— Mal, tu as pensé à prendre de la crème solaire ?

Mal leva les yeux au ciel, ne cherchant même pas à cacher son agacement.

— C'est la troisième fois que tu me le dis.

Anita se plaça face à elle, les mains posées sur les hanches dans une fausse posture de sévérité. Sur le lit se trouvait un sac de voyage violet, complètement neuf, dans lequel s'entassait des vêtements, des bandes dessinées, un carnet de dessin et mille et une autres choses inutiles. Mais définitivement pas de crème solaire.

— Et ça fait trois fois que tu ne la prends pas.

A nouveau, Mal roula des yeux pour montrer son exaspération, et un soupir lui répondit.

— Ta peau est claire, Mal. Je veux juste être certaine que tu la protèges correctement.

Au même moment, Evie entra dans la chambre, des serviettes propres entre les mains, et le visage illuminé d'un grand sourire.

— Je veillerai à ce qu'elle le fasse, assura-t-elle en posant les serviettes sur le lit. Je n'ai pas non plus envie qu'elle passe la moitié du week-end à être grincheuse parce qu'elle est couverte de coups de soleil.

— Hé ! protesta Mal avec une moue boudeuse. Je sais m'occuper de moi.

Evie lui tira la langue avant de prendre la serviette du dessus pour aller la ranger dans sa propre valise, bien mieux organisée que celle de Mal. Anita ne put s'empêcher de sourire, rassurée par cette promesse et attendrie par la complicité entre les deux filles.

— Je vous laisse terminer vos sacs alors. N'oubliez pas vos téléphones, vos chargeurs, vos papiers d'identité et aussi pensez à prendre des mouchoirs, c'est toujours pratique.

Cela lui valut une nouvelle mimique agacée de la part de Mal, et un grand sourire réjoui de la part d'Evie.

— Tout est sous contrôle ! assura celle-ci. C'est juste pour quatre jours, tout ira bien !

Anita rit un peu, amusée de la manière opposée dont chacune des filles réagissait et montrait son enthousiasme. Evie avait raison, elles ne seraient absentes que quatre jours. Un long week-end, offert par leurs parents. Elles avaient choisi d'aller à la plage après une allusion de Mal comme quoi elle n'y était jamais allée et avaient soigneusement planifié le voyage, choisi l'hôtel et décidé des activités. Quatre jours de vacances dans les vacances, quatre jours qu'elles allaient pouvoir passer en tête à tête, juste toutes les deux. Quatre jours pour faire la transition avec l'après, avec la rentrée des classes qui était la semaine suivante, et avec Evie qui allait retourner vivre avec sa mère tandis que Mal resterait chez les Radcliffe.

Quatre jours qui allaient marquer la fin des vacances, mais aussi d'un bout de leur vie.

oOoOoOo

Elles étaient assises dans le sable, l'une contre l'autre, laissant le soleil caresser leurs peaux – qui avaient été soigneusement recouvertes par de la crème solaire, Evie y avait veillé – et ignorant le brouhaha ambiant.

— Je voudrais rester ici pour toujours, murmura Mal, sa tête posée sur l'épaule d'Evie.

— On finirait vite par s'ennuyer, répondit celle-ci alors que ses doigts se glissaient entre ceux de Mal, y apportant un peu de sable et beaucoup de douceur.

— Avec toi, je ne pourrais jamais m'ennuyer.

Le rire doux et léger d'Evie retentit, s'accordant si bien avec le bruit des vagues et des mouettes.

Une fois leurs clés récupérées à l'hôtel et leurs affaires déposées dans la chambre, elles étaient parties à l'aventure, se promenant sans destination précise. Mal avait déjà pris une centaine de photos, commandé trois fois à manger dans les petites boutiques qui longeaient la digue et fait promettre à Evie qu'elles iraient jouer aux machines à jetons de la petite salle d'arcade avant de repartir. Ensuite, elles s'étaient dirigées vers la plage, retirant leurs chaussures et marchant pieds nus dans le sable tiède, profitant de la sensation et du dépaysement avant de trouver un coin pas trop envahi de monde pour s'y installer. Elles étaient fatiguées du voyage et ne feraient sans doute rien d'extraordinaire aujourd'hui, mais qu'y avait-il de plus extraordinaire que d'être ensemble face à l'immensité de la mer ?

— Tu veux qu'on aille y tremper nos pieds après ? proposa Evie.

— Non.

— Non ?

C'était surprenant. Elle s'était attendue à ce que Mal saute sur l'occasion d'expérimenter quelque chose de nouveau.

— Non.

— Est-ce qu'il y a une explication à ce non aussi catégorique ?

Même sans voir son visage, Evie savait que Mal faisait la moue, réticente mais incapable de lui cacher quoique ce soit.

— J'ai peur des méduses, marmonna-t-elle finalement.

Prise au dépourvu par cette confession, Evie mit un instant à réagir, puis son rire remplaça la conversation. Vexée, Mal la repoussa.

— Ne te moque pas de moi !

— Je ne me moque pas de toi, promit Evie entre deux rires. C'est juste tellement adorable !

Mal continua à bouder, et Evie se mit debout, la tirant par la main.

— Allez viens, on va tremper nos pieds !

— Quoi ? Mais je viens de te dire que je ne voulais pas !

— On ne risque rien, je te promets ! assura Evie en essayant de la forcer à se lever.

Mal résista à la pression, restant résolument assise par terre, au plus grand dépit de sa petite amie qui finit par renoncer au duel de force pour tenter la séduction.

— Tu me fais confiance ou pas ? demanda-t-elle avec de grands yeux innocents, remplis de promesses.

— Evie, geignit Mal en sachant qu'elle n'avait aucune chance de résister à ça.

— Juste deux minutes, et si ça ne te plait pas on revient ici, promis !

Mal capitula, et accepta de se laisser entraîner jusqu'à la mer, dont les vagues clapotaient gentiment. Avec précaution et réticence, elle imita Evie, trempant ses pieds dans l'eau tiède, même si elle ne distinguait rien de ce qui se trouvait en dessous.

Trente minutes plus tard, elles y étaient encore. Elles n'avaient pas croisé la moindre méduse, mais Evie regretta presque d'avoir convaincue Mal quand celle-ci lui bondit dessus, les faisant tomber toutes les deux à la renverse dans l'eau salée.

oOoOoOo

— On pourrait en prendre une pour Jay et lui envoyer, en échange de celles qu'il ne nous a jamais envoyé. Tu en dis quoi ?

Elles avaient trouvé une petite boutique charmante entièrement remplie de cartes postales, cartes de vœux et autres courriers. Cela faisait déjà dix minutes qu'elles fouinaient dedans. De toute façon, il s'était mis à pleuvoir à l'extérieur, donc autant qu'elles restent à l'abri.

Après avoir fait sa proposition, Evie tourna la tête à la recherche de Mal, pour la trouver un peu plus loin dans l'allée, avec déjà quatre cartes différentes entre les mains.

— Qu'est-ce que tu fais ? Tu comptes acheter tout ça ?

— Bah oui, rétorqua Mal en continuant de parcourir le rayonnage des yeux. Il en faut une pour tout le monde.

Evie pencha la tête, intriguée.

— Tout le monde ? Je ne savais pas que tu avais tellement de connaissances ?

Mal se tourna vers elle et brandit les cartes sous son nez, les faisant défiler.

— Celle-ci est pour Carlos, ces deux-là pour Anita, j'ai pas encore décidé, je cherche pour Roger.

— Mal ! rit Evie. Ils habitent ensemble, tu peux leur faire une carte commune.

— Mais je ne veux pas !

Mal fit la moue, serrant les cartes contre elle. Elle voulait qu'ils sachent qu'elle avait pensé à chacun d'eux. Même si elle ne savait pas quoi écrire à Roger. Même si elle n'était pas sûre de parvenir à écrire ce qu'elle voulait à Anita. Une carte commune serait plus simple, mais aurait moins de sens. Une carte chacun, c'était un remerciement pour chacun. Et c'était tellement plus facile de remercier avec une carte qu'en face à face.

Evie l'observa un instant, sans répondre, puis montra sa compréhension d'un petit geste de la tête.

— On en envoie une chacune à Jay alors ?

— Ouais. J'aimerais en trouver une pour Uma et Harry aussi, mais je n'ai aucune idée d'où ils sont et de quelle adresse utiliser, donc c'est peut-être inutile.

Harry et Uma, contrairement à Jay, leur avaient déjà envoyé quelques cartes postales. L'adresse d'Evie étant la seule qu'ils possédaient, c'était la mère de celle-ci qui avait réceptionné la plupart, mais même si elle s'était montrée suspicieuse et avait demandé à Evie de qui elles provenaient, elle avait eu la décence de ne pas les lire. Ce qui était plutôt mieux, vu les bêtises que leurs deux amis n'hésitaient pas à y écrire.

— Tu peux toujours leur en acheter une, la remplir et la dater, et leur transmettre quand tu le pourras.

— On peut faire ça ? s'étonna Mal avec de grands yeux.

— Bien sûr, il n'y a pas de règle pour l'envoi de cartes !

Mal sembla stupéfiée de cette découverte, puis entreprit de partir à la recherche de cartes drôles et adaptées à ses deux anciens compagnons de vie. Eux aussi, elle devait les remercier. Elle ne l'avait pas réalisé à l'époque, mais sans eux, sa vie aurait été radicalement différente.

oOoOoOo

— Il est parfait Mal.

— Vraiment ? Je le trouve un peu bancal.

— C'est vrai, mais il est fait de sable donc c'est normal.

Mal pencha la tête sur le côté, observant le château qu'elle venait de construire vaillamment, malgré le manque de coopération du sable. Elle s'était appliquée, peaufinant bien les détails et s'appliquant à y mettre des jolies tours, des fenêtres, et un petit ruisseau tout autour, avec un pont pour y pénétrer. Après tout, il était destiné à une princesse, dont ce château se devait d'être à la hauteur.

— C'est vrai qu'il est plutôt cool, admit-elle avec une pointe de fierté, avant de se tourner vers Evie. On peut y emménager alors !

Sa petite amie rit, secouant la tête avec amusement.

— On ne peut pas, notre château ne tiendra pas la nuit.

— Quoi ? Pourquoi ?

L'expression de Mal était faussement scandalisée, et Evie dut se concentrer pour maintenir une expression sérieuse.

— J'ai bien peur qu'il ne se fasse emporter par la marée et devienne une cité engloutie.

— Mais le peuple ? Les habitants ? Nos cultures !

— Tout sera noyé, c'est comme ça. On ne peut rien y faire.

— On ne peut pas y habiter alors ?

— Pas à long-terme, mais rien ne nous empêche d'en profiter encore un peu, avant que l'eau ne monte. On pourrait le décorer avec quelques coquillages, qu'est-ce que tu en dis ?

— Oh des coquillages pour composer un trésor !

Mal sautilla telle une enfant surexcitée par cette perspective et glissa sa main dans celle d'Evie, parce que c'était bien connu que la chasse aux coquillages était toujours plus efficace quand elle était faite à deux.

oOoOoOo

Elles avaient décidé de s'offrir une soirée au restaurant. Juste une, pour ne pas trop dépenser d'argent, et dans un restaurant familial et chaleureux pour se sentir à l'aise. C'est ainsi qu'elles se retrouvèrent attablées devant des tomates crevettes pour Evie, un bon gros steak pour Mal, et une énorme ration de frites entre leurs assiettes, dans laquelle elles piochaient selon leur envie.

C'était réconfortant de savoir que même en passant leurs journées ensemble, sans se lâcher d'une semelle, elles avaient toujours des choses à se raconter. Même les moments de silence étaient des moments de partage, consacrés à se dévorer mutuellement des yeux et à se sourire, parce que c'était si simple et gratifiant de s'aimer sans que d'autres soucis ne viennent perturber leur bonheur.

Elles planifiaient donc joyeusement ce qu'elles voulaient faire le lendemain, et étaient en train de négocier une expédition en bateau – Mal était contre l'idée, mais Evie en avait vraiment envie – lorsque le téléphone de cette dernière sonna soudainement mais brièvement, indiquant la réception d'un message.

— C'est maman, annonça-t-elle en regardant son écran. Elle veut que je l'appelle dès que j'ai le temps.

— Encore ? Mais tu as déjà passé une heure à lui parler hier !

— Elle veut juste être sûre que tout se passe bien, répondit Evie en tapant un message sur son écran. Et ça n'a pas duré une heure.

— Presque.

La mère d'Evie s'était remise à lui téléphoner régulièrement alors qu'elles étaient toujours chez les Radcliffe. D'abord ça avait été comme avant, des appels auxquels Evie se sentait obligée de répondre immédiatement, même si elle devait suspendre ce qu'elle était en train de faire. Puis petit à petit, sa mère sembla avoir réalisé, et elle était passé aux messages, demandant à Evie de la contacter quand elle était libre. Plus d'obligation, plus d'invasion, juste une prise de nouvelles, si Evie avait envie de partager. Le contenu des appels aussi avait changé. Il avait d'abord été maladroit, ponctué de silence et de réponse évasives, puis peu à peu, Evie avait appris à faire confiance à sa mère pour ne plus la critiquer, et elle lui racontait de plus en plus de choses.

Avant, lorsque sa mère l'appelait, la contactait ou lui parlait d'une quelconque manière, elle pâlissait, perdait son sourire et sa joie de vivre. Désormais, leurs échanges semblaient la dynamiser, même s'il arrivait encore qu'elle raccroche avec une ombre sur le visage, le regard soucieux et rempli de remises en question. C'était un long chemin à parcourir, mais elles avançaient petit à petit, et il devenait de plus en plus agréable.

— Je suis juste heureuse qu'elle s'intéresse à ma vie, déclara l'adolescente en dérobant une frite et en la mangeant avec un sourire, parce que dans ce domaine-là aussi, il n'y avait que du progrès.

Mal ne répondit rien, parce qu'elle comprenait. Elle comprenait le plaisir qu'Evie ressentait de pouvoir enfin raconter les anecdotes du quotidien à sa mère, et de recevoir des questions en retour. C'était gratifiant d'avoir des preuves qu'elle était importante pour sa mère, qu'elle était désireuse de la connaître, de savoir ce qu'elle faisait, ce qu'elle pensait, quelle femme elle était en train de devenir. Mal comprenait bien, parce qu'elle-même appréciait parfois – pas toujours, elle tenait quand même à conserver son espace privé, et il y avait des jours où elle trouvait ça tout simplement invasif – quand Anita lui posait des questions pour savoir comment s'était passé une sortie ou une activité.

Et même si elle ne l'avait pas dit à Evie, elle aussi avait reçu un message chaque soir depuis qu'elles étaient ici. Juste un simple message, sans appel, sans échange trop intense et envahissant, mais néanmoins la preuve qu'à plusieurs dizaines de kilomètres de là, quelqu'un pensait à elle, et voulait s'assurer qu'elle allait bien. Un message auquel elle répondait avec un sourire, parce qu'il sonnait comme la promesse qu'elle avait une maison où rentrer, et une famille qui l'attendait.

oOoOoOo

Elles avaient trouvé un toboggan en plastique, niché dans une des dunes de sable. Il avait de toute évidence était placé là pour amuser les enfants, et c'est pour cette raison que Mal s'y retrouva perchée, un grand sourire sur le visage, comme si le monde venait de lui offrir le plus beau des cadeaux.

— Viens Evie ! cria-t-elle en direction de sa petite amie qui la regardait de loin, le vent agitant ses cheveux.

— Ce n'est pas adapté à notre taille !

— On s'en fout, l'important c'est qu'il glisse ! Allez viens !

— On va le casser !

— Mais non, regarde !

Pour bien démontrer son argument, Mal s'élança sur la pente en plastique et, aidée par le sable, elle glissa tout son long sans le moindre problème avant d'atterrir presque gracieusement à quelques mètres d'Evie.

— Tu vois, il fonctionne très bien. Allez fais-le avec moi !

Sans attendre qu'Evie donne son accord, elle alla la chercher par la main et se mit à la tirer pour qu'elle grimpe la dune avec elle.

— Mal ! protesta Evie avec très peu de résistance, parce qu'elle n'avait pas vraiment envie de s'écrouler dans le sable et d'en avoir partout dans les vêtements pour le reste de la journée.

En quelques secondes à peine, Mal se retrouva à nouveau installée sur le toboggan, les yeux suppliants alors qu'elle attendait qu'Evie la rejoigne et s'installe sur ses genoux. Celle-ci tenta encore un peu de refuser mais fut incapable de retenir un sourire qui marquait sa capitulation.

— Tu vois il est parfait pour nous ! déclara Mal une fois qu'elles furent toutes les deux en place, ses bras refermés autour de la taille d'Evie parce qu'elle ne voulait pas la perdre au cours de la glissade.

— Tu es complètement folle, tu sais ça ? répondit Evie, mais rien qu'au ton de sa voix, Mal savait que ses yeux brillaient.

Evidemment, elles étaient à l'étroit. Evidemment, le toboggan n'était pas adapté. Evidemment, leur glissade fut lente, ratée, et termina en basculement sur le côté.

Elles s'écroulèrent en riant dans le sable, s'y embrassant avec bonheur sans même songer à se relever ni à se préoccuper du sable qui pénétrait dans leurs vêtements.

oOoOoOo

C'était la dernière nuit de leur séjour. Leur dernière nuit à l'hôtel. Leur dernière nuit toutes les deux.

— Tu es triste ? demanda Mal, allongée sur le dos, la tête posée sur les cuisses d'Evie, dont les doigts caressaient tendrement ses cheveux violets.

— Un peu.

Evidemment, elles ne dormaient pas. Elles voulaient profiter de chaque seconde, jusqu'à la dernière, et ne surtout pas en perdre une seule. Elles auraient le loisir de dormir autant qu'elles voudraient les nuits suivantes.

— Je voudrais rester ici pour toujours, dit Mal en fixant le plafond. Toi et moi, sans jamais être séparées.

Evie sourit, un peu triste, un peu désemparée, toujours remplie de ce mélange de compréhension et d'impuissance lorsque la peur de Mal de se retrouver seule et abandonnée était soulevée, même si ce n'était qu'un effleurement comme elle venait de le faire.

— On ne sera pas vraiment séparées, on se verra tous les jours. On pourra communiquer par téléphone, s'envoyer des messages, des photos, toujours être en contact.

— Mais ça ne sera pas pareil, se plaignit Mal en tournant son visage vers elle pour la regarder, les yeux tristes, plaidant une cause face à laquelle Evie ne pouvait pourtant rien.

— Ce sera différent, murmura celle-ci. Mais pas forcément pire.

Mal soupira, fit la moue, hésita à protester, puis se contenta de plisser le nez, faussement contrariée.

— Pourquoi tu dois toujours être aussi rationnelle ?

— Parce qu'il faut bien qu'une de nous le soit, répondit Evie en riant et Mal aurait voulu capturer ce son dans un bocal pour l'écouter à l'infini dans les jours qui suivraient.

oOoOoOo

— Evie ?

Elles étaient assises sur un banc, au sommet d'une petite colline. Elles avaient une vue imprenable sur l'horizon, là où les oiseaux, les nuages et les bateaux disparaissaient. Elles avaient chacune un milkshake entre les mains. C'était Mal qui les avait payés. Elle voulait pratiquement tout payer elle-même, maintenant qu'elle avait de l'argent bien à elle. Bon c'était l'argent qu'Anita lui avait donné, mais l'argent d'Evie était celui que sa mère lui donnait, donc ça revenait au même. C'était enfin son tour de pouvoir faire des cadeaux et offrir des choses à Evie, y compris des milkshakes.

— Est-ce que je t'ai déjà remerciée ?

Evie la regarda, l'interrogeant de ses yeux envoûtants dont Mal ne se lassait pas, et ne se lasserait probablement jamais.

— Pour quoi ?

Mal esquissa un sourire, le cœur rempli de joie, d'amour, de promesses. Elle était heureuse. Juste pour ça, elle pourrait passer sa vie entière à la remercier.

— Pour m'avoir vue, ce jour-là. Pour avoir vu plus qu'une simple mendiante dans la rue. Pour avoir décidé que je valais la peine.

Evie lui sourit en retour, un sourire teinté de tristesse et de tendresse, de fierté et d'un amour sans fin.

— Tu vaux tellement la peine, Mal, lui murmura-t-elle en se penchant pour l'embrasser.

Ses lèvres avaient le goût de son milkshake, un goût de myrtille, qui se mariait si bien à celui de la fraise.

OOoOoOo

— Je ne veux pas faire ça.

Elles étaient rentrées. Elles avaient pris leur temps, profitant de chaque instant, gardant leurs mains liées l'une à l'autre en permanence, ratant volontairement le bus, puis étaient descendues au mauvais arrêt pour faire un bout de chemin à pieds. Mais elles ne pouvaient pas retarder l'inévitable indéfiniment, et elles étaient à présent devant chez Evie.

Elles se tenaient debout sur le porche, refusant d'entrer dans la maison, parce qu'elles savaient que sa mère était à l'intérieur et elles ne voulaient pas être dérangées. C'était leur moment. Mal avait envie de s'asseoir là, à son emplacement habituel, là où elle s'était installée tant de fois en attendant qu'Evie revienne et lui ouvre la porte. Mais elle ne pouvait pas, parce que cette fois, lorsqu'Evie ouvrirait la porte, elle ne la suivrait pas à l'intérieur.

— Plus on va attendre, plus ça risque d'être dur, murmura Evie.

Mal secoua la tête, et ses yeux se remplirent de larmes malgré elle. Pourquoi la vie était comme ça ? Pourquoi les choses devaient-elles changer en permanence ? Elle savait que ce que les Radcliffe lui offraient était généreux et serait probablement rempli de positif, mais pour l'instant, tout ce qu'elle voyait, c'était que ça allait la séparer d'Evie. Et elle ne voulait pas être séparée d'Evie, pas après tout ce qu'elles avaient vécu et traversé ensemble.

Des mains douces se refermèrent autour de son visage alors qu'Evie plongeait ses yeux dans les siens, l'expression remplie de réconfort et de bienveillance.

— Tout ira bien, lui promit-elle. Je ne te laisse pas. Je serais toujours disponible pour toi, d'accord ? Quoi qu'il arrive, quelle que soit l'heure ou la raison, on pourra se parler ou se retrouver, tout ce que tu veux.

Mal ravala un sanglot, parce qu'elle ne pouvait pas craquer aussi fort, pas quand quelqu'un la regardait avec tellement d'amour et de promesse, pas quand son cœur était comblé à ce point, même s'il était sur le point de se briser en un millier de morceaux.

— On veillera toujours l'une sur l'autre ? demanda-t-elle d'une petite voix.

Evie acquiesça et essuya tendrement ses larmes.

— On veillera toujours sur l'une sur l'autre. La distance ne changera rien, parce que je t'aime, et j'aime t'avoir dans ma vie. J'aime ce que tu m'apportes et tout ce que tu as à m'offrir.

Mal rit, se disant que c'était merveilleux de pouvoir offrir quelque chose à quelqu'un qu'elle aimait si fort, et qui lui apportait tellement en retour.

— Tu vas me manquer.

— Tu vas me manquer aussi.

Mal se jeta dans les bras d'Evie, se blottissant contre elle, inspirant son odeur, profitant de sa chaleur, de sa présence et essayant de se gorger de cette sensation pour s'en rappeler dans les prochaines heures.

Elles restèrent ainsi un moment sans bouger, se serrant mutuellement dans les bras, se rappelant tout le chemin parcouru, toutes les épreuves traversées, tous les progrès accomplis. Pendant des mois, ça avait été Mal et Evie. Elles avaient appris à se connaître, à se parler, à se faire confiance et à s'aimer. Leur monde tout entier n'avait tourné qu'autour de l'autre, dans un besoin réciproque de soutien et de reconnaissance. Maintenant, c'était toujours Mal et Evie, mais il y avait d'autres personnes qui gravitaient autour d'elles. Des personnes qu'elles devaient encore apprendre à découvrir, à apprivoiser et à accepter, pour leur faire confiance et peut-être même les aimer. Des personnes indispensables à leur équilibre et à leur épanouissement, parce qu'elles ne pouvaient pas tout faire à deux. Elles le savaient. Elles le savaient, et elles l'acceptaient, mais ça ne rendait pas les au revoir moins difficiles.

Ce fut Evie qui défit l'étreinte, adressant un sourire à Mal malgré ses yeux humides, malgré son cœur qui protestait, malgré son envie de la garder près d'elle pour toujours.

— Il faut que tu partes, murmura-t-elle tristement.

— Je ne veux pas.

— Je sais, mais il le faut.

Mal fit la moue, les yeux boudeurs, la lèvre tremblante, mais Evie résista.

— On se reverra demain, lui rappela-t-elle. Demain et après-demain, et tous les jours.

— Mais c'est dans longtemps demain.

Un petit rire s'échappa des lèvres d'Evie, et elle poussa Mal.

— Allez, rentre chez toi.

Chez elle. C'était si étrange à prononcer, et encore plus à entendre. Mal avait un chez elle, différent de chez Evie.

— J'ai le droit de te téléphoner dès que je suis rentrée ?

Cette fois, le rire d'Evie fut moins retenu et elle acquiesça.

— Bien sûr.

— Et j'ai le droit à un dernier bisou ?

Evie l'attira délicatement contre elle, oubliant que sa mère était à l'intérieur et risquait de les voir. Elle posa ses lèvres sur celles de Mal pour échanger un dernier baiser rempli de tendresse et de douceur, de gratitude et de promesses.

Et lorsque Mal partit finalement, son sac par-dessus l'épaule, Evie la regarda un instant avec un mélange de chagrin et de fierté, le goût du baiser encore sur les lèvres. Un goût étrange, un peu doux-amer.

Le goût d'un au revoir, mais aussi celui d'une histoire qui touchait à sa fin.