Bonne année à tous ! De retour avec un nouveau chapitre dont l'idée m'a été donnée par un commentaire de Sarahcchi... J'espère que ce chapitre te plaira, à toi et aux autres qui le liront !
OoOoOoOoOoO
Le baptême du sang
OoOoOoOoOoO
Il aimait bien ces nouveaux uniformes.
Ils étaient légers et pratiques, offrant une bonne liberté de mouvement, à la fois sobres et suffisamment reconnaissables. Kondo les avait présentés à son équipe comme une version provisoire, mais ça n'aurait pas dérangé Sougo de les garder tels quels. Hijikata était le seul qui avait trouvé à y redire. « Toi qui a passé plus de la moitié de ta vie à porter du bleu, tu ne vas quand même pas nous dire que la couleur ne te convient pas ? » lui avait dit Sougo d'un ton moqueur. « C'est vraiment juste pour le plaisir d'être chiant ». Il lui avait alors servi tout un argumentaire sur les améliorations qu'il jugeait nécessaire, mais le tout jeune capitaine n'avait pas écouté. Il réajusta le haori bleu bien parti pour devenir partie intégrante de leur image, et jeta un coup d'œil aux alentours pour se faire une idée de la réaction des gens. Bon, pour le moment, elle n'avait pas l'air très positive, s'il devait être honnête. C'était prévisible, mais la constitution d'une force de police armée constituée presque exclusivement d'anciens voyous et criminels, dont certains ayant arrêté leur carrière il y avait moins d'une semaine, ne faisait pas l'unanimité parmi la population. C'était une de leur premières patrouilles en ville, et les gens s'écartaient d'eux comme d'une bande de yakuzas. C'était notamment pour cette raison qu'Hijikata se montrait aussi intransigeant et sévère, ou juste casse c******, selon Sougo, qui en y repensant, fixa avec une grimace peu charitable l'arrière du crâne de celui qu'on lui avait imposé comme supérieur. Il avait, à la demande de Kondo, commencé à rédiger un règlement qui avait fait pâlir d'effroi tous ceux qui en avaient eu un aperçu. Aucun doute que ceux-ci auraient démissionné si ce même règlement, précisément, ne punissait pas la désertion de seppuku, ce qui était d'ailleurs la peine pour la plupart des fautes. Ce type avait un fétiche là-dessus, il ne voyait que ça. Si seulement il pouvait l'accomplir sur lui. Il y avait les patrouilles, aussi. Soi-disant, tous les policiers en faisaient, c'était leur rôle de se rendre disponible pour la population... Mais que c'était chiant ! Il n'avait suivi que parce qu'il n'avait guère le choix, mais il saisirait la première occasion pour s'esquiver. Ce sale tyran avait également rasé de force sa crête à Yamazaki... Non, là, Sougo ne pouvait pas prétendre qu'il désapprouvait, il l'avait même aidé, c'était trop drôle ! Sa fierté sérieusement douchée lors de leur rencontre, le punk avait depuis adopté un comportement nettement plus soumis envers eux. Jusqu'au jour où Hijikata s'était pointé devant lui avec un rasoir en lui annonçant que pour des raisons de sérieux dans leur image, il devait se séparer de cette coupe ridicule, et qu'il pouvait choisir entre le faire lui-même ou le subir de force. Le caractère rebelle de Yamazaki avait connu un ultime souffle de vie lorsqu'il choisit, de toute évidence, la deuxième solution, avant de mourir définitivement après que, au son de hurlements déchirants, Hijikata lui ait mis la boule à zéro pendant que Sougo lui immobilisait les bras. On ne l'avait guère plus entendu depuis : il se contentait de les suivre, le regard vide et apathique, comme si son âme avait été contenue dans ses cheveux. Il faisait si peine à voir qu'Hijikata, dans un exceptionnel élan de pitié, l'avait « consolé » en lui balançant d'un ton rude que ça repousserait vite, et qu'il serait bien mieux avec une coupe normale. Harada aussi avait le crâne rasé, et il n'en faisait pas toute une histoire. Il avait semblé se réveiller à ce moment-là, et avait rétorqué d'un ton angoissé que sans sa crête, il n'avait plus aucun trait distinctif, il ne ressemblait à rien ! Sougo avait pensé qu'il dramatisait ; mais après quelques jours, alors qu'une tache sombre s'était dessinée sur son crâne, donnant une idée de ce à quoi il ressemblerait une fois ses cheveux repoussés, il devait admettre qu'il avait raison. Enfin, il ne dirait pas qu'il ne ressemblait à rien, il dirait plutôt qu'il ne ressemblait à rien de spécial. Sans sa crête verte et ses fringues de punk, avec une coupe classique et le même uniforme que les autres, il ressemblerait juste à Monsieur-tout-le-monde. Avec un peu une tête de victime, aussi. Finalement, Kondo avait eu raison de le prendre avec eux, il pourrait se montrer assez distrayant quand Hiji-baka ne sera pas disponible. Ou mort. Enfin, dans un cas comme dans l'autre, ils auraient bien besoin en premier lieu d'un peu d'action.
OoOoOoOoOoO
Il voulait de l'action, il était servi !
C'était confirmé, la formation de leur petit groupe n'avait pas fait que des heureux, et tandis que la plupart se contentaient d'être scandalisés dans leur coin, quelques-uns avaient visiblement décidé de régler le problème eux-mêmes. Ils avaient été pris en embuscade sur le chemin du retour, dans une rue un peu paumée dont les rideaux avaient été tirés à leur approche et les portes fermées. Inutile d'attendre un quelconque renfort extérieur de la part de qui que ce soit. Mais cela n'avait aucune importance : du point de vue de Sougo, ç'aurait même été insultant qu'on leur vienne en aide à ce moment-là. Bien qu'ils fussent dans un nombre à peu près équivalent au leur, leurs assaillants n'en menaient pas large, certains semblant commencer à réaliser leur grave erreur. Plusieurs corps jonchaient déjà le sol, et parmi eux, aucun ne portait l'uniforme bleu de leur groupe. Même les nouveaux ne déploraient rien de plus grave que de simples égratignures, solidement épaulés par les plus anciens élèves de Kondo, qui n'était même pas présent pour voir ça lui-même ! Quel dommage, il aurait été si fier. L'excitation de Sougo était à son paroxysme, et pourtant, il rageait comme pas permis : en effet, le hasard de leur formation lors de l'attaque et la configuration étroite des lieux l'avait mis dans une position où il ne se trouvait qu'en deuxième ligne, et ne pouvait guère, de là où il était, jouer plus qu'un rôle de soutien auprès de ses camarades plutôt que d'affronter directement leurs ennemis. Et ça ne lui plaisait pas. Bien sûr, il comprenait l'importance du travail en équipe et la primeur qu'avait la sécurité des hommes sur son envie de se mettre sur la gueule, mais il en était tout de même éminemment frustré. Ça n'avait rien d'un caprice, il jugeait avoir besoin de montrer de quoi il était capable en combat réel ; pour commencer, pour consolider son autorité auprès du groupe qui avait été placée sous son commandement, et dont certains hommes récemment arrivés n'avaient pas vu d'un très bon œil de se voir attribuer comme supérieur hiérarchique un môme de quatorze ans. Alors, certes, ils avaient bien dû finir par changer d'opinion – et de slip – après une campagne de persuasion énergique et de bottage de culs de la part du jeune capitaine, mais celui-ci estimait quand même qu'il ne serait totalement légitime qu'après avoir fait ses preuves. Et puis, merde, c'était leur premier vrai combat, il voulait en profiter aussi ! Et bien sûr, il avait fallu que ce connard d'Hijikata se retrouve en position parfaite pour se battre, éliminant les adversaires les uns après les autres, créant un espace vide de plus en plus large autour de lui. L'enflure. Sougo devait se faire une raison : leurs assaillants, qui avaient compris dans quel piège à loup ils venaient de se jeter, étaient soit étendus au sol, soit en train d'essayer de fuir. La bataille serait terminée dans une poignée de secondes. Dépité, il se retourna pour vérifier vite fait que tout le monde allait bien dans son dos, prêt à baisser son arme, et ses yeux s'agrandirent brusquement : derrière lui, Yamazaki n'eut que le temps de jeter un regard d'incompréhension au jeune homme avant que la botte de celui-ci ne le cueille en plein ventre, lui coupant le souffle en le propulsant deux mètres en arrière. La vision rendue trouble par la douleur, le malheureux punk, les mains crispées sur son estomac, rouvrit les yeux juste à temps pour voir le sabre qui s'était abattu à l'endroit précis où il se trouvait une seconde plus tôt, dans les mains d'un de leurs derniers agresseurs qui les avait attaqué en traître en sautant d'une fenêtre voisine. Le sabre du capitaine avait arrêté le sien en plein mouvement, l'obligeant à reculer pour armer un nouveau coup. Sougo, à la fois satisfait de pouvoir enfin dégainer pour quelque chose et aussi concentré que l'exigeait n'importe quel combat, n'eut aucun mal à déchiffrer sa gestuelle tandis que lui-même se remettait en garde. Il dévia le coup suivant avec une facilité enfantine, feinta à droite pour pousser son adversaire à tenter de frapper à sa gauche, ouvrant une large ouverture sur son flanc. Plus que largement suffisant pour Sougo pour marquer le coup gagnant...
Une ombre apparut soudain dans son champ de vision : avant que Sougo n'ait pu abattre son arme, un éclair d'argent trancha l'air de l'épaule jusqu'au flanc de l'agresseur qui s'effondra définitivement.
Le sabre toujours armé sur son épaule, le regard de Sougo passa du corps inanimé à ses pieds à Hijikata qui essuyait sa lame après avoir abattu le dernier ennemi en lice.
- Enfoiré ! explosa Sougo en jetant de rage son sabre à ses pieds. Mais c'est quoi ton problème, à la fin ?
- Hein ? lâcha Hijikata qui paraissait remarquer sa présence juste à l'instant. Qu'est-ce qui t'arrive encore ?
- C'est à toi qu'il faut poser la question ! Tu me cherches encore, c'est ça ?
- Oh, tu te calmes, oui ? On est en pleine rue, là, alors si tu as quelque chose à me dire, tu te montres plus clair et tu baisses d'un ton, tout le monde te regarde !
Il n'avait pas tort. Si les voir se houspiller régulièrement n'avait jamais paru les interpeller, eux-mêmes étant bien du genre à régler leurs différends de manière passablement agressive, les hommes sous leurs ordres qui ne les connaissaient pas de longue date les dévisageaient avec inquiétude. Les voir montrer toujours un front uni aux côtés de Kondo étant une des raisons les ayant convaincus de les rejoindre, voir ce front se fissurer aurait vite fait de donner naissance à des doutes...
Sougo se força à se calmer en respirant profondément. Il ne devait pas faire ça, il se desservirait en se comportant comme un impulsif incapable de se maîtriser. C'était exactement ce que voulait cet abruti, à tous les coups, le discréditer auprès de Kondo et des hommes en se montrant indigne de sa place.
- Je te faisais remarquer, cher vice-commandant, que si tu as à ce point envie de te battre, je peux te donner satisfaction quand tu le veux. Tu n'as qu'à demander...
- Mais de quoi tu parles, encore ? s'impatienta Hijikata avec un geste de dédain. On vient justement d'en gagner un, de combat, alors respire au lieu de dire des conneries.
- Oh bien sûr, approuva-t-il d'une voix chargée de sarcasme, on se demande même pourquoi on est venus t'aider. Le grand Hijikata aurait sans doute pu s'en charger lui-même, tout seul.
Le concerné resta interdit un instant, puis baissa les yeux sur le corps à leurs pieds. Puis il comprit.
- Non mais... Tu es sérieux ? Tu es vraiment en train de me reprocher d'avoir tué ce type avant toi ?
- Tu es arrivé très vite à cette conclusion... Curieux si ce n'était pas volontaire.
- Je n'y crois pas... Mais tu t'imagines quoi ? Que c'est un jeu ? Qu'on va s'amuser à compter les points ?
Les poings de Sougo se serrèrent ; le ridicule de la situation que son aîné mettait en évidence, loin de le faire se sentir honteux, le mettait encore plus hors de lui.
- Si on le faisait, inutile de nier que Toushi l'épine partirait avec une belle longueur d'avance, pas vrai ? Ce n'est pas ce point là qui aurait changé grand-chose au score, j'en déduis que tu ne m'en penses juste pas capable. Que dirais-tu de vérifier devant témoins ?
- Petit crétin. On n'est pas là pour démontrer l'étendue de tes incroyables compétences, mais pour travailler ! Des vies en dépendent ! J'ai autre chose à foutre que des batailles d'ego, alors cesse de te comporter comme un gosse, tu as des responsabilités, maintenant !
Sur ces mots, Hijikata lui tourna résolument le dos, mettant fin à la conversation. Sougo eut un mal fou à se retenir de le frapper dans le dos alors qu'il donnait à tous l'ordre de se remettre en route.
Et il était supposé être aux ordres de ce salopard pour toute sa carrière ? Ce n'était pas possible, il ne tiendrait jamais... Il allait abréger la sienne, ce sera vite réglé...
OoOoOoOoOoO
- Cet espèce de connard ! explosait Sougo une fois à l'abri des oreilles curieuses de ses nouveaux collègues et subordonnés. L'enfoiré, le bâtard, cette fois je vous le jure, je vais le chopper et le **** !
Assis à même le sol de son bureau, Kondo accueillait avec tout le stoïcisme qu'il pouvait la tempête d'insultes et de promesses de mort que crachait son jeune protégé à l'encontre de son supérieur direct. La plupart du temps, quand Sougo se disputait avec Toushi, ce qui était loin d'être rare, avouons-le, il parvenait toujours à trouver les mots pour le calmer, en minimisant la situation puis en détournant son attention sur un autre sujet afin qu'il finisse par ne plus y penser. Mais aujourd'hui, il n'osait pas ouvrir la bouche pour tenter d'intervenir, son sourire voulu apaisant figé dans une expression crispée assez peu convaincante. Il avait la sensation que dire le moindre mot équivaudrait à mettre sa main dans un mixer. Il fallait admettre que ce qu'il lui reprochait aujourd'hui était d'un autre niveau... Il s'était tut jusqu'à présent dans l'espoir qu'une fois qu'il se serait défoulé tout son saoul, Sougo se calmerait tout seul ; raté, sa colère semblait au contraire prendre de l'ampleur. Pas le choix, il fallait qu'il intervienne. C'était son rôle, après tout...
- Sougo, allons... Ce n'est sûrement qu'un malentendu... Je vais lui en parler, et...
- Il n'y a pas de « malentendu » possible ! l'interrompit rudement Sougo. Vous n'y étiez pas, je sais ce que j'ai vu ! Il s'est volontairement mis entre moi et ce type pour m'empêcher d'agir, pourquoi, à votre avis, hein ?
- Tu sais, dans le feu de l'action... Il n'y a sans doute pas fait attention, il a vu une menace, il a réagi, c'est tout. Quand on y pense, nous avons beau nous être entraînés ensemble, nous n'avons pas encore l'habitude de nous battre en équipe, et...
- Non ! Il n'a pas agi comme ça avec les autres, seulement avec moi ! Et puisque vous ne devinez pas, je vais vous dire pourquoi : il ne m'en crois pas capable ! Il veut me décrédibiliser devant les autres pour me faire perdre ma place de capitaine ! Il l'a dit, Kondo-san, il a dit que je n'ai rien à faire à ce poste parce que je suis trop jeune !
- Non, objecta Kondo, ce n'est pas ce qu'il a dit. Il a dit qu'un capitaine de quatorze ans, c'était du jamais vu. C'est tout ce qu'il a dit.
- C'est du pareil au même ! Ça se sent rien qu'au ton qu'il a employé ! C'est toujours pareil, il faut toujours que vous preniez son parti ! Mais qu'est-ce qu'il faudra qu'il fasse pour que vous...
- Sougo ! finit par s'écrier Kondo d'une voix forte, plaquant ses deux mains au sol, je sais que Toushi t'a empêché d'achever ce type, mais il n'a pas fait ça pour te discréditer, il a simplement suivi mes ordres !
En entendant ça, Sougo se figea sur place.
- … Quoi ?
Kondo fixait le plancher, n'osant pas relever les yeux comme un enfant pris en faute. Lorsqu'il reprit la parole, ce fut toutefois d'une voix la plus ferme possible :
- C'est moi qui lui ai demandé d'agir comme il l'a fait. Je peux tout t'expliquer... Assieds-toi, s'il te plaît.
Toujours choqué, Sougo ne songea pas à protester et s'assit face à Kondo, le dévisageant avec un air de pure incompréhension. Son mentor soupira et se frotta la nuque, cherchant ses mots pour une explication dont il savait qu'elle ne serait pas bien accueillie.
- Pardonne-moi, Sougo, commença-t-il, je sais que c'était stupide... Mais avant tout, sache que j'estime que tu mérites tout à fait l'uniforme que tu portes et que je ne te penses incapable de rien, d'accord ?
Sougo ne répondit pas, continuant à le fixer dans l'attente d'explications dignes de ce nom. Conscient qu'il n'avait guère le choix, Kondo poursuivit :
- Tu es un excellent combattant, mon garçon, ça, je le sais depuis longtemps. Sans aucun doute le meilleur d'entre nous. En ce qui me concerne, j'estime que tu m'as dépassé depuis longtemps. Mais là, il s'agit de tout autre chose...
- Je ne comprends pas, déclara Sougo.
Son ton calme rassura un peu Kondo. Au moins son silence précédent n'était-il pas annonciateur d'une explosion.
- Si vous m'estimez si bon que ça, poursuivit-il, pourquoi lui avoir demandé d'être sur mon dos ? Je suis conscient qu'il ne s'agissait pas d'un entraînement entre nous. Et j'aurais compris que vous lui ayez demandé de faire attention à moi si je me retrouvais paralysé une fois plongé dans un combat réel. Je sais que ça arrive souvent à ceux qui sortent tout juste de leur dojo, j'en ai beaucoup entendu parler et je m'y attendais un peu. Ça ne m'aurait pas plu, du tout, mais j'aurais compris. Je ne suis pas stupide au point de nier qu'il a plus d'expérience que moi en combat réel... Mais ça ne s'est pas passé comme ça. Je suis resté maître de moi, et j'avais clairement l'avantage. Alors pourquoi... ?
- Tu n'y es pas, Sougo. Je ne lui ai pas demandé de veiller sur toi, je savais qu'il le ferait quoi qu'il arrive. Ni qu'il t'empêche de te battre, je voulais juste que... si possible, et s'il y avait moyen de l'éviter, que tu n'aies pas à tuer.
Les yeux de Sougo s'agrandirent tant que ses sourcils disparurent derrière ses cheveux.
- M'éviter... de tuer ? répéta-t-il.
- Je sais que c'était stupide, dit de nouveau Kondo.
Mais actuellement, Sougo ne semblait pas s'interroger sur l'éventuelle stupidité de son mentor. Il semblait juste confus, comme si on venait de lui intimer très sérieusement de prévoir son parapluie en raison des fortes sécheresses à venir. Il y avait là-dedans quelque chose de vaguement contre-intuitif qu'il ne parvenait pas à cerner.
- Mais pourquoi ?
Kondo eut un sourire désabusé.
- Parce que du haut de mes vingt-quatre ans, je me comporte déjà comme un vieillard qui refuse de voir ses enfants grandir. Essaye de me comprendre, je t'ai connu si jeune... Déjà à cette époque, je savais que tu deviendrais un redoutable combattant capable d'infliger la mort lorsque cela serait nécessaire. C'était un avenir qui me paraissait lointain à l'époque, j'avais l'impression d'avoir tout mon temps pour voir se dérouler ton enfance, et en fait, c'est passé comme un battement de cils... J'ai l'impression que c'était hier que tu n'étais encore qu'un petit garçon. Ah, écoute-moi un peu, on dirait un vieux gâteux.
Sougo resta silencieux un instant. Il ne paraissait pas fâché, même si une lueur de compréhension s'était allumée dans son œil.
- Vous m'avez pourtant amené jusqu'au Shinsengumi, lui rappela-t-il avec pragmatisme. Parce que je ne suis plus un enfant...
- Je le sais.
- Et que même si cette idée ne vous plaît pas, ni vous, ni moi, ni cet imbécile d'Hijikata ne pourrons l'empêcher éternellement.
- Je le sais.
- Ça ne fera que retarder l'échéance...
- Je le sais, je le sais, j'ai conscience de tout ça, je t'assure, mais l'accepter n'est pas évident. Je suppose que tu comprendras quand tu seras dans le même cas...
- Vous recommencez à parler comme un vieux con, Kondo-san.
Kondo lui rendit le léger sourire que le jeune homme avait affiché en lui faisant cette remarque. Il se sentait assez soulagé, à vrai dire : il avait vraiment eu peur de vexer Sougo, mais celui-ci paraissait comprendre, à défaut de pouvoir lui donner satisfaction, son désir égoïste de le voir rester un enfant encore un peu.
- Je dirai à Toushi de laisser tomber cette consigne. Il en sera bien content, lui aussi. Il n'était pas d'accord avec moi, tu sais, en ce qui le concerne, tu es prêt depuis longtemps.
Sougo se contenta de hausser les épaules, balayant d'un geste dédaigneux ce qu'il aurait vu comme une marque de confiance de la part de n'importe qui d'autre.
- Parce qu'il n'est pas si inconscient que ça, répondit-il. Il se rend bien compte que m'empêcher de me faire la main sur d'autres types avant lui ne lui évitera pas d'y passer dans un futur proche.
- Tu en ris, Sougo, mais tuer n'est pas un acte anodin, tu sais, lui dit-il d'un ton très sérieux. C'est quelque chose qui change un homme. Définitivement. Et même si ce sera inévitable dans la voie que nous avons choisie, ce n'est pas pour autant quelque chose à prendre à la légère.
- Je n'ai jamais dit que...
- Je sais. Ce que je veux dire, c'est qu'on a beau se préparer à l'idée pendant des années, on n'est jamais vraiment prêt. Il faudra t'y attendre, le moment venu.
Malgré lui, Sougo se mit à tripoter nerveusement le bord de son haori.
- Ce n'est jamais... Qu'une sorte de cap à passer, pas vrai ? La vie en est pleine...
- Tu n'as pas tort. Tout comme le premier combat réel, avec des ennemis qui veulent vraiment ta peau, et pour ce que j'en ai entendu dire, tu as fait face avec brio, comme à ton habitude ! Et tu passeras ce « cap » avec dignité, j'en suis sûr. Contrairement à ceux qui vont jusqu'à se chier dessus, ah ah ! Euh, non pas que ça me soit arrivé, hein, je parlais... pour d'autres... De ce que j'ai entendu dire...
Sougo sourit en faisant semblant de le croire. Si Kondo n'avait pas été à ce moment-là autant empêtré dans ses justifications, il aurait sans doute remarqué que ce sourire paraissait un peu forcé...
OoOoOoOoOoO
Seul, assis en tailleur sur le plancher du dojo, Sougo contemplait silencieusement le katana posé en travers de ses genoux. Au bout d'un moment, il le saisit entre ses mains et le tira hors de son fourreau, la lame glissant hors du bois avec un chuintement feutré. Il la leva à la lumière, la tournant dans un sens, dans l'autre, la regardant vraiment pour la première fois. Pas la première fois au sens premier du terme, bien sûr ; quand il l'avait reçue, tenant l'arme emblématique des samouraïs pour la première fois entre ses mains, il l'avait admirée si longtemps qu'Hijikata avait fini par lui demander s'il cherchait à le faire rouiller à le fixer de la sorte. Très drôle, crétin.
Il passa le bout du doigt sur la lame, à un cheveu du fil qui lui trancherait peau et tendons s'il venait ne serait-ce qu'à hoqueter. Une œuvre d'art conçue avec soin pour être mortelle.
Des combats, il en avait disputés beaucoup. Mais il savait que lors de chacun d'eux, même si dans un accès d'enthousiasme, il portait le coup plus fort que nécessaire avec son arme en bambou, son adversaire n'aurait rien de plus grave qu'un gros hématome et une réprimande de Kondo pour ses jurons fleuris lâchés à portées de ses « innocentes oreilles ». Peut-être une côte fêlée, au pire. Mais avec ce qu'il tenait dans les mains, ce genre de situation n'avait plus lieu d'être : un seul coup, une déviation d'un seul degré d'arc, et c'était la mort au bout du tranchant. La mort.
Il n'y avait jamais vraiment réfléchi... Au fait de tuer. De prendre une vie. Cette arme qu'il avait dans les mains avait le pouvoir de mettre fin à une existence. De supprimer le temps d'un battement de cœur ce que la nature avait mis des années à créer et développer. À arrêter net tout un système de conscience, de pensées, d'émotions, de souvenirs. C'était un pouvoir énorme, celui d'écrire le mot « fin » en lettres de sang. Un pouvoir qu'il portait à la main, à la ceinture. Être détenteur d'un tel pouvoir, c'était... Grisant ? Ça devait l'être, sans doute. Une fois expérimenté, peut-être. Pour l'instant, la seule sensation qu'il avait était que son sabre paraissait bien plus lourd à porter qu'avant. Étrange. Pourquoi ?
Les paroles de Kondo ne cessaient de lui tourner dans la tête. « C'est quelque chose qui change un homme. » Est-ce que c'était ça qu'il appréhendait ? Qu'il... change ? Mais comment cela allait-il le changer ? Il n'avait aucune idée de comment se l'imaginer.
Malgré lui, parce que ce n'était pas ce qu'il avait l'habitude de faire quand il cherchait à passer un bon moment, il pensa à Hijikata.
L'enfoiré avait fait couler son premier sang alors qu'il était très jeune, lui aussi. Même plus jeune que lui. Est-ce que cela l'avait changé, à ce moment-là ?
Il ne l'avait pas connu à cette époque, ni avant, pourtant, il connaissait la réponse. Oui, définitivement oui.
Il connaissait l'histoire dans les grandes lignes. Cette nuit-là, il avait cessé d'être Hijikata Toushirou pour devenir l'Épine. Le regard que portait son entourage sur lui, leurs sentiments à son égard ont fini par le pousser à la porte de sa propre maison. Pour le laisser seul et sans attache, sans famille...
Sougo se secoua mentalement. Non, ça n'avait rien à voir, il ne devait pas tout mélanger. Hijikata était déjà un mal-aimé avant, le meurtre de ces bandits n'avait été que l'étincelle qui avait mis le feu aux poudres. Il n'était pas dans le même cas. S'il tuait un bandit demain lors d'un combat, ça ne choquerait personne, car c'est son rôle. Cela passerait inaperçu pour tout le monde... Sauf pour lui.
Et pour Kondo.
Et si ça le changeait vraiment ? Et si, en le voyant avec du sang plein les mains, Kondo se mettait à le voir différemment ? Si, ne pouvant plus voir en lui l'enfant qu'il avait aimé, il ne pouvait pas aimer celui qu'il serait devenu ? S'il ne voyait plus en lui... que quelqu'un d'atroce ?
« Faut que j'arrête de délirer », se morigéna-t-il en se donnant des coups sur la tête, comme si cela pouvait en faire sortir les mauvaises pensées. « Il s'est – malheureusement – attaché à Hiji-baka alors que c'était la pire des ordures du coin, parce que c'est Kondo et qu'il est comme ça. Les pourris ne le rebutent pas. Et je ne serai jamais aussi pourri qu'Hijikata. »
« Sauf que lui non plus n'a pas connu Hijikata avant », lui fit remarquer une petite voix désagréable dans son esprit. « Il ne pouvait donc pas le décevoir ».
- Ta gueule, grogna Sougo à l'adresse de cette voix. Si c'était sa conscience, elle pouvait bien la fermer, il n'avait pas besoin d'elle !
Il finit par remettre son arme au fourreau, la posa sur ses genoux et massa ses tempes où commençait à poindre un mal de tête.
- Et merde... Pourquoi vous ne l'avez pas fermée...
OoOoOoOoOoO
Cette fois, le combat ne leur était pas tombé dessus par surprise. Ils avaient été envoyés « faire leurs preuves » auprès de la population encore suspicieuse en allant nettoyer un quartier de la bande de malfrats qui rackettait les commerçants depuis plusieurs mois, se montrant volontiers violents sans avoir toutefois l'étoffe de véritables yakuzas. Ça, et bien sûr, le fait qu'ils portaient illégalement le sabre. Kondo n'était pas dupe : leur trafic durait depuis de longs mois, mais ce n'était que récemment, alors que ces imbéciles trop sûrs d'eux s'étaient mis à porter ostensiblement l'arme interdite à la vue de tous, narguant ouvertement les autorités, que celles-ci avaient décidé d'y mettre un terme. Pour autant, ni lui, ni Sougo ou Hijikata n'aurait eu à l'idée de ne pas profiter de cette occasion de remonter leur cote.
Bien vite, lorsqu'ils leur furent tombés dessus en surnombre, ils auraient pu tout aussi bien commencer à refermer le dossier de l'affaire. Parce que porter illégalement le sabre, oui, mais les utiliser pour se battre contre des gars entraînés, énervés et déterminés à leur botter le cul, ça, ça les a tout de suite beaucoup moins tentés. La plupart se sont rendus sans opposer de résistance sérieuse ; il ne restait plus à présent qu'à rattraper un maximum de fuyards étant allés se planquer... Et aussi, à gérer un dernier problème.
L'un d'eux, visiblement, n'était pas déterminé à se rendre si facilement. Hurlant comme un dément derrière le maque en tissu noué sur le bas de son visage, il agitait son arme en tous sens de manière grotesque mais dangereuse pour quiconque se trouvant un peu trop près. Sougo, qui lui faisait face à une quinzaine de mètre, plissa les yeux pour observer les siens : ils étaient exorbités et injectés de sang. Ça plus son attitude, il était clair que ce type avait consommé des trucs. Mauvais, ça, ça le rendait plus instable, et donc, plus dangereux.
- J'ai pas que ça à foutre, le taré, alors grouille-toi de te rendre ! l'avertit d'une voix menaçante Hijikata qui se tenait à ses côtés.
Lui jetant un coup d'œil de biais, Sougo put déduire, au vu de son expression, qu'il s'agissait là de son dernier avertissement. Il raffermit sa prise sur son sabre ; sans réelle surprise, le type poussa un nouveau hurlement et chargea les deux policiers en même temps, le sabre levé haut au-dessus de sa tête, sa défense complètement ouverte.
Hijikata et Sougo armèrent leur coup ; de là où ils étaient, ils ne se gêneraient pas mutuellement et frapperaient tous les deux en même temps.
Ses muscles se tendirent pour abattre le coup. Il croisa l'espace d'un instant le regard de sa victime. L'espace et le temps parurent se suspendre un moment.
Shlack.
Il y eut un éclat argenté, puis rouge ; le bandit s'effondra au sol dans un gargouillement, eut un dernier soubresaut, puis ne bougea plus. Sougo le fixa un instant, le regard vide, avant de baisser le regard sur son sabre, pointé vers le bas.
- Hey.
Il sursauta légèrement lorsque la voix d'Hijikata le ramena à la réalité. Il releva les yeux sur son aîné, qui essuyait sa lame tachée de sang avant de la remettre au fourreau.
- Bouge, on y va.
Sougo hocha mécaniquement la tête avant de lui emboîter le pas, rengainant son propre katana, propre et intact.
OoOoOoOoOoO
Cela faisait près d'une heure que son arme d'entraînement fouettait le vide, sans faiblir mais au contraire avec de plus en plus de violence et de vitesse. Loin de se détendre par l'exercice, son expression se faisait de plus en plus renfrognée et son regard de plus en plus venimeux d'une minute à l'autre. Son attention focalisée sur son son arme et elle seule, il ne sentait pas les regards inquiets de tous les hommes venus s'entraîner dans le dojo, ceux n'ayant pas encore préféré quitter les lieux le faisant à sage distance.
Pourquoi... Pourquoi avait-il agi ainsi ? Ç'aurait été si simple, pourtant. Il ne connaissait pas ce type, c'était sûrement un cinglé ayant déjà fait des victimes, et le geste aurait été parfaitement justifié. C'était l'occasion idéale. L'occasion d'enfin se libérer de la pression engendrée par ce « baptême du sang ». Il le tuait, c'était fait, le cap était franchi et il n'en parleraient plus. Il aurait enfin pu passer à autre chose.
Au lieu de ça... il avait reculé. Mentalement, et physiquement. Tout d'un coup, le visage inquiet de Kondo lui était apparu devant les yeux, accompagné de toutes ses propres réflexions. L'espace d'une fraction de seconde, il avait imaginé l'expression de son mentor, apeuré en le regardant. La seconde d'après, la pointe de son sabre s'était abaissée en position purement défensive, son pied avait fait un pas en arrière, laissant le passage à Hijikata. La seconde encore après, le gars était mort.
Il se sentait frustré. Si frustré. Il avait envie de hurler, mais le cri restait bloqué au fond de sa gorge. Comme pour compenser, ses frappes s'accéléraient. À combien il en était ? Il avait arrêté de compter à mille. Autant recommencer à partir de là.
Mille quatorze... Mille quinze...
Il se sentait bouillir intérieurement. Il savait qu'il était sur le point d'exploser. Et l'absence de cible toute désignée ne faisait qu'empirer les choses.
Mille vingt-deux... Mille vingt-trois...
Il aurait aimé en vouloir à Hijikata, comme d'habitude. C'était si simple, si confortable. Mais il n'arrivait même pas à trouver quoi lui reprocher.
Il ne s'était pas mis en travers de son chemin, il l'aurait laissé trancher ce type, s'il était allé jusqu'au bout. Il ne lui avait fait aucune remarque, ni après, ni plus tard, ni aucune allusion laissant penser qu'il aurait eu des choses à lui dire à ce sujet. Et même avec toute la mauvaise foi dont il était capable, il n'avait pas réussi à déceler dans sa voix, dans son regard, la moindre lueur de moquerie, de mépris, ou plus simplement d'un commentaire contenu. Il était irréprochable sur l'affaire, c'était insupportable.
Mille trente-cinq... Mille trente-six...
Il aurait voulu s'en prendre à ses hommes, mais ces abrutis ne lui en laissaient même pas l'occasion. Ils se montraient tous admiratifs et respectueux de leur capitaine, le fait de n'avoir fait couler aucune goutte de sang depuis les débuts du Shinsengumi ne semblant pas entacher l'estime qu'ils lui portaient. Tout portait à croire qu'en fait, ils s'en foutaient.
Mille quarante-et-un... Mille quarante-deux...
Il aurait été si simple d'en vouloir à Kondo, qui avait fait germer le doute dans son esprit. Mais ça non plus, il ne pouvait pas. Être fâché contre Kondo était déjà difficile en soi, mais ça l'était encore davantage quand il n'était animé que de bonnes intentions.
Mille quarante-neuf... Mille cinquante...
Il fallait voir les choses en face, il ne pouvait en vouloir à personne. Pourtant, il était en colère, tellement en colère.
Mille cinquante cinq...
Au final, il n'en voulait qu'à lui-même !
Le sabre d'entraînement s'abattit une dernière fois, alors qu'un grognement rauque qui n'était que l'ombre du hurlement qu'il aurait voulu pousser sortit de sa gorge. Frapper dans le vide ne lui suffisait plus, il lui fallait un adversaire, tout de suite, où il allait craquer... Hein ? Où étaient-ils tous ? Mais ils se sont tous barrés, les lâches ! Il se laissa tomber à genoux et, tirant au moins parti du fait d'être seul, il laissa enfin échapper le cri de frustration qui le tenaillait depuis des heures. Quand le silence revint, il avait mal à la gorge et aux bras. Personne n'était venu. Soit tout le monde avait déserté les environs, soit aucun n'avait osé s'y risquer.
Dans le peu de lucidité qu'il gardait dans toute cette rage mêlée de confusion, Sougo parvint néanmoins à se dire que c'était une bonne chose. Dans l'état de nerfs dans lequel il se trouvait, même le sadique qu'il était aurait trouvé ça mauvais.
OoOoOoOoOoO
Malgré le beau soleil haut dans le ciel et l'absence de nuages, Kondo trouvait l'ambiance particulièrement glaciale. Et il en connaissait très bien la source : elle émanait du dos du jeune capitaine qui marchait à quelques pas devant lui, cachant l'expression de son visage, symptomatique de quand quelque chose n'allait pas. Il n'était pas le seul à le sentir, le reste des gars se tenant tous prudemment à l'écart tandis qu'ils traversaient le parc où les promeneurs se raréfiaient à cette heure-ci. En temps normal, le tout nouveau commandant l'aurait déjà rejoins pour le pousser à lui dire ce qui le travaillait. Mais cette-fois ci, il avait déjà de forts soupçons : il était quasiment sûr que leur conversation de l'autre jour n'y était pas pour rien. Il avait pourtant cru le problème apaisé après avoir retiré la demande qu'il avait faite auprès de Toushi. Toutefois et à en juger par son attitude, il avait dû dire quelque chose qu'il ne fallait pas à un moment donné, sans savoir exactement où.
- Sougo, l'appela-t-il.
- Hum ?
- Dis-moi ce qui ne va pas, s'il te plaît.
- Tout va bien, Kondo-san. Je ne vois pas de quoi vous voulez parler.
- Arrête, je vois bien que tu es à fleur de peau en ce moment.
- On fait un boulot stressant. Je ne suis pas encore habitué au rythme. Désolé si je me suis montré désagréable.
- Tu ne l'as pas été avec moi, soupira Kondo, qui s'adressait toujours à l'arrière du crâne du jeune capitaine. Mais tu as été odieux avec Yamazaki, ce matin. Il n'avait rien mérité de tel.
- Il m'a gonflé avec ses questions stupides.
- Il t'a simplement demandé comment tu allais...
- Et bien, il a eu sa réponse.
Il soupira de nouveau. Il n'arriverait à rien par des angles détournés ; au moment où il se décida à entrer dans le vif du sujet, il fut coupé dans son élan par l'arrivée de Toushi dans la direction opposée.
- C'est l'heure de laisser la place à la relève, Kondo-san.
- Très bien, rentrons, répondit-il en jetant encore un coup d'œil à Sougo qui avait déjà commencé à se mettre en route.
Il était bien décidé à avoir cette conversation avec lui plus tard ; mais les connaissant tous les deux, il aurait été contre-productif d'essayer en présence de Toushi...
- Excusez-moi, messieurs !
Les trois policiers se retournèrent vers celle qui venait de les interpeller ; ils virent une femme entre deux âges, le visage inquiet, arriver vers eux au petit trot.
- Pardonnez-moi de vous déranger, fit-elle en s'inclinant, mais il y a là-bas deux jeunes gens en train de se disputer violemment... Je n'ai pas osé intervenir, mais ils semblaient sur le point d'en venir aux mains...
- Où était-ce ? demanda aussitôt Kondo.
- Dans la petite aire de jeu, là-bas, derrière les arbres.
- Merci, nous allons aller voir. Harada, part en avant avec les gars... Sougo, Toushi, vous venez avec moi ?
- Ce n'est sûrement qu'une dispute de collégiens, grogna Hijikata qui avait juste envie de rentrer.
- Peut-être, mais notre rôle est de maintenir l'ordre public, même contre des troubles mineurs. Tant mieux si ce n'est rien de grave, cela nous prendra moins de temps.
Hijikata soupira, mais emboîta tout de même le pas à Kondo, suivi de près par Sougo. Celui-ci était aussi de l'avis d'une dispute sans importance, mais s'il y avait nécessité de distribuer quelques paires de claques, ça pourrait toujours le défouler un peu...
L'aire de jeu était déserte à cette heure-ci, les mères étant depuis longtemps rentrées chez elles avec leur progéniture et les promeneurs préférant rester sur le sentier du parc. Les deux seuls présents étaient les deux hommes qui se disputaient, effectivement, à grand bruit.
- Ça suffit, messieurs ! les interpella Kondo en arrivant sur place. On peut savoir ce qui se passe, ici ?
Surpris par l'arrivée des policiers, les jeunes hommes qui avaient commencé à s'empoigner par l'avant de leur kimono se lâchèrent avec un échange de regards mauvais et un « rien, m'sieur » marmonné de mauvaise grâce.
- Quand cela trouble la tranquillité des passants, ce n'est pas « rien », répliqua le commandant. Expliquez-vous, que je juge de ce « rien » histoire d'être sûr que vous ne recommencerez pas dès que nous aurons le dos tourné !
Voyant que Kondo semblait décidé à ne pas lâcher l'affaire, l'un d'eux se décida à s'expliquer.
- C'est cet espèce de parano... Il a cru que je tournais autour de sa sœur.
Il semblait bien se rendre compte, en le disant à voix haute, à quel point c'était stupide. L'autre ne paraissait cependant pas de cet avis.
- Qui est parano, enfoiré ? Je t'ai vu lui filer le train jusque chez elle et son mari !
- Je l'aidais à porter son sac de courses, crétin ! Effectivement, si j'avais su...
- Si tu avais su quoi ? Que j'étais là pour te voir ? Vas-y, finit ta phrase, espèce de...
- Allons, on se calme...
Kondo tâchait de son mieux de calmer le frère de plus en plus agité, tandis que son pote ou quoi qu'il fut pour lui recula prudemment d'un pas. Sougo, à la droite de Kondo, s'était déjà désintéressé de l'histoire sans intérêt et regardait ailleurs. Hijikata, resté en retrait, lâcha un soupir. C'était bien une dispute de collégiens, même si ses protagonistes étaient de toute évidence trop âgés pour en être. Résigné à attendre, il alla chercher une cigarettes dans sa poche. Mais alors qu'il se penchait pour l'allumer sur la flamme de son briquet, son instinct tira soudainement la sonnette d'alarme. Dans le coin de son champ de vision, le plus calme des deux gars, le supposé dragueur, s'était décalé à la gauche de Kondo, à première vue pour laisser à celui-ci la place pour faire face à son pote toujours vociférant. Il lui tournait le dos, mais alors qu'il bougeait son bras, Hijikata put voir, l'espace d'une seconde, un reflet métallique...
- Kondo ! rugit-il. Faites attention !
Il se trouvait à bien six pas, bien trop loin pour espérer s'interposer à temps. Kondo s'était retourné, mais la lame du couteau était déjà en l'air. Impossible de dégainer, ou d'esquiver assez vite pour se soustraire à la lame qui plongeait déjà vers son cœur.
- À mort les chiens du gouvernement ! hurla son porteur en abattant son coup.
Kondo, paralysé, ne put que contempler ce qu'il avait sous les yeux. Les yeux écarquillés, il regardait le couteau dans la main meurtrière, immobilisée à un centimètre de son torse par la lame du sabre qui traversait le poignet de part en part. À son extrémité, la pointe pénétrait la poitrine de l'assassin qui contemplait, hébété, la tache rouge qui s'élargissait sur son kimono. À l'autre extrémité, la garde de l'arme était tenue par la main de Sougo, dont l'expression du visage reflétait une colère glaciale.
Un tintement vint briser le silence soudain lorsque le couteau tomba aux pieds de son propriétaire ; l'instant d'après, Sougo arracha son sabre du bras et de la cage thoracique de l'homme qui cracha un dernier jet de sang avant de s'effondrer pour ne plus se relever.
L'instant de flottement qui suivit fut rapidement rompu par un bruit sourd lorsque le supposé frère, ayant voulu finir le travail de son complice, se fit intercepter et plaquer au sol par Hijikata qui le maintenait au sol de son mieux au milieu des gesticulations et vociférations démentes.
- Mais tu vas la fermer, ta gueule ! s'écria le vice-commandant en lui assenant dans l'oreille un coup de poing suffisant pour l'envoyer dans les vapes pour les heures à venir.
Sortant de l'étant second dans lequel l'attaque semblait l'avoir plongé, Kondo cligna deux fois des yeux, et les tourna aussitôt vers Sougo, qui regardait d'un air absent le tissu bleu taché de rouge de son uniforme. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose, sans avoir aucune idée de quoi, mais le jeune homme le devança.
- Je crois qu'Hijikata-san avait raison, en fin de compte.
- Hein ? fit le concerné en se redressant après avoir fini de maîtriser sa victime, avec toute l'incrédulité qui se devait à l'entente de cette phrase.
- À propos des uniformes, précisa Sougo. Ils sont bien, mais franchement trop salissants. On va devoir les mettre au lavage tout le temps avec une tonne de détachant, non seulement ça va coûter une fortune mais les couleurs vont vite ne plus ressembler à rien. En plus, dans des situations comme aujourd'hui, ça nous obligerait à traverser la ville couverts de sang pour rentrer. Pas terrible, comme image auprès de la population. Non, ce qu'il faudrait, c'est un truc noir. Là, on serait tranquilles. Avec un truc distinctif pour qu'on nous reconnaisse, bien sûr. Tiens, déjà, avec une coupe plus occidentale, ça nous rendrait tout de suite plus identifiables. Et puis, tant qu'à se faire détester par ces patriotes extrémistes, autant jouer le jeu jusqu'au bout. Vous n'êtes pas d'accord ?
Hijikata baissa les yeux sur les deux corps, l'un mort, l'autre assommé. Des patriotes extrémistes ? Oui, c'est aussi ce qu'il en avait conclu. Le fait qu'ils n'aient été que deux l'amenait à deux conclusions : un, que c'était une mission-suicide. Deux, que c'était prioritairement Kondo qui était visé. C'était raccord avec ce que l'assassin avait crié plus tôt : c'était au Shinsengumi, légitimé, armé et mandaté par le gouvernement auquel ils s'opposaient, qu'ils avaient voulu couper la tête. Les dés étaient lancé : par cette attaque, les rebelles patriotes venaient de les déclarer comme leurs ennemis mortels.
Et bien, qu'il en soit ainsi.
Alors qu'il se faisait ces réflexions, Kondo semblait être sorti de son hébétude. Son regard se posa sur le corps à ses pieds, sur le sang qui avait coulé sur le sol, puis sur le visage de Sougo.
- … Tu as raison. On pourra toujours garder ceux-là pour les cérémonies officielles. Il faudra en parler à la prochaine réunion.
Sans plus y accorder un regard, il enjamba le cadavre pour aller poser une main sur l'épaule du jeune homme, lui adressant un large sourire.
- Merci, mon garçon. Je te dois la vie. Heureusement que toi et tes réflexes êtes là.
Sougo ne répondit pas tout de suite, sondant l'expression de son mentor comme pour la déchiffrer. Puis il sourit à son tour.
- Je sais que vous êtes de nature confiante, il faut bien que l'un de nous deux reste un peu paranoïaque pour compenser.
Dans son dos, Hijikata souffla bruyamment un nuage de la fumée de la cigarette qu'il avait enfin pu s'allumer, exprimant par là son agacement à être tenu sciemment en-dehors de l'équation. Ça s'entendait rien qu'à la façon dont il avait accentué le « deux ». Il s'abstint cependant de faire un commentaire, suivant des yeux son cadet qui passa devant lui, enjambant lui aussi les corps sans leur porter plus d'attention.
- Ça vous dérange si je vais pisser avant de partir ? Je pensais pouvoir me retenir jusqu'à ce qu'on rentre, mais vu qu'on s'est attardés...
- Une bonne excuse pour nous laisser nous charger du nettoyage tout seul, oui, répliqua Hijikata d'un ton aigre.
Sougo se contenta de l'ignorer, et claqua derrière lui la porte des toilettes publiques. Hijikata se retourna vers Kondo qui lui renvoya un sourie contrit : vu les circonstances, ils pourraient bien le sermonner à ce sujet une autre fois...
- En même temps, je vous l'avais bien dit, Kondo-san.
Le commandant approuva d'un hochement de tête, mais s'interrogea juste après : est-ce que Toushi parlait des commentaires de Sougo au sujet de leurs uniformes, ou d'autre chose le concernant ? Il renonça à lui poser la question alors qu'il avait sortit son téléphone pour rappeler leurs collègues sur les lieux. Au fond, ce n'était pas si important : il avait eu raison dans les deux cas...
OoOoOoOoOoO
Lorsqu'il ressortit des toilettes, Sougo put voir qu'Hijikata l'attendait derrière la porte.
- T'as vraiment besoin de me fliquer jusqu'ici ? lui lança-t-il avec une grimace.
- Faut que j'aille pisser, moi aussi. À propos, j'espère que t'as pas largué la bombe au gaz moutarde là-dedans, j'ai pas envie de mourir asphyxié.
- Hum... Tu tiens combien de temps en apnée ?
- Putain, tu fais chier.
- C'est de ta faute, tu te débrouilleras pour y aller le premier, la prochaine fois. Et puis, ça aurait pu être pire, tu aurais pu passer après Kondo.
Hijikata pesta, mais devait reconnaître qu'il n'avait pas tort. Lorsqu'il ferma la porte, il se plaqua aussitôt les deux mains devant le nez et la bouche, l'air dégoûté, mais aussi incrédule. Ça puait, certes, mais ce n'était pas l'odeur à laquelle il s'était attendu. Ses yeux s'agrandirent : est-ce que... Non, se secoua-t-il, c'était idiot. Ces toilettes devaient être fréquentées par des hordes d'ivrognes sortant des bars le soir, et l'aération de la pièce était particulièrement mauvaise. Cette odeur de vomi pouvait très bien remonter à plusieurs jours. C'était même très probablement le cas.
À bout, il finit par faire volte-face et arracha presque la porte de ses gonds pour ressortir et aller respirer de l'air frais. Tant pis, il préférait encore se retenir jusqu'au quartier général. Il était beaucoup trop nul en apnée.
Un de ces jours, il faudrait qu'il songe à arrêter de fumer...
OoOoOoOoOoO
