Episode 34 : Le mage du temps

Par Myfanwi

Les aventuriers entrèrent enfin dans le Tombeau des Neuf, sur leurs gardes. Une fine poussière jaunâtre les empêchaient d'évoluer paisiblement et masquait partiellement leur champ de vision. Ils étaient tous silencieux, mais Shin plus encore que les autres.

Jusqu'à présent, il avait toujours vu ce lieu de l'extérieur. En tout cas, il le croyait. Il doutait de tout à présent. Si l'arbre n'existait pas, ni le village, alors d'où venaient les souvenirs ? Il ferma les yeux un instant. Il devait se concentrer sur le présent. Le temps des questions viendrait plus tard. Il fouilla dans ses souvenirs et se rappela qu'il existait en réalité deux tombeaux : l'accès pour les "visiteurs", presque vide, et celui caché bien plus en profondeur, seulement connu par les éclaireurs de son peuple. Il ne savait plus ce qu'il renfermait, mais ça devait être suffisamment important pour les siens ne voulaient pas que ça tombe entre n'importe quelles mains. Mais comment le trouver ?

Il ne restait absolument rien de l'image qu'il avait de l'endroit. Tout était en ruines. De grandes fissures traversaient les épais murs et le sol, des pilliers s'étaient écroulés et de la mousse recouvrait toutes les gravures qui ornaient autrefois les frises colorées et un arbre avait même frayé son chemin dans la roche et bloquait un pan entier de la pièce. La nature avait repris ses droits ici depuis fort longtemps.

De rares torches, posées certainement par le nouveau locataire des lieux, illuminaient faiblement l'espace. L'homme qu'ils recherchaient se trouvait devant une statue, l'air concentré, et leur tournait le dos.

Balthazar tendit un bras pour empêcher Mani d'avancer et fit signe à ses compagnons de garder le silence. Le mage se concentra et ouvrit rapidement la connexion mentale, pour plus de discrétion.

"Bon, entama Balthazar. Je commence à en avoir marre de tout rater, alors vous allez vous concentrer, on va faire une stratégie et cette fois, on va s'y tenir.

- Je vais me mettre à l'écart, dit simplement Mani, en joignant le geste à la parole."

En quelques secondes, l'elfe disparut dans l'ombre d'un pilier et se cacha, prêt à intervenir avant même que le plan ne soit prévu. Agacé, Balthazar lui lança un regard noir qu'il ne remarqua même pas, trop loin.

"Mani n'a pas tort, reprit Grunlek plus sérieusement. Il pourrait être dangereux, c'est un mage. Il vaut mieux faire profil bas et laisser un seul d'entre nous lui parler. Pour l'instant. Bob, tu viens aussi de l'Académie des Mages, ça me semble logique que ce soit toi qui y aille d'abord.

- Oui, et ça permettrait de prendre la température.

- Après, c'est un mage du temps. Si ça se trouve, il a déjà eu cette conversation avec nous il y a dix minutes.

- Ne commence pas avec les histoires temporelles, ça va me redonner mal au crâne, râla le mage. Allez, zou. Allez tous vous planquer.

- Je reste avec toi, reprit Grunlek. Pour être sûr que rien ne va poser problème."

Shin hocha la tête et prit le côté gauche de la salle, délaissé par Mani. Balthazar prit une grande inspiration et commença à avancer d'un pas qui se voulait serein vers le mage, le nain derrière lui. Il prit bien attention à faire du bruit pour attirer l'attention de leur interlocuteur, par peur qu'il attaque de surprise. L'effet fut immédiat.

L'homme se retourna dans leur direction et plissa les yeux pour mieux les voir. Il attrapa le monocle qui tombait sur sa poitrine, le nettoya d'un coup de manche et le remit à sa place. Barbu, les cheveux brun gras et en bataille, le fameux Luc semblait avoir connu de meilleurs jours. En y regardant mieux, le pyromancien remarqua qu'il portait une robe de mage très abîmée et sale, comme si elle n'avait pas été soignée depuis plusieurs années. Elle s'accompagnait d'une odeur tout aussi dérangeante, et le mage se retint de plisser le nez de dégoût. Les sorciers étaient censés être des êtres distingués et éduqués, celui-là sentait la charogne.

"Encore vous ? s'exclama Luc. Non… Non, attendez, je ne vous ai pas encore vu. Ah, non… Ou si ? Vous êtes… Un mage ? Un… Un mage ? Mais attendez…

- Salutations, confrère ! Je suis Balthazar Octavius Barna…

- Attendez ! Vous venez de la Tour des Mages ? La… La Tour des Mages ? insista-t-il en mimant grossièrement un grand carré.

- Euh… Oui, répondit Balthazar, décontenancé. Je…

- La Tour des Mages ? La Tour des Mages ! Mais… Mais attendez, et le sort temporel ? Le sort temporel s'est arrêté ? Vous vous en êtes sortis ? Non ! Non, ça a explosé. Ne me dites pas que ça a explosé ?"

Le pyromancien tendit ses mains devant lui en signe d'apaisement. Il ne savait pas depuis quand ce mage était là, mais il n'avait clairement plus toute sa tête. Il allait devoir y aller par étapes.

"Non, tout va bien, le coupa Balthazar avant qu'il ne se lance dans une nouvelle tirade. Le sort temporel qui bloquait la Tour des Mages est toujours actif, mentit-il. Ce qui est bloqué à l'intérieur l'est toujours.

- Oh, je… je vois. Je suis rassuré. Oh, ça va mieux ! s'exclama-t-il en éclatant d'un grand rire inquiétant. Qu'est-ce que… Qu'est-ce que vous faites ici ? C'est Tesla qui vous envoie, dit-il brutalement d'une voix sinistre."

Le changement de ton en à peine deux phrases confirma les doutes de Balthazar. Il était certainement instable mentalement, la faute aux trop nombreux voyages temporels ou à la solitude. La majorité des mages du temps finissaient à l'asile avant leur trente ans, ce n'était pas si étonnant. C'était aussi pour cette raison qu'il y en avait si peu et que les recrutements de leur école étaient si extravagants. Ce qui les intéressaient, c'était des mages capables de tenir le choc plus longtemps. Comme celui qu'il avait devant les yeux, de toute évidence.

"Non, non, absolument pas, répondit le mage. Ca fait longtemps que j'ai quitté la Tour des Mages, je ne l'ai pas vue depuis des années ! Enfin… On peut même dire que j'en ai été légèrement… retiré pour des raisons de dissensions personnelles et d'avis politiques ultimement dissidents par rapport à la vision de la Tour des Mages… Mais il me semble que vous êtes pareil cher collègue, n'est-ce pas ?

- Oui. Euh, non… Enfin… J'essaye de me souvenir… Tesla ? Tesla… Non ! J'étais parti ! Je suis parti… Je suis parti quand ? Ah ! A l'âge de fer ! Je suis parti à l'âge de fer !"

Mani passa en roulade derrière le mage et s'écrasa contre un pilier dans un bruit de métal. Balthazar lui fit les gros yeux pour lui dire de déguerpir et il finit par obéir. Perdu dans ses pensées, le mage du temps ne le remarqua même pas. Luc s'approcha du mage et se planta à quelques centimètres de son visage. Il le renifla bruyamment avant de se gratter la barbe. Balthazar lança un regard nerveux à Grunlek. Qu'est-ce qu'il faisait ?

"Pyromancien ! Pyromancien, hein ? C'est ça ?

- Oui… Oui, c'est moi, eh eh eh. Et je viens de cette époque actuelle où la Tour est toujours bloquée et où le sortilège que vous avez posé est toujours effectif. Grand succès, d'ailleurs !

- Oh, oh non c'est pas moi qui ai posé le sortilège. C'est pas moi, pas moi. La pauvre Tour des Mages, il faut arranger ça. Vous êtes ici pour m'aider ? Ah non, vous n'êtes pas ici pour m'aider. Vous êtes qui déjà ?"

Balthazar leva les yeux au ciel. Ca allait être long.

"Taratata, oui, en effet, je suis là pour vous aider ! Enfin… Je ne sais pas si vous avez déjà eu de l'aide dans votre ligne temporelle, mais ce n'est pas le cas de la mienne. Il me manque en revanche de plus amples informations. J'ai suivi votre présence magique, mais ce n'est absolument pas pour vous empêcher de faire ce que vous êtes en train de faire.

- Ah ! Bien, bien ! Je suis en train d'étudier une solution ! Une solution pour la magie. Pour l'âge de fer. Une solution pour la magie primordiale. Vous connaissez ? Vous connaissez la magie primordiale ? Non, répondit-il à lui même en soulevant une de ses mèches de cheveux. Non, trop jeune, vous ne connaissez pas la magie primordiale. Et puis les pyromanciens ne connaissent pas la magie primordiale. Idiot, idiot de moi ! s'exclama-t-il en se frappant plusieurs fois le front de la main.

- J'en ai des notions, ne put s'empêcher de répondre Balthazar, blessé dans son égo. Mais je suis sûr que vous serez à même de combler mes lacunes. Mais ce n'est pas une conversation que nous devons avoir devant mon garde du corps."

Grunlek qui ne comprenait rien à ce qui se passait, leva les bras en l'air et recula de quelques pas pour le laisser gérer son délire tout seul. Luc, impertubable, continua ses explications sans se soucier de lui.

"Ah, la magie primordiale. La magie primordiale… C'est ce qui se rapproche le plus de la magie des arcanes. Mais la magie des arcanes, c'est très, très loin de la magie primordiale. La magie primordiale, elle est plus forte, plus… Elle est à l'origine de toute la magie. Mais… Enfin, c'est compliqué. Je suis venu ici pour… Pourquoi déjà ?

- Est-ce que c'est la magie située dans le plan astral ?

- Non ! La magie primordiale remonte bien au-delà ! Bien au-delà ! Bien au-delà du plan astral. C'est à l'époque des dieux ! Des dieux ! Des dieux et des aventuriers. Ca remonte loin, tellement loin… Même moi, même moi j'étais pas là, dit-il comme s'il s'agissait de la meilleure des blagues."

Balthazar, totalement perdu, se laissa tomber sur le rebord d'un mur effondré. L'humidité lui mouilla les fesses, mais il garda sa dignité, un sourire hypocrite plaqué sur le visage. Il voulait à tout prix qu'il baisse sa garde et lui accorde sa confiance. Cela rendrait les choses beaucoup plus simples pour la suite. Il fallait encore le convaincre de les aider et il en avait mal à la tête rien que d'y penser.

"Je suis venu ici pour trouver une solution, reprit le mage du temps, sur le ton de la confidence. Il y avait… Il y avait le clan de la forêt ici. Il y a très, très, très longtemps. Et les clans de la forêt gardaient un tombeau secret. Ici… Ici, c'est le Tombeau des Neuf, mais ce n'est pas le vrai Tombeau des Neuf.

- C'est à eux qu'appartenaient le puits de magie qu'on a vu plus loin ?

- Oh non ! Non, ça, ça appartient aux peuples pré-magique. Non, les clans de la forêt étaient là il y a six cents, sept cents ans, pas plus.

- Quoi ?! intervint la voix de Shinddha."

Balthazar poussa un long soupir alors que Shinddha sortait de l'ombre. Et voilà. Tous ses efforts venaient d'être réduits à néant parce que le demi-élémentaire n'avait pas su tenir sa langue. Prévisible. Pourquoi essayait-il seulement ?

"Qu'est-ce que tu as dit ? reprit Shinddha plus fort. Est-ce que tu peux répéter ce que tu as dit sur les clans de la forêt ? demanda-t-il à Luc, les bras et les jambes tremblantes."

Le demi-élémentaire n'avait vraiment pas l'air dans son assiette. Balthazar ne sut pas si c'était les torches, mais il lui parut soudainement très pâle et fébrile. Et ne t'avise pas à me mentir ou sinon, je te jure que je te plante une flèche entre les deux yeux, menaça-t-il.

- Ouh là, ouh là ! intervint Balthazar."

Le mage se leva et vint doucement poser une main sur l'arc bandé de son ami pour le ramener à la raison. Il ne bougea pas d'un pouce, tendu comme encore jamais auparavant. Le pyromancien fit un signe discret de tête à Grunlek. Habituellement, lorsque leur ami faisait sa crise de désobéissance, Théo lui en foutait une et le ramenait à la réalité. Mais Théo n'était plus là, alors ils allaient devoir improviser.

"Je… Euh… Je vous présente Shin, reprit Balthazar d'une voix beaucoup moins assurée. C'est… Euh… C'est un ancien membre des clans de la forêt et c'est lui qui m'a amené ici, avec mon garde du corps. Il est là pour nous aider dans nos recherches. Enfin, vos recherches. Souris, Shin, souris, chuchota-t-il en lui écrasant le pied pour qu'il baisse son foutu arc.

- Un membre des clans de la forêt ? répéta Luc, suspicieux."

Le mage remarqua immédiatement qu'il s'était tendu et avait posé une main sur le bâton qu'il avait posé contre un mur, prêt à se défendre. La tension montait trop rapidement, ce n'était pas bon.

"Mais les clans de la forêt n'existent plus, tout le monde sait ça, répondit Luc. Qu'est-ce que vous me chantez ?

- Je suis un éclaireur du clan Kory, reprit Shinddha d'une voix glaciale, en relevant son arc.

- Enfin, quand il dit que ça n'existe plus, il… Enfin, c'est juste parce qu'il ne t'avait pas vu. Ce n'était pas à prendre au sens littéral. Shin, s'il te plaît, le supplia le mage. Veux-tu baisser ça, bon sang ?!

- Mais vous êtes vraiment un membre des clans de la forêt ? reprit Luc, plus intéressé."

Il commença à tourner autour de l'archer et l'observer sous toutes les coutures, ce qui amplifia le malaise de ce dernier. Il n'aimait pas la façon que les scientifiques avaient de le regarder. Il n'était pas un sujet de laboratoire et celui-là ne tarderait pas à goûter de son arc s'il continuait d'insister. Néanmoins, quelque chose le retenait. C'était la première fois qu'il avait des informations sur les clans de la forêt en plusieurs années de recherche. Il ne pouvait pas se permettre de passer à côté. Son passé et sa nature élémentaire se disputaient dans son cerveau, embrouillant ses pensées.

"Je m'en fous de comment vous m'appelez ! Répondez à ma question ! s'impatienta Shinddha. Où sont-ils ?! Ils ne sont pas morts, ce n'est pas possible. Alors qu'est-ce que vous me cachez ?

- Ce que mon ami essaye de dire, reprit Balthazar, c'est que c'est lui qui m'a mené jusqu'ici pour rechercher des informations sur ce qui est arrivé à son peuple. Ses menaces ne sont que du vent, il est simplement très patriote, mais vous savez comment sont les peuples sauvages de nos jours. Enfin, techniquement, ils sont morts, mais, enfin… Bref, revenons à nos moutons, se reprit-il en toussant."

Luc l'ignora et s'approcha de Shinddha. Sans lui en demander la permission, il se mit à lui palper le visage et tira même sur son masque. Nerveux, le demi-élémentaire lança un regard vers Balthazar qui leva ses deux pouces pour lui signifier que tout allait bien. Il décida de lui faire confiance et le laissa faire.

"C'est très intéressant, grogna le mage du temps. Vous avez effectivement la morphologie des anciens hommes. Mais comment c'est possible ? Quel âge avez-vous ?

- Je… Je n'en sais rien, avoua Shinddha à voix basse. Je sais pas si vous avez remarqué, mais ce n'est pas exactement ma forme naturelle. Je suis un demi-élémentaire d'eau mais…

- Ah ! Je comprends mieux maintenant, je comprends mieux. Dites-moi, où est le passage pour le vrai temple ? changea-t-il immédiatement de sujet. Où est la clé du vrai temple ? Vous devez le savoir ! Je suis sûr que vous le savez.

- Doucement, doucement, les coupa Balthazar. Le marché, c'est qu'il en apprenne plus sur son peuple, et ensuite il nous conduira jusqu'au temple. Que diriez-vous que nous en discutions autour d'un bon repas ? Je n'ai qu'une pomme sur moi, mais il se trouve que mon ami nain a quelques compétences dans le domaine. Tant que ce n'est pas de l'araignée grillée, en tout cas."

Luc parut agacé par la perte de temps, mais accepta finalement de livrer quelques informations à contre-coeur.

"Il y avait un clan ici, je ne connais pas son nom. Les clans de la forêt n'écrivaient pas, il n'y a rien qui permet d'en savoir plus autrement que par l'archéologie. Les murs nous apprennent ici qu'ils vivaient ici il y a environ six cents ou sept cents ans. Pas plus d'informations, mais… Mais je pourrais peut-être faire quelque chose. Les statues, à l'extérieur. Il doit y avoir une espèce de clé. Il ouvre l'autre tombeau. Personne n'est jamais réussi à rentrer, ce sera une source d'informations incroyables ! Qu'en dîtes-vous ? Les statues, elles sont la clé d'entrée pour l'autre temple, le vrai temple. Il faut faire quelque chose avec les statues. Mais je n'ai pas trouvé quoi."

Le demi-diable plissa les yeux devant ce retournement de situation. Il n'allait pas en démordre avec son foutu tombeau.

"Il y a une statue avec une pierre dans la main, et l'autre avec les yeux vides et rien dans la main, insista-t-il. Mais nous… Nous verrons ça plus tard. Il faut que je fasse quelque chose avec vous. C'est quoi votre nom déjà ? demanda-t-il au demi-élémentaire.

- Shinddha Kory, du clan Kory, répondit-il en baissant son arc. Enfin, peut-être. Je ne suis plus sûr de rien maintenant.

- D'accord, bien, bien. Je pourrais faire une petite expérience temporelle avec vous, si vous êtes d'accord. Je peux essayer de remonter dans le passé avec vous. Pas, pas physiquement, se reprit-il en voyant sa tête, sur un plan astral. Est-ce que vous voulez essayer ?

- C'est une blague ? Non, parce qu'on a déjà fait ça à la To…. Avant, reprit le demi-élémentaire en voyant les gros yeux de Balthazar, et ça s'est vraiment pas bien passé.

- Shin, sur le plan astral, il n'y a aucun risque, expliqua Balthazar. Tu vas rester ici, ce sera juste ton esprit qui sera… ailleurs. Quand tu voudras arrêter l'expérience, tu auras juste à te réveiller. C'est sans risques, promis."

Le demi-élémentaire poussa un soupir. Cette histoire lui plaisait de moins en moins, mais son corps tout entier réclamait des réponses. Il ne pouvait tout simplement pas refuser.

"Très bien, j'accepte, capitula-t-il. Mais je vous préviens, à la moindre entourloupe, mes trois collègues s'occuperont de vous.

- Oui, bien sûr, bien sûr, rit-il. Après tout, je suis déjà mort !"

Shin plissa les yeux, Balthazar lui expliqua mentalement que c'était de l'humour de mages temporels, il ne valait mieux pas trop y faire attention. Luc s'approcha sans prévenir et posa une main sur le front de Shin. Le demi-élémentaire se crispa brutalement, surpris, avant de tomber en arrière. Il se sentit immédiatement partir ailleurs.


Perdu, Shin regarda partout autour de lui. Une plaine s'étendait à perte de vue et des cris résonnaient de toutes parts. Il était toujours lui, toujours bleu, et flottait au-dessus d'un petit étang. Luc se tenait à ses côtés, translucide. Il mit quelques instants à comprendre à quoi il était en train d'assister. Il avait oublié cette scène. Elle était pourtant enfouie dans chaque cellule de son corps.

Il se vit courir. Ce n'était pas lui. C'était son corps d'avant, celui qu'il regrettait tellement aujourd'hui. Le jeune Shinddha fuyait à toute vitesse. Il haletait bruyamment, signe que ce manège durait déjà depuis longtemps. Il manqua de trébucher, mais se releva d'un coup, poussant sur ses dernières forces pour reprendre sa course. Une plaie béante traversait son ventre et il perdait beaucoup de sang, une flèche lui traversait le côté de part en part. Des hommes le suivaient, armes à la main. Ils riaient aux éclats.

Shin sentit un long frisson lui remonter l'échine. Il savait déjà ce qui allait se passer. Tout lui revenait clairement en mémoire désormais. Le garçon se retrouva bloqué près de la rive, encerclé par les soldats.

"Arrête-toi, sauvage ! cria l'un des hommes. T'es blessé et tu vas crever de toute façon. On ne fait qu'accélérer un peu les choses. Tu comprends ce que je te dis au moins ? On va abréger tes souffrances, mais d'abord on a des questions à te poser sur le grand arbre là bas.

- Allez, reprit un autre. Tu veux pas rejoindre tes copains ? Ils ont tous leurs têtes planquées sur des piques dans ton village. Sois gentil et arrête de nous faire courir maintenant."

Les yeux de Shin s'écarquillèrent de terreur en revoyant les images du village. Le garçon, incapable de tenir debout plus longtemps, s'effondra contre un rocher, le souffle court.

"Qu'est-ce que… Qu'est-ce que vous allez me faire ? articula-t-il d'une voix faible.

- Qu'est-ce qu'on va faire ? rit l'un des gardes. Il fallait choisir un meilleur dieu pour te protéger, connard d'hérétique."

Il cracha à ses pieds. Shin recula encore un peu, terrifié. Il n'avait nul part où fuir. Les hommes de fer ne s'étaient encore jamais approché à ce point de chez lui. Et maintenant, ils lui avaient tout pris. Il était le dernier. Dans un dernier élan de fierté, il lança une dague vers les hommes. Elle atterrit pitoyablement au sol. Il venait de signer son arrêt de mort.

Ils s'approchèrent lentement, armes à la main.


Shin revint violemment à lui dans le Tombeau des Neuf. Sa main se posa instinctivement sur son ventre, et il mit du temps avant de calmer sa respiration haletante. Il sortait d'un véritable cauchemar. Il serait difficile de se remettre de ça, et pourtant, il pensait avoir tout vu.

"Impressionnant, très impressionnant, lâcha Luc. Vous avez été témoin des premiers colons de l'ouest. Vous feriez un sujet d'étude passionnant pour mes élèves. Ca vous dirait de passer un de ces jours à la Tour des Mages ? Ce serait fantastique. Après tout, nous n'avons aucune trace de ce à quoi ressemblait le Cratère avant que ces saloperies d'églises toutes puissantes n'imposent leurs lois un peu partout. Bon, en l'état, votre souvenir n'a aucun intérêt, il faudrait chercher beaucoup plus loin.

- Mon souvenir n'a aucun intérêt… ? reprit Shin, d'une voix amère. Oh oui, c'est juste la fin de ma civilisation et ma propre mort, mais tout va parfaitement bien.

- Oui, oui, certes. Bon, concentrez-vous maintenant sur la clé du tombeau. Je suis navré, c'est tragique ce qui vous arrive. Mais c'est du passé. Ce qui nous intéresse c'est le tombeau ici."

Shin serra les poings et prit sur lui pour ne pas l'anéantir. Il remonta sèchement son masque et tourna les talons sans un mot. Il avait besoin d'être seul quelques instants. Balthazar ne le retint pas.

"Oh, d'accord, une pause alors, continua Luc, imperturbable. Ca tombe bien, il se trouve que je ne peux pas produire ce sort plusieurs fois d'affilée, à cause de la magie disparue, tout ça. Mais j'ai des gemmes de rechange dans ma tente, à l'entrée. Reprenons plutôt tout ça demain. Vous pouvez vous installer près de mon camp, si vous le désirez.

- Mani a toujours des gemmes sinon, lâcha innocemment le nain."

Ils entendirent tous l'elfe glapir d'effroi à la simple idée de devoir céder ses bébés à ce parfait inconnu. Luc se tourna vers la voix, les sourcils froncés. Mani lui fit coucou d'un signe de main avant d'enfin entrer dans la lumière. Le mage se contenta de hausser les épaules et les accompagna jusqu'à l'entrée.

Les aventuriers s'activèrent immédiatement pour sortir les sacs de couchage, et Grunlek décida qu'un bon repas chaud ferait du bien à tout le monde. Il cuisinait tranquillement sous le regard de leur nouvel allié, un peu perdu dans ses pensées. Eden était couchée à ses pieds et dévisageaient le nouveau venu avec curiosité, un peu méfiante.

Shin s'écarta un peu du groupe pour analyser les deux grosses statues qui devaient leur ouvrir l'accès au tombeau intérieur. Elles ne lui inspiraient guère plus qu'un lointain souvenir, qui remontait sans doute lui aussi à plusieurs centaines d'années. En pleine crise existentielle, il n'avait plus la moindre idée de qui il était.

Balthazar l'observa quelques instants, inquiet, avant d'entamer la conversation avec Luc, qui se contentait de fixer le vide.

"Alors, dites-moi, quelle est votre relation avec la Tour des Mages aujourd'hui ? Je vous ai expliqué pourquoi je n'en faisais plus partie. Et vous ?

- Ah, longue histoire. Je suis parti étudier ici au début de l'âge de fer. J'étais persuadé que la réponse pour retrouver la magie se trouvait ici. Dans ce tombeau.

- Un artefact pourrait contenir assez d'énergie primordiale pour recréer de la magie ? Il faudrait que ce soit incroyablement puissant. En revanche, pour ce sort de stase autour de la Tour des Mages, vous pensez pouvoir l'enlever un jour ? Vous êtes mage temporel, ça devrait être votre spécialité. Peut-être même savez-vous qui l'a invoqué ?"

A la grimace qu'il tira, Balthazar sut qu'il avait dépassé la ligne rouge et touché un point sensible. Il lui parut gêné, comme s'il savait que Balthazar détenait des informations qu'il n'était pas censé avoir. Luc fronça les sourcils. Ses yeux devinrent subitement suspicieux.

"Dites-moi plutôt, pyromancien, que venez-vous vraiment faire ici ?

- Oh, je suis en étude, comme je vous l'ai dit précédemment. J'accompagne monsieur Kory, qui disait détenir des informations sur le tombeau et j'étais simplement intéressé. Il faut entretenir sa culture, comme on dit, et puis rédiger une thèse et récupérer mon honneur, tout ça.

- Vous mentez. Je ne vous crois pas. Dites-moi la vraie raison."

Balthazar passa un doigt dans son col. C'était lui ou la température venait soudainement de monter de quelques degrés. Luc s'était relevé, et il paraissait encore plus suspicieux qu'avant. Il était trop tard, il avait percé le jeu du mage et n'avait plus confiance. La tension monta d'un cran.

"Je sais ! C'est Tesla qui vous envoie ! Non, c'est Castelblanc qui vous envoie. Non, c'est elle… paniqua-t-il. C'est elle qui m'a retrouvé. C'est ça ?"

Balthazar s'éclaircit la gorge et fit un pas vers lui. Luc recula et dégaina son bâton dans sa direction, sur la défensive.

"Hum, Grunlek ? appela-t-il télépathiquement d'une toute petite voix. Je crois que j'ai besoin d'un peu d'aide."

Le nain poussa un soupir et se releva à son tour. Il fallait vraiment tout faire soi-même, songea-t-il.

"Oui, vous avez raison, dit-il calmement. Je ne suis pas le garde du corps de Balthazar. Est-ce que vous savez lire le nain ?"

Il lui pointa son bras métallique et les runes obtenues lors de son sacre à Fort d'Acier. Luc plissa les yeux.

"Joli tatouage. Roi des nains. Bravo, répondit-il sèchement, pas plus détendu.

- Bien, je suppose que vous connaissez dans ce cas les difficultés posées par la politique. Au moment où je vous parle, il y a un conflit dans le royaume et nous essayons de comprendre ce qui se passe. Nous ne sommes pas du côté de Kirov, nous ne sommes pas du côté de Castelblanc. Nous essayons simplement de rétablir l'ordre et éviter que le chaos se propage partout sur ce monde. Nous sommes désolés de vous avoir menti, mais nous avions besoin de savoir si vous étiez un ennemi ou non.

- Et comment je peux vous faire confiance alors que vous n'avez fait que me mentir depuis votre arrivée ? Ah, soupira-t-il. Très bien. Je veux bien vous donner des informations, uniquement si vous me promettez sur votre honneur que vous m'aiderez à rentrer dans le temple. Vous m'aidez à rentrer et je vous dit tout ce que je sais."

Grunlek croisa les bras sur son torse.

"A la seule condition que vous n'utilisez pas ce qui se trouve à l'intérieur pour faire encore plus de mal.

- Je ne cherche pas à faire le mal, le rassura-t-il. Je veux simplement rattraper des erreurs commises dans le passé."

Le nain hocha la tête, satisfait. Il lança un regard à Bob avant de reprendre.

"Puisque nous avons promis d'être parfaitement honnête avec vous, nous vous avons également menti sur la Tour des Mages. Le sort temporel a été levé.

- Le sort a été levé… répéta-t-il d'une voix sombre. Comment a-t-il été levé ?"

Grunlek se lança sans tarder dans le récit de leur aventure à la Tour des Mages. Luc ne l'interrompit pas, pris dans l'action. Balthazar ne pipa pas un mot durant tout le récit. Le regard que lui lança son collègue lui apprit qu'il ne pourrait jamais gagner entièrement sa confiance. Il s'en sentit légèrement coupable. A trop vouloir se différencier des autres mages, il devenait exactement comme eux.

Le mage du temps parut cependant rassuré par leur aveu.

"Donc ce n'est pas elle qui vous envoie. Qu'est-ce que vous voulez savoir ?

- C'est qui "elle" ? ne put s'empêcher de demander Mani.

- Je suppose que vous courez après la personne qui est responsable de tout ça, reprit Luc, l'ignorant. Bien, ça va être long, donc…"

Il s'assit en tailleur et son regard se perdit sur le feu.

"Je viens de Lorimar. Là bas, les personnes pouvant prétendre au titre de mage, et encore plus de mage du temps, sont presque inexistantes à de rares exceptions près. La vie y est dure. La terre est trop trempée pour y cultiver quoi que ce soit. Un pied dans la montagne, un pied dans la jungle. C'est un peu devenu la devise. Mon peuple fait la guerre avec les nains depuis une éternité pour obtenir quelques richesses, quand bien même ces derniers défendent leurs foutues mines bec et ongle, ajouta-t-il sur un ton de reproches en direction de Grunlek. Bref. Il y a bien longtemps, le roi est venu me voir pour me demander de prendre une jeune élève en apprentissage. Elle possédait un talent magique, inné. Elle était bien plus puissante que moi malgré son jeune âge. Je n'avais encore jamais vu ça auparavant. Elle avait tout pour elle : de sang royal, une beauté à faire pâlir d'envie tous les royaumes voisins."

Il soupira.

"C'est elle que vous cherchez. C'est avec elle que je suis rentré à la Tour des Mages pour voler le parchemin de Fu Su Lu. J'essaye de réparer mon erreur depuis tout ce temps, mais… Elle est devenue incontrôlable ! Plus rien ne l'arrêtait. Après ça, elle m'a traîné à la montagne pour acheter une gemme de l'abîme. Cette femme… C'est Manaril, l'épouse de Franz de Kirov."