Mal s'ennuyait. C'était une journée nulle où il n'y avait rien à faire, et elle avait l'impression que l'ennui la dévorait un peu plus à chaque seconde. Evie et Carlos étaient occupés ensemble et avaient même eu l'audace de l'éjecter de la pièce, prétendant que sa mauvaise humeur et ses plaintes constantes les déconcentraient. Autant dire que ça n'avait fait que renforcer la mauvaise humeur en question.

Non pas que Mal se soit montrée particulièrement agréable ces derniers jours, elle était même plutôt insupportable. Constamment grincheuse, elle râlait sur tout et tout le monde. Mais elle s'en fichait. Ce n'était pas sa faute si le monde était merdique et que personne ne semblait vouloir le comprendre.

Assise par terre dans le salon, elle avait mis la main sur une des balles appartenant aux chiens, et tentait à présent d'évacuer sa frustration en l'envoyant cogner le mur à intervalles réguliers. C'est une forme de thérapie qui aurait pu fonctionner si elle avait vécu seule, mais ce n'était pas le cas.

— Mal, pourrais-tu cesser ça ? demanda Roger d'un ton légèrement exaspéré en entrant dans la pièce. J'essaye de travailler.

Mal ne répondit pas, se renfrognant simplement et relançant la balle de manière provocante. Elle mit un peu plus de puissance dans son geste, intensifiant le choc et le bruit. Elle n'eut même pas besoin de tourner la tête pour savoir que l'homme fronçait les sourcils, mécontent.

— Tu vas abîmer le mur.

La balle revint dans sa main, et elle la relança.

— Mal.

A nouveau, elle répéta le geste sans un mot, sans un regard. Elle se moquait de ce qu'il pensait, ou de son stupide mur.

— Très bien. Si tu fais des dégâts, c'est toi qui les payeras.

Cette fois, un souffle moqueur échappa à l'adolescente. Elle s'en fichait, c'était quand même leur argent au final. Celui qu'ils s'entêtaient à lui donner. Elle ne voulait pas de leur argent, ni de leur maison, ni de leur tolérance. Elle détestait qu'ils se montrent gentils et accueillants. Elle ne voulait pas de ce qu'ils avaient à lui donner. Elle n'avait rien demandé.

Tout ce qu'elle demandait c'était qu'on la laisse répandre sa mauvaise humeur en paix, et elle s'appliqua donc à le faire en relançant la balle contre le mur.

oOoOoOo

C'était un après-midi tranquille mais pluvieux. Par conséquent, les trois adolescents étaient installés dans le salon. Mal et Carlos jouaient à un jeu vidéo pendant qu'Evie lisait un livre que sa mère lui avait recommandé. Recommandé. Pas ordonné, pas soumis de force, elle n'attendait rien en retour, et s'était contentée de l'évoquer au détour de l'une de leur conversation. Evie n'avait plus pris autant de plaisir à découvrir un livre depuis des années, et elle se laissa rapidement absorber par les pages qui retraçaient l'histoire d'une femme journaliste incroyable, oubliant presque la présence des deux autres, jusqu'à ce qu'un bruit de collision retentisse, suivi par des cris.

— MAIS T'ES COMPLÈTEMENT FOLLE ?!

Evie leva les yeux de son livre juste à temps pour voir Carlos se jeter à genoux par terre et récupérer ce qui semblait être le cadavre d'une manette de la console. Elle écarquilla les yeux et se tourna vers Mal qui se tenait en retrait, renfrognée de colère.

— Mal ? demanda-t-elle avec confusion.

Au même instant, Anita surgit dans la pièce, alertée par le bruit et découvrit la même scène qu'Evie, avec quelques secondes de décalage.

— Qu'est-ce qu'il s'est passé ?

— Mal a cassé ma manette ! accusa Carlos en montrant l'objet du délit à sa mère. Elle a perdu la partie et l'a volontairement jetée par terre !

— Mal !

— Arrêtez de répéter mon nom comme ça ! lança Mal en croisant les bras de mécontentement. Ce jeu est stupide !

— C'est toi qui est stupide ! rétorqua Carlos en se tournant vers elle, les joues rouges de colère. Tu détruis tout ce qu'on t'offre !

Mal fit un pas dans sa direction, refusant de se laisser insulter, et Evie et Anita réagirent presque en même temps pour s'interposer. Une bagarre entre ces deux-là était la dernière chose dont ils avaient besoin pour le moment.

— Mal, va dans ta chambre, ordonna Anita.

Mal lui adressa un regard mauvais, prête à se rebeller, mais l'expression de l'adulte était intransigeante. Les sautes d'humeur de Mal était une chose qu'elle pouvait supporter au quotidien, mais il était hors de question qu'elle la laisse blesser Carlos – même indirectement – sans conséquence.

Après avoir lâché un souffle exaspéré, Mal obéit et monta à l'étage avec fureur, parce qu'elle en avait marre de tout ça. Perdre contre Carlos, perdre contre Anita, perdre contre la vie. C'était tellement frustrant de n'avoir aucun contrôle sur rien.

Pendant ce temps, dans le salon, Carlos ne semblait pas absolument pas calmé.

— C'est tout ? s'écria-t-il. Tu vas juste la laisser un peu dans sa chambre et c'est fini ? Elle a cassé ma manette, ça vaut plus de soixante euros ! J'en ai marre de Mal, j'en ai marre qu'elle détruise toutes mes affaires et qu'elle soit de mauvaise humeur en permanence, pourquoi est-ce qu'on doit la supporter ?

Un élan de culpabilité monta en Evie, et elle tenta de consoler son ami en posant une main sur son épaule.

— Je vais t'en racheter une si tu veux.

— Evie, non, la contredit aussitôt Anita. Ce n'est pas à toi de faire ça. Tu n'as pas à racheter toutes les erreurs de Mal. Elle payera pour cette manette et présentera des excuses à Carlos.

— Pour qu'elle casse la suivante ? Ça ne m'intéresse pas ! Je retire mon accord ! Mal ne veut pas vivre avec nous, et bah qu'elle s'en aille !

Assez ironiquement, ce fut à son tour de jeter la manette par terre et de quitter la pièce avec colère pour rejoindre sa chambre. Evie et Anita échangèrent un regard triste et impuissant, parce que même si elles savaient toutes les deux que Carlos ne pensait pas vraiment ce qu'il venait de dire, la situation commençait à devenir injuste pour lui, et il allait très vite réellement souhaiter le départ de Mal.

oOoOoOo

— Tu aimes te faire remarquer.

Installée par terre, la mine boudeuse, Mal releva la tête pour regarder Evie, qui était accotée contre le chambranle de la porte, les bras croisés et l'expression moralisatrice.

— Si tu viens me faire la leçon, tu peux repartir, marmonna-t-elle avec mauvaise humeur.

Cela avait déjà semblé interminable quand Anita était venue lui reprocher son comportement, tentant en vain de lui extorquer une explication ou des excuses, et elle n'avait vraiment pas besoin qu'Evie vienne en rajouter une couche. Celle-ci pinça les lèvres à sa réponse et s'avança dans la chambre, prenant la direction de leur lit.

— Je suis en colère pour ce que tu as fait, souligna-t-elle avec un regard désapprobateur. Mais je ne suis pas là pour te faire la leçon. Je suis là pour parler. Si tu veux.

Elle s'assit sur le lit et tendit une main en direction de Mal, l'invitant à la rejoindre. Celle-ci fit la moue, évaluant les possibilités que ce soit un piège, puis accepta l'invitation et se hissa à ses côtés. L'expression d'Evie, d'abord un peu sévère, se radoucit à l'instant où les yeux de Mal se posèrent sur elle, et elle soupira avant de tendre les bras vers sa petite amie pour lui proposer un câlin. Evidemment, celle-ci ne se fit pas prier et, en une seconde, elle se retrouva blottie contre elle, toujours un peu boudeuse.

— Tu es vraiment quelqu'un de compliqué, tu sais ça ? déclara Evie en lui embrassant tendrement la tête, et Mal se colla un peu plus contre elle.

— C'est le monde qui est compliqué, bougonna-t-elle.

Un petit rire échappa à Evie, et elle défit l'étreinte pour regarder Mal en face.

— Pourquoi tu te comportes comme ça ?

— Parce que j'ai perdu la partie et qu'apparemment je suis aussi stupide que ce stupide jeu.

— Je ne parle pas de ça.

— De quoi alors ?

— De ton attitude générale. De ta mauvaise humeur et de ton agressivité permanente envers tout le monde.

Mal haussa les épaules, et les sourcils d'Evie se froncèrent légèrement d'agacement.

— Personne n'est dupe tu sais, fit-elle remarquer. On sait tous que tu pousses les limites pour qu'ils finissent par ne plus vouloir de toi.

La bouche de Mal s'ouvrit de stupéfaction, et ses yeux s'écarquillèrent malgré elle.

— Ce n'est pas...

— C'est exactement ce que tu fais, la coupa Evie. Et ça ne fonctionnera pas.

Sa petite amie croisa ses bras, vexée, et son expression boudeuse fit sa réapparition.

— Pourquoi pas ?

— Parce que tu fais déjà partie de leur famille.

— Pas plus que toi, rétorqua Mal en roulant des yeux comme si ça l'agaçait de devoir soulever une évidence.

— Si, plus que moi, contra Evie en captant son regard pour être sûre que le message passe correctement. Tu nies la réalité, mais tu es celle qui est soumise aux règles, tu es celle qui te fait réprimander en permanence, tu es celle qui a de l'argent de poche, et qui t'en fait priver. Tu es celle à qui Anita a proposé d'aller acheter des nouveaux vêtements et de la décoration. Quand ils parlent de cette pièce, c'est ta chambre. Pas la mienne, pas la nôtre, toujours la tienne.

— C'est bon, stop. Ce sont juste des détails.

— Tu es celle de qui ils tentent de se rapprocher autant qu'ils peuvent, et tu es toujours celle qui les repousse stupidement par peur d'être aimée.

Le visage de Mal se ferma, et elle détourna les yeux.

— Je pensais que tu n'étais pas là pour me faire la leçon, grommela-t-elle.

— Je ne fais qu'énoncer des faits.

— Je ne veux plus parler de ça. S'il-te-plaît.

Evie laissa échapper un autre soupir, mais acquiesça. Elle avait dit ce qu'elle avait à dire, et maintenant c'était à Mal d'en faire ce qu'elle voulait. A la place, elle lui mit une petite pichenette sur le bras pour récupérer son attention.

— Tu dois des excuses à Carlos, signala-t-elle d'une voix indiscutable. Et abstiens-toi de t'en prendre à nouveau à ses affaires, parce que si je dois choisir mon camp entre vous deux, c'est lui qui est innocent.

Mal grogna et Evie l'attira à nouveau vers elle pour l'embrasser. Peu importe à quel point elle était stupide, compliquée et déraisonnable, elle s'était engagée à l'aimer pour toutes ces raisons également.

oOoOoOo

Le rire d'Evie explosa dans la pièce, joyeux et amusé, alors qu'une minuscule langue s'agitait contre sa joue.

— Arrête de me lécher !

Contre son visage, le petit chien ignora totalement la demande, s'appliquant à couvrir la moindre parcelle de peau qui se trouvait à sa portée sous les rires de l'adolescente et l'expression désabusée mais attendrie de Mal, qui tentait comme elle pouvait de capturer leur échange.

Pour occuper leur après-midi, ils avaient décidé d'organiser une séance photos avec les chiots, afin de conserver des souvenirs de leur passage dans leurs vies. L'idée semblait plutôt chouette en théorie. En pratique, il s'avéra qu'amener quatre chiots pleins d'énergie dans la véranda – où la luminosité était la meilleure, d'après Mal – s'avérait être plus compliqué que prévu.

— Carlos, fais attention ! Il y en a un qui tente de s'échapper !

Le pauvre Carlos, qui était chargé de surveiller les trois autres pendant qu'Evie prenait la pose avec leur petit champion de la léchouille, se précipita pour rattraper celui qui tentait de prendre la fuite tandis qu'un troisième en profitait pour se carapater dans l'autre sens. La petite femelle, elle, était en train de consciencieusement mâchouiller la chaussure de Mal. Jusqu'à présent, celle-ci était parvenue à obtenir une cinquantaine de clichés flous et seulement quatre de qualité honorable. Mais honnêtement elle s'en moquait. Ils s'amusaient bien, les chiots avaient l'occasion d'explorer le monde et même si toutes les photos terminaient floues ou ridicules, elles leur rappelleraient non seulement ce moment, mais aussi tous les autres souvenirs bâtis avec leurs quatre petits compagnons poilus le temps d'un été.

— Non non non ! s'écria subitement Carlos. Il a fait pipi.

— Encore ? Mais ils sont minuscules, comment ils peuvent contenir autant de liquide ?

— C'est pas moi qui essuie cette fois.

— Bien, je vais le faire !

Levant les yeux au ciel d'exaspération, Evie tendit le chiot qu'elle tenait à Mal pour aller s'emparer du rouleau d'essuie-tout. Cette dernière réceptionna l'animal avec agilité, plus du tout craintive de le faire tomber, et le petit chien, pas du tout perturbé d'avoir changé de mains, reprit son activité en se mettant à lécher ses doigts, lui arrachant un sourire.

— Bon sang, vous allez me manquer vous quatre, lui chuchota-t-elle en secret.

oOoOoOo

Le problème en habitant chez d'autres personnes pour une longue période, c'est qu'on se retrouvait mêlés à leur vie sociale de gré ou de force. Roger et Anita s'étaient montrés assez respectueux du besoin d'espace de Mal et Evie, invitant rarement leurs amis ou connaissances. Mais parfois, c'était inévitable, et les deux filles étaient alors présentées comme des amies de Carlos qu'ils hébergeaient pour quelques jours, sans plus de détails.

Ce soir-là, c'était un couple d'amis qui venait dîner chez eux, et même si c'était prévu de longue date, Mal ne trouva pas d'échappatoire et se retrouva donc à table avec de parfaits étrangers. Tout aurait pu se passer sans problème, les adultes discutant d'un côté et les jeunes de l'autre, mais ce couple d'amis avait une particularité : ils étaient l'une des familles qui allait accueillir l'un des chiots. Du moins c'était ce que tous pensaient jusqu'à ce que l'homme du couple prenne la parole en plein repas.

—Au fait, à propos du chien, ça fait quelques jours que nous réfléchissons et entre ma mutation au boulot, le déménagement et le bébé à venir, nous commençons à nous dire que c'est beaucoup de stress et de changement sans en plus ajouter un animal dans tout ça.

C'était une discussion qui ne les incluait pas, mais évidemment ces paroles atteignirent Mal, Evie et Carlos qui étaient à l'autre bout de la table. Ils tournèrent la tête vers les adultes presque en simultané, découvrant la surprise sur le visage d'Anita et Roger. Surprise qui se transforma vite en bienveillance.

— Oui bien sûr, c'est compréhensible, et c'est mieux de décider ça maintenant que plus tard. Il n'y a pas de souci pour nous.

— Attendez, intervint brusquement Mal d'une voix forte. Ils s'étaient engagés à prendre un chien et tout à coup ils n'en veulent plus ?

Elle sentit Evie poser sa main sur sa cuisse pour lui signaler de rester calme, mais elle l'ignora, révoltée par ce qu'elle venait d'entendre.

— Leur situation a changé Mal, et c'est très responsable de leur part de...

— Responsable ? Non ! C'est égoïste !

Sa tête pivota vers les principaux concernés, son regard lançant des éclairs de fureur.

— De quel droit vous faites ça ? Vous vous engagez à prendre soin d'un être vivant et puis vous changez d'avis ? Il comptait sur vous ! Ça fait des semaines qu'on lui parle de sa future famille, et vous comme ça vous décidez que vous ne voulez plus de lui ? Mais allez-vous faire foutre !

— Mal !

Malgré l'intervention d'Anita, Mal continua sur sa lancée, sa vision tremblant de rage alors que ses deux victimes semblaient confuses sur les raisons de cet emportement soudain.

— Vous comptez faire ça avec votre bébé aussi ? Changer d'avis quand il ne conviendra plus à votre vie ? C'est dégueulasse, vous avez aucun droit de rejeter ce chiot simplement pour votre confort, vous vous étiez engagé et maintenant vous l'abandonnez ! Vous n'avez rien de responsables, vous êtes des ordures qui méritez juste d'aller crever en enfer !

— MAL ! Ça suffit !

La voix d'Anita n'avait jamais été aussi sévère, et Mal se tourna finalement vers elle, la mâchoire serrée, de la rage plein le cœur alors qu'elle noyait du mieux qu'elle pouvait son envie de bondir sur ces personnes pour les cogner et leur faire ressentir ne serait-ce qu'un quart de la douleur ressentie lorsqu'on était rejeté par quelqu'un qui était supposé prendre soin de nous.

— Je ne tolère pas ce genre de comportement irrespectueux à ma table, excuse-toi sur le champ.

Mal plissa les yeux de mécontentement. C'était une chose d'obéir et de tolérer les ordres dans un cadre fermé et relativement intime. Mais en public ? Hors de question qu'elle passe pour le genre de fille bien gentille qui se soumettait dès qu'un adulte prenait la parole.

— Jamais de la vie, répliqua Mal en fronçant le nez de dégoût, comme si cette perspective était la chose la plus absurde et répugnante qu'elle ait jamais entendu.

Un silence suivit sa réponse, et Carlos et Evie échangèrent un regard anxieux et terrifié avant de reporter leur attention sur l'échange tendu et silencieux entre Mal et Anita. Elles s'affrontaient sans un mot. Plusieurs secondes s'écoulèrent, au cours desquelles l'adolescente montra clairement qu'elle n'avait pas l'intention de plier, tandis que son opposante affichait une expression stricte mais maîtrisée.

— Très bien, annonça-t-elle au bout d'un moment. Si tu ne présentes pas tes excuses, tu es priée de quitter la table et de monter dans ta chambre.

Mal cligna des yeux, décontenancée par cette réponse. Elle s'était attendue à ce qu'elle insiste, et qu'elle l'oblige à s'excuser. Tout de suite l'envoyer à l'étage et la séparer de la conversation était humiliant, presque infantilisant, et peut-être pire dans un sens.

— Maintenant Mal. Laisse ton assiette et monte.

Instinctivement, Mal avait envie de tenir tête à cet ordre et juste se montrer butée et contrariante comme elle l'avait toujours été. Mais la main d'Evie lui pinça la cuisse, comme un conseil silencieux. C'était une échappatoire qui lui était offerte. Un moyen de s'éloigner et de faire retomber la pression avant que la situation s'envenime. Elle avait certes le choix de rester et de se battre pour une cause perdue d'avance, ou celui de s'éloigner, de ne pas céder pour les excuses et de partir la tête haute en affirmant sa position.

Alors, une moue contrariée sur le visage de ne pas avoir d'autre solution à sa disposition, Mal se redressa brusquement, repoussa sa chaise avec un peu trop d'énergie et quitta la pièce sans un mot.

Elle n'avait pas vraiment perdu. Elle avait juste évité un plus gros conflit. Pour les épargner. Donc non, elle n'avait pas perdu. Ça avait juste été de la clémence de sa part. Juste au cas où ils n'étaient pas conscients de ça, elle veilla bien à claquer la porte derrière elle.

oOoOoOo

Mal n'était pas sûre du temps qu'elle avait passé là, assise par terre, sans personne pour la déranger. Elle n'était pas sûre non plus de combien de temps était supposé durer le dîner, ni de qui se mettrait à la chercher en premier. Sans doute Evie. Ou Anita. Peut-être Carlos. Ou les trois à la fois.

Elle s'en moquait à vrai dire. Tout ce qu'elle espérait c'était qu'ils ne la trouvent pas tout de suite, parce qu'elle ne voulait parler à personne. Elle était bien là, seule, tranquille, un chiot endormi au creux de ses jambes.

Elle n'avait pas pu résister au besoin de venir ici, de le caresser, de lui promettre qu'elle veillait sur lui. Elle ne voulait pas qu'il sente délaissé. Pourquoi lui avait perdu sa famille, alors que ses frères et sœur avaient le privilège de conserver la leur ? Ce n'était pas juste. Il n'avait rien fait de mal, il était comme les autres petits chiens.

Perdita l'avait regardé curieusement en la voyant prendre spécifiquement un chiot, mais n'avait pas réagi. Peut-être qu'elle comprenait. Peut-être qu'elle savait que Mal avait pris la défense de son petit, et voulait juste lui offrir de l'amour. Son nouveau petit protégé au creux des mains, l'adolescente était allée s'asseoir dans un coin, ignorant les couinements des trois autres, et elle s'était mise à le caresser, lui murmurant que tout irait bien. Il avait fini par s'endormir, et Mal avait découvert qu'avoir un jeune chien tout doux et tout chaud blotti contre elle était une sensation unique. Incroyable de penser qu'il s'était laissé aller ainsi, lui faisant pleinement confiance pour sa survie et son bien-être.

Évidemment, cet instant d'apaisement et de tranquillité devait bien se terminer, et la porte s'ouvrit. L'espace d'une seconde, Mal espéra que ce soit juste Evie, mais au fond d'elle, elle savait déjà que ce n'était pas le cas.

— Tu étais supposée aller dans ta chambre, fit remarquer la voix d'Anita, réprobatrice.

— Ma chambre n'est pas dans cette maison, rétorqua Mal à voix basse.

Elle n'était même plus certaine d'avoir une chambre quelque part, à vrai dire.

— Mal.

Un soupir. Anita s'avança dans la pièce, refermant la porte derrière elle. Elle alla jeter un coup d'œil au parc des chiens, vérifiant que tout allait bien.

— Il est avec moi, prononça Mal doucement, se doutant qu'elle allait l'interroger sur celui qui manquait à l'appel.

— Évidemment.

Un silence. Elle caressa Perdita, lui murmurant quelque chose que Mal n'entendit pas, puis s'approcha finalement de l'adolescente, qui se renfrogna et baissa la tête.

— Est-ce qu'on peut en parler ?

— Est-ce que j'ai vraiment le choix ?

Anita rit doucement, et Mal détesta cet échange, parce qu'il ressemblait à ceux qu'elle pouvait avoir avec Evie. Sauf que ce n'était pas Evie, tout était différent et beaucoup plus compliqué qu'avec Evie. Néanmoins, tout comme Evie l'aurait fait, Anita s'assit à côté d'elle, laissant une distance bienveillante entre elle, et la regarda avec tristesse et compréhension. Sauf qu'Evie, elle, se serait mise à parler. Elle aurait dit des trucs improbables et merveilleux à Mal, la contrariant, l'encourageant et la rassurant tout en même. Elle aurait dit exactement ce qu'elle avait besoin d'entendre, parce qu'Evie était comme ça et qu'elle savait toujours quoi dire.

Anita ne dit rien. Pas un mot. Une fois assise près de Mal, elle se contenta de la regarder et de lui sourire gentiment. Et ça aurait dû être positif, parce que Mal ne voulait pas l'écouter ni avoir à lui répondre, mais ça ne l'était pas du tout. C'était stressant et perturbant. Comment Mal était-elle supposée lui montrer qu'elle refusait de lui répondre si elle ne lui parlait pas ? Comment Mal pouvait-elle exprimer sa mauvaise humeur si tout ce qu'elle avait en face d'elle c'était quelqu'un qui semblait attendre quelque chose de sa part, sans lui demander ? Qu'est-ce qu'elle attendait, et qu'est-ce que Mal devait faire ?

— Je croyais que vous vouliez parler, bougonna l'adolescente lorsque le silence devint trop irritant pour être supporté.

— C'est toi qui as des choses à dire, pas moi.

Super. Mal leva les yeux au ciel, et si elle avait pu, elle se serait mise debout et l'aurait plantée là. Sauf qu'elle ne pouvait pas, parce qu'elle avait un chiot endormi dans le creux de ses jambes, et qu'elle n'avait pas envie de le réveiller. Alors elle baissa les yeux vers la petite boule de poil, et le caressant gentiment, d'un seul doigt, obtenant un petit grognement de bien-être en réponse.

— Ils sont stupides, déclara-t-elle sans lâcher le chien des yeux. Ils ne le connaissent même pas. Ils ne savent même pas à quoi il ressemblera plus tard. Il est encore trop petit pour savoir tout ce qu'il aura d'exceptionnel.

— Vraiment ? Et pourquoi toi tu sais qu'il sera exceptionnel ?

— Je ne le sais pas, répliqua Mal en lui lançant un regard agacé. C'est ce que je viens de dire. Personne ne peut le savoir, parce qu'il n'est rien de plus qu'un petit truc tout fragile sans rien de particulier, mais il pourrait devenir exceptionnel. Il aurait pu devenir un chien incroyable, et ils ne le sauront jamais. Ils ont tout gâché en décidant de ne pas le prendre.

Ses doigts se crispèrent, et elle éloigna sa main du petit chien pour ne pas le blesser par inadvertance. Elle avait les yeux baissés à présent, remplis de rage et de colère pour ces imbéciles qui changeaient d'avis comme s'ils ne s'étaient pas engagés à prendre soin d'un petit être vivant.

— C'est juste un chiot, Mal. Et ils se sont montrés responsables en refusant de le prendre alors que leur situation a changé. Comme tu l'as dit, il est encore tout petit, rempli de possibilités. On va juste lui trouver une nouvelle famille, et il sera tout aussi heureux que les autres.

— Mais si la nouvelle famille ne convient pas ? S'ils apprennent qu'il s'est fait rejeter une fois déjà, et se mettent à penser que tous ses défauts viennent de là ? Et s'ils l'abandonnent aussi ? Et s'il se retrouve condamné à être abandonné encore et encore à cause de ce premier rejet ?

Est-ce qu'il y avait des larmes dans ses yeux ? Non. Peut-être. Mais c'étaient des larmes de rage et de colère, pas de chagrin. Elle n'avait aucune raison d'être triste. Il n'était pas question d'elle. Il était question de ce petit chien.

— Mal.

Elle serra la mâchoire, tentant de ne pas pleurer. De ne pas répondre. Elle n'aimait pas cette discussion.

— Mal, je n'ai aucune intention de t'abandonner.

— Pourquoi pas ? lança-t-elle avec rancœur. Je ne suis pas un chiot. Je ne suis pas mignonne et minuscule et remplie de possibilités. Je suis assez grande pour qu'on sache que je n'ai rien d'exceptionnel. Je ne suis pas intelligente comme Carlos, ni...absolument tout ce que peut être Evie. Je suis mal élevée, impolie, violente, incapable de respecter une consigne, potentiellement stupide à l'école, je rate absolument tout ce que je fais. Il n'y a même aucune raison pour que vous vouliez de moi à la base !

Elle s'était emportée, et avait bougé sans le vouloir, réveillant le petit chien qui dormait contre elle. Il couina, un peu perdu, et sa maman arriva instantanément, se mettant à le lécher pour le rassurer alors que les doigts de Mal se refermait autour de lui dans une piètre tentative pour s'excuser.

— Désolée p'tit gars, murmura-t-elle, la voix un peu tremblante. Même rester calme pour t'offrir une sieste je n'en suis visiblement pas capable.

Elle voulut se mettre debout, le redéposer avec le reste de sa fratrie et aller trouver un refuge ailleurs, parce qu'elle en avait assez de cette conversation et que de toute façon, tout avait déjà été dit. Mais la main d'Anita se referma autour de son poignet, la forçant à rester en place. Mal se tendit instantanément parce que c'était une adulte et que personne n'avait le droit de la toucher sans sa permission, et certainement pas un adulte en position d'autorité.

— Lâchez-moi, prononça-t-elle d'une voix blanche. Tout de suite.

— Rassieds-toi, et il va se rendormir contre toi.

Elle lâcha le poignet de Mal, la laissant décider de ce qu'elle voulait faire. Elle était libre de partir et d'échapper à cette conversation si elle le souhaitait vraiment, mais elle avait aussi une raison de rester. L'adolescente resta immobile, suspendue entre les deux. C'était étrange comme elle semblait toujours avoir le choix, alors qu'en réalité elle ne l'avait jamais vraiment.

Il avait deux choses qu'elle avait appris au cours des dernières semaines. La première était que peu importe à quel point elle essayait, elle ne pourrait jamais vraiment échapper à ce genre de conversation. La deuxième était qu'avoir un chiot endormi tout contre soi était une sensation qui n'était pas offerte à tout le monde, et qu'elle risquait potentiellement de ne jamais la retrouver de sa vie. Alors malgré son instinct qui lui hurlait de fuir, elle se laissa retomber en arrière, gardant le petit chien bien à l'abri dans ses mains pour lui éviter un choc, et se réinstalla pour qu'ils soient tous les deux à l'aise. Il couina un peu, se déplaça de quelques centimètres puis, comme annoncé, se recoucha sur Mal avec un bâillement adorable.

— Tu sais ce que je vois quand je te regarde, Mal ?

L'adolescente garda son regard rivé sur son camarade canin, refusant de tourner son visage vers Anita. Elle ne voulait pas savoir, alors elle ne répondit rien, tout en sachant que ça ne la stopperait pas.

— Je vois une jeune femme en devenir qui est déjà exceptionnelle. Intelligente, douée, talentueuse. Pleine de ressources et de bonnes intentions, avec une loyauté à toute épreuve.

— Je ne suis rien de tout ça, grogna Mal.

— Si tu l'es. Mais tu as raison, tu n'es pas seulement ça. Tu es aussi une adolescente en colère, blessée, abîmée par la vie. Et c'est ça qui te rend vraiment exceptionnelle, même si tu refuses de l'admettre. C'est le fait que malgré tout ce que tu as vécu, tu es toujours capable d'aimer, de t'attacher et de protéger.

Mal ferma les yeux, parce que c'était faux. Elle savait que c'était faux.

— Regarde autour de toi, Mal. Il y a des tas de gens qui ont vu ta valeur, et qui ont choisi de te garder dans leur vie. Evie, Carlos, probablement Jay. Et je suis certaine qu'ils ne sont pas les seuls.

La poitrine de Mal était douloureuse. Sa gorge aussi. Sa tête aussi, alors qu'elle faisait de son mieux pour bloquer ses pensées, et toutes les contradictions qu'elles allaient lui apporter. A la place, elle tenta de se concentrer sur la masse du chiot qui dormait contre elle, sur sa respiration, sur la chaleur qui se dégageait de lui.

— Lui aussi, ajouta Anita en notant son changement d'attitude. Il a senti ta bienveillance à son égard. Il sait que tu cherches à le protéger, et il te fait confiance, au point de s'abandonner totalement à toi. Et sa mère te laisse faire, pour les mêmes raisons. Un chien ne ment pas, Mal. Et moi non plus, même si tu as le droit de ne pas me croire.

Elle tendit sa main, allant chercher le menton de Mal pour l'encourager à tourner la tête, avec douceur. Elle ne rencontra pas d'autres résistance qu'un petit sursaut de surprise, et découvrit des yeux verts humides, remplis de doutes et de peur. C'était tout ce que Mal était, au-delà de sa carapace. Des doutes et de la peur.

— Je t'aime beaucoup Mal. Le peu que tu as montré de toi en quelques jours est attachant. Surprenant, parfois agaçant, mais attachant. Et la proposition qu'on te fait de t'accueillir chez nous n'est pas une décision prise à la légère, même si tu en as l'impression. Roger et moi en avons longuement discuté, et j'ai perdu beaucoup d'heures de sommeil à y penser. C'est quelque chose que nous souhaitons vraiment t'offrir, et si tu l'acceptes, je te promets qu'on ne changera jamais d'avis.

La gorge de Mal se noua un peu plus fort, et de nouvelles larmes se formèrent dans ses yeux. Mais elle ne répondit pas, se contentant de se mordre les lèvres, à la fois pour s'empêcher de pleurer, et à la fois pour s'empêcher de donner une réponse trop précipitée. Anita lui offrit un dernier sourire, puis se mit debout.

— Je vais te laisser tranquille pour y réfléchir, et rassurer Evie sur ton état. Quand tu en as envie, tu es libre de nous rejoindre dans le salon, peu importe ta décision, et même si tu n'en as pas encore prise, d'accord ?

Mal acquiesça vaguement, reportant son attention sur le chien. Elle cligna rapidement des yeux, cherchant à faire disparaître ses larmes tout en écoutant Anita s'éloigner et ouvrir la porte.

— Oh, une dernière chose ! s'exclama celle-ci juste avant de quitter la pièce. Si tu décides de rester parmi nous, je suis à peu près certaine que je peux convaincre Roger qu'un nouveau chien ne sera pas de trop ici.

Mal eut à peine le temps de comprendre le sens de ces paroles que la porte s'était refermée, la laissant seule. Ou presque. Entre ses jambes, le petit chiot choisit pile ce moment pour s'étirer, réaliser qu'il manquait de chaleur, et tituber jusqu'à la main de Mal, contre laquelle il se blottit sans hésitation. Un petit rire s'échappa de la gorge de l'adolescente, la dénouant légèrement alors que ses doigts caressaient le pelage tout doux.

— C'est de la triche ça, murmura-t-elle avec un sourire.

oOoOoOo

C'était la nuit. Mais même si la maison était calme, plongée dans l'obscurité et le silence, ce n'était pas le cas des pensées de Mal qui ne cessaient de s'agiter, la maintenant éveillée malgré tous ses efforts pour les faire taire et trouver un peu de tranquillité.

Sa position n'aidait pas vraiment à trouver le sommeil, allongée en travers du lit, sa tête posée sur le ventre d'Evie qui ne dormait pas non plus, plongée dans ses propres tourments et signalant son état d'éveil avec ses doigts qui passaient à intervalles réguliers dans les cheveux de Mal, aussi tendres que pensifs.

Elles n'avaient pas vraiment discuté ensemble des divers événements de la journée. Elles en avaient eu l'occasion, mais elles avaient préféré ne rien dire, se contentant de s'assurer au travers de regards inquiets et de sourires rassurants que l'autre allait bien. Mais ne pas avoir l'opinion d'Evie commençait à déranger Mal, parce qu'elle était la pièce principale de l'échiquier de sa vie. A la fois la reine et le roi, elle était celle qui lui permettait d'avancer tout en étant celle qu'il fallait protéger.

— Evie ? murmura-t-elle finalement, brisant le calme nocturne.

— Mal ? répondit Evie, un peu surprise de l'entendre prendre la parole, et déboussolée parce qu'elle venait d'être tirée de ses propres pensées.

— Tu comptes retourner chez ta mère, n'est-ce pas ? Pas forcément tout de suite mais bientôt. Au moins à la rentrée.

Ce n'était pas vraiment une question, mais Mal avait quand même besoin de la réponse, pour fixer cette partie du puzzle.

— Oui, prononça Evie dans un souffle, et quelque chose dans sa voix signalait qu'il y avait un amoncellement de doutes et de questionnements derrière cette confirmation, mais ils restèrent cachés.

— Est-ce que tu auras besoin de moi ?

C'était étrange à demander, surtout que rien ne permettait à Mal de retourner vivre chez Evie, mais si celle-ci lui répondait que oui, elle aurait besoin d'elle, alors Mal trouverait un moyen de le faire. Veiller sur Evie était le plus important, quoiqu'elle doive sacrifier pour ça.

Il y eut un long silence, au cours duquel Evie réfléchit à sa réponse. Un silence qui s'étira tellement que Mal craignit qu'elle ne réponde pas du tout, et elle tenta de se redresser pour la regarder, mais les doigts d'Evie se glissèrent à nouveau dans ses cheveux, lui intimant de rester en place et de lui laisser prendre son temps.

— J'aurais toujours besoin de toi, répondit-elle finalement. Mais peut-être...peut-être que ça peut fonctionner sans habiter ensemble. Peut-être que j'ai besoin de temps seule avec maman, et que tu as besoin de temps pour te construire sans moi, et qu'on peut juste se retrouver entre les deux, aussi souvent que possible ?

Mal déglutit, ne se posant même pas la question de comment Evie avait fait pour comprendre le sens caché de sa question.

— Tu penses vraiment que ça peut fonctionner ?

— Je ne sais pas, Mal. Mais essayer, découvrir et s'adapter ensemble, c'est ce qu'on a toujours fait, non ?

Mal ne put s'empêcher de sourire, et lorsqu'elle remua cette fois, Evie ne tenta pas de l'en empêcher. Elle resta allongée, mais se tourna de manière à voir le visage d'Evie, qui lui offrit un petit sourire également, et chercha sa main au milieu des draps pour y glisser la sienne.

Il restait une question. Une pièce de puzzle qui n'était pas encore bien fixée, et que Mal ne savait pas trop comment aborder.

— Evie ?

— Oui ?

— Tu ne m'en voudras pas de vivre avec eux ? Je ne veux pas que...tu sois jalouse.

Evie la contempla avec étonnement, presque sans comprendre. Mal soutint son regard, la fixant sans expliquer, parce que c'était quelque chose dont elles n'avaient jamais parlé. Tout le dialogue passa à travers leurs yeux, il n'y eut pas le moindre mot prononcé. Finalement le visage d'Evie s'adoucit, sans la moindre rancœur.

— J'adore la famille de Carlos, admit-elle. Mais même si j'avais l'occasion d'en faire partie, je pense que je choisirai toujours ma mère. Mais toi...toi tu mérites d'avoir une famille, et des gens qui veillent sur toi. Des gens qui sont qualifiés pour prendre soin de toi. Je n'ai pas le droit de t'en priver, et je n'en ai pas envie.

— Je ne t'en voudrais pas si tu refusais, murmura Mal avec une petite voix, la suppliant presque d'être la raison pour laquelle elle dirait non.

Mais Evie n'était pas dupe, et secoua la tête.

— Je veux seulement que tu sois heureuse, Mal. Et je pense que tu peux l'être avec eux.

Mal expira, libérant une bouffée d'air qu'elle n'avait même pas réalisé retenir dans ses poumons. Un autre moment de silence s'installa, lui offrant la possibilité de réévaluer la situation avec ces nouveaux éléments à sa disposition. Evie la laissa faire à son rythme, caressant sa main avec ses doigts pour lui rappeler qu'elle était là si besoin. L'expression de Mal changea de manière amusante, alternant entre sourcils froncé, nez plissé, soupir dépassé et petit sourire à peine dissimulé. Et puis, plongeant à nouveau ses yeux dans ceux d'Evie, elle s'autorisa un nouveau sourire, plus grand, plus confiant, presque réjoui. Elle avait l'expression d'une enfant sur le point de confier un secret.

— Je crois que je vais avoir un chien.