Épisode 9 – Partie 5
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— T'es vraiment qu'un sale type !
Le soleil décline à l'horizon quand Yazoo et Denzel regagnent le centre d'Edge. Pour la première fois depuis le début de leur étrange collaboration, c'est ensemble qu'ils ont pris le chemin du retour – ce malgré la mauvaise humeur évidente du jeune garçon.
Celui-ci peste, passe les doigts dans ses cheveux pour y découvrir de nouvelles billes en plastique.
— C'est pas vrai, tu m'en as vraiment mis partout !
Près de lui, Yazoo ne répond pas. Mais à la façon qu'il a de sourire, on devine sa satisfaction.
Après avoir tant bien que mal essayé Velvet Nightmare, Denzel était arrivé à la conclusion qu'elle ne pourrait pas lui servir avant un moment. Elle était bien trop lourde pour lui et c'est à peine s'il était parvenu à en atteindre la gâchette. Sur ce coup, il se sent vraiment roulé.
— T'es censé être adulte, je te rappelle !
— Et alors ?
Denzel lève en regard noir en direction de Yazoo.
L'épisode de Velvet Nightmare passé, et comme il leur restait un peu de temps, ils avaient décidé de s'amuser un peu – Denzel ne pouvait vraiment pas appelé ça un entraînement, au vu de la façon dont les choses avaient tourné – avec leurs pistolets à billes. D'autant que maintenant que Yazoo en possédait un, de nouvelles possibilités s'ouvraient à eux et…
Sauf que c'est un sale tricheur !
En effet, l'Incarné ne lui avait fait aucun cadeau… mais alors absolument AUCUN ! Ignorant complètement son manque d'expérience, il l'avait canardé de tous les côtés, lui laissant à peine le temps de répliquer ou de trouver l'opportunité de se mettre à l'abri. En résultat de quoi il avait fini par se fâcher et par décréter que ça suffisait pour aujourd'hui.
— Alors tu devrais faire un effort ! Je suis plus jeune, plus petit et j'ai moins d'expérience que toi. Ça se fait pas d'y aller à fond !
— Ça t'apprendra à me donner des coups de pieds.
Scandalisé, Denzel ouvre la bouche sur une exclamation.
— Alors c'était juste pour te venger ?! Quel âge tu as, sérieusement !
Dans un « Mhhh... », Yazoo lève les doigts, calcule un moment avec, avant de répondre :
— Quelque chose comme huit mois, deux semaines et quelques jours…
— Attends… quoi ?!
Pris de court, Denzel s'arrête, bientôt imité par Yazoo. Le gamin fronce les sourcils.
— T'es en train de te moquer de moi, pas vrai ?
— À quel propos ?
— À propos de ton âge ! Tu peux pas seulement avoir…
Non, sûr et certain qu'il est en train de le faire tourner en bourrique. Il veut bien qu'ils ne soient pas humains et que leur apparence physique ne corresponde pas forcément à leur âge réel, mais…
— Je ne peux pas être précis en ce qui concerne le nombre de jours, reprend Yazoo. Mais je dirais que je dois approcher des huit mois et trois semaines, en vérité.
Denzel se plaque une main contre le front. Et en plus, il faut qu'il en rajoute une couche !
— Non, je veux dire… t'as vu à quoi tu ressembles ? Tu vas pas me faire croire que t'es beaucoup plus jeune que moi !
— Tu sais, toutes ces histoires d'apparence, ça ne signifie pas grand-chose pour nous.
— Donc, tu veux vraiment me faire croire que t'as que huit mois ?
— Et presque trois semaines.
— Et tes frères aussi ont… ?
— Loz est né en même temps que moi, donc on a le même âge. Kadaj, lui, est un peu plus vieux. (Puis inclinant la tête sur le côté, l'air songeur, il ajoute :) De quelques jours… ou peut-être une semaine ?
Et le pire dans tout ça, c'est qu'il semble tout à fait sérieux.
Mais ça colle pas ! Parce que si c'est ça, alors ça veut dire qu'ils sont nés à la période où je les ai rencontrés. Et dans ce cas, qui c'est, leur mère ?
Dans ses souvenirs, il n'y avait qu'eux trois… oui, il n'a jamais vu de femme à leurs côtés. Il n'oublie pas qu'il a eu une période d'absence pendant laquelle ses souvenirs sont incroyablement parcellaires, mais…
Kadaj, à ce moment-là… qu'est-ce qu'il racontait déjà ? Qu'ensemble on irait voir leur mère ?
Il est certain que c'était quelque chose comme ça. Oui, maintenant qu'il y pense, il n'a pas arrêté de leur parler de leur mère. Comme quoi leurs Geostigmates étaient dues à la colère de la planète, parce qu'ils avaient en eux l'héritage de leur mère ou un truc du genre…
Mais moi, je suis sûr d'avoir entendu Cloud… ou Vincent… dire que tout ça, c'était la faute de Sephiroth.
— Dis…, commence-t-il. Votre mère… vous savez vraiment qui c'est ?
La question semble surprendre son interlocuteur, dont l'expression se trouble. C'est toutefois avec son calme habituel qu'il répond :
— Nous savons.
— Mais vous l'avez déjà rencontrée ?
— Je te l'ai dit, non ? Que nous ne pourrons plus jamais faire sa connaissance…
— Mais dans ce cas, comment vous savez que c'est votre mère ?!
— Parce que nous sommes nés de sa volonté afin de la retrouver et de l'aider à accomplir son œuvre.
Denzel n'y comprend plus rien. Donc… ce serait cette… chose qu'ils appellent mère qui les aurait créés ? Mais ce n'est pas du tout ce que Cloud lui a dit. Non, lui, il lui a affirmé que…
— Mais… et Sephiroth ?
À nouveau, il peut voir l'expression de Yazoo se troubler.
– Sephiroth… ?
Est-ce qu'il veut vraiment me faire croire qu'il ne le connaît pas ?
C'est alors qu'il se rend compte qu'ils ont déjà atteint la rue du Septième Ciel. Une exclamation lui échappe et, laissant de côté leur conversation, il dit :
— J'ai failli oublier ! On peut pas rentrer ensemble !
Et à Yazoo de rétorquer :
— Pourquoi pas ?
— Parce que… heu…, commence Denzel, un peu pris de court. Parce que j'ai pas envie qu'on s'imagine que je m'entends bien avec toi.
— J'avais pourtant l'impression qu'on s'entendait assez bien, aujourd'hui.
— Peut-être… oui, si tu veux. Mais c'est trop tôt ! Là, je veux pas qu'ils s'imaginent trop vite des trucs ou…
Mais conscient qu'il ne fait que s'enfoncer et que, malgré les coups bas de l'Incarné, il a en vérité passé une bonne après-midi en sa compagnie, il préfère en rester là et ajoute :
— Attends ici, d'accord ? Cinq minutes… non, dix minutes, avant de rentrer.
Il sait qu'il abuse un peu, mais il ne se sent vraiment pas encore le cran de rentrer aux côtés de Yazoo.
Et puis c'est pas parce que c'était sympa aujourd'hui que ça le sera tout le temps… ouais, ce serait trop simple !
Après l'avoir observé un court instant, Yazoo laisse finalement entendre un bruit de gorge.
— Qu'est-ce que tu peux être capricieux.
Il s'adosse toutefois à la façade de l'immeuble derrière lui, signifiant ainsi à Denzel qu'il fera comme il le lui a demandé.
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— Faut pas qu'on se laisse faire comme ça !
Loz et Kadaj sont également sur le chemin du retour. De Reno, aucune trace, mais Kadaj ne le croit pas du genre à abandonner aussi facilement. Soit il est bel et bien en train de les suivre, mais a décidé de se faire discret pour changer, soit… soit il a eu mieux à faire que de continuer à attendre qu'il se décide à bouger. Dans tous les cas, il devine qu'il reviendra très prochainement l'ennuyer.
— Il faut qu'on soit prudents, rappelle Kadaj. Pour le moment, on va devoir prendre notre mal en patience.
En tout cas, jusqu'à la fin de leur période d'essai. Ensuite… eh bien, s'ils peuvent rester au Septième Ciel, Cloud lui a parlé du WRO, d'un ami qui y travaillerait et qui en serait à la tête. Selon lui, s'ils parviennent à se tenir tranquilles jusque-là, s'ils prouvent qu'ils sont capables de s'adapter, alors cet homme s'emploiera à calmer les ardeurs de la Shinra.
Enfin, ça, c'est ce qu'il prétend. En ce qui me concerne, je ne suis pas certain qu'on puisse lui faire confiance !
Mais n'ayant pas de meilleure solution à proposer, il veut bien lui accorder le bénéfice du doute.
— C'est rare que je te croise en ville, lance-t-il à l'intention de Loz. Tu avais quelque chose à faire ?
— Heu… pas vraiment. En fait, je…
Son frère émet un soupir et se passe une main dans les cheveux.
— En vérité, c'est Tifa qui m'a poussé à sortir. (Et comme Kadaj le fixe sans comprendre, il ajoute :) Parce que je lui ai dit que j'avais peur de me balader tout seul.
— Peur ?
— De faire des bêtises. Tu sais comment je suis… des fois, j'agis sans vraiment réfléchir. Juste parce que c'est marrant, sur le coup.
Kadaj approuve d'un hochement de tête. C'est en effet le travers de son frère qui l'inquiète le plus.
— Du coup, poursuit Loz, je voulais pas sortir sans toi ou Yazoo. Parce que si à cause de moi, on se retrouvait dans les ennuis, je…
L'expression malheureuse, Loz ne termine pas sa phrase. Ne remarque pas que Kadaj a ralenti le pas et marche maintenant derrière lui, le regard légèrement écarquillé.
— Tu veux dire… que depuis qu'on est ici, tu n'es pas sorti une seule fois tout seul ?
— Je pensais que t'avais remarqué, lui répond Loz en ralentissant lui aussi le pas, jusqu'à s'arrêter.
— Non… non, je n'avais pas remarqué.
Et la culpabilité s'abat aussitôt sur lui. Faut-il qu'il soit à ce point centré sur lui-même pour ne pas avoir compris que quelque chose n'allait pas chez Loz ? Car maintenant qu'il y pense, il lui semble en effet qu'il a toujours été celui à rester au Septième Ciel, pendant que lui et Yazoo partaient de leur côté. Certes, il a été absent plusieurs jours, mais…
… mais ça aurait dû me crever les yeux !
Il se sent d'autant plus minable que Tifa, elle, a remarqué cette anomalie dans le comportement de son frère.
Est-ce que je ne fais pas suffisamment attention à eux ? J'avais l'impression qu'on parlait de nos journées et…
Quoiqu'à la réflexion, pas tant que ça. Une fois le service du soir terminé et leur chambre enfin rejointe, Yazoo perd une bonne partie du temps qu'il leur reste penché sur ses feuilles volantes, à écrire. C'est d'ailleurs à elles, plutôt qu'à eux, qu'il parle de ce qu'il a pu faire pendant les heures où ils ont été séparés.
Et même de ses sentiments. Il ne dit presque rien à ce sujet !
Quant à Loz… il parle beaucoup. De Tifa, de Marlène, de Cloud parfois ou même de Denzel. Des clients, aussi, de leur travail de manière générale. De ce qu'il a appris de nouveau, auprès de la jeune femme surtout. Et puis, parfois, il parle de leur mère – conversations auxquelles Kadaj met rapidement fin.
Lui, il lui arrive de parler de ce qu'il ressent… mais beaucoup moins qu'au début. En fait, il ne parle quasiment que du Septième Ciel et de ce qu'il s'y passe.
Et la plupart du temps, il ne l'écoute que d'une oreille, trop occupé qu'il est à ruminer ou à s'inquiéter. Et quand il leur parle, c'est très souvent pour leur donner des directives ou les mettre en garde contre tel ou tel comportement.
En fait, je ne discute presque pas avec eux.
Même s'il peut en donner l'illusion, surtout quand ils ne sont pas seuls. Mais là aussi, c'est surtout Loz et Yazoo qui parlent et lui qui répond par monosyllabes à leurs banalités. Quant aux vrais sujets, ceux qui auraient de l'importance…
On les aborde presque jamais !
Cette réalité le frappe durement. Impression d'échec, de ne pas avoir été à la hauteur jusqu'à présent. C'est logiquement à lui de s'assurer que tout se passe bien pour ses frères, d'être là pour les écouter, les aider à régler leurs problèmes et…
Savoir ce qu'ils font… où ils en sont.
Seulement, il n'a fait preuve que de négligence et, parce qu'il n'a pas su être là pour lui, c'est une autre qui s'est chargée de tendre la main à Loz.
— 'daj ?
À l'inquiétude qui perce dans la voix de son frère, Kadaj devine qu'il n'a pas su empêcher son expression de dévoiler ses sentiments. Il secoue la tête, s'efforce de se calmer et dit :
— Pardon… j'aurais dû m'en rendre compte.
Avant de dépasser Loz.
Lui emboîtant le pas, ce dernier ne peut empêcher la culpabilité de venir le visiter. Peut-être qu'il n'aurait pas dû parler de tout ça avec Kadaj. Il sait bien que son frère a pas mal de soucis et, lui, il faut qu'il en rajoute une couche !
Si Yazoo était là, sûr qu'il me traiterait d'idiot !
Marchant derrière lui, il laisse son regard s'attarder sur le dos de Kadaj. Sur ses épaules, sa silhouette en général. En fait, c'est plutôt lui qui aurait besoin de parler de ses problèmes. Oui, il aurait vraiment besoin de le faire, de vider son sac, pour changer. Mais au lieu de ça, il…
Il garde toujours tout pour lui et moi, des fois, j'ai vraiment l'impression qu'il nous fait pas confiance…
Ce qui le rend triste, mais pas seulement. Car il a peur, surtout, que Kadaj, à force de garder pour lui ses secrets, ne finisse par se briser. Et que ni lui, ni Yazoo, en puissent rien y faire.
Pourquoi est-ce qu'il faut toujours qu'il nous laisse à l'écart ? On est de sa famille, non ? Alors pourquoi il se comporte comme ça avec nous ?
C'est alors qu'il se souvient de ses achats. Menant une main à la poche interne de sa veste, il en sort un petit sachet en papier qui craque doucement sous ses doigts.
— 'daj !
L'interpellé se retourne, avant de loucher sur le pendentif qu'on vient de lui coller sous le nez. Il tend la main, récupère l'objet, qui représente une tête de chocobo noir. Loz, qui en a sorti deux autres de son sachet, lui explique :
— C'est pour accrocher à ton portable. Et regarde, j'en ai acheté un blanc pour Yazoo et un jaune pour moi. Comme ça, même si on doit avoir le même modèle, on saura toujours lequel est à qui !
Il sourit, très fier de sa dépense. Il ne savait vraiment pas quoi acheter pour lui et ses frères, aussi a-t-il tourné un petit moment, s'arrêtant pour observer la vitrine de tous les commerces croisés, avant de tomber sur un assortiment de straps pour portables. Ça, au moins, il était certain qu'ils en auraient l'utilité !
Et puis, ils sont mignons. Moins que les Mogs, mais je suis sûr que Yazoo se serait moqué si j'en avais achetés.
Il remarque qu'un sourire est apparu sur les lèvres de Kadaj et que celui-ci a sorti son portable pour y accrocher son cadeau. Ils marchent côte à côte, à présent, et Loz, après un instant d'hésitation, dit :
— Écoute… je sais bien que je suis pas le plus malin de nous trois, mais… (Puis, avec une brusquerie involontaire, il ajoute :) Je suis pas bête, hein ? C'est pas ce que je dis ! Mais je sais bien que des fois, j'ai un peu de mal à… enfin, bref ! Ce que je veux dire c'est que si t'es malheureux… si t'as besoin de parler… ou… ou même d'avoir quelqu'un pour pleurer avec toi, alors tu peux venir me voir. Viens me voir, d'accord ? Parce que moi, tu me dérangeras jamais.
Puis, un peu gêné, il se masse la nuque, n'ose pas soutenir le regard que Kadaj lève dans sa direction.
Celui-ci reste un moment sans trop savoir quoi répondre. En quelques jours, il a l'impression d'avoir reçu bien plus de soutien qu'il n'en mérite vraiment. Il n'a pas l'habitude de ça. Se sent presque honteux à l'idée qu'il puisse paraître à ce point misérable.
La gorge serrée, incapable de prononcer les remerciements qui lui viennent à l'esprit, il ne peut que passer sa main dans le dos de Loz. En réponse, son frère lui pose la sienne sur l'épaule et la presse doucement.
L'instant d'après, celui-ci s'exclame :
— Hé ! Mais c'est Yazoo !
Le désigné, qui se tient toujours dos à la façade de l'immeuble où Denzel l'a quitté, tourne la tête dans leur direction. Une note de tristesse passe sur son visage, quand il questionne :
— Vous êtes sortis ensemble ?
— On s'est croisés en ville, lui répond Kadaj.
— Et toi, qu'est-ce que tu fais ici ? s'enquiert Loz.
Yazoo a un haussement d'épaules.
— J'attends…
Et ignorant l'air interrogateur de ses frères, il reporte son attention en direction du Septième Ciel. Songe que ça ne doit pas faire plus de deux ou trois minutes que Denzel s'y est engouffré. Il lui a dit d'attendre au moins dix minutes, mais…
— Bah, si je suis avec vous, ça ne paraîtra pas suspect ! dit-il en se décollant du mur.
Kadaj tique aussitôt et, emboîtant le pas à son frère, il questionne sur un ton de menace :
— D'accord, qu'est-ce que tu as fait ?
— Rien, rien…
— Tu mens ! fait Loz. Je suis sûr qu'il ment !
— Yazoo !
Ce dernier soupire et porte la main à la poignée de la porte du Septième Ciel.
— Je vous expliquerai plus tard.
Et à Kadaj d'ajouter, alors que son frère pénètre dans l'établissement :
— Je te préviens, Yazoo. Si tu t'es amusé à…
— Ah, tu tombes bien, Yazoo !
Les trois frères se figent, surpris par le ton avec lequel Tifa vient de les accueillir. Les bras croisés, celle-ci a tourné dans leur direction un regard où la colère gronde.
À ses côtés, ils peuvent voir Denzel. Et celui-ci, en cet instant, n'en mène vraiment pas large…
