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Pour commencer, parlez-moi de votre enfance...
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- Vous êtes bien sur Edo-TV, en direct des événements se déroulant en ce moment-même au centre-ville ! En effet, il semblerait qu'un groupe armé du Jouishishi ait intenté une attaque éclair contre plusieurs infrastructures à forte concentration de population ; notre envoyée spéciale Hanano Ana est sur place !
- Ici Hanano Ana, en effet, un groupe d'une quarantaine de rebelles divisés en petits groupes aurait mené des vendettas sur plusieurs points stratégiques, une manœuvre visant dans sa finalité à occuper les forces de l'ordre pendant qu'une division plus nombreuse menait un coup d'état dans la demeure du shogun !
- Où en sont les forces de police ? Ont-elles pu se mobiliser pour protéger notre gouvernement ?
- Eh bien, à la surprise générale, mais surtout celle des terroristes, ceux-ci se sont vu réserver un comité d'accueil musclé de la part du Shinsengumi dont les membres les attendaient à chacun des lieux ciblés, court-circuitant toute prise d'otage et évacuant les civils. Actuellement, il ne reste que dans la station de train que les combats sont encore engagés... Ah, on m'informe que ce groupe a également été maîtrisé. C'est donc une victoire totale de la part de nos forces de l'ordre.
- Eh bien, voilà qui devrait faire taire les nombreuses critiques à l'encontre de ceux que l'on surnomme « les flics voyous » ! Nous regretterons seulement de ne pas avoir pu immortaliser leurs exploits en images, nos téléspectateurs auraient adoré, j'en suis sûr, assister à l'exécution d'une opération si maîtrisée !
- Si c'est le cas, leur souhait est sur le point d'être exaucé, car le final reste encore à exécuter ! En effet, le chef des rebelles à l'origine de cet attentat est tout juste sur le point d'être appréhendé, acculé sur le toit d'un immeuble où il avait trouvé refuge mais d'où il ne peut à présent plus s'échapper. Notre caméra aérienne devrait nous permettre d'assister à la scène !
- Merci, Hanano Ana. Tout de suite, les images en direct de l'événement !
L'hélicoptère d'Edo-TV survola l'avenue où les partisans du Jouishishi étaient enfermés les uns après les autres dans les fourgons de police par les agents du Shinsengumi, pour aller se placer en vol stationnaire au-dessus d'un des immeubles. Le vent soulevé par ses pales alla faire claquer comme une cape la veste noire de l'un des hommes se tenant sur son toit, secouant ses cheveux aux reflets verdâtres autour de son visage au regard inflexible et à l'expression à la fois assurée et victorieuse, le mouvement d'air donnant son meilleur profil dramatique aux caméras alors qu'il se tenait droit et fier, son corps tout entier rayonnant d'une aura de puissance écrasante. Quelques pas derrière le célèbre vice-commandant démoniaque du Shinsengumi, le tout aussi bien connu premier capitaine des policiers victorieux se tenait un genou à terre, son imposant bazooka en appui sur son épaule, un doigt sur la gâchette et un œil concentré dans le viseur, le canon pointé sur le troisième protagoniste de la scène. Celui-ci se tenait de l'autre côté du toit, le vide dans son dos. Contrairement aux deux agents dont les uniformes ne paraissaient même pas froissés, ses vêtements étaient déchirés et brûlés par les coups de sabre et d'armes à feu, et tachés de sang par endroit ; sa coupe mage était échevelée et de travers, la sueur coulait abondamment sur son visage, brûlant ses yeux en s'infiltrant à l'intérieur. Ses mains tremblaient en tenant son sabre qu'il pointait devant lui dans un geste dérisoire de protection, ses deux adversaires étant largement hors de portée et le bazooka le tenant fermement en joue. Il n'avait aucune échappatoire, et il l'avait bien compris en dépit de sa posture voulue agressive. Hijikata, à qui le sentiment de son adversaire n'avait pas échappé, semblait au contraire parfaitement détendu, s'amusant de sa panique. Il prit le temps de sortir tranquillement une cigarette de sa poche, de l'allumer en faisant paravent de sa main pour éviter que le courant d'air provoqué par l'hélicoptère ne souffle la flamme de son briquet, d'en tirer une longue latte et de souffler un nuage de fumée vite dispersé avant de daigner s'intéresser de nouveau à sa cible, lui adressant un sourire goguenard, une main tenant sa cigarette et l'autre à portée de son sabre sans toutefois en tenir la garde, comme si cette précaution était superflue.
- La route s'achève ici pour toi, annonça-t-il. Rends-toi dès maintenant, ça ne peut que rendre les choses moins douloureuses.
- Jamais je ne déposerai les armes devant un des chiens du gouvernement ! hurla le rebelle en brandissant son sabre. Plutôt la mort que de s'incliner devant vous !
- Ça peut s'arranger, répondit Hijikata, amusé, sa cigarette entre deux doigts. En ce qui nous concerne, nous n'avons guère de raisons de te garder en vie, excepté épargner à ta famille la vision de ta tête explosant en direct sur la chaîne d'informations, mais si ça t'est égal...
- Vous ne pouvez pas me tuer ! Si vous le faites... Vous ne saurez jamais où sont les bombes avant qu'elles n'explosent !
Il avait prononcé sa dernière réplique du ton assuré de celui qui abattait sa carte maîtresse jusque là soigneusement gardée de côté, convaincu de retourner la partie à son avantage. Hijikata se contenta de souffler une bouffée de fumée, peu impressionné.
- Tu parles des explosifs dissimulés un peu partout et programmés pour exploser en même temps cet après-midi ? Bonne initiative d'avoir prévu un plan B, mais malheureusement pour vous, déjà neutralisé. Au passage, je ne vous félicite pas. Pour des défenseurs du peuple, vous visez beaucoup de lieux publics.
- Tu... C'est un mensonge ! Vous n'avez aucun honneur, vous autres, je ne vous crois pas !
- Tu veux des détails ? Aucun problème. Une derrière le supermarché, dans le parking. Une autre près du portail d'une ambassade amanto. Une troisième sur le toit d'un magasin de climatiseurs... Bon, je n'ai pas tout retenu par cœur, mais nos équipes de déminage doivent s'activer sur la dernière au moment où je te... Ah, attends un instant... Oui ? Ah, autant pour moi, reprit-il en rabaissant son téléphone, elle ont toutes été désamorcées.
- C'est... C'est impossible...
- Votre plan n'était pas si mal pensé, mais j'ai un habile espion et un préposé aux interrogatoires très enthousiaste, ajouta-t-il en désignant d'un signe de tête Sougo, toujours en retrait. Donc n'en veut pas trop à tes camarades d'avoir craché le morceau en moins de dix minutes. Autant dire que tu n'as plus aucun moyen de pression et nous, plus aucune de te garder en vie. Mais comme je suis de bonne humeur, je vais te permettre d'échapper à une exécution humiliante en te laissant la liberté de te faire seppuku ici et maintenant. Je suis pas un bon gars ?
Le partisan Jouishishi ouvrit la bouche mais aucun son n'en sortit. Un bref soubresaut agita son sabre.
- Tu hésites encore ? C'est que je n'ai pas toute la journée, moi. Sougo, envoie-lui un petit coup de semonce au raz des cheveux pour l'aider à se décider.
- Yo.
Le vice-commandant sourit plus largement en voyant le terroriste se crisper davantage, les yeux écarquillés de terreur, reculant d'un pas en direction du vide...
Puis soudain, une alarme s'alluma dans son esprit. Un danger était proche, bien plus que ce pitoyable rebelle devant lui. Il l'avait senti, à sa façon d'accentuer ce « yo ».
Il se jeta en avant, juste à temps pour entendre siffler la roquette à un centimètre de sa tête, une odeur de roussi indiquant qu'elle avait dû lui emporter quelques cheveux au passage. Il roula sur le dos et se redressa d'un geste vif pour voir son subordonné, le visage indolent, lever la main en un vague geste d'excuse.
- Désolé, Hijikata-san, un petit défaut de viseur. Ne bouge pas, je vais arranger ça.
Hijikata sentit un tintement dans ses oreilles. Il avait le vague souvenir d'une troisième personne dans le paysage, mais curieusement, en cet instant, il n'avait plus aucune importance. Son attention pleine et entière était dirigée vers le premier capitaine au bazooka encore fumant, sur lequel il se jeta dans un hurlement de rage.
- SOUGOOOOOOOOO !
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Ayant bien besoin de s'offrir une pause, le commandant du Shinsengumi laissa un instant son bureau étouffant pour prendre un peu l'air dans la cour. Il venait de raccrocher le téléphone, sa conversation avec Matsudaira l'ayant laissé avec un sérieux mal de crâne. Et encore, il s'estimait déjà heureux que le vieux préfet n'ait pu se soustraire à ses obligations pour venir lui demander des explications en personne. Sa contrariété retomberait assez vite, il le savait, mais en attendant, il venait de passer une demi-heure à essayer d'arrondir les angles avec la sensation que le canon du pistolet de son supérieur pourrait sortir du haut-parleur au premier mot qui ne lui plairait pas. Enfin, le plus dur était fait. Il prit le chemin de la salle de repos avec la vague idée d'aller y prendre un café, lorsqu'il croisa Yamazaki assis sur le rebord de la terrasse de bois.
- Ah, commandant, le salua celui-ci, est-ce que ça va ?
Un soupir et une mine dépitée furent une réponse plus qu'éloquente.
- Comme on peut s'y attendre... le vieux n'est pas très content de cette publicité, comme tu dois t'en douter. Quel gâchis... Cette affaire avait de quoi redorer notre blason auprès du grand public. Des policiers qui se tirent dessus entre eux et se battent en délaissant le criminel sur le point d'être appréhendé, ça ne fait pas propre.
- Je n'ai eu que des échos, mais il a été arrêté quand même, non ?
- Si, il a été tellement surpris qu'il est resté figé sur place, il n'a même pas résisté quand les gars sont arrivés en renfort et l'ont saisi pendant que Toushi essayait d'attraper Sougo pour l'étrangler... Mais qu'est-ce qui s'est passé, au juste ? s'interrogeait-il en venant s'asseoir à côté de l'inspecteur. Je sais que c'est le genre de Sougo de le faire enrager dès qu'il en a l'occasion, mais en général, il se retient dans les moments importants...
- En fait, je crois que je sais, hésita Yamazaki. J'étais avec eux un peu avant qu'on ne donne l'assaut décisif pour capturer leur chef. Le vice-commandant était très tendu...
- Évidemment qu'il l'était. Avec les enjeux de cette opération et toutes les caméras de télévision braquées sur nous...
- Tout le monde l'était dans le groupe. Sauf le capitaine Okita, ou du moins, s'il l'était, il ne le montrait pas. À un moment, il a lancé une petite blague pour détendre l'atmosphère, ce qui a fait rire les gars...
- Une blague sur Toushi ?
- Même pas, il a fait un jeu de mots sur le fer de leur katana et celui auquel ils allaient être mis...
- ...Hein ?
- Non mais, là, hors contexte, ça va être nul, mais sur le moment, c'était drôle... Mais le vice-commandant n'a pas aimé, et il lui a mis une claque à l'arrière du crâne en lui disant de la fermer. Je crois qu'il l'a assez mal pris, surtout que, comme vous l'avez dit, il y avait des caméras un peu partout...
Kondo soupira en passant une main dans sa tignasse. Il s'était bien attendu à quelque chose du genre.
- Évidemment... Toushi n'aurait pas dû passer ses nerfs sur lui, le stress n'excuse pas tout. Il aurait au moins pu s'excuser...
- Vous pensez que ça aurait changé quelque chose, commandant ? demanda Yamazaki, sceptique.
- Je t'avoue que je n'en sais rien, je n'ai pas souvenir d'un cas de figure où Toushi se serait excusé pour son mauvais caractère. Pas plus que je n'en ai de Sougo admettant qu'il a été un peu excessif dans sa vengeance. Bon sang... Que veux-faire avec deux entêtés susceptibles comme ceux-là ?
- Ça va au-delà de juste susceptibles, je pense, songea Yamazaki. Je suis sûr qu'il existe un terme psychiatrique pour ça, il en existe pour tout. À croire qu'on est tous névrosés, ça ne serait pas si étonnant dans le Shinsengumi, remarquez. Un jour, un gars m'a affirmé que je devais être obsessionnel compulsif. Bon après, c'était le vendeur de la supérette où j'achetais mes anpans, donc pas sûr qu'il s'y connaissait en troubles mentaux plus que...
Il fut soudainement interrompu dans son monologue par la main de Kondo s'abattant sur son épaule.
- Zaki, tu viens de me donner une idée géniale.
L'inspecteur cligna des yeux, interdit, examinant l'expression victorieuse sur le visage de son chef.
- Ah... J'en suis ravi, néanmoins, est-ce que je peux vous demander d'en garder la paternité lorsque vous devrez leur expliquer ça ?
- Allons, tu ne me fais pas confiance ?
- Si, mais en leur tendance à passer leurs nerfs sur moi aussi, malheureusement.
- Tout va bien se passer, ne t'en fais pas. J'ai juste un ou deux coup de fil à passer ! acheva-t-il en se levant d'un bond avant de retourner à son bureau au pas de course.
Yamazaki se gratta la tête, mitigé sur la réaction à avoir. Bien sûr, la partie la plus innocente de son cerveau lui soufflait que ce serait tout de même formidable si cette « idée de génie » devait marcher ; l'autre partie, la plus prudente, se disait que ce serait le bon moment pour partir en planque...
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Plus ils avançaient, et plus cette histoire leur paraissait suspecte. En temps normal, ils auraient échangé un regard pour voir si l'autre pensait la même chose, mais là, le fiasco de la veille était encore un peu trop frais pour qu'ils aient cessé de se faire la tête. Le vieux Matsudaira était venu les chercher à l'improviste, les obligeant à lâcher toute affaire en cours pour l'aider dans une mission de toute première importance, avait-il dit. Rien que cela avait de quoi susciter leur méfiance : à chaque fois qu'il leur faisait un coup pareil, c'était soit parce qu'un homme avait approché sa fille chérie dans un rayon de moins de dix mètres, soit qu'il lui avait pris la fantaisie de faire faire au shogun une sortie dans un endroit parfaitement inappropriée pour quelqu'un de sa fonction. La différence était que, cette fois, il n'avait pas entraîné Kondo avec eux, ce qui était étrange en considérant qu'il était celui prenant le plus souvent son parti, surtout lorsque ça impliquait la jeune Kuriko.
C'est ce qui avait amené Hijikata à craindre que ce soit leur bévue -non, la bévue de Sougo- qui en fût la cause. Il se rassurait en se disant que s'il avait prévu de les sanctionner, le vieux ne se serait pas gêné à faire tant de secrets...
- Grand-père, demanda Sougo au bout d'un moment, où vous nous emmenez exactement ? À vous voir, j'ai cru que Sougo 13 allait devoir à nouveau intervenir pour l'intégrité de votre fille, mais ce n'est guère un endroit pour un rendez-vous, fit-il remarquer en notant le quartier résidentiel où ils se trouvaient.
Hijikata grinça des dents, agacé, en soufflant un nuage de fumée de cigarette. Ce type avait le don d'aborder les sujets qui fâchent avec le ton le plus suicidaire qui soit. Mais à sa grande surprise, ce fut avec calme que leur supérieur répondit :
- Non, ne vous en faites pas de ce côté-là, la pureté de ma Kuriko est en toute sécurité. Elle est concentrée sur ses études et ne se laisse approcher d'aucun jeune idiot dépravé.
Pas de réaction épidermique ? Sa fille était donc bien hors de cause... Tant mieux, même s'il était hallucinant de voir l'aveuglement dont son père pouvait faire preuve à son égard. Alors quoi, dans ce cas ? L'idée de surveiller le shogun ne lui plaisait guère plus... Quoique... Raah, espérons que ce ne soit ni l'un ni l'autre.
- Nous sommes arrivés, annonça soudainement le préfet. Entrez, leur intima-t-il en leur désignant la porte d'un bâtiment qui ne payait pas de mine.
Ils pénétrèrent dans ce qui semblait être une sorte de minuscule hall d'accueil, avec trois chaises vides en guise de salle d'attente et une petite femme coiffée d'un large chapeau excentrique assise derrière un bureau.
- Bonjour, ma petite demoiselle. Nous avons rendez-vous à treize heures avec le docteur.
- Tout à fait, répondit la fille d'une petite voix minaudante derrière ses énormes lunettes en cul de bouteille, vous êtes attendus.
- Le docteur ? s'exclama Hijikata. Pourquoi faire ?
Son regard se posa alors sur une plaque posée sur l'accueil.
- Un psychologue ? Qu'est-ce que ça signifie ?
Matsudaira se retourna pour lui faire face, le dévisageant à travers le verre fumé de ses lunettes.
- Cela signifie, Toushi, que tout le monde est très peiné de votre mésentente. Et quand un homme est en proie au désespoir, il doit évacuer sa frustration de façon brute, ajouta-t-il en sortant son pistolet qu'il pointa aussitôt entre les yeux du vice-commandant qui glapit en bondissant pour esquiver le coup de de feu.
- Grand-père, objecta Sougo, qui s'était contenté de faire un pas de côté pour laisser un meilleur angle au tireur puis avait penché la tête sur son épaule pour se soustraire à la seconde balle lui étant destinée, ça ne répond pas à la question, vraiment, qu'est-ce qu'on fait ici ?
- Mon garçon, répondit le vieil homme dont le canon de l'arme fumait encore, parfois il est plus facile de se confier à des inconnues pour prendre de la distance par rapport à ses problèmes.
- Pourquoi vous avez mis « inconnus » au féminin vu que que c'est un docteur ?
- Tu n'aurais pas dû entendre ça à l'oral. Fais attention au support où tu te trouves, Toushi ! l'avertit Matsudaira en pointant de nouveau son arme vers lui.
- Mais expliquez-vous au lieu de nous menacer ! s'écria Hijikata en se tenant prêt à éviter un nouveau tir.
Il nota du coin de l'œil que Sougo avait porté son attention sur la secrétaire, qui, curieusement, n'avait pas bronché face aux coups de feu tirés devant ses yeux et continuait à lire tranquillement son magazine. Combien de personnes le vieux fou avait-il menacées lors de sa prise de rendez-vous pour qu'elle soit blasée à ce point ? C'était suspect, aussi, d'avoir réussi à avoir un rendez-vous en moins de quarante-huit heures ! Parce qu'il ne se faisait pas d'illusions, bien que celle-ci durât depuis des années, il savait très bien que la mésentente dont parlait leur supérieur était celle qu'ils avaient exposé devant les caméras de...
Attendez une minute. Non, il n'aurait pas osé... ?
- Vous nous envoyez en thérapie ? comprit-il. Vous nous prenez pour quoi, un vieux couple ?
- Une thérapie sera inutile, renchérit Sougo. Je demande le divorce, et je veux la garde du poste de vice-commandant.
- Depuis quand on a une autorité partagée là-dessus ?
- On verra bien ce qu'en diront nos avocats.
- Ne parles pas ainsi, Sougo ! Hors de question de laisser couler une relation ! Il n'est pas trop tard, on peut encore vous sauver avant que ça ne soit pas rattrapable ! Je sais comment ça se passe. Ça ne vous semble pas grave au début, d'abord ça commence par des piques, puis des reproches, puis des disputes, puis on se retrouve à aller chercher du réconfort dans les bars à hôtesses...
- C'est de vous dont vous parlez, là !
- Toushi, il n'y a rien que je ne veuille plus que de vous voir réconciliés, et tu ne veux pas faire de la peine à un vieil homme, n'est-ce pas ? demanda-t-il avec une pointe de menace en braquant son arme sur son front. Alors va avant de me briser le cœur, je compte jusqu'à trois. Un.
Hijikata n'était pas assez naïf pour attendre le deux et le trois et s'empressa de battre en retraite vers l'entrée, les mains tentant vainement de protéger sa tête baissée tandis que la balle sifflait au-dessus de son crâne. Il ne se retourna que pour voir la porte se refermer derrière lui, Sougo qui l'avait prudemment suivi à ses côtés.
- Je serai de retour dans une heure, fit la voix de Matsudaira derrière la porte fermée. D'ici-là, tâchez d'être redevenus les meilleurs amis du monde et tout le monde ira bien.
- Nous ne l'avons jamais été ! lança avec colère Hijikata contre la porte, mais le vieux semblait être déjà parti.
- Ah, voici sans doute notre rendez-vous de treize heures.
- Vous êtes en retard.
Hijikata et Sougo se retournèrent d'un même mouvement ; leur priorité ayant été se se mettre hors de portée des balles, ils n'avaient pas fait attention à la pièce dans laquelle ils venaient de s'engouffrer. Visiblement le cabinet de consultation, à en juger par la présence de celui qu'ils supposaient être le psychologue. Supposaient, car on ne pouvait pas vraiment dire qu'il avait la gueule de l'emploi. Coiffé d'une large coupe afro brune derrière laquelle disparaissaient ses yeux et affublé d'un nez proéminent et d'imposantes moustaches. L'autre, à sa droite et muni d'un calepin, se prévalait d'un physique bien plus passe-partout avec son visage arrondi et ses fines lunettes, mais se distinguait toutefois avec un masque de chirurgien sur le bas du visage, allez savoir pour quelle raison. Quatre chaises trônaient dans la pièce, deux occupées par les médecins au look étrangement excentrique et deux en face d'eux sur lesquelles ils devaient probablement être supposés s'asseoir ; leur agencement laissait penser à un cercle de chaises dont on avait retiré le superfétatoire. Pour tout dire, la pièce ressemblait plus au lieu de réunion des Alcooliques Anonymes qu'au cabinet d'un psychologue.
- Bonjour, je serai votre médecin aujourd'hui, se présenta le premier, et voici mon stagiaire. Asseyez-vous, je vous prie, nous allons pouvoir commencer la consultation.
Hijikata respira profondément pour s'empêcher de s'en prendre aux psychologues qui, au fond, n'y étaient pour rien. Parvenant à grand peine à afficher un calme relatif, il s'adressa à celui s'étant présenté comme le médecin :
- Docteur... Tout ceci ne doit être qu'un fâcheux malentendu. Je n'ai demandé aucune consultation et je doute qu'il soit dans vos règles de recevoir des patients contre leur gré. Et même si celui-là a certainement des choses qui vont de travers dans sa psyché, croyez-moi, vous n'avez pas du tout, mais pas du tout envie d'y mettre le nez. Par conséquent, je pense qu'il serait bien profitable pour tout le monde que nous retournions tous à notre travail...
Le docteur le dévisagea en se redressant sur son siège.
- Oh oh, je crois qu'un de nos deux patients est dans le déni. Qu'en pensez-vous, stagiaire ?
- Il semblerait, docteur.
- Dans ce cas, nous allons devoir utiliser les électrochocs.
- QUOI ?
- Vous devez faire face à vos problèmes, dans le cas contraire, vous ne pourrez jamais les surmonter ! affirma le psychologue en brandissant ce qui ressemblait à un espèce de pistolet de couleur orange.
- Mais vous êtes complètement... Attendez un peu !
Trop tard, le docteur ayant déjà pointé l'objet menaçant en direction de son visage. Le temps de cligner des yeux, Hijikata se retrouva avec une fléchette en caoutchouc encore vibrante ventousée au milieu du front.
- Hein ? Mais qu'est-ce que c'est que ce truc ? s'exclama le docteur en regardant l'objet qu'il avait dans les mains. J'avais demandé des électrochocs, pas un jouet pour gosse !
- On n'avait pas le budget pour les électrochocs, dit la fille de l'accueil en passant la tête dans l'embrasure de la porte.
- Comment ça, pas de budget pour un pistolet à électrochocs ? tonna-t-il. Mais qu'est-ce que c'est que cette assistante, c'est tout ce que vous avez pu trouver ?
- Je ne suis pas une assistante pourrie, je suis une ravissante secrétaire !
- Mais où est-ce que je suis tombé ? lâcha pour lui même un Hijikata revenu de sa surprise en arrachant de son front avec un petit « pop » la fléchette-jouet qui laissa une belle trace ronde sur sa peau, sous les yeux de Sougo qui s'était installé sur une des chaises vides pour assister au spectacle et le regardait à présent d'un air déçu.
- Ce que vous voulez s'appelle un taser, et ne fait pas partie du matériel médical, fit remarquer le stagiaire à son patron.
- Vous croyez ça ? Montrez-moi le catalogue ! exigea celui-ci en se rendant à grands pas dans le hall d'entrée.
- En ce qui concerne votre consultation, Hijikata-san, Okita-san, elle a été exigée par vos supérieurs, expliqua le stagiaire pendant l'absence de son chef, ils vous font savoir que vous avez l'obligation de vous y soumettre comme à n'importe quelle heure de formation.
- En d'autres termes, ça fait partie de nos heures ? résuma Sougo.
- C'est cela.
- On sera donc payés pour ça ?
- Vos supérieurs ont prévu que vous poseriez cette question. Ils vous font savoir que vous ne devriez pas trop rêver.
Hijikata soupira de frustration en jetant la fléchette en caoutchouc sur le côté. Sougo profita que le stagiaire sortît à son tour de la pièce pour rejoindre son chef dans le hall où un certain remue-ménage commençait à se faire entendre pour se tourner vers lui.
- Hé, Hijikata-san.
- Quoi ? répondit-il avec hargne.
Tout était de la faute de ce petit enfoiré. S'il n'avait pas encore fait son cirque en public, ils n'en seraient pas là !
- Tout ça est ridicule. Il faut qu'on sorte d'ici.
- Tu es marrant, toi ! Et on fait comment avec le vieux qui nous attend au tournant ?
- Il n'y a qu'à leur dire exactement ce qu'ils ont envie d'entendre. On les baratine un peu, on dit qu'on regrette, qu'on s'aime très fort, on sort un peu les violons et on se tombe dans les bras à la fin. Ça devrait suffire à les satisfaire et on pourra tranquillement retourner à notre travail.
- Disons plutôt que je vais retourner au travail, et que tu vas retourner à ta sieste !
- C'est exactement le genre de chose qu'il faudra éviter de dire devant eux.
Hijikata grogna, mais il devait admettre qu'il n'avait pas tort.
- Très bien, concéda-t-il. Je devrais réussir à leur faire croire que tu es supportable si ça ne dure pas trop longtemps.
Les deux médecins revirent rapidement, après que le calme fut revenu. Le psychologue paraissait un peu secoué, la blouse à demi-défaite, les cheveux de travers et -est-ce que c'était une trace de semelle sur sa joue ?- ayant visiblement renoncé à une quelconque utilisation d'électrochocs au cours de sa séance. C'était légal, d'ailleurs ?
- Bien, reprenons, déclara-t-il comme si rien ne s'était passé. Nous disions donc que nous devions commencer à vous faire reconnaître la réalité de votre situation, pour que vous...
- Ce n'est pas la peine, l'interrompit Hijikata en se laissant tomber sur la chaise à côté de Sougo, je... Vous avez raison, il faut que j'arrête de me voiler la face et que nous... mettions enfin nos différents sur la table...
- Très bien, Hijikata-san, se réjouit le stagiaire tandis que son chef baissait son pistolet en plastique d'un air déçu, vous venez de faire un grand pas en avant.
- Oui... Nous pouvons passer directement à la suite, alors ?
- Reconnaître qu'on a un problème est la première étape vers la guérison, mais nous sommes loin d'en avoir fini, affirma le docteur. Maintenant que vous avez admis être un malade mental...
- Hé, je n'ai rien reconnu de tel.
- Ne commence pas à contredire le docteur, Hijikata-san.
- … Nous allons pouvoir passer au premier exercice. Quelle sont vos suggestions ? interrogea le médecin en se tournant vers son stagiaire.
- Je propose de commencer par quelque chose de simple histoire de vous débloquer l'un vis-à-vis de l'autre, proposa le jeune homme en jetant un coup d'œil à son calepin. Vous allez commencer par énoncer tous les deux quelque chose que vous appréciez sincèrement chez l'autre. Ainsi, nous aurons une base positive sur laquelle dérouler vos différents afin de les régler.
Hijikata grimaça intérieurement. C'était supposé être simple, ça ? Il lança un regard à son compagnon d'infortune, qui ne semblait guère avoir plus que lui envie de se lancer le premier.
- Hijikata-san, à vous de commencer, décida le stagiaire.
- Moi ? lâcha l'interpellé avec réticence.
- Vous êtes à la fois son aîné et son supérieur hiérarchique. Vous avez donc la responsabilité, autant d'un point de vue personnel que professionnel, de le guider et de lui montrer le bon exemple.
Le vice-commandant se mordit la langue pour ne pas répliquer. Même s'il avait été un modèle parfait, ce qu'il reconnaissait loin d'être le cas, il doutait que Sougo l'eût jamais pris en exemple. Il sentait toutefois qu'essayer de le contredire ne ferait que faire durer inutilement cette conversation ; enfin, puisqu'ils devaient y passer tous les deux, il pouvait bien commencer...
- Eh bien, Sougo... C'est un très bon policier, quoi qu'on puisse en dire. Je me sens toujours plus tranquille lorsqu'il est à mes côtés en combat. Il a un bon sens du devoir...
Mais le stagiaire ne semblait pas satisfait et agita un index réprobateur.
- Tout ça est beaucoup trop impersonnel, Hijikata-san. Nous ne voulons pas entendre quelque chose que vous pourriez dire de n'importe lequel de vos hommes, mais qu'Okita-san se sente directement concerné.
Hijikata retint un grognement. Il en avait de bonnes, lui, on voyait bien qu'il n'avait absolument pas conscience de quel genre de type était assis en face de lui ! Il dut puiser dans toutes les ressources de sa bienveillance intérieure pour trouver une réponse plus dégoulinante de bons sentiments.
- Il est quelqu'un en qui j'ai une confiance totale. On me demande souvent pourquoi, et je me le demande aussi, étant donné nos... désaccords. Je n'ai jamais réussi à trouver une réponse acceptable, mais malgré ça, j'y suis toujours revenu. Et j'y reviendrai toujours. Il semblerait... Que je n'aie pas besoin de raison pour lui faire confiance.
- Voilà qui est mieux, se réjouit le stagiaire, au grand soulagement d'Hijikata qui était arrivé à ses limites en matière de confession. C'est très bien, Hijikata-san. Qu'en pensez-vous, docteur ?
- Ça fera l'affaire pour le moment, approuva le psychologue qui semblait n'avoir rien écouté. À votre tour, ajouta-t-il à l'adresse de Sougo qui se redressa sur sa chaise.
Hijikata le regarda de côté pour guetter une quelconque réaction sur son visage qu'il gardait résolument neutre : impossible de savoir ce qu'il pensait de sa petite déclaration, il n'y lisait ni moquerie, ni colère, ni émotion d'aucune sorte. Allait-il le lui renvoyer dans la face d'une manière ou d'une autre plus tard, ou partait-il simplement du principe qu'il n'avait fait que baratiner les médecins pour avoir la paix ? Là, tout de suite, il paraissait concentré sur la propre confession qu'on attendait de lui.
- Alors, Hijikata...
Malgré lui, il était curieux d'entendre ce qu'il allait pouvoir dire. Il avait beau être persuadé que les prétendus psychologues face à lui étaient les premiers à avoir besoin de consulter un de leurs confrères, il devait reconnaître qu'entendre Sougo lui offrir un compliment était loin de laisser indifférent. Même s'il jouait la comédie pour être débarrassé, il devrait avoir l'air honnête et faire une déclaration réaliste ; qu'allait-il décider de dire ? Quel angle allait-il choisir ?
- … Nan, j'ai rien à dire. C'est juste un connard.
- QUOIIII ! explosa Hijikata en se levant d'un bond en brandissant un poing menaçant. SALE PETIT TRAÎTRE, JE VAIS TE... !
- Nous avons une nouvelle crise, commenta joyeusement le psychologue.
Pop !
- ET ARRÊTEZ AVEC CE TRUC ! tempêta Hijikata en arrachant la fléchette en caoutchouc de son front en laissant un deuxième cercle rouge bien net à côté du précédent. QU'EST-CE QUE C'EST QUE CE FAVORITISME ?
- Comme nous vous l'avons dit plus tôt, vous devez faire face à la réalité et à vos problèmes. Y compris le fait que vous n'ayez aucune qualité appréciable.
- POURQUOI VOUS PRENEZ CE QU'IL DIT COMME PAROLE D'ÉVANGILE ? MAIS QUEL GENRE DE PSYCHOLOGUE VOUS ÊTES ?
- Ça suffit, trancha le stagiaire d'un ton autoritaire. Okita-san, ajouta-t-il à l'intention de Sougo qui s'était laisser retomber contre le dossier de sa chaise en croisant les bras et en tournant la tête du côté du mur, ignorant royalement l'éclat de colère de son collègue, Hijikata-san s'est plié à l'exercice, vous avez entendu ce qu'il avait à dire sur vous, il est donc juste que vous lui rendiez la pareille. Tout le monde a forcément de bons côtés, alors concentrez- vous dessus en oubliant le reste. Nous ne passerons pas à la suite tant que nous n'aurons pas franchi cette étape.
Sougo resta dans la même position, mais troqua son expression résolument indifférente par une autre plus renfrognée. Caractéristique de quand il se trouvait au pied du mur après avoir épuisé son stock de conneries disponibles. Hijikata avait fini par retrouver un minimum de maîtrise de soi et s'était laissé retomber sur sa chaise, fixant son jeune subordonné d'un regard furieux. Sougo, toujours boudeur, semblait résolu à ne pas le regarder, ni lui ni personne d'autre. Il était évident qu'il n'avait aucune envie d'accéder à la requête du psychologue stagiaire... Mais qu'il avait en même temps pleinement conscience qu'il n'avait guère d'autre option pour espérer sortir de ce cabinet. Après quelques instants de silence, les autres purent voir ses lèvres remuer dans un léger marmonnement.
- Comment ? demanda le stagiaire en tendant l'oreille. Parlez plus fort, je vous prie, Okita-san, nous n'avons rien entendu.
Sougo se décida enfin à relever un regard agacé vers lui, exprimant un avertissement très clair concernant ce qui risquait de lui arriver s'il s'avisait de lui faire encore répéter quelque chose qui lui écorchait la bouche à ce point.
- Il me donne toujours la plus grande moitié du chupet quand on en partage un, finit-il par répéter d'une voix plus intelligible. Sans que je le réclame. Je crois qu'il n'a jamais essayé de se le garder pour lui, même quand c'est son parfum préféré. C'est plutôt sympa.
Hijikata lâcha un grognement en réponse.
- Merci pour l'effort, ravi de savoir que je vaut un chupet...
- Vous ne devriez pas le prendre ainsi, Hijikata-san, le réprimanda le psychologue stagiaire d'un ton sévère. Malgré ses réticences évidentes, Okita-san a finalement tendu une main vers vous. Pensez-vous qu'il ait envie de renouveler l'expérience si vous la repoussez ?
Scotché comme s'il venait de prendre une gifle, Hijikata fut incapable de répondre.
- Nous savons que vos différents remontent à votre prime jeunesse et par conséquent, sont fortement ancrés en vous. Aussi, il ne faut pas s'attendre à ce qu'Okita-san vous saute au cou du jour au lendemain : s'il a le désir de tenter une réconciliation, ça ne pourra se faire qu'un pas après l'autre, chacun lui demandant un effort certain. Mais si à chaque avancée, vous le repoussez en lui reprochant de ne pas avoir avancé assez vite, plutôt que de l'encourager à continuer, vous n'avancerez pas du tout.
Hijikata resta muet. Était-ce vrai ? Avait-il été trop dur envers Sougo ? Avait-il repoussé toute tentative de rapprochement au prétexte que celles-ci n'auraient pas compensé leurs conflits passés ? Il était vrai qu'à ses yeux, Sougo était celui qui avait ouvert les hostilités, le jour même de leur rencontre... Alors qu'il n'était qu'un enfant, un enfant perturbé par la perte précoce de ses parents, la fragilité de sa sœur et sa solitude causée par un déphasage complet par rapport aux enfants de son âge. Et lui même était le voyou local dont tous se méfiaient et qui était décidé à ne donner aucune raison de faire changer les opinions à son sujet. Il risqua un coup d'œil vers le jeune homme, mais celui-ci fuyait résolument son regard, buté. Buté comme un gamin qui refuse de répondre à la question de son enseignant parce qu'il a été conditionné à se faire gronder à chaque fois qu'il donne une mauvaise réponse.
- Bien, s'exclama soudainement le psychologue en frappant dans ses mains avec satisfaction. On progresse, nous avons fait un grand pas en avant !
- Vous n'avez pas fait grand chose, lui fit remarquer Hijikata avant d'avoir pu s'en empêcher, irrité par son expression victorieuse alors que son stagiaire avait fait un bon quatre-vingt-dix pour cent Du travail.
- Ah, vous recommencez à divaguer, nous allons devoir corriger le tir...
- Arrêtez avec vos foutues fléchettes !
- Hum ? Il n'y en a plus, remarqua-t-il en secouant la boîte en carton vide. Assistante, amenez-moi des munitions !
La porte s'ouvrit brutalement dans leur dos, et Sougo et Hijikata eurent juste à temps le réflexe de se baisser pour esquiver la boîte de fléchettes qui se contenta d'effleurer leurs cheveux :
- JE NE SUIS PAS TON ASSISTANTE !
Le docteur ne fit pas preuve de la même réactivité : le coin de la boîte vint heurter son front avec tant de force qu'il bascula en arrière dans un cri étouffé, se rattrapant à la première chose qu'il put saisir, soit le masque de chirurgien de son stagiaire qu'il entraîna dans sa chute. Les deux policiers de levèrent d'un bond pour aller constater l'étendue des dégâts, mais alors qu'Hijikata ouvrit la bouche pour demander si tout allait bien, il s'interrompit face à ce qu'il avait sous les yeux : les grosses moustaches du psychologue avaient glissé, entraînant avec elles un faux nez en plastique, et son épaisse toison brune avait laissé place à des yeux de poisson mort et une tignasse blanche et bouclée trop familière. Son stagiaire, quant à lui, laissait voir sans son masque un visage de binoclard toujours peu distinctif mais toutefois bien connu. Dans leur dos, la secrétaire dont le chapeau avait glissé, libérant quelques mèches de cheveux roux vif, lâcha un petit « oups » en contemplant la scène. Les membres de l'agence à tout faire arboraient l'expression du chat qui venait de se faire prendre la patte dans l'aquarium, sous le regard voilé de noir de Sougo et d'Hijikata, le premier ayant troqué la surprise pour son pire sourire sadique et le second faisant craquer ses phalanges d'un air sinistre.
OoOoOoOoOoO
Pendant qu'il contemplait la scène, et bien qu'il sût objectivement qu'il n'y était pour rien, il ne pouvait s'empêcher de se sentir un peu coupable.
- Commandant, vous ne pensez pas qu'on devrait faire quelque chose ?
Kondo lui offrit un sourire supposé être rassurant, mais qu'il ne parvint pas à faire ressembler à autre chose qu'à une grimace affreusement tordue.
- C'est bon, Zaki, ils vont se calmer tout seuls... Mais quelle idée ils ont eue, aussi...
De l'autre côté de la cour, suspendus aux branches les plus solides d'un grand arbre, chacun des yorozuya soigneusement saucissonné avec une quantité généreuse de corde se balançait comme une décoration de Noël saugrenue. Bien que leurs deux tortionnaires aient fini par les délaisser pour s'en retourner à leur travail, aucun des agents présents ne se risquait à aller les libérer pour le moment, se contentant de passer devant eux en faisant mine de ne pas les voir, chose assez difficile compte tenu que leur patron ne cessait de se débattre en hurlant sur tout le monde.
- Ohé ! Laissez-nous partir, bande de flics pourris ! C'est de l'abus de pouvoir ! La télé va en entendre parler, croyez-moi ! Hé ! L'opinion publique est déjà pas terrible à votre sujet, attendez un peu que les gens sachent que vous laissez des innocents mourir de faim ! Je suis sûr que ce genre de torture est interdite par la loi ! Ohéééé !
- … Ils sont vraiment innocents, commandant ? demanda Yamazaki. Comment ils se sont retrouvés mêlés à cette histoire ?
- Hé bien... Je n'ai pas les détails, mais quand j'ai parlé de cette idée au vieux, il a été plutôt emballé. Je pense qu'il devait encore avoir en travers d'avoir dû faire des pieds et des mains après ce scandale médiatique, et il a tenu à s'en charger lui-même. J'imagine que c'est le salaire qui a motivé ces trois-là à se faire passer pour des psys et à se faire engager... C'était imprudent de leur part, il faut bien le dire...
À quelques mètres de là, Hijikata venait de sortir de son bureau, le nez dans un dossier qu'il abaissa en passant devant l'arbre et en entendant les plaintes de Gintoki.
- Sougo, tu as entendu ? Nos invités ont faim.
- Je m'en occupe.
Le capitaine se leva du coin où il faisait sa sieste en retirant son masque de sommeil, et alla consciencieusement enfoncer une brioche dans le gosier de Kagura, profitant allègrement du fait qu'elle eût les bras immobilisés pour noyer protestations et insultes dans un flot écœurant et gargouillant de sauce aux haricots rouges.
- Ils se sont fait engager, vraiment...
En ce qui le concernait, Yamazaki avait une autre théorie. Même si le scandale de l'autre jour avait du mal à passer, il imaginait mal le vieux balancer son argent ailleurs que dans des bars à hôtesses. Le prix pratiqué par les psychologues aurait eu de quoi le convaincre d'opter pour la solution discount en s'adressant de lui-même à l'agence à tout faire. Ils auraient tout aussi bien pu refuser, pourrait-on dire, ils avaient le choix... Oui, le choix entre jouer les thérapeutes pour le capitaine et le vice-commandant et le flingue de Matsudaira. Lui-même n'était pas sûr de ce qu'il aurait choisi, c'était comme avoir le choix entre mourir noyé ou écrasé sous un immeuble qui s'écroule. Néanmoins, il préféra se voiler la face et accepter l'explication du commandant, sinon il serait obligé d'après le code du guerrier d'aller au bout de ses convictions et de s'interposer entre les yorozuyas et leurs tourmenteurs.
- Va mourir en t'asseyant sur ton sabre, enfoiré ! éructa Kagura lorsqu'elle eût pu recracher assez de pâte pour réussir à s'exprimer. C'est l'autre frisé qui s'est fait remarquer, va l'emmerder lui !
- Je m'occuperai de lui après, mais Hijikata-san m'a dit que je devrais me montrer plus galant avec les femmes. Alors, je nourris la truie en premier, c'est bien normal.
- C'est bien, Sougo, le félicita le vice-commandant. Bon, ce n'est pas exactement ce que j'attendais, ajouta-t-il à l'adresse des prisonniers, mais il faut bien que je l'encourage, n'est-ce pas ?
Yamazaki laissa échapper un gémissement tandis que Sougo reprenait son gavage en esquivant plusieurs crachats. D'une part par compassion, de l'autre parce que c'était ses anpans...
Derrière lui, Kondo n'en menait guère plus large. Il chassait la culpabilité en se répétant que ses deux protégés se lasseraient assez vite de leurs malheureuses victimes et les libéreraient avant la fin de la journée. Leur calvaire prendrait fin, à n'en pas douter, avec leur période de bonne entente, qui n'aura pas duré plus de six heures...
Ce qui était un nouveau record, c'était tout de même à noter !
OoOoOoOoOoO
J'espère que cette nouvelle histoire vous a plu ! Un petit mot concernant le prochain car, comme vous le savez, Noël approche, et j'ai eu grand plaisir à écrire une histoire spéciale l'an dernier. J'ai prévu d'en faire une cette année encore, j'ai toute les idées en tête, cependant ce qui me manque en comparaison de l'an dernier, c'est le temps pour les écrire. Aussi, même si je peux promettre qu'il sortira, il risque d'être un peu en retard. Je vais faire de mon mieux ; mais dans le cas où je ne pourrais pas le faire le jour même, je vous souhaite de bonnes fêtes en avance !
