose faite. Ce qu'elle en fera ou pas dépend d'elle, pas de moi.

— Attendez, intervint Anita. Ça veut dire que le papier est signé ? La mère de Mal n'a plus aucun droit sur elle ?

Queen acquiesça.

— Je devrais le recevoir par courrier dans les prochains jours, mais elle m'a donné sa parole, et je lui verserai l'argent juste après. Elle est dure en marchandage, mais il m'a semblé évident que le marché l'arrangeait.

C'était annoncé formellement, d'un ton un peu trop détaché, et Mal l'aurait entendu à la radio, cela aurait été pareil. Mais peu importait la forme de l'annonce, parce que le contenu était le même et s'abattit sur elle avec violence alors qu'elle réalisait la signification de ses paroles. Et, plutôt qu'un soulagement quelconque, ce fut une immense douleur qui transperça sa poitrine alors que finalement, finalement, sa mère l'avait abandonnée également. Définitivement. Sans retour en arrière possible.

Non. Ce n'était même pas un abandon. C'était bien pire.

— Elle m'a vendue, prononça-t-elle dans un souffle, et tous les regards convergèrent vers elle.

Peinés et compatissants pour la plupart, surpris pour d'autres. Vendue. Comme un vulgaire objet dont elle était heureuse de se débarrasser, se félicitant sans doute d'avoir fait une bonne affaire.

Une boule se noua dans la gorge de Mal, douloureuse et insupportable. Mais elle ne pouvait pas pleurer. Pas ici devant tout le monde. C'était hors de question.

De manière presque instantanée, Evie quitta le canapé où elle était assise avec sa mère pour rejoindre Mal, l'englobant dans un câlin sans se préoccuper des regards posés sur elles. Mais Mal, elle, en avait conscience, et s'esquiva de l'étreinte. Elle n'était pas prête pour ça. Elle ne voulait pas...ne pouvait pas...

Les yeux d'Evie, remplis d'inquiétude, la détaillèrent un instant, avec l'envie de lui dire tellement de choses, de l'embrasser et de la serrer contre elle pour le reste de l'éternité. Mais elle comprenait le non-désir de se montrer vulnérable, et se contenta donc de s'asseoir à côté d'elle, sa main fermée autour de la sienne, bien plus parlante que n'importe quel mot.

Un silence perdura encore un peu, puis Anita le brisa, avec beaucoup de douceur et de délicatesse.

— Je sais que c'est un peu abrupt pour toi Mal, mais c'est une bonne chose. Queen a raison, peu importe tes décisions, à partir de maintenant, ta mère n'a plus aucun pouvoir sur toi.

Mal ne répondit rien, se contentant de déglutir son chagrin, incapable de se réjouir et de réaliser l'ampleur de l'événement.

Elle était libre.

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Même si la question de contacter ou non la mère de Mal était à présent réglée, le sujet resta un instant au cœur de la conversation, le temps qu'Anita et Evie prennent connaissance de ce qui avait été dit et s'assurent qu'il n'y avait aucune chance de réentendre parler un jour de cette femme. Mal écouta les échanges sans intervenir, absorbant les informations sans y accorder de seconde pensée, parce que cela aurait été beaucoup trop à gérer. Elle resta donc silencieuse un long moment, se contentant de manger les cookies qu'Evie lui donnait à un rythme régulier. Et puis, à son plus grand dépit, la conversation revint sur l'après. Qu'est-ce qu'elle comptait faire. Qu'est-ce qu'elle voulait faire.

— Je veux rester avec Evie, fut la seule réponse cohérente qui sortit de sa bouche.

Ce n'était pas vraiment une demande, encore moins une supplique. C'était simplement le seul de ses désirs qui était limpide et dont elle avait conscience. Pourtant, bien que ce n'était ni une demande ni une question, elle obtint une réponse pour le moins inattendue.

— J'ai envisagé cette possibilité, confia la mère d'Evie, et la manière dont celle-ci se redressa à côté de Mal indiqua qu'elle non plus n'avait pas soupçonné cette tournure des choses. Je me suis renseigné et j'ai vraiment évalué les différentes situations possibles. Et je suis navrée, mais cela est impossible pour toi de vivre avec nous légalement.

— Pourquoi ? ne put s'empêcher de demander Mal.

Elles l'avaient fait pendant des mois, et elles s'étaient toujours bien débrouillées. Il n'y avait aucune raison pour que cela soit différent si la situation était officielle.

— Parce qu'il faudrait que je devienne ta tutrice légale, que je ne suis pas suffisamment présente pour cela. Et que de toute façon, il faudrait plusieurs semaines pour que j'obtienne toutes les autorisations nécessaires.

— Mais Anita...

— Anita possède déjà une agrégation grâce à Carlos.

Mal se laissa tomber contre le dossier, les bras croisés et la mine renfrognée. C'était logique, et elle ne voyait aucune raison de mettre leurs paroles en doute, mais c'était stupide. Elle voulait vivre avec Evie. Habiter avec elle. Partager son quotidien. Elle ne voulait pas vivre avec quelqu'un d'autre, il n'y avait que Evie qui valait la peine.

Il n'y avait que Evie qui la comprenait, et qui avait gagné son entière confiance. Elle avait besoin d'Evie, et il ne pouvait pas en être autrement.

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La mère d'Evie resta un peu plus de deux heures, et malgré les échanges délicats, l'ensemble de sa visite se passa bien. L'amélioration de sa relation avec sa fille était flagrante, et personne ne pouvait nier ses efforts. Néanmoins, et en faisant abstraction de tout ce qu'elle mettait en œuvre pour aider la situation de Mal, celle-ci ne lui faisait toujours pas confiance. Tout était encore trop récent, et Evie était toujours fragile. Presque naïve. Il était hors de question qu'elle relâche son attention et qu'elle laissa sa mère la détruire à nouveau.

Lorsqu'il fut temps pour la femme de partir et que tout le monde se mit à s'agiter pour débarrasser la table, emballer les gâteaux restants et aller s'occuper des chiens, elles eurent l'occasion de se retrouver en tête à tête pendant quelques minutes, et Mal en profita pour faire passer le message. Elle avait peut-être laissé transparaître des failles au cours de l'après-midi, dévoilant ses faiblesses à son ennemi, mais elle tenait à lui faire savoir qu'en cas de dérapage avec Evie, elle l'attendrait au tournant, et ne laisserait rien passer.

Elle ne prononça pas un mot, bien sûr, elle n'était pas stupide au point de formuler des menaces à voix haute. Tout passa par son regard et son expression. Sauf que, à sa plus grande surprise, plutôt que de l'agacement ou du mépris, ce fut un petit sourire fier qui apparût sur le visage de la femme en face d'elle.

— Je suis heureuse d'être seule avec toi un instant, Mal. Parce que je tenais à te remercier.

Même si elle ne pouvait pas entièrement dissimuler sa surprise, Mal pinça les lèvres, méfiante. Elle ne prononça pas un mot, lui laissant l'occasion de poursuivre.

— Merci de ce que tu as fait pour Evie. Merci de la protéger et de veiller sur elle. De faire ce que je n'ai pas réussi à faire. Même maintenant, quand tu me regardes avec cette expression où tu sembles prête à m'arracher la gorge si je dis un mot de travers, je réalise que tu es bénéfique pour elle. Tu lui as apporté beaucoup, et je te suis reconnaissante de continuer à le faire en dépit des problèmes qui te tombent dessus.

La garde de Mal se relâcha imperceptiblement, et elle lui adressa un petit signe de tête pour signifier qu'elle acceptait les remerciements, et les excuses non-formulées qui se trouvaient dedans. La mère d'Evie avait encore de la route à parcourir pour devenir ouverte, généreuse et agréable, mais elle essayait, et personne ne pouvait lui reprocher ça.

— Je donnerai ma vie pour la protéger, déclara Mal avec tout le sérieux du monde.

— Je sais. Et c'est pour ça que j'essaye de faire en sorte que tu restes dans sa vie.

Mal ne répondit rien, parce qu'il y avait encore tellement de choses que cette femme ignorait. A ses yeux, elle et Evie n'étaient toujours que des amies. Des amies proches, mais uniquement des amies. Evie était terrifiée à l'idée de lui révéler la véritable intensité de leur relation et de détruire leur nouvelle relation. Peut-être que le jour où elle le découvrirait, elle changerait d'avis par rapport à la place de Mal dans la vie de sa fille.

— Une dernière chose, ajouta la femme en se levant pour aller récupérer son sac. Même si tu ne m'apprécies pas et que je suis l'une des dernières personnes au monde dont tu souhaites recevoir des conseils, permets-moi de t'en donner un. Tu es une fille intelligente, cela se voit. Mais tu oublies une partie de l'équation. Oui, ta mère t'a vendue. Mais elle a pu le faire uniquement parce qu'il y avait des personnes prêtes à t'acheter.