Épisode 9 – Partie 1

1

Un bol de céréales devant lui et sa cuillère en bouche, Kadaj pianote sur son téléphone portable. De part et d'autre de son tabouret, ses frères sont penchés dans sa direction; observent, non sans envie, et peut-être même avec une pointe de jalousie, la nouvelle acquisition de leur aîné.

— Tu nous le prêteras, dis ? s'enquiert Loz.

Une tartine à la main, celui-ci lui offre un air suppliant qui ne récolte qu'un laconique :

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que vous en avez pas besoin.

Un bruit de gorge échappe à Yazoo.

— Ne l'écoute pas, Loz. Il sait qu'on en a autant besoin que lui, c'est juste qu'il veut encore jouer les égoïstes.

— Yazoo…

— D'abord les Turks, maintenant ce téléphone… on dirait que notre frère a décidé de garder tout ce qu'il y a de meilleur pour lui. (Puis, avec un soupir :) Et dire que moi, j'ai partagé mon argent avec lui, hier.

Là-dessus, il porte son café à ses lèvres, ignore le regard agacé que lui décoche Kadaj.

Derrière le comptoir, Tifa les observe avec un soupçon de contrariété. Ce matin, elle a vraiment l'impression d'avoir cinq enfants à la maison et devine que ces trois-là vont se chamailler pour le reste de la matinée. Elle préfère néanmoins les voir ainsi, plutôt qu'à se morfondre chacun dans leur coin comme ce fut le cas deux jours plus tôt. Du reste, ce ne sont pas eux qui sont la cause des sillons venus lui creuser le front, mais Denzel.

Car si elle peut comprendre pourquoi celui-ci est fâché contre eux – et pour l'être, il l'est, au point qu'elle n'est pas parvenue à lui arracher ne serait-ce que deux mots pendant qu'il prenait son petit déjeuner –, elle n'est pas certaine de savoir ce qu'il convient de faire à présent.

D'un sens, elle continue de le juger trop jeune pour avoir son propre téléphone portable. De l'autre… eh bien, elle ne peut que compatir. Voilà des mois qu'il leur en réclame un et Kadaj, qui n'est chez eux que depuis peu de temps, en obtient un sans même avoir à le demander. Et pour couronner le tout, c'est Cloud lui-même qui s'est fendu de cet achat. Autant dire qu'il a des raisons de se sentir blessé.

Elle soupire et porte une main à sa joue, tout en tournant le regard en direction de la porte d'entrée.

Je sais que Cloud n'avait que les meilleures intentions du monde, mais Denzel ne le comprendra jamais.

Au contraire, il risque plutôt de s'enfoncer dans sa révolte et recommencer à créer des problèmes avec les trois frères. Il semble donc qu'ils n'aient pas vraiment le choix et qu'il va leur falloir piocher dans leurs économies pour réparer ce qui, aux yeux de l'enfant, s'apparente à une injustice.

Et puis c'est sans doute vrai qu'il commence à être à un âge où l'on peut avoir besoin d'un moyen de communication…

Elle opine du chef. Oui, c'est assurément ce qu'ils ont de mieux à faire dans l'immédiat. Elle en discutera donc avec Cloud ce soir et…

— Maintenant ça suffit ! s'agace Kadaj, la tirant de ses pensées. C'est à moi que grand frère l'a offert, pas à vous, alors fichez-lui la paix !

2

Loz se tord les mains, le front soucieux et un soupçon de panique au fond du regard. Il se tourne en direction de Tifa qui, derrière son comptoir, lui fait un signe d'encouragement. Il prend donc une longue inspiration, puis, après une seconde ou deux d'hésitation, pousse enfin la porte du Septième Ciel.

Ce jour-là, le soleil est au rendez-vous. Et si ses rayons ne parviennent pas vraiment à réchauffer les températures, le voir suffit à égayer les esprits et à rendre le ciel grisâtre des derniers jours bien plus supportable.

Déjà perdu alors qu'il n'a fait que quelques pas dans la rue, Loz jette un regard à droite et à gauche. Au creux de son estomac, une boule d'angoisse qui va en grossissant. En cet instant, ce serait plutôt lui qui aurait bien besoin d'un téléphone portable. Car s'il venait à arriver quelque chose… s'il venait à faire une bêtise… si… comment fera-t-il sans un moyen de contacter rapidement ses frères ou même Tifa ?

Je dois penser à pas faire de bêtise. Oui, faut pas que j'oublie. Faut que je garde ça en tête. Tout le temps. Ne pas faire de bêtise. Me tenir tranquille et tout ira bien.

Les mains moites, il déglutit et s'avance sur quelques mètres, sans toutefois cesser de jeter des regards par-dessus son épaule en direction du Septième Ciel. Bientôt, il ne l'apercevra même plus et il sera, pour le coup, vraiment livré à lui-même.

Ne pas faire de bêtise. Ne pas faire de bêtise. Ne pas… Pourquoi est-ce que j'en ferais, de toute façon ? Personne m'embête et je veux pas mettre Kadaj en colère. Ouais, il se fâcherait drôlement si je provoquais des problèmes en ville. Et j'ai pas envie qu'il s'énerve encore.

Surtout pas après la chouette après-midi qu'ils ont passée ensemble la veille. Ils se sont vraiment amusés tous les trois et même Kadaj était… enfin, il était presque redevenu comme avant. Encore mieux, il avait finalement demandé pardon à Yazoo pour l'avoir frappé !

D'ailleurs, après ça, 'daj était de nouveau triste. Il a presque plus parlé et quand on est rentrés…

Il était monté directement dans leur chambre. Cloud, qui se trouvait à ce moment en compagnie de Tifa et de Marlène, lui avait emboîté le pas et Loz avait noté qu'une tension semblait régner dans la pièce. Lui et Yazoo avaient donc voulu imiter leur frère, mais…

Tifa nous a proposé un chocolat chaud et Marlène avait l'air contente que je reste.

Et à sa grande surprise, Yazoo avait accepté de rester lui aussi, même s'il n'avait pas décroché un mot de tout le temps qu'ils s'étaient attardés en salle. Sa présence avait d'ailleurs semblé mettre Marlène mal à l'aise et, histoire de détendre un peu l'ambiance, Loz avait entrepris de leur raconter leur après-midi – tout en s'assurant par des coups d'œil réguliers en direction de son frère qu'il ne se montrait pas trop bavard.

Au début, il avait bien vu que toute cette histoire déplaisait à Tifa, mais… au fur et à mesure de son récit, elle et Marlène s'étaient décrispées et la jeune femme, sur la fin, riait autant que lui. Puis Cloud était redescendu et…

Et Yazoo s'est levé et m'a dit de le suivre.

Quand ils avaient rejoint Kadaj, celui-ci était étendu sur le lit et allumait le téléphone portable que venait de lui remettre Cloud.

Et il était de nouveau plus le même. Oui, il avait l'air content et moi, ça m'a fait plaisir…

D'autant plus plaisir qu'ensuite, ils s'étaient remis à discuter et à rire de leur après-midi.

Ainsi plongé dans ses pensées, Loz ne s'est pas rendu compte qu'il s'éloignait de plus en plus du Septième Ciel. Et quand il reprend finalement pied avec la réalité, c'est pour découvrir qu'il a rejoint une place circulaire et que rien, durant tout le chemin parcouru jusqu'ici, ne s'est passé de travers.

Un sourire apparaissant sur ses lèvres, il lève le poing en signe de victoire, avant de jeter un regard satisfait autour de lui.

Finalement, c'était pas si compliqué. Suffisait juste que je pense à ne pas faire de bêtise et…

Ses yeux s'arrêtent sur la construction qui se dresse au milieu de la place. Une simple charpente de métal, à qui il manque la peau et tout un tas d'ornements, mais qu'il reconnaît sans mal.

— Ils le reconstruisent ?!

La chose l'étonne d'autant plus qu'il ne voit pas bien ce qui peut les pousser à le faire. Ce n'était qu'un édifice plutôt laid, qui ne faisait qu'encombrer de l'espace là où quelque chose de plus intéressant aurait pu être construit.

Poussé par la curiosité, il s'en approche. La place, comme à son habitude, est traversée par une foule importante, qui doit régulièrement s'écarter sur le passage de véhicules motorisés. Loz peut d'ailleurs encore y voir les stigmates de leurs affrontements passés. Croit même deviner, dans la silhouette encore cabossée d'immeubles au loin, l'œuvre de l'invocation de Kadaj.

Arrivé au pied de l'édifice, il s'arrête et croise les bras. La tête inclinée, il observe celui-ci sans vraiment savoir quoi en penser.

Ce truc est décidément toujours aussi moche !

Sur ce point, au moins, aucun doute à avoir. C'est grossier et ça défigure le paysage. Autant dire que celui qui en a dessiné les plans ne devait pas avoir les yeux bien en face des trous à ce moment-là.

Du coin de l'œil, il avise une vieille femme qui, en compagnie d'une petite fille, se détache de la foule pour venir dans sa direction. Sans lui prêter toutefois attention, celles-ci déposent un bouquet de fleurs au pied de la construction. Loz les observe avec curiosité, remarque qu'elles ne sont pas les seules à être venues faire une offrande devant l'édifice, car de nombreux autres bouquets sont empilés là, à même le sol, certains d'ailleurs déjà fanés.

— C'est pourquoi, ces fleurs ? questionne-t-il.

L'enfant relève les yeux sur lui et, intimidée par son apparence, agrippe le bras de la vieille femme. Elle en est à tenter de se dissimuler derrière elle quand celle-ci répond :

— Vous ne devez pas être d'ici, pour poser cette question.

— Non… heu… moi et mes frères, on vient d'arriver.

Son interlocutrice a un hochement de tête, avant de lever les yeux en direction de l'édifice.

— On l'a construit en souvenir de ce qu'il s'est passé ici.

— Ce qu'il s'est passé ?

— Vous savez bien… le météore… tous ces morts, à Midgar. On est venu leur rendre hommage, en quelque sorte.

— Et c'est pour ça que vous apportez des fleurs ? Pour les morts ?!

Il a rarement entendu quelque chose d'aussi stupide. À quoi est-ce que ça peut bien leur servir, au juste ? Puisqu'ils sont morts, ce n'est pas comme s'ils pouvaient encore en avoir l'utilité. Et puis, au vu du nombre de victimes qu'a fait la catastrophe, ça représente bien peu de fleurs à se partager. Oui, ça n'a vraiment aucun sens.

Il remarque que la vieille femme l'observe étrangement et, l'espace d'un instant, elle lui fait penser à Marlène; à son expression, chaque fois qu'il dit quelque chose qui la déboussole. Un peu comme s'il venait soudainement de se transformer en un animal improbable, qui après s'être dressé sur ses pattes arrière, se mettrait à parler.

— Ce n'est pas quelque chose que l'on fait par chez vous ?

— Je… je crois pas, répond-il prudemment.

Et avant qu'elle n'ait eu le temps de lui demander d'où il peut bien débarquer, il désigne la construction du pouce et ajoute :

— Mais vous savez que ça a été construit par la Shinra ?

— Je ne comprends pas…

— Ben… à ce que j'ai entendu dire, ils ont fait pas mal de sales trucs. Et les gens du coin ont pas l'air de beaucoup les aimer, alors…

— Je ne comprends toujours pas.

— Pas grave, laissez tomber.

Disant cela, il croise les bras et revient s'intéresser à l'édifice.

Lui, à la place des gens d'Edge, il n'aimerait pas que la Shinra s'amuse à construire des trucs juste sous ses fenêtres. Surtout que ça doit cacher quelque chose. Ouais, il les imagine pas s'amuser à perdre du temps et de l'argent sans une bonne raison… en tout cas, pas pour les morts.

Ou alors, c'est qu'ils sont encore plus bizarres que tous ceux qui leur apportent des fleurs…

Ce qui, à la réflexion, est également possible.

Faut que je raconte ça à 'daj et Yazoo. Je suis sûr qu'eux aussi, ils comprendront pas… !

Quand il tourne la tête en direction de la vieille femme, il remarque que celle-ci s'est déjà éloignée en compagnie de sa petite fille. Après les avoir suivis du regard quelques secondes, il décide de se remettre lui aussi en route…

3

Quand Yazoo arrive sur le terrain vague, Denzel s'y trouve déjà et c'est d'un regard noir que celui-ci l'accueille.

— Qu'est-ce que tu veux ?

Un peu étonné par son ton agressif, Yazoo ne répond pas immédiatement. Cherche ce qu'il a bien pu faire pour s'attirer à nouveau l'animosité du gamin, avant de dire :

— T'entraîner ?

— Tiens, t'es pas trop occupé aujourd'hui ?

À nouveau, l'Incarné reste sans voix. Ses sourcils se froncent légèrement, tandis que Denzel se détourne pour viser à nouveau les canettes.

— Qu'est-ce que tu racontes ?

— T'es pas venu hier.

— Non, j'avais à faire.

— Oui, t'amuser en ville avec les Turks. J'ai vu ça !

Un « Mhhh... » échappe à Yazoo, en même temps qu'un petit sourire apparaît sur ses lèvres.

Voyez-vous ça…

Amusé, il s'approche et s'incline en direction de Denzel.

— Est-ce que je t'ai manqué ?

— N'importe quoi !

— J'ai pourtant l'impression, moi, que c'est le cas.

Là-dessus, il porte la main au sac en plastique qui lui pend au poignet et en sort un pistolet à billes. Un peu abîmé par endroits, mais qu'il a pu obtenir pour un prix. Et dans le fond, deux boîtes de munitions qui ne lui ont presque rien coûté non plus. Autant dire que contrairement à Denzel, il est plutôt de bonne humeur ce jour-là.

— Comme promis, je m'en suis procuré un, dit-il en lui présentant son achat. On va pouvoir diversifier notre entraînement à partir de maintenant.

Mais contrairement à la réaction attendue, le gamin n'accorde qu'un bref regard à sa nouvelle acquisition et déclare :

— Pas besoin !

— Mais bien sûr.

— C'est bon, je te dis. J'ai plus besoin que tu m'entraînes, de toute façon. Maintenant que j'ai les bases, je peux me débrouiller tout seul.

Sans un mot, Yazoo observe l'enfant qui s'obstine à présent à ne pas le regarder. Il le voit lever son arme, rater sa cible une première fois, mais l'atteindre au deuxième essai. L'air satisfait, il en vise aussitôt une autre, qu'il ne parvient toutefois à faire voler qu'au troisième coup.

Comprenant qu'il n'obtiendra rien de lui de cette façon, Yazoo laisse entendre un bruit de gorge et s'éloigne. Et si Denzel croit qu'il s'est enfin décidé de lâcher l'affaire, un coup d'œil par-dessus son épaule lui apprend que, loin d'avoir vidé les lieux, l'Incarné s'est au contraire installé sur le monticule de pierres écroulées où il a l'habitude de s'installer.

L'agacement revenant le visiter, il questionne :

— Qu'est-ce que tu fais ?

— Je vais rester ici jusqu'à ce que tu sois de meilleure humeur.

— Pas la peine ! Je t'ai dit que j'avais plus besoin de toi.

— Je vais rester quand même.

Ulcéré, Denzel va pour lui dire de dégager, avant de refermer la bouche sans qu'aucun son ne s'en soit échappé. Cette scène… pourquoi est-ce qu'il a une impression de déjà-vu ? Est-ce que ce n'était pas comme ça que les choses s'étaient déroulées, la première fois qu'il s'était imposé à lui ? Et est-ce que ce n'est d'ailleurs pas les mêmes mots qu'il lui avait alors lancés, après que Denzel l'ait repoussé ?

Si, c'était ça, j'en suis sûr !

Du reste, il commence à le connaître suffisamment pour savoir que Yazoo est au moins aussi têtu que lui et qu'il ne réussira pas à le chasser facilement. Pire, que s'acharner contre lui ne servira à rien, sinon à rentrer dans son jeu.

Car c'est ce qu'il attend, qu'on lui accorde de l'attention, afin de pouvoir pousser sa cible à bout jusqu'à ce que celle-ci craque et se décide à vider son sac.

Dans ses rêves ! Je me laisserai pas faire cette fois !

C'est donc l'expression plus renfrognée que jamais qu'il s'en retourne à son entraînement, bien décidé à l'ignorer jusqu'à ce qu'il se lasse…


Alooooors... je suis embêté, parce qu'il faut à nouveau que je change mon rythme de publication. Les épisodes de ce texte me demandent vraiment de plus en plus de temps pour les retravailler et, rien qu'avec celui-là, si je voulais le proposer en une fois d'un coup, ça me demanderait au moins encore 1 mois et demi de boulot. Ce qui commence à faire beaucoup. ^^' Du coup, et cette fois ça ne changera plus, pour tout le reste de la première saison je vais faire une publication au compte-gouttes : parfois vous aurez une nouvelle partie par semaine, parfois plusieurs, parfois, si je suis sur une partie particulièrement difficile à retravailler ou que les aléas de la vie se montrent pénibles, ça me demandera un peu plus de temps. Et pour la saison 2... je me préparerai mieux, je me préparerai en avance, surtout, pour m'en tenir au rythme de publication que j'aurai décidé. (Et puis, actuellement, Après la pluie me prend tellement de temps que je n'arrive plus à en trouver pour mes autres projets qui, donc, s'accumulent eeeet... ce nouveau rythme devrait au moins me permettre de corriger ça.)

Donc, voilà, début de l'épisode 9 qui, il me semble, est découpé en 8 parties. Et qui va permettre de régler quelques trucs qui trainaient ! x)


Vuoksi : Hey ! Heureux d'apprendre que tu suis toujours cette fic ! ! :D

Oui, ils avaient besoin de passer un peu de temps ensemble. Ça fait d'ailleurs longtemps que j'avais prévu cette scène et j'agonisais un peu qu'elle me demande autant de temps avant de pouvoir être postée. Quant à Reno... un jour, oui, un jour il réfléchira avant d'agir... sans doute... parce qu'avec son côté impulsif, rien n'est moins sûr. xD En tout cas cool qu'il t'ait plu dans cet épisode, je me suis vraiment amusé avec lui, pour ma part. Lui et Rude ont finalement eu le droit à leur revanche, mais... comme la première fois, les malheureux se sont fait explosés. xD

Héhé, tout va bien de mon côté, c'est très gentil de poser la question. J'espère qu'il en va de même pour toi ! ^^