Épisode 9 – Partie 4

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Son journal toujours sous le bras, Kadaj a sorti son téléphone portable. Non pas dans l'espoir qu'on lui ait envoyé un message ou qu'on ait pu chercher à le contacter, mais juste pour le plaisir de l'admirer à nouveau. Un petit sourire aux lèvres, il laisse son pouce glisser sur les touches.

Il n'est pas certain que Cloud ait conscience d'à quel point cette attention lui a fait du bien psychologiquement. Apprendre que Yazoo a deviné pour lui, imaginer qu'il puisse le juger là-dessus, l'a vraiment ébranlé et il a craint que celui-ci ne cherche à aborder le sujet, une fois de retour dans leur chambre. Heureusement, son frère a eu la jugeote de s'en abstenir et Kadaj espère qu'il continuera dans cette lancée. Qu'il est conscient, surtout, d'à quel point ce serait une erreur que de s'y risquer.

Je ne lui ferai pas de mal. Plus jamais, mais…

Mais il y a fort à parier pour qu'il retourne ses émotions contre lui-même et, déjà qu'en temps normal, il éprouve des difficultés à ne pas basculer, il craint de ne pas être assez fort pour affronter cette épreuve supplémentaire.

Il faudra bien que je leur en parle un jour, je le sais. Mais pas maintenant. Non, pour l'heure, je n'en aurai pas la force.

Car rien que d'y penser, une bouffée d'angoisse monte en lui. Ses doigts se crispent sur son téléphone et il sent les ténèbres qui l'habitent s'éveiller, venir obscurcir son champ de vision.

— S'tun chouette téléphone que t'as là. J'espère que tu l'as pas chouré !

Kadaj prend une longue inspiration. Les ténèbres qui l'aveuglaient refluent et il peut à nouveau y voir. Derrière lui, Reno ajoute :

— P't'être que je devrais aller faire un tour du côté des revendeurs, histoire de voir s'ils ont pas eu de la choure dernièrement. Surtout qu'un gars comme toi, c'est plutôt reconnaissable… ouais, j'espère que t'as pas été assez con pour faire ça ?

Sentant l'agacement monter en lui, Kadaj range son téléphone portable.

— T'as décidé de me suivre encore longtemps ?

Les mains enfoncées dans ses poches de pantalon, Reno se pare d'un sourire affreux.

— Pourquoi pas ? On est dans un pays libre !

— Certains diront que tu as fait preuve de courage…

— C'est quoi ça ? Encore des menaces ? Tu t'enfonces, merdeux !

Un soupir exaspéré échappe à Kadaj. Ce crétin commence sérieusement à lui courir sur le système et s'il continue son cirque il…

Il secoue la tête. Non ! Il a promis à Cloud de ne plus s'en prendre à ces imbéciles – en tout cas tant qu'ils n'auront pas un comportement qui pourrait le mettre en danger. Et à moins de faire preuve de mauvaise foi, il ne peut pas dire que ce soit actuellement le cas. Reno est certes irritant, mais il est bien décidé à ne pas craquer. À ne pas lui faire ce plaisir, surtout.

N'empêche que j'ai envie de lui casser la tête !

Le pas de Reno continue de résonner derrière lui et il n'a pas de mal à deviner que l'autre le suivrait jusqu'au bout du monde s'il en avait la possibilité. Les types de son espèce sont du genre tenace, des tiques dont il est difficile de se débarrasser une fois qu'elles ont mis leurs sales pattes sur vous.

— Qu'est-ce que tu cherches, exactement ?

— Je fais mon boulot, rien de plus.

— C'est ça !

— Et mon boulot, poursuit Reno en redressant le menton, l'air satisfait. C'est entre autres de pas vous lâcher. Tu crois quoi ? Qu'on va laisser des mecs comme vous se balader sans surveillance ? T'as de l'espoir !

— Tu veux juste me pousser à bout.

— C'est le côté sympa de mon travail : par-dessus le marché, il fait chier les gens.

— Tout ça parce que t'as pas digéré qu'on vous ait ridiculisé hier.

— 'scuse, mais en ce qui TE concerne, je t'ai explosé !

Kadaj peut presque entendre le sourire de l'autre imbécile s'élargir. En cet instant, il donnerait cher pour pouvoir le lui faire perdre. Il suffirait d'un ou deux coups bien placés… à peine de quoi parler d'une agression.

Pff, ça me prend la tête !

Mais non, à nouveau, il a promis à Cloud de se tenir tranquille. Parce que si s'attirer des ennuis est une chose, risquer d'en attirer également sur ses frères en est une autre. Et il n'est pas décidé à créer la moindre brèche dans laquelle la Shinra pourrait s'engouffrer.

D'autant que s'ils commencent à se faire un peu trop envahissant auprès de grand frère et de Tifa, sûr et certain que ça se retournera contre nous. Oui, ils feront pression sur eux jusqu'à ce qu'ils craquent et…

Mais pour ça, la compagnie a besoin que l'un d'entre eux leur offre une bonne excuse. Car pour l'heure, il sait que Cloud ne se laissera pas faire et qu'il a à ses dispositions des moyens de pression pour les obliger à se tenir tranquille.

Enfin, ils sont stupides. Si à cause d'eux nous nous retrouvions à devoir quitter le Septième Ciel, qu'est-ce qui nous empêcherait de venir mettre Heaven à feu et à sang ?

Et de traquer chacun de ses rats jusqu'à ce qu'il n'en reste plus un seul en vie.

La Rivière de la Vie ne devrait pas nous en tenir rancune… oui, je suis certain qu'elle apprécierait d'être débarrassée de ces parasites. Surtout après ce qu'ils ont fait à cette planète…

Il se demande, d'ailleurs, si Cloud a parlé à Rufus des clauses de leur retour ici. Il n'a pas pensé à poser la question hier, mais si la Shinra devait être au courant qu'un écart trop important de leur part pourrait les renvoyer à la Rivière de la Vie, ce serait bien son genre d'utiliser la chose comme une arme contre eux.

Comme s'il n'était pas déjà assez fatigant comme ça, Reno s'est à présent mis à siffler. Kadaj roule des yeux, s'oblige au calme, avant de croiser son reflet dans la vitrine d'un commerce. Intrigué, il ralentit pour s'observer et questionne :

— Tu trouves vraiment que je fais jeune ?

Et au Turk de ricaner.

— Carrément ! Un morveux à qui on doit encore moucher le nez !

Kadaj opine du chef – plus pour lui-même qu'en réponse aux propos de Reno, et se remet en route. Il est certain qu'il peut faire quelque chose de cette information. Oui, cette espèce n'est-elle pas du genre protectrice envers ses jeunes ? Ce qui pourrait s'avérer utile dans le cas présent…

Un sourire fleurissant sur ses lèvres, il se met à courir et peut entendre Reno jurer derrière lui.

Tout en réfléchissant à toute vitesse un moyen d'utiliser sa particularité physique pour se débarrasse de ce gêneur, il débouche dans une rue voisine et laisse son regard voler autour de lui. Un peu plus loin, la terrasse couverte d'un bar où, grâce à la douceur des températures du jour, un certain nombre de clients ont fait le choix de s'installer. Il fonce dans cette direction, va pour la dépasser, quand il y avise, à une table, un groupe de jeunes femmes. Et sous son crâne, une idée prend forme.

Pénétrant sous l'abri, il se dirige vers elles et questionne :

— Dites, je peux rester un peu avec vous ?

Coupées dans leur conversation, les jeunes femmes lèvent les yeux dans sa direction. Au nombre de cinq, il estime leur groupe suffisamment important pour leur donner le courage nécessaire de se ranger de son côté et ajoute, l'air faussement inquiet :

— Y a un gars louche qui me suit depuis tout à l'heure. Je comprends pas bien ce qu'il me veut et…

Il se retourne, donnant l'impression à ses interlocutrices qu'il agit sous le coup de la panique, alors qu'en vérité un sourire satisfait vient étirer ses lèvres comme il peut voir Reno débouler dans la rue. Reprenant un air soucieux, il revient aux jeunes femmes et voit l'une d'elles l'inviter d'un geste de la main à les rejoindre. Il récupère donc une chaise libre sur une table voisine et s'y installe tout juste quand Reno, le repérant, se dirige droit sur lui.

— Tenez, c'est ce type-là ! dit-il en le désignant.

La peur s'imprime aussitôt sur le visage des jeunes femmes et il comprend qu'encore aujourd'hui, la réputation des hommes de main de la Shinra joue en leur faveur.

L'espace d'un instant, il se demande s'il n'a pas fait une erreur et si, plutôt que de chercher à prendre sa défense, elles ne vont pas au contraire le chasser de leur table. Toutes paraissent plus vieilles que lui, en termes d'apparence, mais il se demande si elles le sont suffisamment… s'il n'aurait pas dû viser un groupe constitué de membres encore plus âgés.

— Dis donc, ça t'amuses de me faire courir ?

Kadaj ne répond pas, se contente d'adresser un regard nerveux aux femmes et croise celui d'une brune aux cheveux bouclés. Celle-ci a un bref sursaut, avant de pincer les lèvres; paraît hésiter l'espace d'une seconde ou deux, avant que ses sourcils, finalement, ne se froncent. Une lueur déterminée au fond des yeux, elle les relève en direction de Reno au moment où celui-ci pose une main sur le dossier de la chaise où est installé Kadaj.

— Et toi, lance-t-elle. Qu'est-ce que tu lui veux ?

Ce qui lui vaut un regard menaçant de la part du nouveau venu.

— Je te conseille de pas te mêler de ça !

Elle ouvre la bouche pour répliquer, mais la peur est visiblement la plus forte car elle finit par la refermer et détourner les yeux. Sa tentative, néanmoins, aura eu pour effet de secouer ses amies et l'une d'elles – une jeune femme de type Wutaien – réplique :

— Y en a marre de la Shinra ! Ça vous suffit pas d'avoir foutu la merde partout dans le monde, il faut encore que vous en preniez à nos jeunes ?!

Et à une blonde installée face à elle d'ajouter :

— J'ai entendu rire que par le passé, les Turks enlevaient des civils pour les livres à leurs scientifiques…

Sur un ton bas, presque de confidence, comme si elle ne voulait être entendue que de ses amies.

De colère, Reno blêmit. Mais avant qu'il n'ait pu leur dire de la mettre en veilleuse, cinq paires d'yeux se braquent sur lui. L'instant d'après, il se retrouve enseveli sous les protestations :

— Foutez-lui la paix !

— Ouais, tu crois qu'on te voit pas venir ?

— On ne va plus se laisser faire par la Shinra, ça non !

— Je vais vous balancer au WRO, moi, ça va être vite fait !

— Eh, écoutez ça vous autres : la Shinra essaye d'enlever ce môme !

Du côté des tables voisines, ça commence à murmurer et à se faire hostile. Reno crispe les doigts sur le dossier de la chaise de Kadaj, mais refuse de reculer.

Attiré par le boucan produit par les jeunes femmes, auxquelles le Turk tente à présent de répondre sans vraiment parvenir à en placer une, un serveur sort la tête du bar et s'enquiert :

— Un problème ?

La Wutaienne désigne Reno du doigt.

— Il harcelait ce garçon. Et maintenant, il cherche à nous intimider !

Un second serveur fait son apparition, celui-là largement plus costaud que le précédent, et observe le Turk. Et à voir la façon dont les autres clients le fixent, celui-ci comprend que, pour l'heure, il est peut-être préférable pour lui de mettre sa fierté au placard et de mettre les voiles.

Fais chier !

Il renifle donc et, relâchant la chaise de Kadaj, il lance à ce dernier :

— On se retrouvera.

En réponse de quoi, un type qu'il ne parvient à identifier lui crie :

— Vous feriez mieux de raser les murs, au lieu de jouer les fiers ! Un de ces quatre, on vous aura !

Après son départ, les commentaires ulcérés ne s'apaisent pas pour autant. Kadaj peut d'ailleurs entendre les jeunes femmes pester, s'agacer à l'idée que la Shinra puisse se croire encore tout permis alors qu'elle n'existe plus. La tête tournée en direction de l'angle de rue où Reno a disparu, il est intérieurement plutôt surpris que son plan ait si bien fonctionné.

— Au fait, questionne-t-il en revenant aux jeunes femmes. Vous me donnez quel âge ?

Sa question amène un moment de flottement autour de la table.

— Comment ça ?

— Ce Turk, là. Il m'a sorti des trucs bizarres quand il me suivait… je me trompe peut-être, mais j'ai l'impression que je lui plaisais.

— Sérieusement ?! s'exclame la blonde en retroussant le nez de dégoût.

— Pour ça, je me demande si c'est moi qui fais plus vieux que je ne le suis ou…

Après l'avoir observé un court instant, la brune du départ lui répond :

— Je ne sais pas trop… dix-sept ans, peut-être ?

— Entre seize et dix-huit ans, je dirais, précise une autre.

Et à leurs amies d'approuver, avant de repartir dans des commentaires désobligeants à l'égard de Reno – cette espèce de prédateur dégoûtant à la solde de la Shinra.

Kadaj ne cherche pas à se mêler à leur conversation et, inclinant la tête sur le côté, songe avec contrariété que l'âge physique de ce corps est une donnée qu'il va devoir prendre en compte à partir de maintenant. Il n'ignorait pas qu'il paraissait plus jeune que ses frères, mais il ne pensait pas que c'était à ce point. Et si sa jeunesse peut lui être utile – comme dans le cas présent –, il espère malgré tout que ce corps est capable de vieillir. Car s'il doit passer le reste de sa vie à justifier constamment son âge, ça risque rapidement de devenir insupportable.

— Au fait, questionne la Wutaienne. Tu travailles au Septième Ciel, pas vrai ?

Kadaj ouvre la bouche pour répondre, mais une voix derrière lui le prend de vitesse :

— 'daj ? Qu'est-ce que fais là ?

Il découvre que Loz les a rejoints et qu'il observe le groupe de jeunes femmes avec étonnement. Puis son regard se pose sur la Wutaienne et, dans ses yeux, une lueur s'allume.

— Hé ! Mais je te reconnais, dit-il en s'approchant. Tu es venue au Septième Ciel y a quelques jours, non ? Même que tu étais avec ton amie et…

La jeune femme se trouble, étonnée qu'il se souvienne d'elle. Le regard de Loz parcourt une nouvelle fois le groupe d'amies, mais celle avec qui elle se trouvait la dernière fois est aux abonnés absents.

Tout en désignant Kadaj, la brune l'interpelle :

— Tu es de sa famille, n'est-ce pas ? Tu devrais le raccompagner : un Turk le suivait et il est parti en le menaçant.

À ces mots, l'expression de Loz se fait furieuse et il se retourne pour scruter la rue, déjà prêt à briser en deux l'idiot qui ose embêter son frère.

— Il a mis les voiles, lui apprend Kadaj. Mais je ne serais pas contre pour qu'on rentre ensemble : si on doit le recroiser, ça devrait un peu le calmer qu'on soit tous les deux.

Là-dessus, il se lève et se tourne vers les jeunes femmes.

— Oh ! Merci pour votre aide. J'aurais eu du mal à m'en débarrasser seul.

Et à Loz d'ajouter :

— Passez au Septième Ciel, à l'occasion. Je vous offrirai le café !

Il ponctue son offre d'un large sourire qui amène un vent de trouble du côté de ses auditrices.