Épisode 9 – Partie 2
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Kadaj pénètre dans la petite librairie et jette un œil autour de lui. Dans le fond, des bibliothèques qui forment trois passages étroits dans lesquels on doit s'engouffrer pour avoir accès aux romans, essais et autres livres brochés. Avachi derrière son comptoir, le propriétaire le suit du regard comme il se dirige vers les présentoirs situés près de l'entrée – où s'exhibent journaux et autres magazines; neufs comme d'occasion.
Il tend les doigts vers le journal « Les nouvelles d'Edge », s'assure qu'il s'agit bien de celui du jour et qu'il contient des offres d'emplois, avant de se tourner vers le rayon des magazines. Un coup d'œil à leurs couvertures parfois cornées et abîmées ne l'inspire pas pour un futur achat et il va pour se diriger vers la caisse quand son attention est attirée en direction du rayon supérieur.
Ici, les couvertures sont d'une tout autre nature – du genre carrément osé et qui se dévoilent sans pudeur à la vue du curieux. Et si les éléments neufs sont protégés par un film plastique, ceux ramassés à droite et à gauche sont au contraire en accès libre et il lui suffit de tendre la main vers le plus proche pour avoir accès à son contenu.
Son journal sous le bras, il tourne et retourne le magazine, s'attarde sur la photo de couverture d'une jeune femme nue dont on a pris la peine de censurer les parties intimes. Intrigué, il l'ouvre, va pour le feuilleter, mais le propriétaire lui lance :
— C'est pas une bibliothèque ici. Tu veux lire, t'achètes !
Avec un claquement de langue agacé, Kadaj se tourne vers lui.
— Je peux jeter un œil, non ?
— Non ! Paye ou dégage !
Kadaj s'oblige au calme. Il y a quelques mois encore, il aurait massacré tout imbécile qui se serait permis de s'adresser à lui de cette façon. Mais à présent qu'il lui est interdit de causer des problèmes, il ne peut que mener la main à ses poches et claquer quelques Gils sur le présentoir à journaux situé près de lui.
— Ça devrait suffire pour la consultation.
Avant de retourner à son magazine.
Les sourcils froncés, le type sort de derrière sa caisse et vient récupérer l'argent. En fait rapidement le compte, avant de les faire sauter dans sa main et de repousser sa gavroche bleue en arrière pour gratter son crâne dégarni.
— Ça te coûterait pas beaucoup plus cher de l'acheter.
— Je risque d'avoir des ennuis, si je ramène ça chez moi.
— Tiens donc ! (Et s'approchant de lui pour mieux l'observer, l'homme questionne :) Et ça te fait quel âge, exactement ? J'ai pas bien l'impression que tu sois assez vieux pour mater ce genre de trucs.
Agacé, Kadaj recule de quelques pas.
— C'est oui ou c'est non ?
L'homme prend une longue inspiration, le jauge encore un instant du regard, avant de revenir aux pièces qui encombrent sa main. Il hésite, mais pas très longtemps.
— Si je te vois te tripoter, menace-t-il en retournant en direction de son comptoir, je te vire de là. Pigé ?
— Mais oui, mais oui…
Sa tranquillité retrouvée, il s'attarde sur les photos des modèles qui s'exhibent sous son nez, s'intéresse tout particulièrement aux différences qu'il existe entre leurs corps et le sien. Arrivé à un poster central, il le déplie et incline la tête sur le côté. Comme il s'en doutait, les corps féminins diffèrent de ceux de leurs homologues masculins. Les similitudes sont nombreuses, certes, mais les différences qu'il repère ne manquent pas de le laisser songeur.
Il doit toutefois avouer qu'il ne comprend pas vraiment cette obsession de la nudité – principalement féminine – qui semble exister au sein de l'espèce humaine. N'y voit rien d'autre que de la peau, de la chair… quelques poils et…
Qu'est-ce qu'il y a d'excitant là-dedans ?
Le poster replié, il tourne la page et tombe sur une série de photos de Wutaïennes arborant quelques ornements culturels censés ajouter à leur charme exotique. De plus en plus perdu, il se demande quelle serait la réaction de Loz, ou même de Yazoo, face à ce genre de clichés.
Jusqu'à présent, tout ce qui avait trait à la sexualité était bien loin de leurs préoccupations et il n'est d'ailleurs pas certain que la chose soit déjà venue titiller l'esprit de ses frères.
D'autant moins que ceux-ci agissent encore davantage comme des enfants, que comme de jeunes adultes. Ça va donc leur demander encore un peu de temps avant qu'une maturité suffisante ne se développe en eux et ne les pousse à s'intéresser à la question de leur désir.
Enfin… à supposer qu'ils en soient vraiment capables, bien entendu.
Mais si ça devait arriver…
Oui, si ça devait arriver, alors leur manque d'expérience risque de leur poser quelques soucis. Du reste, lui-même n'est pas tout à fait certain de tout comprendre niveau sexualité. Il pense avoir saisi les grandes lignes, comprend en partie pourquoi l'espèce humaine s'y adonne, mais…
Moi aussi, je suis sacrément immature sur la question.
Ce qui est un problème, car c'est après tout à lui d'aider ses frères dans leur adaptation.
Mais où est-ce que je suis censé me renseigner sur ce genre de chose, au juste ?
Il est évident que ce n'est pas en s'intéressant à ce genre de magazines – uniquement produits pour flatter les bas instincts – qu'il trouvera les informations dont il a besoin. Et comme il ne se voit pas interroger Cloud, ni encore en moins Tifa, certain que ceux-ci seront bien trop gênés pour le renseigner, il va devoir trouver une autre source d'information.
Et pas question d'expérimenter moi-même dans ces conditions.
Non, pour ça, il va devoir attendre encore un peu. Que son désir, sinon son intérêt s'éveillent un minimum, pour commencer…
Il en est là de ses réflexions quand un raclement de gorge se fait entendre derrière lui. La seconde d'après, une voix moqueuse lui lance :
— Et alors, on se rince l'œil ?
Derrière lui, Reno. Les mains enfoncées dans les poches, celui-ci lui offre un sourire absolument affreux. Pas trace de son collègue, cependant. Ni dans la librairie, ni dans la rue. Avec un ricanement de mauvais augure, le roux se tourne vers le commerçant.
— Tu laisses des mineurs regarder ce genre de trucs, maintenant ? C'est du propre !
Soudain mal à l'aise, le type commence à se tortiller.
— C'est que… c'est pas facile d'évaluer son âge et…
— T'as des preuves que je suis mineur ? réplique Kadaj, l'expression soudain hostile.
— Et toi, lui répond Reno en se penchant en avant, comme pour se mettre à sa hauteur. T'as des papiers qui prouvent que j'ai tort ?
Puis, se faisant plus menaçant, il revient au propriétaire.
— Tu sais que tu peux avoir des problèmes, hein ? Si j'en touchais deux mots au responsable de quartier, y serait bien foutu de venir te passer un savon !
— C'est plutôt toi qui risques d'avoir des problèmes, si tu continues à l'ouvrir, fait Kadaj, alors que l'homme s'apprêtait à se défendre.
Le sourire de Reno revient étirer ses lèvres. Encore plus large et satisfait que précédemment.
— Ooooh, des menaces ? Et devant témoin, en plus ? On dirait que t'as vraiment envie que toi et tes frères ayez des soucis !
Kadaj se crispe et doit réprimer l'envie de violence qui monte en lui. Il sait qu'il doit faire attention, mais franchement, ce crétin ne lui facilite pas la tâche !
Décidant toutefois de laisser couler, il pince les lèvres et repose le magazine là où il l'a trouvé. Puis, sans plus faire attention au Turk, il quitte le commerce en jetant au propriétaire ce qu'il doit pour son journal…
5
Du bout du doigt, Loz tape contre la vitre qui le sépare du chiot. Dressé sur ses pattes de derrière, celui-ci lui montre les crocs et s'époumone en aboiements. Dans une vitrine voisine, deux de ses congénères dorment, pelotonnés l'un contre l'autre.
L'animalerie à l'entrée de laquelle leur prison se trouve est minuscule et son propriétaire doit avoir du mal à joindre les deux bouts, tant l'acquisition d'un animal de compagnie ne figure pas parmi les priorités des habitants d'Edge. Tout près de la porte laissée ouverte, une cage où un perroquet, agrippé des deux pattes aux barreaux, s'acharne sur ces derniers à l'aide de son bec.
Accroupi, Loz retrousse la lèvre inférieure en une moue.
Finalement, se tenir tranquille n'aura pas été une épreuve bien compliquée – à se demander pourquoi, tout ce temps, il avait ressenti de la crainte à la seule idée de passer la porte du Septième Ciel !
Par contre, on peut pas dire que ce soit très amusant…
Sans ses frères, il s'ennuie plus qu'autre chose et s'il était amené à faire une bêtise, la cause serait certainement à chercher de ce côté-ci.
Ses yeux reviennent se poser sur le chiot qui continue de lui aboyer dessus. Oui, ça aurait été bien plus amusant si Yazoo ou Kadaj était présent, car au moins, il aurait eu quelqu'un avec qui partager ses impressions.
Comme son regard dévie en direction du prix scotché à la vitre, ses sourcils se froncent.
Et en plus du reste, cette espèce en commercialise d'autres pour son propre profit. À la place de ce chiot, il serait furieux. En tout cas… plus que celui-ci l'est déjà. Oui, sûr qu'il aurait déjà brisé les murs de sa prison et massacré tous ceux responsables de sa captivité.
À nouveau, son doigt vient frapper contre l'obstacle et, comme il s'attarde sur les pattes de l'animal, il songe que celui-ci aura toutefois du mal à en faire de même. Il est bien trop petit, n'a pas de crocs très impressionnants et ne doit même pas courir assez vite pour échapper à ses tortionnaires. Pour un peu, il serait presque tenté de lui donner un coup de main, mais…
J'ai promis de ne pas faire de bêtise.
Avec un soupir, il se remet donc debout et cambre le dos en arrière, afin de soulager une tension qui cherche à s'y installer. Puis, jetant un regard autour de lui, il se demande que faire à présent. Seul, il ne voit vraiment pas l'intérêt de continuer à se balader et préfère de loin rentrer, histoire de tenir compagnie à Tifa.
Surtout qu'y a jamais grand monde à cette heure. Ouais, sûr qu'elle doit s'ennuyer elle aussi.
Il se souvient toutefois qu'il a emporté un peu d'argent avec lui et, son regard s'agrandissant, il entreprend de tâter les poches de son jean.
Ah, c'est vrai ! Je voulais trouver un cadeau pour Yaz' et Kadaj !
Un petit quelque chose destiné à renforcer leurs liens malmenés ces derniers temps. Un objet qu'ils pourraient avoir sur eux en permanence et sur lequel il leur suffirait de poser les yeux pour penser aux deux autres. Le souci étant qu'il ne sait pas du tout ce qui conviendrait…
Et que j'ai pas beaucoup d'argent.
Mais aussi qu'il n'a même pas de téléphone portable pour demander conseil à Tifa !
