Épisode 9 – Partie 3

6

— T'es de meilleure humeur ?

— Fous-moi la paix !

— Et là ?

— Non !

— Et là ?

— Tu m'énerves encore plus, oui !

— Et maintenant ?

— La ferme !

Denzel pousse un soupir ulcéré. Non seulement Yazoo ne se lasse pas, mais en plus, il a trouvé le moyen de l'obliger à faire attention à lui. À ce stade, la seule option qu'il lui reste est de le planter là et de rentrer au Septième Ciel.

Mais si je fais ça, alors c'est moi qui aurai perdu !

Frustré, il lève de nouveau son arme et va pour appuyer sur la gâchette, quand il se fige. Une petite minute ! Perdu quoi, exactement ?

Et pourquoi est-ce que depuis tout à l'heure il passe ses nerfs sur Yazoo alors que…

En fait, c'est pas lui le responsable !

Non, ceux à qui il en veut, c'est Tifa, et puis Cloud, et surtout Kadaj, mais Yazoo – s'il s'obstine à penser qu'il ne l'aime pas –, n'a, dans le fond, rien à voir dans toute cette histoire.

Et puis, qu'est-ce que je m'en moque qu'il soit pas venu hier ?

Surtout qu'il n'avait aucunement l'intention de lui en tenir rancune, avant que toute cette histoire n'arrive.

À nouveau, un soupir lui échappe. Résigné, celui-là. D'accord, il vient de se comporter comme un gamin. Pas étonnant, dans ces conditions, qu'on le traite encore comme s'il en était un.

Je suis vraiment trop nul, des fois… !

Se grattant les cheveux, il se tourne finalement vers Yazoo qui continue de le fixer depuis son perchoir. Il pince les lèvres, puis lance :

— Désolé.

Et à Yazoo de questionner :

— Tu es de meilleure humeur, maintenant ?

— Non, mais je suis plus vraiment énervé contre toi. (Puis se grattant à nouveau les cheveux, à la fois gêné et agacé, il avoue :) En vrai, c'est à ton frère que j'en veux. Cloud lui a acheté un portable hier et…

— Kadaj ne l'a pas obligé.

— Je sais, mais je lui en veux quand même, d'accord ? Et j'en veux aussi à Cloud. Et à Tifa. Parce que moi, ça fait longtemps que je leur en demande un, mais tout ce qu'ils savent dire, c'est que je suis encore trop jeune pour ça. Et… (Il secoue la tête, juge inutile de poursuivre.) Bref, je trouve que c'est pas juste.

Yazoo ne répond pas tout de suite. Laisse entendre un bruit de gorge, tout en continuant de l'observer. Opine finalement du chef et dit :

— Je comprends. Moi aussi, je trouve cette histoire de téléphone injuste. En plus Kadaj refuse de nous le prêter !

Là-dessus, il se remet debout et ajoute :

— Si tu veux aller te plaindre auprès d'eux, je peux t'accompagner. Loz aussi. À nous trois, on devrait avoir assez de poids pour les obliger à nous en offrir un à tous.

N'imaginant que trop bien la scène, en particulier la tête que feraient ses protecteurs s'il se présentait à eux en compagnie des deux frères, Denzel ne peut retenir un pouffement.

Il secoue néanmoins la tête et répond :

— Non, c'est bon. Je vais me débrouiller tout seul. (Puis, avec un reniflement, il ajoute :) Au moins, j'espère que vous avez fichu une pâtée aux Turks, hier !

— Évidemment. On les a même obligés à nous payer à manger.

— Sérieusement ?

— Sérieusement. On les a ruinés !

À nouveau, Denzel laisse entendre un pouffement. Alors ça, il aurait donné cher pour y assister. Sûr et certain que ces deux-là n'ont pas dû apprécier !

Sans un mot, Yazoo le dépasse et sa combinaison de cuir vient épouser son corps. Puis, tirant son arme de son holster, il dit :

— Ça faisait un moment qu'on ne s'était pas amusés comme ça, tous les trois. (Il lève Velvet Nightmare et vise les cannettes.) À croire qu'on n'a pas forcément besoin de tout détruire pour passer du bon temps.

Denzel le regarde dégommer une à une les canettes restantes, avant de relever les yeux sur lui.

La conversation qu'ils ont eue deux jours plus tôt lui revient en mémoire et il se demande si, en cet instant aussi, la peur l'habite.

Envoyant voler sa dernière cible, Yazoo baisse son arme. Puis, sans un mot, se dirige en direction du muret. Il y remet en place les cannettes quand Denzel prend une longue inspiration et lance :

— Tu sais… je crois que je sais ce que vous ressentez.

Et comme Yazoo tourne les yeux dans sa direction, il grimace.

— Enfin… oui et non. Je veux dire que je peux comprendre quand tu dis que tu as peur parce que… en fait, moi aussi je suis orphelin et…

Il hésite à poursuivre, pas certain de savoir s'il a envie de se confier à lui. D'autant moins qu'il s'agit là d'un sujet douloureux, suffisamment pour qu'il cherche à l'éviter la plupart du temps.

— Mais toi, t'as quand même la chance d'avoir tes frères avec toi. Et puis, vous êtes adultes… plus ou moins. Moi, quand ça m'est arrivé, j'étais tout seul. Et j'étais encore plus jeune qu'aujourd'hui. Alors je te laisse imaginer ce que j'ai pu ressentir !

Avant de songer qu'il y a peu de chance pour que Yazoo parvienne à se mettre à sa place. Et ce n'est même pas une question d'essayer ou non, c'est juste que celui-ci ne lui semble définitivement pas doué pour ce genre de chose.

— La dernière fois…, commence-t-il avec hésitation. T'as dit que vous aviez une mère, pas vrai ? (Et comme Yazoo opine du chef, il ajoute :) Qu'est-ce qu'il lui est arrivé ?

Même si l'idée continue de le troubler, Cloud lui ayant affirmé que c'est Sephiroth qui les a créés lui et ses frères, il ne serait pas étonné d'apprendre que ce dernier n'a jamais cherché à s'occuper d'eux et qu'ils se sont retrouvés entre les mains d'une famille d'adoption… ou de quelque chose du genre. Sans doute de proches de l'ancien SOLDAT, qui les auront éduqués de façon à faire d'eux les êtres qu'ils sont aujourd'hui.

Ouais, c'est forcément ça. Parce que même s'ils ne sont pas humains, ça ne veut pas dire qu'ils sont mauvais de base.

Et cette certitude, il la tient d'avoir rencontré Nanaki quelques mois plus tôt et que celui-ci s'est révélé être l'un des êtres les plus empathiques qu'il connaisse. Il faut donc qu'ils aient eu une influence vraiment néfaste pour tourner de cette façon.

Yazoo est revenu se placer à ses côtés et lève son arme en direction des cannettes. La tête inclinée sur le côté, il semble, l'espace d'un instant, se faire absent.

— C'est compliqué… et je ne suis même pas certain de tout bien comprendre moi-même.

— Mais tu dis que vous pourrez plus jamais la revoir. Pourquoi ?

— C'est compliqué…, répète Yazoo.

Avant d'appuyer sur la gâchette et d'envoyer voler sa première cible.

Sentant qu'il n'a pas envie de s'étendre sur le sujet, Denzel décide de lâcher l'affaire. À la place, il dit :

— Moi, c'est la Shinra qui est responsable de la mort de mes parents.

Yazoo dégomme une seconde cannette, puis une troisième. Et parce qu'il commence à se lasser de ce petit jeu, mais aussi parce qu'il estime Denzel assez mûr pour pouvoir prendre ce risque, il répond :

— Je sais…

Tout en étant bien conscient de ce qu'il va se passer ensuite.

— Tu sais ?! répète Denzel, qui lève un regard rond dans sa direction.

— Oui… Tifa me l'avait dit.

Avant d'appuyer à nouveau sur la gâchette.

Une fois n'est pas coutume, c'est à Denzel de laisser entendre un « Mhhh… ». Et si Yazoo se doutait qu'il allait lui taper une crise, il ne s'attendait certainement pas à recevoir un méchant coup de pied au niveau de la cheville. La douleur, autant que la surprise, lui arrachent un glapissement et il en lâche son arme.

— T'es vraiment qu'un beau pourri !

À présent accroupi à se tenir la cheville, Yazoo ne répond pas. A fermé les yeux, le temps que la douleur daigner s'atténuer.

— Et moi qui commençais à ressentir de la compassion pour vous, poursuit un Denzel de plus en plus furieux. En fait, t'as fait que te foutre de moi depuis le début ! Et je suis sûr que toute ton histoire, c'était juste des bobards !

Il n'a bien entendu jamais été dupe, quant aux intentions de Yazoo. Il savait pertinemment qu'il cherchait à forcer sa sympathie, à le faire tomber dans sa poche, pour que lui et ses frères puissent rester chez eux. Mais à l'idée qu'il ait pu se foutre de lui à ce point, ça le fout en rogne comme jamais.

— Non…, lui répond Yazoo. Je ne t'ai pas menti.

— Tu parles ! Et tu vas aussi me faire croire que t'as pas essayé de me manipuler, peut-être ?

— Je reconnais que je l'ai fait, mais je n'ai pas menti.

Et oubliant sa douleur, il relève le menton et ajoute :

— Il n'y a que les faibles qui comptent sur le mensonge pour arriver à leurs fins !

— Y a pas de quoi faire le fier !

En réponse, Yazoo grogne et se remet debout en tapotant précautionneusement le sol du bout de sa chaussure, comme pour s'assurer que sa cheville n'est pas trop faible pour le soutenir.

— Au moins, poursuit Denzel. J'espère que t'as compris pourquoi je t'en veux, cette fois ?

— Je comprends, oui.

— Et tu te sens désolé ?

— Pas vraiment…

Denzel se plaque les mains contre les yeux et doit étouffer une envie de hurler.

— Sérieusement ?!

— Je comprends pourquoi tu m'en veux. Je t'en voudrais sans doute, si j'étais à ta place. Mais… (Tapotant à nouveau son pied contre le sol, il prend le risque de s'appuyer dessus. Grimace, avant de conclure :) Je ne peux pas être désolé d'avoir fait ce qu'il fallait.

À ce stade, Denzel ne sait même plus ce qu'il convient de dire ou de faire. N'arrive déjà plus à se sentir vraiment en rogne contre lui. Il est ce point sur une autre planète qu'il pourrait s'épuiser des heures à essayer de déclencher un minimum de remords chez lui, que ça ne déboucherait sur aucun résultat. Un peu amer, il questionne :

— J'espère que t'es conscient que tu viens de tout foutre par terre, là ?

— Tu comptes me faire la tête ?

— Je devrais plutôt aller voir Cloud et Tifa pour tout leur raconter, oui. Et cette fois, je suis sûr qu'ils vous foutraient dehors sans attendre !

Oui, il lui suffirait de foncer au Septième Ciel et de taper un scandale auprès de Tifa pour que les choses se corsent pour lui et ses frères. C'est sans doute l'occasion qu'il espérait… la maladresse qui lui permettrait de les mettre en difficultés et peut-être même d'obtenir leur départ. Et le plus beau dans tout ça, c'est que c'est Yazoo lui-même qui vient de la lui livrer.

Mais dans ce cas, pourquoi est-ce que j'hésite ?

Il n'y comprend vraiment rien. Il est pourtant persuadé de toujours le détester. Il l'énerve comme personne et puis, il est beaucoup trop bizarre. Et désagréable et…

Néanmoins, il a le sentiment que le cœur n'y est pas. Il voudrait se réjouir d'avoir enfin un moyen de l'acculer, mais passé la colère, il ne se sent pas tant que ça l'envie de lui causer des problèmes aujourd'hui. En tout cas, pas ce genre de problèmes. Peut-être aussi parce que maintenant, il arrive un peu à se mettre à sa place et…

Une petite minute ! Est-ce que ça veut dire que je suis en train de m'attacher à ce sale type ?!

L'idée le frappe et, l'espace d'un instant, il cherche à la nier, à la repousser tout au fond de lui, pour ne pas avoir à l'affronter en face. Parce que ce n'est pas possible, n'est-ce pas ? Il ne peut pas… pas lui… ! Non !

Mais quel enfoiré !

Son regard, quand il revient le planter dans celui de Yazoo, est chargé de reproche. Et c'est d'une voix dégoûtée qu'il grogne :

— Tu le savais, hein ? Que j'irais pas te dénoncer ?

En réponse, Yazoo incline la tête sur le côté et lui fait un petit sourire. Denzel sent une envie de meurtre terrible l'envahir.

— J'ai tellement envie de te frapper !

— Tu l'as déjà fait, lui rappelle l'Incarné. Et je ne me laisserai pas faire cette fois.

Il semble d'ailleurs déjà sur ses gardes, prêt à riposter si Denzel venait à mettre ses menaces à exécution. Celui-ci préfère toutefois lâcher l'affaire. Pousse un soupir et tend la main dans sa direction. Et comme Yazoo la fixe sans bien comprendre ce qu'il veut, il lance :

— Fais-moi essayer ton arme !

— On avait dit…

— On s'en fout, d'accord ? Je suis toujours furieux contre toi, alors si tu veux que je passe l'éponge, passe-la-moi !

Ne voyant pas vraiment de raisons de refuser, Yazoo hausse les épaules et se baisse pour ramasser son arme. La présente ensuite à l'enfant, qui vient en agripper la crosse des deux mains… et se sent partir en avant.

— Elle pèse une tonne ! s'exclame-t-il. Comment tu fais pour la tenir d'une main ?!

— À quoi tu crois que ça sert, ça ? lui répond Yazoo qui, tout en pliant le bras, pose la main sur son biceps venu tendre le cuir de sa combinaison.

— Et moi, comment je suis censé l'utiliser ? En vrai, je suis sûr que t'avais pas du tout l'intention de me la prêter !

— Bien sûr que si. Mais tu étais tellement nul que je pensais avoir plusieurs années devant moi…

— Je te déteste ! Je te déteste de plus en plus, tu sais ça ?

Yazoo émet un bruit de gorge destiné à faire savoir à l'autre qu'il commence sérieusement à l'ennuyer. Il n'en vient pas moins l'aider à redresser Velvet Nightmare et lui dit :

— Il va vraiment falloir penser à te muscler.

— J'ai que neuf ans, je te rappelle !

— Et alors ?

Un petit rire lui échappe face à l'expression de plus en plus furieuse de l'enfant. Puis, guidant son canon en direction des cannettes, il lui pose une main sur l'épaule et ajoute :

— Bienvenue dans la cour des grands… !

7

Tifa offre un sourire au nouvel arrivant, qu'elle salue d'un :

— Ça faisait longtemps !

L'homme lui répond d'un grognement, jette un regard à la salle presque vide, avant de s'avancer en direction du comptoir. Tifa, elle, s'est déjà dirigée vers la cafetière, n'ayant plus besoin qu'il lui passe commande pour savoir ce qu'il prendra. Car même si l'individu n'appartient pas à ces habitués passant le pas de sa porte plusieurs fois par semaine, il n'en est pas moins un client régulier depuis l'ouverture de son commerce; l'un de ceux qui l'ont vu naître et gagner une clientèle de fidèles toujours plus large.

Il était même là lors des coups durs, comme à cette époque où le fléau des Geostigmates se répandait et que l'arrivée de Denzel chez eux avait poussé une bonne partie de leur clientèle à fuir les lieux, par crainte de la contamination.

Mais l'homme – dont la femme souffrait par ailleurs du même mal –, avait continué à venir ici régulièrement, trouvant sans doute un peu de réconfort au milieu des autres habitués et appréciant, de temps à autre, se confier à elle.

Malheureusement pour lui, sa femme n'avait pas survécu à l'épidémie et sa fille, qui souffrait alors du même mal, était passée à un cheveu de connaître le même sort, tant son état avait empiré peu avant la fin de ce cauchemar. Depuis, Tifa avait entendu dire qu'il travaillait dur et se concentrait sur l'éducation de sa fille, désireux de lui offrir toutes les chances de connaître un bel avenir.

Encore en bleu de travail, l'individu la remercie quand elle vient déposer devant lui une tasse de café au lait, ainsi qu'un muffin aux fruits secs. Les muscles de son bras semblent à deux doigts de faire craquer les coutures de sa manche, alors qu'il porte le gâteau à sa bouche pour en prendre une bouchée. Les cheveux hirsutes et une barbe de plusieurs jours, il a l'air fatigué, mais aussi troublé. À une ou deux reprises, elle le voit darder ses yeux dans sa direction, ce qui la pousse à s'enquérir :

— Comment va votre fille ?

— Bien, bien… elle a été acceptée dans une bonne école du côté de Kalm. À la rentrée, elle va s'envoler loin d'ici.

Elle n'a aucun mal à deviner que l'idée le chagrine, bien qu'il soit certainement heureux pour elle.

— C'est comme ça, les enfants, lui dit-elle avec un regard de compassion. Ils finissent tôt ou tard par nous quitter.

— Ils grandissent trop vite.

— C'est vrai…

Car même si pour le moment, Denzel et Marlène sont encore jeunes, elle sait qu'un jour elle se retournera et les découvrira sur le point de partir vivre leur propre vie.

Se demandant où elle en sera, à ce moment-là, à quoi pourra bien ressembler son existence, elle questionne :

— Toujours sur les chantiers ?

— Oui, je…

Il semble hésiter, repose sa tasse de café et pousse un soupir, tout en se passant une main dans les cheveux. Quand il relève ses yeux fatigués sur elle, c'est pour dire d'une voix nerveuse :

— Écoute, Tifa. T'es sans doute déjà au courant, alors j'ai pas voulu me mêler de ce qui me regardait pas, mais… tout à l'heure, j'ai surpris ton gosse avec un grand type à l'air bizarre et…