Note : Que d'émotions…Je suis triste et heureuse à la fois. Fière de moi pour avoir terminé cette histoire, fière de Mal et Evie pour tout ce qu'elles ont accompli. Voici l'épilogue, la conclusion de leurs aventures, la fin définitive de cette histoire. Mon cœur est serré d'amour et de tristesse et écrire sur elles deux me manque déjà :(

Mais je voulais quand même vous remercier vous, les lecteurs. Chacun d'entre vous. Ceux qui sont là depuis le début, ceux qui sont arrivés en cours de route, ceux qui sont partis, ceux qui sont restés silencieux tout du long, ceux qui ont ajouté l'histoire en favoris et surtout ceux qui ont laissé des commentaires. Chacun de vos commentaires est infiniment précieux et je ne vous remercierai jamais assez d'avoir partagé cette aventure avec moi. Cette histoire aura duré un an et ça a été une année merveilleuse.

Un merci tout spécial à AsukaTirento et TataLotus dont la fidélité n'a pas de prix, mais merci aussi à tous les autres. Vraiment, mille mercis, et j'espère que cette conclusion sera à la hauteur de vos attentes. Il est temps de laisser Mal et Evie vivre leurs vies tranquillement, main dans la main et heureuses pour toujours.


— Tu es sûre que tu veux faire ça ?

La voix d'Evie, aussi douce et merveilleuse que d'ordinaire, tira Mal de ses pensées, la forçant à se détourner de la fenêtre du train pour se tourner vers sa petite amie qui l'observait avec un regard soucieux. Aussitôt, Mal la rassura d'un sourire, et se repositionna pour lui faire face.

— Certaine.

— Tu sais que tu peux changer d'avis à tout moment ? Même une fois arrivées on peut repartir aussitôt. C'est uniquement ta décision, d'accord ?

Le cœur de Mal se gorgea d'amour face à tant de bienveillance. Elle n'avait pas changé. Encore et toujours, Evie anticipait ses peurs et ses limites, créant une bulle de confort et de promesse autour d'elle pour lui assurer que tout irait bien. Elle tendit la main, attrapant celle de l'autre fille qu'elle serra dans la sienne avant de se pencher pour l'embrasser délicatement.

— Je veux le faire, assura-t-elle. C'est important que je le fasse. Et puis aussi bizarre que cela paraisse, je veux qu'elle sache que tu existes.

Le rire d'Evie, si doux, si mélodieux, le son le plus parfait du monde entier, résonna à ses oreilles alors que les grands yeux caramel qu'elle adorait un peu plus chaque jour se plongeaient dans les siens et que la pression contre sa main était rendue, incarnation du soutien indéfectible qu'elle était.

— Tu veux savoir un secret ? prononça Evie à voix basse.

Mal acquiesça, presque intriguée parce que cela faisait longtemps qu'elles n'avaient plus le moindre secret l'une pour l'autre.

— Je crois que je suis un peu contente de faire ce voyage. Je sais que tu n'y es pas spécialement attachée, mais j'aime l'idée de découvrir l'endroit où tu as grandi. Ta maison. Peut-être ta chambre.

— Si elle existe toujours.

Mal ne détailla pas, et Evie ne parvint pas à savoir si elle parlait de sa chambre ou de sa maison, ou d'autre chose. De toute façon, les yeux verts étaient déjà repartis dans le vague, se déconnectant d'elle pour repartir dans une appréhension que leur propriétaire tentait de cacher sans vraiment y parvenir.

C'était à nouveau l'été. Un an s'était écoulé. Un an depuis leur baiser, un an depuis leur séjour avec Uma et Harry, un an depuis la grande révélation et tout ce qui avait suivi. Tellement de choses avaient changé en l'espace d'un été l'année précédente, c'était vertigineux de simplement y repenser. Leurs vies à toutes les deux avaient basculé, sombrant dans un précipice de doute et de peur avant de se rééquilibrer, d'évoluer, de s'améliorer, petit à petit.

Beaucoup de choses avaient changé au cours de l'année écoulée également.

Evie avait les cheveux bleus à présent. D'un magnifique bleu sombre, qui la mettait en valeur à la perfection et lui donnait un air plus adulte et mature. Peut-être que ce n'était pas uniquement à cause des cheveux d'ailleurs. Peut-être qu'elle avait énormément mûri au cours des deux dernières années, prenant confiance en elle, s'affirmant et décidant de qui elle voulait être. Sa relation avec sa mère avait elle aussi connu un changement radical. Il y avait toujours des conflits et des tensions, et même si sa mère avait cessé d'attendre d'elle qu'elle soit la meilleure absolument partout, elle continuait d'exiger qu'elle maintienne le même niveau scolaire, puisqu'elle avait prouvé en être capable. Ce n'était pas facile tous les jours, en particulier quand Evie préférait passer ses après-midis en compagnie de Mal plutôt qu'étudier, mais ce n'était plus aussi lourd à porter qu'avant. Il y avait moins de pression et plus de communication, et elle avait l'occasion de faire valoir ses idées, et ses envies. Sa mère rentrait régulièrement, passant des weekends entiers avec elle et s'intéressant à ce qu'elle avait fait pendant la semaine. Elle lui posait des questions sur l'école, sur ses amis, sur ses activités et même sur sa relation avec Mal. Le secret de leur relation amoureuse avait éclaté à Noël, par accident. Il avait été accueilli par un long silence, et puis une simple phrase, qui avait libéré le cœur d'Evie de son dernier secret.

« Je suppose que ça explique beaucoup de choses. »

Pas de jugement. Pas de reproche. Juste une forme d'acceptation un peu étrange, qui avait petit à petit fait sa route pour devenir totale. Mal et Evie étaient un couple, elles se tenaient la main, elles s'embrassaient, elles dormaient blotties l'une contre l'autre quand elles en avaient l'occasion, et il n'y avait plus personne sur la planète entière qui pouvait remettre ce fait en question.

Quant à Mal…Mal avait tellement changé, grandi – littéralement, visiblement il n'était pas trop tard pour qu'une alimentation saine et complète lui offre un petit pic de croissance plus que bienvenu –, mûri et évolué en l'espace d'un an et demi que ça en était bluffant. Son intégration chez les Radcliffe avait été chaotique, surtout lorsqu'elle se retrouvait séparée d'Evie pendant une longue période. Se retrouver soudain sous surveillance permanente, avec des règles, des exigences et des demandes à remplir n'était pas quelque chose qui lui convenait, et même s'ils étaient gentils, bienveillants et faisaient de leur mieux pour ne pas la brusquer tout en la poussant vers l'avant, il y avait eu de nombreux ratés, et Evie ne comptait plus le nombre de fois où elle avait retrouvé Mal devant chez elle, avec son air de chien battu, qui pleurnichait parce qu'elle voulait que ça redevienne comme avant, quand elles n'étaient que toutes les deux et que le reste du monde n'existait pas.

Mais la séparation leur faisait du bien, à toutes les deux. Elles s'en étaient vite rendues compte. Les disputes s'étaient espacées jusqu'à disparaître. Evie n'avait plus à sans cesse se préoccuper de Mal, et pouvait juste profiter de sa présence, de ses bêtises et de sa malice sans avoir constamment à la canaliser, parce que ce n'était pas son rôle. Elle pouvait à présent rire des facéties de Mal et Jay sans se soucier des conséquences, et parfois même se laisser entraîner dans l'une ou l'autre de leurs magouilles, parce qu'elle n'avait plus à être parfaite. Mal était moins dépendante, et son humeur était donc plus légère et insouciante. Elle avait perdu une forme de liberté pour en trouver une nouvelle, là où sa vie n'était plus accrochée à un seul fil. Elle avait des gens pour l'aimer, l'entourer, la recadrer. Evie était toujours la seule personne qui occupait son cœur et ses pensées, mais ce n'était plus son monde tout entier.

Et Mal devait l'admettre, elle aimait avoir une famille. Une maison où rentrer le soir, avec sa propre chambre où ses affaires s'entassaient, et la certitude que c'était chez elle et qu'elle y resterait, quoiqu'il arrive. Même si elle s'en plaignait et levait les yeux au ciel à chaque fois, elle aimait avoir quelqu'un qui lui rappelait de prendre une veste le matin, de mettre un bonnet, ou qui lui demandait si elle avait terminé ses devoirs. Elle aimait les retrouver le soir autour d'un repas et les écouter raconter leurs journées, tout comme elle aimait les débats pour choisir le film, le dessert ou le jeu auquel ils allaient jouer ensemble.

Elle était encore réticente, mais avoir quelqu'un vers qui aller pour obtenir des conseils ou de l'aide à tout moment était agréable, et savoir qu'elle avait plusieurs personnes disposées à se libérer pour l'écouter et l'aider était tout simplement bluffant.

Sa relation avec Roger était encore prudente, incertaine, et Mal se mettait encore bien trop souvent sur la défensive quand il lui adressait la parole, mais ça allait mieux. Leur terrain d'entente était l'humour, et il ne cachait pas son affection particulière pour les remarques sarcastiques et provocantes de l'adolescente. Ça n'aidait pas du tout à recadrer l'attitude parfois un peu trop insolente de Mal, mais peut-être que ça valait la peine en échange des clins d'œil et des sourires de plus en plus nombreux qu'ils échangeaient.

Anita, elle, avait sauté dans son rôle de maman avec une évidence déconcertante, et la relation qu'elle bâtissait avec Mal était constellée de conflits, constamment remise en question et réadaptée. Mais elles parlaient, beaucoup. Et au-delà des disputes, des remarques, des punitions, des crises de ras-le-bol et des accusations, il y avait de la confiance, acquise petit à petit, qui solidifiait le tout et permettait une progression lente mais visible. Il y avait des cris, mais aussi des câlins. Il y avait des soupirs exaspérés, mais aussi des tas de petites attentions. Il y avait des yeux levés au ciel, mais bien plus de regards fiers et admiratifs. Il y avait beaucoup de moments de tension, mais les moments de rire parvenaient toujours à les effacer.

Carlos était la meilleure partie. Carlos était le bonus, la surprise, le morceau d'une famille que Mal n'avait jamais envisagé d'avoir. Ils se chamaillaient beaucoup tous les deux, presque en permanence. Leur relation avait dépassé le stade amical pour ne devenir qu'un mélange de jalousie et de concurrence. Ils voulaient tous les deux l'attention d'Anita, de Roger, d'Evie. La rivalité était permanente, faisant disparaître leur bonne entente d'autrefois. C'était facile d'être amis lorsqu'ils ne se voyaient qu'à l'école ou quelques heures le week-end, mais cohabiter, vivre ensemble et partager ? Cela avait tout changé, et maintenant Carlos et Mal se disputaient sans arrêt. Mais, tels deux enfants, les disputes ne duraient jamais longtemps, et n'étaient jamais génératrices de rancœur. Alors qu'ils se criaient dessus une minute, ils pouvaient tout à fait se mettre à jouer ensemble, à papoter, à partager une confidence la minute suivante. Ils étaient extrêmement complices, passaient des heures ensemble à jouer, à pouffer et à se raconter des bêtises. Ils s'entraidaient mutuellement pour dissimuler leurs infractions aux règles de la maison. Ils avaient des discussions bien à eux, que personne ne comprenait, sauf parfois Evie qu'ils accueillaient toujours joyeusement dans leur petit cercle privé. Carlos était devenu comme un petit frère pour Mal, et même si c'était quelque chose qu'elle n'avait jamais désiré ou même envisagé, elle était heureuse d'en avoir un. Sauf quand il mangeait le dernier yaourt à la fraise.

Alors oui, Mal était heureuse. Elle avait Evie, elle avait les Radcliffe, elle avait Jay, elle avait de nouveaux camarades à l'école avec lesquels elle se liait, et elle avait toujours Uma et Harry, même s'ils étaient loin, en train de vivre leurs propres aventures.

Mais malgré toutes ces personnes autour d'elle, il lui manquait encore quelqu'un pour être totalement satisfaite avec sa nouvelle vie.

oOoOoOo

Elles étaient debout sur le trottoir, main dans la main, immobiles et silencieuses depuis plusieurs minutes. En face d'elles se dressait une petite maison, en plutôt mauvais état, mais à l'aspect quelconque. Evie était surprise que cette maison paraisse si banale. Inconsciemment, au travers des récits et des anecdotes de Mal, elle s'était mise à imaginer une bâtisse délabrée, macabre et repoussante. Le genre de maison qui avait sa propre histoire de fantôme, et à laquelle personne n'osait aller frapper pour Halloween. Ce n'était pas le cas. C'était une maison normale, parmi tant d'autres, et il était difficile de soupçonner qu'elle ait pu héberger davantage de souffrance et de tristesse qu'une autre des maisons de la rue.

— Tu peux toujours changer d'avis, murmura l'adolescente au bout d'un long moment, parce que le silence de sa petite amie commençait à l'inquiéter.

Mal secoua la tête. Elle ne voulait pas renoncer. Elle était ici pour une raison. Elle n'avait juste pas prévu ressentir de la nostalgie et autant de tristesse en revenant ici. Elle pensait avoir surmonté tout ça, mais apparemment non. Il y avait encore des restes de souvenirs englués à l'intérieur d'elle, et elle devait s'en débarrasser avant d'y aller. Avant de lui faire face.

— D'accord, répondit Evie en serrant les doigts de Mal entre les siens. Prends ton temps.

Même pas cinq minutes plus tard, Mal lâcha un grognement agacé. C'était stupide. Elle ne voulait pas perdre son temps à se morfondre et à ressasser, ça ne servait à rien. Alors, entraînant Evie avec elle, elle parcourut les quelques mètres qui la séparaient de la porte d'entrée et donna plusieurs coups dessus.

— Il y a une sonnette, souleva Evie à voix basse.

— Elle ne fonctionne pas.

D'aussi loin que Mal se souvienne, elle n'avait jamais fonctionné.

Après plusieurs secondes sans que rien ne se passe, elle donna de nouveaux coups contre la porte, puis retira sa main de celle d'Evie pour s'assurer une liberté de mouvements totale. Elle n'avait aucune idée de comment sa mère allait réagir, et mieux valait prévenir que guérir. Evie semblait inquiète, lui lançant un regard incertain et s'apprêtant sans doute à évoquer la possibilité qu'elle ne soit pas chez elle lorsque la porte s'ouvrit d'un coup sec.

Ironiquement, cela fit sourire Mal plutôt que sursauter. Sa mère ne savait même pas qu'elle était là, et elle était déjà agacée. Evie ne broncha pas non plus, préparée à toutes les éventualités. Elle avait anticipé tous les scénarios possibles, du meilleur au pire, avait une bombe au poivre dans son sac en cas de besoin, et son téléphone prêt à appeler la police si nécessaire. Même si Mal lui avait assuré que cela ne le serait pas. Même si Mal lui avait répété qu'elle allait gérer la situation. Avec les antécédents connus de sa mère, elles ne pouvaient pas être trop prudentes.

— Quoi ? fut le seul et unique mot d'accueil qu'elles reçurent, prononcé d'un ton irrité.

— Bonjour maman, répondit Mal avec un détachement et une assurance qui n'était dû qu'à des semaines de préparation.

Le regard de sa mère, vert, glacial et acérant, se posa sur elle, observant ses traits, réalisant leur familiarité et la resituant finalement, comme si les quelques années de séparation avaient suffi pour que sa mère oublie à quoi elle ressemblait.

Mal, en revanche, n'avait pas oublié à quoi sa mère ressemblait, la retrouvant dans ses cauchemars et dans ses souvenirs trop douloureux pour être effacés. Et stupidement, elle s'était attendue à retrouver la femme qu'elle avait laissé, sans se demander si elle avait changé. Cela ne faisait que trois ans après tout, et trois ans, ce n'était pas grand-chose. Et pourtant…sa mère semblait fatiguée, ratatinée, misérable. La figure d'autorité terrifiante qui la hantait s'était transformée en une femme faible et pathétique, plus petite qu'elle, plus maigre qu'elle. Le cœur de Mal se tordit étrangement en réalisant qu'elle était plus faible qu'elle, et que s'il y avait une confrontation physique, elle n'aurait aucun problème à avoir le dessus.

Sa mère sembla en prendre conscience également, parce qu'il y eut une drôle de lueur dans son regard, pas vraiment de la surprise ni de la peur mais…un doute. Ce fut fugace, presque imperceptible, et rapidement remplacé par un rictus condescendant.

— Tiens donc, le retour de l'enfant prodigue.

Mal répondit par un sourire similaire, tout autant dénué de plaisir et chargé de rancœur.

— En personne. Et toujours en vie, malgré tes espoirs que cela ne soit plus le cas.

Les yeux de sa mère se plissèrent, d'une manière familière qui noua l'estomac de Mal. Elle n'avait pas apprécié son ton, et les échanges cordiaux s'arrêteraient ici.

— Qu'est-ce que tu veux ? lança sèchement sa mère. Est-ce que les crétins qui ont eu pitié de toi ont réalisé que tu ne valais pas la peine ?

Mal serra les poings, son nez se plissant de rage. Mais elle ne devait pas entrer dans son jeu. Elle ne devait pas se laisser provoquer, elle n'était pas là pour chercher des ennuis. Ni des excuses. Alors, elle inspira pour se calmer, et reprit la parole d'une voix plus polie et maîtrisée.

— J'aimerais rentrer dans la maison, juste pour quelques minutes.

— Pourquoi ?

— J'ai...quelque chose à récupérer. Que je n'ai pas pu emporter la dernière fois.

Le rictus moqueur et méprisant de sa mère refit son apparition.

— La dernière fois, quand tu es partie comme une sale petite ingrate, exactement comme ton déchet de père ?

La mâchoire de Mal se crispa alors que les cognements de son cœur s'intensifiaient dans sa poitrine. Elle n'avait pas le droit de parler de son père. Elle n'avait pas le droit de le critiquer alors que c'était de sa faute à elle s'il était parti. Et que c'était aussi de sa faute si Mal était partie. Cette femme était un monstre, incapable d'aimer, incapable de tendresse ou de compassion, et elle avait l'arrogance de s'étonner que les personnes qui avaient essayé de l'aimer finissent par la quitter. Par l'abandonner. Elle, et seulement elle.

— Il n'y a rien qui t'appartienne ici, trancha sa mère. Tu es partie, et tout ce que tu as laissé derrière toi m'appartient, et je refuse que tu t'en approches.

— Tu ne sais même pas que c'est sous ton toit ! protesta Mal. J'en ai juste pour quelques minutes !

Les lèvres de sa mère s'étirèrent en quelque chose qui n'était ni un sourire, ni une grimace. Cette fois, il n'y avait plus de mépris, de condescendance ou de moquerie. Il n'y avait que du danger, et elle s'avança vers Mal en la fixant droit dans les yeux. L'adolescente eut aussitôt un mouvement de recul, à la fois par instinct et par réflexe.

— Tu n'apprends jamais hein ? susurra sa mère sans la lâcher du regard. Incapable de comprendre où sont les limites, incapable de rester à ta place et de juste obéir. Tu as toujours été détestable comme enfant, et tu ne l'es probablement que davantage. Pourquoi je te ferai plaisir ? Cite-moi ne serait-ce qu'une raison pour laquelle je t'offrirai un privilège, alors que tu ne m'as apporté que des ennuis depuis le jour de ta naissance ?

Mal déglutit, et la peur se répandit en elle, indomptable, la paralysant sur place alors que cette impression si familière que quoiqu'elle puisse répondre, ce serait la mauvaise réponse refaisait surface. Elle avait eu tort, un peu plus tôt. Elle ne pourrait jamais gagner contre sa mère. Même si elle avait l'avantage physique, celle-ci avait une emprise sur elle dont elle n'avait jamais pu se libérer. Un avantage injuste contre lequel Mal ne pouvait rien.

— Et si on vous paie pour entrer ?

Elles se tournèrent à l'unisson vers Evie, qui s'était tellement bien mise en retrait qu'elle était parvenue à faire oublier sa présence, devenant une spectatrice silencieuse d'un échange auquel elle aurait préféré ne jamais assister. Mais elle était venue pour jouer le rôle de tampon, et de justement éviter que ce genre de conversation ne s'envenime et ne termine dramatiquement – pour tout le monde, mais surtout pour Mal.

Alors, malgré la colère qu'elle éprouvait envers cette femme, malgré le dégoût et l'incompréhension, elle se tenait là, charmante, polie, avec un sourire agréable et presque sympathique, prête à lui parler. Prête à converser et marchander comme si elle n'était pas face à l'être humain qu'elle méprisait le plus au monde.

— Non ! protesta aussitôt Mal, mais Evie l'ignora alors que sa mère la détaillait avec attention.

L'adolescente retint un frisson en réalisant à quel point ce regard était vide de toute chaleur humaine. Est-ce que Mal avait vraiment grandi avec cette expression dénuée d'émotion positive constamment dirigée vers elle ? Elle sentit son cœur se serrer, mais n'en montra rien, soutenant le regard face à elle, déterminée à entrer dans cette maison.

— Je présume que c'est ta mère que j'ai eu au téléphone, et qui est assez stupide pour m'envoyer un chèque chaque mois afin de s'assurer que je reste loin de…ça.

Mal flancha, et Evie ne sut pas dire si c'était à cause du geste dédaigneux dans sa direction, ou parce que l'information du chèque mensuel était nouvelle.

— Effectivement, répondit-elle d'un ton détaché. Cinquante euros et vous nous laissez entrer 30 minutes.

Un sourire perfide lui répondit.

— Allons ma petite, je sais que tu peux faire bien mieux que ça. Tu es une gamine de riche, non ? Pourrie gâtée, couverte de cadeaux, sans la moindre valeur de l'argent. Tes cinquante euros ne couvriraient même pas une facture.

— Tu ne mérites pas plus, grogna Mal, s'attirant un regard rempli de colère.

— On ne t'a pas sonné toi. Après toutes les années que j'ai passé à te nourrir et à te loger sans la moindre reconnaissance, le minimum serait que…

— Taisez-vous.

La voix d'Evie était calme, mais dangereuse. Deux regards verts surpris se tournèrent vers elle, et elle ne put pas s'empêcher de noter à quel point ils étaient similaires et totalement opposés à la fois.

— Ne parlez plus jamais à Mal comme ça. Elle ne vous doit rien du tout, et moi non plus. Comme vous l'avez si bien souligné, ma mère vous donne déjà de l'argent, vous n'avez donc pas besoin de plus de ma part. Néanmoins, je suis prête à vous donner cent euros, contre l'autorisation d'entrer, et trente minutes de liberté.

— Deux cents.

— Cent, s'interposa Mal, et le mouvement de sa mère qui se tourna vers elle fut si brutal et rapide que, l'espace d'une seconde, Evie crut qu'elle allait la gifler pour les avoir interrompues.

Mal dut penser la même chose, car elle eut un mouvement de recul instinctif, qui permit à sa mère de sourire d'un air satisfait, visiblement heureuse de constater que certains détails n'avaient pas changé.

— Cent cinquante. En cash.

— D'accord, accepta Evie.

Mal grogna, mécontente, mais elle la fit taire d'un regard. Donner de l'argent faisait partie des multiples scénarios qu'elle avait anticipé, et elle avait emporté une somme bien supérieure avec elle. Alors qu'elle fouillait dans son sac pour en sortir des billets, la mère de Mal tendant la main dans sa direction, cette dernière s'interposa, stoppant le geste d'Evie.

— L'accès à la maison d'abord, l'argent après.

Evie se figea, observant l'affrontement de regards qui se déroula devant elle, puis finalement la mère de Mal s'écarta, leur laissant la voie libre.

— Trente minutes.

oOoOoOo

Mal se dirigea directement vers son objectif, n'adressant même pas un regard au reste de la maison. Elle ne voulait pas revoir le mobilier, elle ne voulait pas savoir si ça avait changé ou si tout était exactement comme avant. Elle ne voulait pas replonger dans ce genre de souvenirs, alors elle regarda droit devant elle en traversant le salon pour rejoindre le couloir qui menait aux chambres. Elle savait qu'Evie la suivait, la talonnant presque et, à son plus grand regret, elle pouvait sentir que sa mère les suivait également. Probablement pour les surveiller et s'assurer qu'elles ne volent rien. Comme s'il y avait quoique ce soit à voler ici.

Les gestes, les pas et les habitudes remontèrent en instant, et Mal n'hésita pas, se tournant vers la porte de ce qui avait été sa chambre, et l'ouvrit presque sans y penser.

Elle s'attendait à ce que la pièce soit vide. Ou totalement métamorphosée. Elle s'était préparée à la voir transformée en bureau, en débarras rempli d'affaires sans intérêt, en salle de gym peut-être. Elle ne s'attendait définitivement pas à retrouver sa chambre.

Le souffle coupé, l'esprit confus par cette découverte et le retour dans le temps que ça lui infligeait, Mal fit quelques pas dans la pièce, retrouvant absolument tout. Son lit était là, sa petite commode dont les tiroirs ne fonctionnaient plus depuis longtemps, la garde-robe à la porte grinçante, et la petite table qui lui servait de bureau. Ses affaires, sa décoration, rien n'avait bougé, même si quelques cartons supplémentaires étaient venus s'entasser. Tout était poussiéreux et abandonné, mais tout était toujours là, même la fresque qu'elle avait un jour dessiné sur le mur, et qu'elle avait refusé de nettoyer malgré les gifles, malgré les jours passés sans nourriture.

Déstabilisée, elle se tourna vers sa mère, l'interrogeant du regard. Celle-ci se tenait dans l'encadrement de la porte, les bras croisés, l'expression sévère, refusant d'entrer et de partager ce moment avec elle. Lorsqu'elle vit l'expression de Mal, elle expira d'un air dédaigneux, mais n'offrit aucune explication.

De son côté, Evie n'avait pas eu la moindre réticence à pénétrer dans la chambre, découvrant une image figée, suspendue dans le temps, de ce que la vie de Mal avait pu être. Elle laissa ses doigts caresser doucement la table, ignorant les traces qu'ils laissaient dans la poussière, se demandant combien de dessins avaient été réalisés dessus. Elle s'imprégna de chaque élément, nota chaque détail, et fit de son mieux pour imaginer Mal plus jeune, jouer, rire, pleurer et grandir dans cet endroit.

— Vous auriez des photos ?

La question lui avait échappé, et elle réalisa à quel point elle était stupide lorsque deux visages incrédules se tournèrent vers elle. Elle baissa aussitôt la tête, murmurant des excuses qui furent couvertes par le ricanement moqueur de la mère de Mal.

— Des photos de quoi ? D'elle ? Il n'y avait franchement rien qui méritait d'être conservé.

La mâchoire de Mal se serra, mais elle ne dit rien. Elle n'avait pas besoin de photos. Elle n'était pas venue pour ça. Elle était venue pour une seule et unique chose, et son cœur s'emballa lorsqu'elle s'agenouilla, posant ses mains sur les lattes du plancher, renouant avec des gestes oubliés pour dévoiler l'endroit où elle avait dissimulé son trésor.

Retrouvant la faille, là où se trouvait le trou, elle posa son sac à dos par terre et l'ouvrit, juste avant de soulever la latte de parquet défaillante, de récupérer ce qui se trouvait dessous et de le mettre en sécurité dans son sac. Le tout pris moins d'une minute, et elle pouvait sentir le regard acéré de sa mère lui brûler le dos, rempli de colère et d'envie de vengeance alors qu'elle découvrait qu'elle lui avait volontairement dissimulé quelque chose. Mais Mal s'en moquait. Elle avait ce qu'elle était venue chercher, et elle repartirait avec, quoiqu'il lui en coûte.

Remettant son sac sur son dos, elle fit de son mieux pour ignorer la présence de sa mère, préférant porter son attention sur Evie qui s'était mis à ouvrir des caisses en plastique sous le bureau, jetant un coup d'œil à ce qui s'y trouvait sans oser fouiller.

— Tu peux regarder, lança Mal. Ce sont juste des vieux dessins et des trucs d'école. Rien d'intéressant.

Elle entendit un bruit agacé venir de la porte, puis du mouvement. L'espace d'un instant, elle se raidit, prête à encaisser un coup ou à devoir protéger Evie, mais rien ne vint, et elle cligna des yeux, réalisant que sa mère s'était simplement lassée de les surveiller, et était retournée dans le salon. Le cœur de Mal gronda de colère, de rancœur et de frustration. Pourquoi avait-elle toujours peur ? Elle ne lui devait plus rien, elle était libérée de son emprise, alors pourquoi, malgré tous ses efforts, continuait-elle à la laisser avoir du pouvoir sur elle ?

— C'est tellement adorable ! pépia la voix d'Evie, la tirant de ses pensées. Je peux les prendre ?

Mal jeta un coup d'œil à ce qu'elle tenait en mains, découvrant des dessins d'enfants absolument horribles et ridicules, et haussa les épaules.

— Si ça te fait plaisir.

Evie se dépêcha de glisser les dessins dans son propre sac avant qu'elle ne change d'avis, puis lança un regard intrigué à Mal.

— Il n'y a rien d'autre que tu veux prendre ?

— Non. J'ai tout ce qu'il me faut. Le reste n'a pas d'importance.

— Tu es sûre ? Ce sont quand même tes affaires…

— Je suis sûre. Ce n'est plus ma vie, Evie. J'ai dit adieu à tout ça il y a bien longtemps.

Evie acquiesça, incertaine, et réentreprit de fouiller les boîtes, profitant de la seule occasion qu'elle aurait de sa vie de toucher des affaires ayant appartenu à la Mal d'avant.

oOoOoOo

C'était le moment de partir. Mal l'avait décidé, après avoir laissé Evie fouiner dans ses vieilles affaires pendant encore quelques minutes. Être dans cette maison la stressait, et revoir tout ça avait un effet sur elle qu'elle n'aimait pas alors, les bras croisés et l'expression contrariée, elle avait décrété qu'il était temps qu'elles partent.

Evie n'avait pas protesté, sachant qu'elle n'avait rien à redire là-dessus, et elles avaient quitté la petite chambre poussiéreuse pour retourner dans les pièces principales, où la mère de Mal était assise à table, une bière à la main.

— On s'en va, annonça Mal.

Sa mère les regarda sans un mot, puis se contenta de tendre la main, exigeant son argent. Evie ouvrit aussitôt son sac pour en sortir des billets, faisant un pas dans la direction de la femme, mais Mal la stoppa aussitôt, lui prenant l'argent des mains. Elle lui fit signe de rester où elle était, puis s'avança vers sa mère, seule.

Elle ne savait pas vraiment ce qu'elle voulait. Elle ne savait même pas si elle attendait quelque chose. La dernière fois qu'elle était partie, elle l'avait fait en cachette, espérant surtout ne pas la croiser. La dernière fois qu'elle lui avait parlé, au téléphone, les seuls mots qu'elle lui avait adressés l'avait démolie.

A présent elles se retrouvaient face à face, sans doute pour la dernière fois. Elles avaient l'occasion de se dire au revoir, et Mal ne savait pas ce qu'elle attendait de ce moment. Un mot gentil ? Un geste ? Un contact, n'importe lequel ?

Elle n'obtint rien d'autre qu'un regard froid posé sur elle, et des doigts qui s'agitaient, exigeant leur dû. Alors, ravalant son soupir, elle posa les billets dans la main de sa mère, qui eut un rictus méprisant.

— Je constate que tu ne sais toujours pas compter.

— Je sais compter, rétorqua Mal d'un ton dur. Et je sais aussi que je n'ai pas la moindre dette envers toi. Mais j'ai une dette envers l'univers, et envers elle.

Elle désigna Evie de la main, avant de reporter son attention sur sa mère. Elle n'avait pas prévu de dire ça, ni même vraiment de lui parler, mais il y avait beaucoup de choses imprévues qui s'étaient produites au cours des dernières minutes, et elle ressentait soudain le besoin de lui dire quelque chose. Une dernière fois. Un au revoir définitif, en face à face. Alors, calant son regard dans celui de sa mère, ne frémissant même pas à l'absence de tendresse et d'amour qui s'y trouvait, elle poursuivit.

— J'ai une dette de générosité et de bienveillance. Des concepts que tu ne comprends sans doute pas, et tu dois être la dernière personne sur terre à mériter qu'on se comporte ainsi avec toi, mais le fait est que tu n'as plus rien. Plus d'ami. Plus de famille. Visiblement plus d'emploi ni d'estime de toi. Tu es coincé dans cette maison hantée par une vie de famille qui n'a jamais existé, parce que tu l'as consciencieusement détruite. Tout ce qu'il te reste c'est le plaisir de m'extorquer quelques billets, alors les voilà. Je n'en ai pas besoin. Evie n'en a pas besoin. J'espère qu'ils te seront utiles.

Elle voulut faire volte-face et partir sans lui laisser l'occasion de répondre mais, alors qu'elle sentait le regard d'Evie posé sur elle, fier et rempli de douceur, elle eut envie d'ajouter une dernière chose. Un dernier détail important qu'elle se devait de partager.

— Oh et maman. Ce n'est pas grâce à toi, et je suis certaine que tu t'en moques, mais si jamais tu te poses la question certaines nuits, sache que je suis heureuse.

Sur cette ultime déclaration, sans même prendre la peine de regarder la réaction de sa mère, Mal rejoint Evie en quelques pas, lui prit la main et l'entraîna hors de cette maison sans un regard en arrière.

oOoOoOo

— Est-ce que tu vas bien ?

Elles étaient attablées à la table d'un café, deux milkshakes posés devant elles. Mal n'avait pas prononcé un mot depuis qu'elles avaient quitté sa maison – non, son ancienne maison – et s'était contentée d'acquiescer et de suivre Evie, plongée dans ses pensées, peut-être dans ses souvenirs.

— Mal, appela celle-ci d'une voix douce après que sa question soit restée sans réponse. Je commence à m'inquiéter.

— Tu penses qu'elle a conservé ma chambre parce qu'elle espérait que je rentrerais ?

La question avait fusé, soudaine et inattendue, et un regard vert où la confusion était limpide s'accrocha à celui d'Evie, attendant une réponse. Mais l'adolescente ne put que secouer la tête, incapable de la fournir.

— C'est une possibilité. Mais je n'en sais rien.

Mal baissa la tête, et ses doigts s'agitèrent autour de sa cuillère, nerveux, pensifs, remplis d'un doute qui n'avait jamais existé auparavant.

— Mal, souffla Evie. Ne fais pas ça. Tu avais promis, tu te souviens ?

Une promesse faite avant d'acheter les billets de train, après que leurs mères respectives – Anita, dans le cas de Mal – leur aient donné l'autorisation de faire le voyage. Une vérification de dernière seconde, sous l'instance d'Evie, pour s'assurer que quoi qu'il arrive pendant cette visite dans le passé de Mal, celle-ci ne se laisse pas influencer ou submerger. Quoiqu'elles trouvent, cela ne devait pas impacter tous les progrès accomplis, ni avoir d'influence négative sur sa nouvelle vie. Une promesse futile, parce que bien sûr qu'il allait y avoir un contrecoup, même si Mal assurait que non. Mais une promesse qui sonnait comme une assurance, comme un moyen de la garder dans le droit chemin.

A nouveau, les yeux verts vinrent rencontrer ceux d'Evie, dans un étrange mélange de culpabilité et de gratitude.

— Moi qui avait trouvé cette promesse stupide, répondit-elle avec un sourire tordu, presque forcé. Mais aucune de tes idées n'est jamais stupide hein ? Tu anticipes toujours tout.

Evie laissa échapper un petit rire, parce que c'était loin d'être la vérité. Il y avait tellement d'événements, tellement d'imprévus, tellement de chagrin et de souffrance qu'elle aurait aimé pouvoir anticiper, et contrecarrer. Mais ce n'était pas le sujet actuel.

— Je veux juste m'assurer que tu vas bien, murmura-t-elle en posant sa main sur la table, invitant Mal à la serrer.

Celle-ci ne se fit pas prier, la prenant avec gratitude, acceptant le geste de réconfort familier et rassurant.

— Je vais bien, promit-elle, avant qu'une étincelle de malice ne s'allume enfin dans son regard. D'ailleurs, ne perdons pas de vue que la mission de la journée a été accomplie avec succès !

Le visage d'Evie s'illumina d'un grand sourire, et elle tressauta soudain d'excitation.

— C'est vrai ! Je l'ai à peine vu quand tu l'as pris, je veux le rencontrer !

Mal sourit comme une enfant sur le point de déballer un cadeau, et souleva son sac à dos qui était posé à ses pieds pour le mettre sur ses genoux. Elle l'ouvrit et, avec toute la délicatesse du monde, elle en extirpa le sac plastique récupéré dans sa chambre. Elle avait eu peur que sa mère ne s'interpose ou tente de l'empêcher de le prendre, alors elle avait à peine fait attention à lui et à son état, s'empressant de le mettre dans son sac. Mais à présent, elle avait le temps, et elle déchira donc le plastique poussiéreux, en libérant son contenu qui semblait un instant auparavant n'être rien de plus qu'une énorme tache verte.

Mais c'était bien plus que ça. C'était un dragon en peluche. Son dragon en peluche. Son meilleur ami, qui avait attendu toutes ces années pour qu'elle vienne le récupérer, et qui ne semblait pas lui en vouloir d'avoir mis tant de temps.

— Salut Tom, prononça-t-elle dans un souffle, la gorge nouée de le retrouver.

Elle avait oublié à quel point il était abîmé. Usé. Rapiécé. Elle n'avait gardé de lui que le souvenir du vaillant compagnon qui avait combattu tellement de monstres à ses côtés. Pourtant, même si elle le retrouvait presque en lambeaux, mutilé et misérable, c'était toujours Tom, et il était parfait. Il sembla lui sourire, une étincelle de bonheur dans son unique œil survivant, heureux de constater qu'elle allait bien. Et alors que des larmes lui montaient aux yeux, Mal se sentit stupide et ridicule, mais elle ne put pas s'empêcher de le serrer contre elle, indifférente aux gens qui les entouraient, indifférente au jugement et au reste du monde. De toute façon, ça avait toujours été eux deux contre le reste du monde.

— Je l'ai fait, lui chuchota-t-elle, comme un secret trop longtemps gardé pour elle. J'ai réussi à trouver un endroit où j'ai ma place, et où tu vas avoir la tienne.

Le petit dragon se blottit contre elle, ravi d'entendre ça, et pendant un instant, Mal oublia qu'elle n'était pas venue le chercher seule. Mais elle sentit le regard d'Evie posé sur elle, et inclina la tête pour la regarder, ne trouvant que tendresse et bienveillance dans ces yeux dont elle était définitivement amoureuse. Elle esquissa un sourire vers sa petite amie, puis se détacha de sa peluche pour le regarder à nouveau.

— J'ai tellement de trucs à te raconter Tom-Tom. Mais d'abord, il y a quelqu'un que j'aimerais te présenter. Quelqu'un de très spécial pour moi, et j'espère que tu l'aimeras autant que je l'aime. Mais tu es un dragon, et elle est une princesse, alors je ne doute pas trop que vous allez vous adorer.