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Pas pour moins de cinq bonnes raisons
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Kondo leva les yeux en refermant derrière lui, la porte glissant avec un bruit feutré. C'était ce qu'on pourrait appeler... Une journée morose. Le ciel était alourdi par de gros nuages gris qui se contentaient d'assombrir l'atmosphère et les les humeurs sans pour autant sembler être prêts à fondre en une pluie qui aurait ensuite laissé place au soleil.
Le quartier général du Shinsengumi était lui-même tristement calme. La cour était déserte et silencieuse ; pas de discussions animées, pas de disputes ou de bagarres, pas d'explosion de bazooka, pas de Yamazaki s'entraînant au badminton, pas de rugissements de Toushi suivis de cris apeurés lorsque celui-ci s'en serait aperçu. Les seuls sons perceptibles étaient les bruissements étouffés d'agents en train de se préparer en provenance des baraquements.
Pourtant, un doux sourire ne quittait pas le visage du commandant. Dans le silence feutré, il s'installa au bord de la coursive de bois, prit le temps de déposer ce qu'il avait apporté à côté de lui, puis se perdit dans la contemplation des nuages jusqu'à ce qu'un bruit de porte qui s'ouvre ne lui fasse baisser les yeux.
- Ah, bonjour Sougo. Tu es déjà en uniforme ? Tu es prêt tôt, dis-moi.
- Ce n'est pas comme si j'avais grand-chose d'autre de prévu aujourd'hui, Kondo-san, répondit le jeune capitaine qui finissait en effet d'ajuster son sabre à sa ceinture. Comment allez-vous ?
- Bien, et toi, tu devrais penser un peu à autre chose qu'au travail. Tiens, assieds-toi un moment avec moi, tu as tout le temps avant de partir.
Sougo jeta un coup d'œil à la cour déserte. Considérant que, effectivement, il semblait être le premier prêt, il ne vit aucune objection à s'installer lui aussi au bord de la coursives, les jambes se balançant dans le vide et le regard allant se perdre là où était celui de Kondo un peu plus tôt, dans les épais nuages grisâtres. Son expression paraissait aussi neutre et distante qu'à l'accoutumée, mais l'observateur attentif pouvait remarquer qu'elle paraissait plus maussade que d'habitude. Ses traits étaient tirés et de légères cernes marquaient ses yeux, signes d'une mauvaise nuit. Kondo l'observait du coin de l'œil ; mais s'il avait remarqué ces détails, il n'en fit rien remarquer.
- Tu veux boire un coup avec moi ? lui proposa-t-il en saisissant la bouteille et les petits verres qu'il avait apportés. Ce n'est pas très raisonnable avant le service, mais enfin...
- Qu'est-ce que c'est ? demanda Sougo en haussant les sourcils à la vue de la bouteille.
- Du saké, évidemment. Ne t'en fais pas, je sais que je n'ai pas un goût très sûr pour le choisir, mais j'ai été bien conseillé pour celui-là.
- Ce n'est pas le problème, rétorqua Sougo qui afficha pour la première fois de la matinée un petit sourire en coin reflétant à la fois l'amusement et l'incrédulité. Vous avez oublié que je suis encore mineur ? Je n'ai pas le droit. Ni d'en acheter, ni d'en boire.
- À d'autres, mon garçon. Vu ton caractère, ta curiosité et ton amnésie chronique concernant les lois quand celles-ci ne t'arrangent pas, sans compter le fait qu'aucun barman doué d'un minimum d'instinct de survie ne refuserait de te servir, tu ne me feras pas croire que tu es resté sagement à attendre tes vingt ans avant d'y goûter.
Le sourire de Sougo s'agrandit légèrement alors qu'il détourna le regard, sans chercher à confirmer ou démentir.
- Je suppose qu'un seul petit verre ne fera pas de mal, s'il n'est pas trop fort.
Kondo remplit le verre à saké tendu par son protégé, qui en but une petite gorgée d'un air appréciateur.
- C'est vrai qu'il est bien choisi. Je dis ça sans sans aucun élément de comparaison, bien sûr.
- C'est ça, c'est ça. Savoure-le bien, je n'en ai qu'une seule comme celle-là.
Les deux policiers burent en silence pendant un moment, avant que Kondo ne reprenne la parole.
- Dis-moi, Sougo... Est-ce qu'on peut aborder un sujet qui fâche ?
- Je n'ai bu qu'un seul verre... Mais tant pis, allez-y.
- Je voudrais te parler de Toushi.
Le front de Sougo se plissa légèrement lorsqu'il reporta le verre à ses lèvres. Mais avant qu'il n'ait eu le temps de réponde, Kondo avait enchaîné :
- Ah, je sais bien ce que tu dois te dire. Je te propose de passer un petit moment avec moi, et plutôt que de te demander comment tu vas, je veux encore te parler de ce type que tu détestes et qui s'est imposé dans ta vie en s'accaparant l'attention de tout le monde.
Il se tourna pour adresser un sourire à Sougo dont le verre s'était immobilisé à deux centimètres de son visage, et qui affichait une expression médusée.
- J'ai pas raison ?
- S... Si, mais... C'est très étrange de vous l'entendre dire, Kondo-san...
Il devait vraiment être troublé. Il était très rare qu'il se mette à bredouiller.
- Je ne suis pas aveugle, tu sais. Mais promis, je ne t'embête pas longtemps. Vois-tu, les derniers événements me laissent à penser... Qu'il vaut mieux mettre certaines choses à plat, avant qu'il ne soit trop tard.
Sougo resta songeur un instant, puis acquiesça.
- Très bien, si ça peut vous rassurer, Kondo-san. Vous espérez toujours me faire changer de sentiment à ce sujet, et c'est une opiniâtreté qui force le respect.
- Je n'espère pas changer ton sentiment, mon garçon. Le tien me convient.
- Oh... Vous êtes donc d'accord avec mes projets de lui faire prendre une retraite anticipée dans la tombe ? Si j'avais su ça plus tôt, ça nous aurait fait gagner du temps à tous les trois...
- Je ne faisais pas référence à ton running-gag, mais à la réalité de ce que tu penses. Je sais bien depuis longtemps que tu ne comptes pas vraiment le tuer.
- Bien sûr que si.
- Je pourrais te citer une liste longue comme le bras de fois où tu aurais pu le laisser mourir, et où tu l'as sauvé à la place.
- Parce que la situation ne s'y prêtait pas.
- Avec Itou.
- Le Shinsengumi s'en serait trouvé affaibli vu le nombre de traîtres.
- Face à Kuraba.
- Il était hors de question que je lui sois redevable.
- Contre Nobume.
- C'était vous qu'elle visait.
- Bon, inutile de continuer, de toute façon, tu ne te montres honnête qu'une fois au pied du mur... Et encore, si le mur est assez solide.
- Ce qu'il faut pas entendre.
Malgré son ton moqueur, Sougo détourna le regard en fronçant le nez. Il savait très bien ce que Kondo pourrait lui rétorquer : il était en effet possible que, incidemment, dans l'émotion du moment lors de situations assez tendues, il lui soit arrivé de se montrer, accidentellement, légèrement sentimental... Son bref affrontement contre cette ordure de Kuraba, ou contre cette bande de l'affaire Rokkaku en étaient des exemples. Et il pourrait sans doute en citer d'autres. Il n'avait juste pas de bol : quand il avait ce genre de moment de faiblesse, c'était systématiquement auprès d'une des personnes les plus pourries de son existence, comme Hiji-baka ou cette chinoise stupide. Et évidemment, Kondo prenait ces faiblesses passagères comme référence... Il préparait sa réplique à cet argument que son mentor ne manquerait pas de lui servir, mais étrangement, il ne vint pas. Kondo se contenta de garder son sourire mi-serein, mi-amusé en reprenant une gorgée de saké.
- Ah oui... Vous ne me croyez tellement plus que vous ne prenez même plus la peine d'en discuter, en fait, observa Sougo.
- À quoi bon alors que tu te mens à toi-même. Mais il est normal que tu ne me croies pas sur parole. Dis-moi, à partir de combien de bonnes raisons accepterais-tu d'admettre que, peut-être, ce que tu dis est légèrement excessif par rapport à ce que tu penses ?
Sougo prit la peine d'y réfléchir un instant. Bien qu'ils concernent un sujet qui lui déplaisait, il était assez curieux d'entendre quels arguments pourrait lui sortir Kondo-san. Il était bien tenté de donner une réponse à nombreux chiffres à sa question, mais il était clair que ce serait faire montre de mauvaise volonté...
- Pas moins de cinq, je dirais.
- Cinq ? Très bien.
- Et des arguments convaincants.
- Je relève le défi. Alors, pour commencer...
Il trempa brièvement ses lèvres dans l'alcool pendant qu'il cherchait ses mots.
- Déjà, tu tiens profondément au Shinsengumi. Et même si tu ne veux pas le dire, tu sais que Toushi est à l'heure actuelle le meilleur pour le diriger. Et pas la peine de me faire cette tête, on a déjà eu cette conversation il y a bien longtemps ! ajouta-t-il en éclatant de rire devant l'expression renfrognée de Sougo. Ce qui ne diminue pas ton prestige pour autant, tu en restes le champion et lui-même ne le nie pas. Ta place n'est pas moins importante que la sienne, vous avez seulement des rôles différents. Tu représentes un idéal et le combattant du côté duquel il vaut mieux se trouver, ce que les côtés un peu impulsifs et obsessionnels de Toushi l'empêchent d'être vraiment. De son côté, ses qualités de leader lui permettent de mener les hommes en...
- En faisant appel à leur âme de samouraïs plutôt qu'en les terrorisant, acheva Sougo dans un soupir, ce qui même si à première vue apporte le même résultat, est plus viable sur le long terme car en cas de situation critique, les hommes seront plus enclins à se battre jusqu'au bout avec honneur plutôt qu'à déserter ou trahir. En effet, Kondo-san, nous avons déjà eu cette conversation. Et même si c'est bien joli sur le papier, on a bien vu ce que ça avait donné. Avec Itou, notamment.
- Je te le concède... Mais au lieu de te concentrer sur cet échec exceptionnel, compte plutôt le nombre de fois où une telle porte s'est ouverte, ou alors où les gars ont été poussés à bout, et qu'ils lui sont malgré tout restés fidèles.
- Pitié, je n'ai aucune envie de faire un tel décompte... Je n'ai pas la nuit devant moi...
- Je peux en déduire que ça fait un point pour moi ?
- Admettons. De toute façon, vu que durant toutes ces années, vous avez sans doute déjà développé une réponse à chaque objection que je pourrais formuler, on n'en verrait pas le bout. Mais je serais curieux de voir ce que vous allez essayer de me faire avaler ensuite.
- Les raisons pour lesquelles tu as commencé à le haïr... Tu as admis toi-même qu'elles étaient caduques.
- J'ai admis ça, moi ?
- En effet.
- Bon, vous avez gagné, je l'avoue... Ce n'est pas la première fois que je bois.
- Le problème, poursuivit-il en ignorant l'interruption, c'est que lorsque vous vous êtes rencontrés, tu étais un gosse rendu agressif par une situation familiale assez tragique, et lui un ado tout aussi instable et handicapé socialement. L'accrochage était inévitable... Dans un sens, c'est un peu ma faute de ne pas avoir été suffisamment attentif.
- Vous n'avez pas à vous blâmer pour ça. Vous n'êtes pas notre psy.
- Bah. Si j'avais mieux compris ce qui se passait dans sa tête, j'aurais pu lui parler, et ce qui s'est passé avec Mitsuba n'aurait peut-être pas... Enfin, les choses auraient peut-être été différentes.
Sougo regarda ailleurs et, cette fois, ne répondit pas. À vrai dire, il craignait que, parti comme c'était, Kondo lui demande ce qu'il aurait voulu que fasse Hijikata. Parce qu'il s'était déjà posé cette question, des dizaines de fois ; et il n'avait jamais trouvé la réponse. Oui, qu'est-ce qu'il aurait voulu ? Qu'il épouse sa sœur ? Hijikata n'était pas sa personne préférée à l'époque, mais il ne l'avait pas haï comme il s'était mis à le faire après qu'il ait repoussé Mitsuba. Aurait-il pu malgré tout l'accepter comme beau-frère ? Avec le temps, l'habitude, et s'il l'avait rendue heureuse, oui, probablement... Mais est-ce que ça se serait vraiment passé comme ça ? Inutile de le nier, il avait effectivement admis avoir compris, une fois adulte, que cet imbécile ne l'avait repoussée que par conviction qu'il ne pourrait pas faire son bonheur, qu'il risquait de la laisser veuve très vite. Et objectivement... Est-ce qu'il avait vraiment eu tort ? Passons le fait qu'elle soit finalement morte avant lui ; sa sœur et lui avaient des modes de vie tellement différents. Il n'en pensait toutefois pas moins qu'Hijikata avait eu tort de lui dire ce qu'il avait dit, et de cette façon... Avec cette froideur, cette indifférence... Mais il pouvait lui reconnaître de n'avoir pas eu de mauvaises intentions. Juste de s'y être pris comme un manche.
- Je lui en veut toujours, tint à clarifier Sougo. Mais, ajouta-t-il alors que Kondo ouvrait la bouche, je veux bien envisager la possibilité que peut-être, un jour, lorsqu'il aura suffisamment payé, je pourrais en partie lui pardonner. Ça pourrait valoir le coup de le laisser vivre encore un peu pour vérifier.
Kondo sembla hésiter un instant, puis décida que ça lui suffirait et hocha la tête en souriant.
- Ça me laisse donc encore trois bonnes raisons à t'avancer. En voici une qui ne me paraît pas sans importance : ses sentiments, à lui. Quelle que soit la cruauté dont tu peux faire montre en combat, je sais que tu ne t'abaisserais pas à abattre quelqu'un qui t'aime et te fais confiance.
- Je vous l'accorde, j'ai suffisamment d'ennemis comme ça... Mais que lui se range dans cette catégorie, ça reste à prouver.
- Il ne l'a pas suffisamment fait jusqu'à maintenant ? Tout comme l'inverse, d'ailleurs. Combien de fois vous êtes-vous protégés mutuellement ?
- Toutes les fois où c'était la meilleure chose à faire en fonction de la situation. Le tuer alors qu'on était entourés d'ennemis ne ferait pas grand sens, et je ne pourrais même pas prendre le temps de profiter de l'instant.
À la manière dont il plissa les lèvres, Kondo était clairement dubitatif.
- À chaque fois, hein ? Tu es sûr que je ne trouverai aucun contre-exemple ?
Même pour le plaisir de la provocation, Sougo ne chercha pas à le contredire. Il n'avait guère envie que Kondo lui rappelle pour la seconde fois en une demi-heure que son détesté vice-commandant avait mis sa propre vie en péril face à la bande de Kuraba pour protéger la carrière de son jeune capitaine. C'est un souvenir qui lui restait encore en travers de la gorge ; déjà bien sûr parce que ça s'était passé la nuit de la mort de Mitsuba, mais aussi parce que ça l'obligeait à réfléchir à des choses qu'il préférait garder loin de ses pensées, beaucoup plus claires, saines – enfin, saines... – et simples sans ça pour les complexifier. Quand Yamazaki avait débarqué complètement affolé à l'hôpital en leur annonçant ça, il n'avait d'abord pas voulu le croire. Il avait été sûr que l'espion extrapolait, qu'il interprétait à sa manière biaisée les actions de son supérieur. Cette illusion n'avait duré que jusqu'à ce qu'il s'avère qu'il n'avait fait que répéter ses paroles exactes. Sougo avait senti toutes ses convictions se craqueler, s'effondrer comme le mur d'une vieille maison qui laissait apparaître des secrets de familles qui auraient mieux fait de rester enfouis. Ça avait été insupportable, et plus encore du fait que cela le forçait à prendre une décision et agir. Il l'avait fait, et ne souhaitait maintenant plus y penser ni en reparler. Ce que n'avait non plus jamais tenté de faire Hijikata. Oui, s'il devait lui concéder un bon point, c'était celui-là, celui de n'en avoir plus jamais fait mention, et de ne l'avoir jamais remercié d'avoir volé à son secours. Il ne l'aurait jamais supporté.
- Mouais, bon, admettons. C'est bien parce que j'ai la flemme de repasser quatre ans de carrière en revue.
- Parfait, je continue, alors ! En quatrième point, je dirais que vous avez toujours formé un excellent duo, au combat. Et le combat, c'est trop important pour toi, tu n'éliminerais pas quelqu'un avec qui tu te complète si bien...
- Attendez, Kondo-san, l'interrompit Sougo, je ne nie pas qu'il sait se servir d'un sabre, ce serait idiot... Mais de là à dire que nous faisons un bon duo ? Je me bats bien en compagnie de n'importe qui.
- Pourtant, quand tu charges, c'est souvent avec lui.
- L'habitude, sans doute, mais de là à parler de complétion... Franchement, vous n'avez jamais vu de Shonen ? La plupart des personnages ont leur équivalent en opposé, comme Sangoku et Végéta. Or, tout le monde et moi le premier trouve qu'il va déjà très bien avec danna, de l'agence à tout faire. Vous les avez déjà vu combattre ensemble, vous n'êtes pas d'accord ?
- Si, mais...
- Donc son complémentaire, c'est lui, conclut Sougo en croisant les bras avec satisfaction. Un opposé complémentaire de plus, ça serait redondant.
Kondo ne répondit pas tout de suite, réfléchissant tout en faisant tourner le saké dans son verre. Le jeune homme reprit une gorgée du sien, satisfait d'avoir eu le dernier mot.
- Je pense que tu as raison, déclara Kondo au bout d'un moment. D'ailleurs, pour rester sur la comparaison avec Sangoku et Végéta, j'ai toujours pensé qu'ils ne s'insupportaient pas autant qu'ils veulent le faire croire.
- Tout le monde le pense, sauf que personne n'ose l'ouvrir de peur de s'en prendre une.
- Sauf toi, bien sûr.
- Il en faut bien un pour dire les vérités qui fâchent.
- Tout à fait, et à ce propos, si on devait du coup te trouver un opposé complémentaire, à toi... En suivant les mêmes critères, si c'est Sakata pour Toushi, alors pour toi, je ne verrais que cette petite chin...
- Non mais d'un autre côté, l'air du temps est au dépassement de ces vieux clichés. Vous avez raison, en fait, on forme un duo qui n'est pas si mal que ça. Au moins au combat. Heureusement qu'on a au moins ça.
Le sourire de Kondo s'agrandit à cette tirade que Sougo avait débitée d'un ton ennuyé, mais trop rapide pour être naturel.
- Je peux avancer mon dernier argument, alors ?
- Je vous en prie, faites, soupira Sougo avec un fatalisme exagéré. Vous attendiez que ça, avouez, je parie que vous avez gardé le meilleur pour la fin ?
- Le meilleur, je ne sais pas, le plus évident, du moins.
- Je suis tout ouïe.
Comme pour ménager son effet, Kondo reprit une gorgée de sa boisson.
- Il te manquerait.
- Pas du tout.
- Oh si, il te manquerait.
- Autant qu'une verrue plantaire.
- Tu t'ennuierais au quotidien s'il n'était plus là.
- Allons, Kondo-san, je suis sûr que vous pouvez trouver mieux.
- Tu t'ennuies très facilement. À chaque fois que ça arrive, tu te tournes vers lui.
- Il n'est pas irremplaçable. Je n'aurais qu'à me rabattre sur Yamazaki.
- Ça ne t'amuserait pas. Du moins, pas sur le long terme. Tu aimes qu'on t'oppose une résistance, sinon, tu te lasses. L'emmerder puis lui échapper en te moquant de lui, c'est pratiquement devenu ton footing quotidien. À noter que la réciproque et vraie : devoir se méfier de toi en permanence, ça le maintient en forme et alerte. Franchement, si on comptabilise toutes les heures que tu passes à échafauder tes plans pour le torturer, que ferais-tu à la place si l'un d'eux venait à marcher ?
- Les siestes qu'il n'arrête pas d'interrompre ?
Sa réponse manquait cependant de conviction. D'autant qu'il ne manigançait jamais aussi bien que quand il était affalé avec son masque sur les yeux. Alors, réellement, à quoi il penserait dans ces moments-là ?
Un lourd soupir s'échappa de sa bouche. Franchement, quand il s'était levé ce matin, il s'était attendu à ce que ça ne soit pas la journée la plus agréable de l'année, mais il ne pensait pas que Kondo le pousserait ainsi à l'introspection. Ça faisait trop pour sa tête en une seule fois, il allait avoir la migraine si ça continuait. Pourquoi a-t-il fallu que son mentor ait voulu avoir cette conversation juste aujourd'hui ? Et tôt le matin ?
- Ça va, j'abandonne, finit-il par capituler en se laissant lourdement tomber sur le dos, les bras en croix comme une carpette humaine. On va dire comme vous dites, que j'ai très envie de le tuer par moment mais que ce ne serait pas une si bonne idée avec le recul. Maintenant, est-ce que vous pouvez me dire où vous vouliez en venir ? Parce que si vous étiez déjà convaincu de tout ça, ça ne vous aurait pas servi à grand-chose de me le faire admettre à voix haute, donc je suppose que vous avez autre chose derrière la tête. On pourrait y venir ? Qu'on puisse enfin clore le sujet pour les mois à venir.
- Tu supposes bien, mon garçon, fit Kondo en se retournant à moitié pour le regarder en face. Mais je ne vais pas t'ennuyer longtemps, c'est promis. Je voudrais juste que tu me fasses une promesse.
Sougo se contenta de lui jeter un regard fataliste, attendant la suite.
- Je voudrais juste, dit-il en se rasseyant pour faire de nouveau face à l'horizon, que tu gardes cette conversation à l'esprit.
Ce fut cette fois au tour de Sougo d'aller chercher son regard en se redressant sur les coudes.
- Quoi ?
Kondo avait posé son verre et, comme au début de leur conversation, s'était remis à contempler les nuages, le regard lointain.
- Comme tu le sais, nous nous apprêtons à entrer dans une période incertaine... Nous ne savons pas encore quelle y sera notre place. Ça me rassurerait de savoir que toi, Toushi, vous tous... Vous sachiez sur quelles fondations vous pourrez vous appuyer si tout le reste s'est écroulé.
- Est-il nécessaire d'être aussi fataliste ? tempéra Sougo avec un maigre sourire. On a affronté de nombreuses crises, on s'en est toujours relevés.
- En effet, si on fait le compte... On a survécu aux échanges d'âme, à la transformation en femmes de la totalité de nos agents, à la rébellion d'Itou, à ta puberté... Je crois qu'on peut se vanter de posséder des bases solides. Et je n'aurais pas de souci à me faire tant qu'elles resteront intactes.
- Pourquoi voudriez-vous que ce ne soit pas le cas ?
- Parce que, si tu demeures le plus rationnel de vous deux, et que tu parviens à garder la tête froide quatre-vint-dix pour cent du temps, là où lui se montre très sanguin, vous avez tendance à échanger vos rôles les dix pour cent restant...
- À quels dix pour cent pensez-vous ?
- À ceux où quelqu'un ou quelque chose qui te tient à cœur est impliqué. Et je crains que, dans ces moments-là, sous le coup de l'émotion, de la colère... Que ne te laisse aller à un acte regrettable.
Sougo, toujours allongé et appuyé sur les coudes, prit quelques instants pour digérer ce qu'il venait d'entendre.
- Si la situation l'exige, déclara-t-il finalement, je saurais faire la part des choses. Vous n'avez pas à vous inquiéter pour ça.
- Tu es sûr ? insista Kondo. Il ne t'est jamais arrivé d'être aveuglé par la rage, le chagrin, le sentiment d'injustice, au point de ne plus parvenir à voir les choses avec raison ?
Un pli se forma entre les sourcils de Sougo tandis qu'il réfléchissait. Peut-être, oui, au moins une fois... Quand il avait demandé à Hijikata d'épargner le fiancé de sa sœur, ce qu'il avait refusé sans concessions. C'était lui qui avait eu raison, avec le recul. Mais sur le moment, il ne l'avait pas vu ainsi. Enragé devant ce mépris à son égard et celui de Mitsuba, il s'était jeté sur lui. Il n'avait probablement jamais, de toute sa vie, eu autant envie de le tuer qu'à ce moments-là. Et c'était probablement ce qui se serait passé si ce bâtard n'était pas parvenu à le battre au point qu'il puisse à peine se relever. Bien évidemment, si c'était à refaire...
Il soupira.
- Dans ces moments-là, c'est lui qui devient le plus raisonnable et qui réfléchit le plus clairement, c'est ce que vous essayez de me dire ?
- C'est une chance pour vous deux d'avoir toujours quelqu'un pour vous remettre dans le droit chemin quand c'est nécessaire. Je veux juste te demander, la prochaine fois qu'une situation comme ça se présente... de l'écouter. De lui faire confiance, même si ça te paraît insurmontable sur le moment, n'oublie pas que vous avez les mêmes buts. Obéis-lui quand il a raison, oppose-toi à lui quand il a tort. Fâche-toi quand il le mérite, fais-toi violence quand tu sais que c'est toi qui n'a pas les idées claires. Le reste du temps, sois juste toi-même, je ne te demande rien de plus. Est-ce que tu peux faire ça pour moi ? S'il te plaît...
Sougo resta silencieux un instant, avant de soupirer de nouveau.
- Règle numéro quatre du Kyokuchuu Hatto, récita-t-il : en l'absence du commandant, le commandement revient au vice-commandant, et tous les capitaines doivent suivre ses ordres.
- Merci, Sougo, répondit Kondo avec une réelle reconnaissance dans le regard. C'est vraiment important pour moi, tu sais.
- Je peux concevoir que vu la situation actuelle, vous soyez un peu anxieux, Kondo-san. Mais je vous assure qu'il n'y a pas besoin d'être si cérémoniel. Tenez, je peux reprendre un peu de saké ? Juste un fond, juste pour être sûr que je n'aime pas ça ?
Secouant la tête mais souriant toujours, Kondo lui versa son fond d'alcool que le jeune capitaine prit le temps de savourer. Kondo finit par relancer la conversation sur des sujets plus légers, comme les derniers ragots familiaux sur l'un ou l'autre de leurs collègues, le nouveau jeu vidéo sur lequel tous les hommes s'arrachaient les cheveux dans la salle de repos ou le dernier sabre à la mode. Des sujets triviaux qui les éloignèrent un moment de la réalité.
- Kondo-san, Sougo ?
Tous deux tournèrent le regard vers l'angle du mur, où venait d'arriver celui qui avait occupé un trop long pan de la conversation un peu plus tôt, droit dans son uniforme et la cigarette déjà au coin des lèvres malgré l'heure matinale.
- Ah, bonjour, Toushi, le salua Kondo. Est-ce que c'est déjà l'heure ?
- Pas tout à fait, répondit-il en laissant son regard dériver sur la bouteille de saké posée entre eux et leurs deux verres à présent vides.
S'il paraissait surpris, il ne fit étonnamment aucun commentaire.
- Nous allons y aller d'ici une vingtaine de minutes, ajouta-t-il. Sougo, tes gars sont prêts, il faudrait que tu les briefes avant le départ pour que tout le monde sache où aller et quoi faire une fois que nous serons arrivés.
- J'y vais. Merci pour le verre, Kondo-san, à tout à l'heure, fit le premier capitaine en se levant et en lui adressant un vague signe de la main tandis qu'il s'éloignait.
Hijikata le suivit du regard jusqu'à ce qu'il disparaisse à l'angle du bâtiment, avant de reporter son attention sur son commandant et de désigner la bouteille d'un mouvement du menton.
- Vous pouvez m'expliquer... ?
- Allons, Toushi, j'en ai à peine bu. Tu crois que j'irais jusqu'à me saouler un jour pareil ?
- Je ne parle pas de ça, vous le savez très bien...
- C'est par rapport à Sougo ? Sois un peu indulgent, je sais qu'il est mineur mais il en pris encore moins que moi, pas de quoi émousser ses capacités. D'autant que je suis sûr que ce n'est pas son premier verre de saké.
- Non mais ça je sais, Kondo-san, j'ai même déjà bu avec lui.
- Hein ? Pardon ? Mais tu n'as pas honte ? Il est mineur !
- Qu'est-il arrivé à votre indulgence ?
- Remarque, quitte à ce qu'il boive de l'alcool, j'aime autant que ce soit avec quelqu'un pour le surveiller...
- Je parle de cette bouteille, reprit Hijikata en la saisissant et en la levant haut pour bien en faire voir l'étiquette. C'est celle que vous gardiez pour les vingt ans de Sougo, je le sais, je vous avais aidé à la choisir. Pourquoi l'avoir ouverte maintenant ?
- Ah, ça... lâcha Kondo avec un sourire un peu coupable. J'ai simplement pensé, au vu des derniers événements... Que nous devrions peut-être en profiter maintenant. Qui sait si nous aurions encore pu mettre la main dessus demain.
Hijikata le fixa un instant, comme s'il évaluait la validité de sa réponse, avant de soupirer en lâchant un nuage de fumée de cigarette.
- Je comprends... Après tout, il sera toujours temps de trouver une autre bouteille plus tard. J'en ai quelques-unes excellentes en réserve.
- Je t'en laisse l'expertise, déclara Kondo d'un ton réjoui. En attendant, est-ce que tu en veux un verre ?
- Je m'apprête à aller travailler, Kondo-san...
- Si tu peux le tolérer pour lui, tu le peux pour toi.
- C'est surtout que je ne voulais pas me disputer avec lui aujourd'hui.
- Tu ne vas quand même pas me laisser la finir tout seul ? Quand je m'ennuie, je ne compte plus mes verres...
Hijikata siffla avec agacement devant cet argumentaire bancal, mais finit par s'asseoir à côté de lui, à la place où se trouvait Sougo quelques minutes plus tôt.
- Si vous craignez de vous ennuyer, venez avec nous, dit-il tout de même tandis que Kondo remplissait son verre. Comme je vous l'ai déjà dit, je n'aime pas l'idée que vous restiez là seul.
- Et comme je te l'ai déjà répondu, répliqua Kondo en le lui tendant, il faut bien que quelqu'un reste ici pour assurer la surveillance du quartier général, ainsi que la permanence au cas où quelqu'un aurait besoin d'aide.
- Tout le monde sera là-bas, je pense...
- On ne sait jamais. Et puis, c'est le règlement, je te le rappelle.
- Oui, je sais...
Il finit par arrêter de tripoter son verre pour en prendre une petite gorgée et prit un instant pour le savourer.
- … Vous pourriez aussi laisser quelqu'un d'autre. Je ne sais pas s'il serait très bien vu que vous ne soyez pas là-bas.
- Ça ira tant qu'il y a l'un de nous deux. Et je ne peux laisser personne d'autre : s'il y avait une urgence, il serait obligé de nous contacter pour nous en référer, et avoir le téléphone à l'oreille serait encore plus mal vu.
- Bon, très bien, céda Hijikata. Mais mettez-vous en uniforme au moins, ajouta-t-il en louchant sur les vieux vêtements civils que portait son commandant et son absence de sabre.
- Je vais le mettre, je vais le mettre...
Ils restèrent quelques minutes à siroter leur saké alors qu'autour d'eux, les bruits ténus du Shinsengumi en train de se réveiller étaient peu à peu remplacés par des éclats de voix, des portes qui s'ouvrent et qui se ferment, même si personne n'était encore présent dans la cour.
- Au fait, Toushi...
- Hum ?
- Je voudrais te remercier.
- Pour quoi ?
- Pour tout. Tout ce que tu fais pour le Shinsengumi depuis qu'on se connaît. Pour ta patience à mon égard. Pour nous faire tenir debout chaque jour... Comme je le disais, pour tout.
Hijikata le fixa un instant, les yeux ronds, avant de replonger dans son verre en marmonnant, gêné.
- Je crois que la situation actuelle vous rend mélancolique, Kondo-san. Pourquoi me balancer ça comme ça ? Je suis pas sur mon lit de mort... Et puis, vous exagérez. C'est vous qui nous avez toujours fait tenir debout. Moi, je n'œuvre pour le Shinsengumi que depuis qu'il existe, soit tout juste quatre ans.
- Faux, et faux, Toushi. Si je devais me reconnaître un mérite, c'est celui de vous avoir tous rassemblés. Pour ce qui est de constituer une organisation qui tient la route, on le doit plus à ton autorité qu'à la mienne. Et pour le Shinsengumi... Il n'existe pas depuis à peine quatre ans. Il est bien plus vieux que ça.
- Bien sûr que si. Recomptez, vous allez voir. Je sais que vu qu'on y consacre notre vie aujourd'hui, on a l'impression de toujours en avoir fait partie, mais cela fait bien tout juste quatre ans que nous sommes arrivés ici.
- Ça, d'accord. Cela fait en effet quatre ans que nous avons quitté notre campagne, que nous portons ces sabres et ces uniformes, et que nous portons le nom de « Shinsengumi ». Mais ce n'est pas ce qui fait de nous ce que nous sommes.
D'un large geste du bras, il désigna les bâtiments autour d'eux.
- Tout ça, ces infrastructures, les papiers qui nous désignent comme policiers d'État, nous n'en avions pas besoin pour exister. Le Shinsengumi, ou quel que doit le nom qu'on aurait pu lui donner, ce sont des hommes avant tout. Ce sont eux qui font son âme.
Hijikata le dévisagea un instant, puis sourit légèrement avant de reprendre une gorgée de saké.
- Vous chipotez.
- Peut-être, mais il pourrait venir un jour où ce chipotage prendra toute son importance.
Hijikata releva aussitôt le nez de son verre avec un regard inquisiteur.
- Que voulez-vous dire ?
Kondo éclata de rire.
- Détends-toi, voyons, tu n'es pas en salle d'interrogatoire ! Je disais ça comme ça.
- Et... qu'aviez-vous à l'esprit en disant ce « comme ça » ?
- Tu ne lâches pas le morceau, hein ? Hé bien... Je me disais que, si prochainement, il fallait choisir... Entre le Shinsengumi en tant que coquille, et celui en tant qu'âme, il s'agira de faire le bon choix.
- Merde, vous n'êtes plus juste mélancolique, là, vous devenez pessimiste... Secouez-vous un peu, allons, nous allons certainement affronter une crise, inutile de se voiler la face, mais nous en avons vu d'autres, nous nous en relèverons, comme toujours.
- C'est drôle, s'amusa Kondo devant son ton assuré, quelqu'un d'autre m'a dit la même chose il y a quelques minutes de ça...
Sachant très bien avec quel genre d'énergumène son supérieur était en train de discuter quelques minutes plus tôt, il se contenta de grogner en finissant son verre d'une traite avant de le lui rendre.
- Mais tu as sans doute raison, Toushi, reprit Kondo, je me laisse un peu aller aux idées noires... Aussi, accepterais-tu de me rassurer un peu ? Qu'au moins je puisse dormir tranquille ?
- Que voulez-vous que je fasse ?
- Promets-moi juste qu'en cas de coup dur, tu garderas cette conversations à l'esprit.
Hijikata resta silencieux un instant, avant de hocher la tête.
- Très bien, si c'est si important pour vous, je vous le promets, Kondo-san.
- Tu en es certain ?
- Oh, pensez-vous que je sois du genre à faire des promesses à la légère ?
- Non, excuse-moi. Merci, Toushi.
Détournant le regard face au au sourire reconnaissant de Kondo, Hijikata se releva et rajusta sa veste d'uniforme en jetant un coup d'œil à la bouteille.
- Il va falloir que j'en trouve une autre, maintenant... Vous avez une préférence ?
- Pose la question à Sougo. Ce sera sa majorité à lui, après tout.
- Je ne sais pas s'il en voudra s'il sait que c'est moi qui le choisit.
- N'en sois pas si sûr. Vu mes capacités à choisir un bon saké, je ne suis pas convaincu qu'il en aurait bu s'il ne s'était pas douté qu'il venait de toi.
- Bon, on en reparlera. Je vous laisse, Kondo-san, ajouta-t-il en voyant ses hommes commencer à à se rassembler dans la cour en vue du départ imminent.
- Va, va. Soyez prudent.
Rendant leur salut aux agents qui passaient à côté de lui, Kondo suivit des yeux le dos de son vieil ami qui s'éloignait pour rejoindre un Yamazaki un peu nerveux dont les yeux passaient des agents allant rejoindre les véhicules à la liste entre ses mains. Alors qu'Hijikata se penchait dessus pour vérifier ce qu'il avait noté, il sentit le regard de son commandant et lui adressa un signe d'au-revoir accompagné d'un faible sourire. Kondo lui rendit son geste, avant de le regarder s'éloigner à son tour à la suite de son vice-commandant. La cour se vida aussi vite qu'elle s'était remplie, et le bruit de démarrage des moteurs de voiture commença à se faire entendre avant de s'éloigner et de s'éteindre à leur tour, emportant avec elles ses collègues du Shinsengumi.
Les funérailles du Shogun allaient bientôt commencer.
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