Yes, je suis dans les temps pour celui-ci !
Il est vrai que Sougo a un peu toujours le rôle de l'instigateur de conflits dans mes histoires... On va inverser un peu la tendance pour cette fois.
Dans un autre registre qui vous intéressera sans doute moins, car il s'agit un insignifiant racontage de vie, ceci est le premier chapitre rédigé entièrement sur mon téléphone portable. En effet, emploi du temps oblige, la plupart des moments où j'ai vraiment le temps d'écrire se passent quand je suis loin de mon ordinateur. Dans les transports, notamment. J'ai donc décidé de mettre ce temps à profit. Et écrire huit pages rien que sur le téléphone, ce n'est pas ce que j'appellerai un confort d'écriture optimal. Ce chapitre a été conçu dans le sang et la sueur, j'espère néanmoins qu'il ne pue pas autant que ne le suggère cette expression. Je vous laisse en juger. Bonne lecture !
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Toujours tourner sept fois la langue dans sa bouche avant de parler
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Il y a des jour comme ça, où on aurait mieux fait de rester couché.
Ça arrive à tout le monde ; et aujourd'hui, le destin avait décidé que c'était le tour du jeune Toushirou Hijikata.
Il l'avait compris dès son réveil, il y a des signes qui ne trompent pas : comme le petit orteil qui, dès sa sortie du futon, va directement cogner violemment le coin du meuble le plus proche. Après plusieurs sautillements et bon nombre de jurons qui auraient outré les oreilles de Kondo s'il les avait entendus, il était sorti prendre l'air quelques minutes dehors en attendant que le reste de la maisonnée se réveille, et en avait profité pour aller tremper son pied douloureux dans l'eau froide ; c'était là qu'une saloperie d'oiseau en avait profité pour lui chier sur l'épaule. Sérieusement échauffé et avec une soudaine envie de bouffer de la volaille, il était rageusement rentré pour nettoyer les dégâts sur son kimono, le laissant mouillé et désagréablement froid. Lorsqu'il put enfin s'asseoir pour son petit-déjeuner et qu'il eut l'occasion de se réconforter avec une bonne rasade de mayonnaise sur son plat, il avait tout recraché à la première bouchée. La mayonnaise avait tourné. Et c'était sa dernière bouteille.
C'était donc de fort méchante humeur qu'il s'était rendu au dojo pour son entraînement, espérant que manier son bokuto le détendrait un peu. C'était sans compter la fuite au plafond qui, avec la pluie de la nuit dernière, était la cause de la flaque d'eau qui s'était formée au sol, qu'il n'avait pas vue et sur laquelle il avait glissé pour se vautrer lamentablement sur le plancher. Cerise sur le gâteau, il s'était tordu le poignet en collant une droite au rieur le plus proche, ce qui avait au moins eu l'effet positif de calmer les autres. Et encore, il avait échappé au pire vu qu'il avait quand même réussi à cacher la blessure, évitant par la même une double dose de ridicule ; la douleur lancinante qui ne le quitta pas ne l'aida cependant pas à voir le verre à moitié plein.
Ce fut ainsi encore plus fulminant et frustré qu'en y entrant qu'il quitta le dojo à grands pas, ignorant ses camarades qui le saluaient, décidé à aller se perdre dans la campagne pour se libérer les nerfs au grand air. Et avec la guigne qui était la sienne aujourd'hui, il allait probablement glisser et tomber au fond d'un ravin. Tant mieux, il y aurait la paix !
- Hé, Tou-shiiiii !
Alors ça, c'était le bouquet final. Il ne manquait plus que le sale gosse ! Il ne l'appelait jamais "Toushi", sauf pour se payer sa tête ; et à en juger par son grand sourire, cette fois ne ferait pas exception.
- Comment va ton dos ? demanda-t-il innocemment.
Toushirou grimaça à l'évocation de cette chute humiliante.
- Bien, répondit-il abruptement avant de se détourner pour filer le plus rapidement possible.
Mais Sougo semblait ne pas en avoir fini avec lui...
- Et... Ton poignet ?
Toushirou pila sur place. Et meeerde, le connard miniature s'en était aperçu... Même sans le voir, il pouvait deviner son sourire satisfait, à ce petit bâtard. Il se retourna lentement, le visage aussi neutre que possible.
- Je ne vois pas de quoi tu parles. Mon poignet va très bien.
- Vraiment ? fit l'enfant, faussement surpris. J'aurais mal vu ?
- Il faut croire, répondit-il en tirant légèrement la manche sur son bras gauche et en faisant jouer l'articulation en guise de preuve.
- Ah, tant mieux. Ç'aurait été dommage que mon meilleur adversaire soit blessé...
Soupçonneux, car une telle amabilité cachait forcément quelque chose, Toushirou le regarda descendre les marches de l'escalier.
- J'ai faim. Je crois qu'ane-ue voulait faire du pain aux nouilles. J'espère que ce sera du pain au nouilles.
Passant devant lui, il prit la direction du chemin menant chez lui.
- Tu viens ?
Il tendit la main pour l'entraîner à sa suite, saisissant... Son poignet droit.
- Argh !
Sougo explosa de rire lorsque son aîné retira vivement sa main en glapissant de douleur.
- Tu vois, Hijikata, le railla-t-il, jusqu'ici, je te prenais pour un gros nul ; je dois bien reconnaître que je me suis trompé. Il faut quand même pas mal de cran pour continuer l'entraînement l'air de rien dans cet état !
- Sale petit...
- Mais plus sérieusement, Hijikata-kouhai, tu devrais faire attention. Ce n'est pas bon de forcer sur une blessure.
- Occupe-toi de tes fesses ! l'invectiva-t-il en s'avançant à grands pas sur le chemin pour s'éloigner de lui le plus possible.
- Tu pourrais abîmer définitivement ton articulation, et tu ne pourrais plus manier le sabre, lui fit narquoisement remarquer Sougo lorsqu'il l'eût rattrapé pour se placer à sa hauteur, les bras croisés derrière la tête dans une position d'insolente décontraction. Tu serais obligé de quitter le dojo, tu imagines ? Je serais teeeeeellement triste...
- Tu vas la fermer, oui ? Je te signale qu'il me reste encore mon autre main pour t'en coller une !
- Tu ne veux pas que je jette un œil ? Je ne vais rien te faire, t'en fais pas, c'est juste histoire de vérifier que je ne me fais pas une fausse joie.
- Tss, siffla Toushirou, écoutez-moi le, ça a encore le lait de sa mère qui coule quand on lui tord le nez, et ça veut donner des leçons...
- C'est toujours mieux que de la mayonnaise. Tiens, d'ailleurs, ta tête quand tu y as goûté ce matin, c'était trop drôle, ajouta Sougo qui commençait à être pris d'un fou-rire à l'évocation de ce souvenir. Tu pourrais la refaire ?
- C'est toi qui a touché à ma mayonnaise ? demanda soudain Toushirou d'un ton dangereux.
- Parole, c'était pas moi, même si j'aurais bien aimé en avoir l'idée, répondit le gamin qui riait toujours.
- Je suis sûr que tu mens, petit con vicieux !
- Ne m'accuse pas de tout ce qui va de travers dans ta vie pourrie ! Ton truc dégueulasse était périmé, c'est tout ! Je te le jure... Sur le lait de ma mère dans mes narines !
- Je doute que tu en aies une seule goutte, en vérité !
Ses oreilles s'étaient mises à tinter sourdement. Il ne voulait qu'une seule chose, que le sale gosse se la ferme...
- Ta mère a sûrement plus eu dans l'idée de te noyer que de te nourrir quand elle a vu ta sale tête !
Sougo décroisa aussitôt les bras, pour serrer les poings dans une posture agressive. Son sourire avait laissé place à une expression furieuse, et sur le moment, Toushirou en éprouva une joie sauvage.
- Qu'est-ce que tu viens de dire ?
- Tu m'a très bien compris ! Qui pourrait vouloir garder un sale gosse dans ton genre ?
Les yeux du petit garçon s'étaient écarquillés, ses pupilles dilatées reflétant une brutale envie de tuer ; bien qu'à l'instant, il paraissait tétanisé, comme si son cerveau avait besoin de prendre de temps de finir d'assimiler ce que ses oreilles venaient d'entendre. Mais Toushirou ne s'arrêta pas pour autant.
- T'as pas régulièrement l'impression d'être une erreur de parcours ? Franchement, je plains ta pauvre sœur d'avoir accepté de l'assumer et de te prendre en charge ! Elle ne s'était sûrement pas attendue à traîner un tel boulet à son pied !
Sougo resta encore un instant figé sur place, avant de se jeter sur l'adolescent avec un hurlement de rage. Des coups de pied, de poing furent échangés, jusqu'à ce que Toushirou finisse par l'emporter grâce à son allonge et repousse rudement le garçon à terre.
- Ne m'approche plus, sale teigne !
Lui tournant le dos, il s'éloigna à grands pas dans la direction opposée à celle du gamin. Par prudence, il jeta un coup d'œil par-dessus son épaule pour vérifier qu'il ne se ruait pas sur lui par derrière – avec ce petit salaud, il fallait s'attendre à tout – et eut tout juste le temps d'apercevoir une paire d'yeux brillants qui se détournèrent aussitôt, leur propriétaire fonçant en sens inverse pour disparaître derrière un rideau d'arbres.
Il se détourna à son tour, ne songeant à rien d'autre qu'à son retour au calme. Enfin débarrassé du parasite. Sans un regard en arrière, il quitta les lieux sans plus se soucier du gamin.
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Lorsqu'il fit son retour, le soir venu, ce fut dans un état d'esprit plus apaisé. Son karma semblait avoir fini de le tourmenter et il avait pu se vider l'esprit sans rencontrer personne.
La maison des Okita fut bientôt en vue ; la première personne qu'il repéra fut Kondo, qui accourut dans sa direction dès qu'il l'aperçut. Toushirou lâcha un soupir, se préparant au sermon qu'il allait recevoir pour avoir séché les exercices de l'après-midi. Il avait pourtant été vital, pour lui comme pour les autres, qu'il se mette un peu au calme. Mais alors qu'il ouvrait la bouche pour présenter ses excuses, son compagnon d'armes le devança :
- Toushi, enfin tu es là ! Je t'en prie, dis-moi qu'il est avec toi !
- Hein ?
Si l'espoir avait éclairé un instant les traits de Kondo, ils retombèrent aussitôt en constatant que non seulement Toushirou était seul, mais qu'il semblait ne pas avoir la moindre idée de qui ni de quoi il parlait.
- Ce n'est pas vrai, mais ce n'est pas vrai, marmonna-t-il pour lui-même, clairement de plus en plus paniqué, mais où est-ce que tu es allé te perdre...
- Kondo, qu'est-ce qui se...
Il s'interrompit cependant lorsqu'une troisième personne les rejoignit au petit trot : Mitsuba Okita, la sœur de Sougo, le visage au moins aussi inquiet que celui de Kondo, des mèches de cheveux châtain s'échappant de sa queue de cheval sans qu'elle ne s'en soucie.
- Toushirou, s'exclama-t-elle dès qu'elle fut à leur portée, s'il te plaît, est-ce que tu sais où est Sougo ?
- Il n'est pas là ? s'étonna l'adolescent. Mais depuis quand ?
- Il n'est pas rentré après l'entraînement de ce matin, répondit-t-elle d'un ton perdu, en se tordant désespérément les mains.
- Et il n'était pas non plus à celui de cet après-midi, ajouta Kondo. Toushi, réfléchis bien s'il te plaît, où et quand l'as-tu vu pour la dernière fois ?
- Ce... C'était après l'entraînement... Je pensais qu'il allait rentrer directement... Il disait qu'il y avait du pain aux nouilles...
- C'est ce que j'ai préparé, confirma Mitsuba qui ne cessait de scruter les alentours, comme dans l'espoir que son petit frère finisse par surgir d'un buisson. C'est encore plus inquiétant, il adore le pain aux nouilles... Oh, mais qu'est-ce que je raconte, je perds la tête, où peut-il bien être... Les routes sont tellement peu sûres ici, il lui est certainement arrivé quelque chose...
- Ne pense pas immédiatement au pire, Mitsuba, lui dit Kondo d'un ton apaisant en posant une main sur son épaule. Sougo s'est probablement égaré en allant te cueillir des fleurs !
- Mais tout un après-midi...
- Il est solide, ne t'en fais pas. Tu sais, tu devrais rester chez vous au cas où il reviendrait. Maintenant que Toushi est là, nous allons pouvoir ratisser la zone deux fois plus efficacement. Tu peux lui faire confiance, il connaît les lieux comme sa poche.
Vaincue, Mitsuba les remercia tous les deux en s'inclinant, avant de repartir en direction de la maison.
Alors qu'il la regardait s'éloigner sans vraiment la voir, Toushirou se sentait légèrement... Nauséeux...
- Bon, alors, qu'est-ce ce qui s'est passé ?
Tiré soudainement de ses pensée, il se tourna, surpris, vers Kondo qui venait de l'interpeller et le dévisageait à présent les bras croisés.
- J'imagine que tu ne voulais pas parler devant elle, mais il est évident que tu n'as pas tout dit... Alors, que s'est-il passé après l'entraînement ?
L'adolescent détourna le regard, lui même sentant quelque chose se tordre désagréablement dans sa poitrine.
- Je... Ce que j'ai dit était vrai, je ne l'ai plus revu depuis la fin de l'entraînement.. j'ai cru qu'il rentrerait directement... Juste que, hésita-t-il, avant de partir...
- Oui ? l'encouragea Kondo.
- On s'est... Un peu bagarrés...
- Encore ? Enfin, ce n'est pas la première fois, c'est même quotidien quand on ne vous a pas constamment à l'œil, il ne fugue pas pour autant... Pourquoi est-ce que ça t'inquiète ?
Le regard de Toushirou ne croisait toujours pas celui de Kondo. Après que tous les deux se soient séparés, ce matin, l'aîné était allé se mettre au vert sans plus penser à sa matinée désastreuse, son altercation avec Sougo incluse. Il l'avait quasiment oubliée alors qu'il était sur le chemin du retour ; à présent qu'il y repensait, la tête froide, qu'il se souvenait ce qu'il avait dit... Il se disait que, peut-être...
- Il est... Possible que je sois allé un peu trop loin...
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
Toushirou se résigna à tout raconter. Il ne s'interrompit pas une seule fois, lâchant son récit presque d'un souffle. Lorsqu'il eut terminé, il n'osa toujours pas regarder Kondo en face. Les yeux rivés sur un quelconque rocher au bord du chemin, il n'avait aucune idée de l'expression qu'arborait son mentor. Une seconde s'écoula, puis deux, puis trois...
Il ne put retenir une exclamation de douleur et de surprise lorsque le poing de Kondo le cueillit à la tempe, avec tant de force qu'il en perdit l'équilibre et chût au sol.
- Espèce d'imbécile ! lui hurla-t-il alors que le jeune homme se redressait lentement en se massant le crâne. Mais qu'est-ce qui te passe par la tête, parfois ! Tu te rends compte de ce que tu lui as dit ?
Toushirou se contenta d'un hochement de tête, toujours sans lever les yeux.
- Mais qu'est-ce qui t'a pris, bon sang ?
- Je...
Ce qui lui avait pris ? En y réfléchissant bien, il ne savait plus. Que pouvait-il répondre à ça ? Qu'il était énervé d'avoir passé une mauvaise journée ? Avec le recul, cette idée lui paraissait encore plus ridicule.
- Je ne sais pas quoi vous dire, finit-il par répondre. Je me suis emporté et... Je n'ai pas réfléchi...
- Mais qu'est ce que je vais faire de toi... Que tu sois colérique, c'est une chose, mais de là à sortir des horreurs pareilles !
Toushirou ne répondit pas. Il savait qu'il avait raison.
- Même si tu ne le pensais pas, tu es assez âgé pour avoir un minimum de contrôle sur ce que tu dis !
- Je n'aurais jamais pensé qu'il le prendrait au sérieux, se défendit-il sans conviction, lui-même ne parvenant pas à se persuader de ce qu'il disait.
- Cela n'excuse rien. Toi non plus, tu ne le prends soi-disant pas au sérieux, et regarde dans quel état il réussit à te mettre ! Tu resterais indifférent, peut-être, s'il venait à te balancer à la figure ton statut de bâtard non-désiré rejeté par sa propre famille de sang ?
Pour la première fois depuis ses aveux, Toushirou releva brusquement la tête vers Kondo, avec la sensation d'un sabre venant de lui traverser le cœur.
- Bien entendu, tu sais que je n'en pense pas un mot moi non plus, n'est-ce pas ? reprit Kondo d'une voix un peu plus douce. Mais ça fait mal tout de même, pas vrai ?
L'adolescent baissa de nouveau les yeux. Puis il hocha la tête.
- Bon, je pense que nous avons tergiversé assez longtemps...
- Vous comptez me chasser ? demanda Toushirou d'une voix qu'il s'efforçait de rendre neutre, mais d'où il n'était pas parvenu à chasser toute émotion.
- Pas pour un seul écart, répondit Kondo après avoir fait mine de réfléchir pour la forme. Je savais dès le début que tu ne serais pas un défi facile. Mais tu vas m'aider à retrouver Sougo, et que je ne te voies pas lâcher le morceau avant que toi ou moi ne l'ayons retrouvé. Et il va sans dire que tu devras lui présenter des excuses.
Toushirou hocha de nouveau la tête, sans protester, et se retourna aussitôt pour partir en direction des bois, l'endroit parfait pour un petit garçon pour disparaître et se perdre.
Kondo le regarda partir, et lorsqu'il fut assez loin, il se permit de lâcher un profond soupir de soulagement. Il avait failli faire dans son froc, là. Il avait vraiment craint l'espace d'un instant que Toushi, blessé dans son orgueil, ne lui rende son coup de poing avant de partir définitivement. Son regard lorsqu'il lui avait sorti de telles méchancetés lui avait fait mal au cœur, mais l'adolescent avait vraiment eu besoin qu'on lui mette le nez dans sa propre merde. Enfin, au moins semblait-il regretter ses actes. À présent, la priorité était Sougo. En dépit de ce qu'il avait dit à Mitsuba, il était inquiet. Il avait dit vrai en affirmant que Toushi connaissait bien les chemins les plus sombres, il les avait arpentés pendant des années. Espérons qu'il remette vite la main sur le petit. En s'éloignant dans la direction opposée pour aller chercher de son côté, il redouta néanmoins les retrouvailles de ces deux-là...
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Sougo frissonna en ramenant ses bras autour de lui. Où est-ce qu'il pouvait bien être ? il avait l'impression d'avoir marché des heures et de n'avoir fait que tourner en rond... Il avait fini par s'asseoir au pied d'un arbre pour se reposer un peu, jusqu'à s'endormir ; paradoxalement, c'était la tombée de la nuit qui l'avait réveillé. Tout était tellement différent quand il faisait noir... Il ne reconnaissait rien du tout, en dépit de la lumière de la lune suffisante pour y voir plusieurs pas devant soi. C'était quoi, ce bruit qu'il venait d'entendre ? Il n'osait pas bouger, de peur de se perdre encore plus. Ces bois n'étaient pourtant pas immenses, comment avait-il pu s'égarer ?
Encore ce bruit... Les animaux sauvages devaient commencer à sortir à cette heure-ci. Il ne pouvait pas rester là jusqu'au matin, ane-ue allait s'inquiéter.
En pensant à sa sœur, il sentit, comme plusieurs heures plus tôt, une douleur lui tordre l'estomac. Oui, elle était forcément en train de s'inquiéter... Il ne devait pas penser que... Cet imbécile avait tort, tort ! Il resserra ses bras autour de ses genoux. Il en était convaincu, pourtant, plusieurs heures plus tôt, il ne s'était pas senti capable de rentrer chez lui et de la regarder dans les yeux comme si de rien n'était. Elle aurait insisté pour savoir ce qui n'allait pas, il aurait fini par être obligé de lui en parler. Il ne s'était pas senti prêt à voir son regard lorsqu'elle lui répondrait. Comme si, malgré ses certitudes, il avait peur de ce qu'il pourrait y trouver.
Encore ce bruit... il lui semblait qu'il était encore plus proche, cette fois. Quel genre d'animaux vivaient dans cette forêt ? Sans doute rien de dangereux, il en aurait entendu parler... Il devrait sans doute essayer de se remettre en route. Il se sentait pourtant toujours fatigué, sa longue sieste ne l'avait pas reposé. Il avait toutefois peur de s'éloigner encore davantage. Il n'aurait jamais dû quitter le sentier, qu'est-ce qu'elle était mal fichue, cette for...
- Eh ben, qu'est-ce que tu fiches là ?
Son cœur manqua de bondir hors de sa poitrine tandis qu'il se releva d'un bond, prêt à se battre ou à fuir selon ce qui se présenterait. Il ne mit pas plus d'une seconde à découvrir l'origine de la voix, qui se révéla être la personne qu'il avait le moins envie de voir au monde à cet instant.
- Toi ! Qu'est-ce que tu fous ici ? éructa-t-il au visage de son kouhai qui se tenait à quelque pas de là, l'épaule nonchalamment appuyée contre un arbre.
Toute la haine qu'il avait affichée le matin même semblait ne plus être qu'un souvenir, l'interrogation seule subsistant sur ses traits tandis qu'il le dévisageait avec étonnement.
- C'est ma question, ça. Et pour te répondre quand même, je te rappelle que je crèche ici. Le dojo abandonné où je squatte est à deux pas de là.
- Menteur, cracha Sougo en tâchant de dissimuler sa surprise. Tu n'y a pas remis les pieds depuis des mois.
Ce vieux dojo en ruines était tout proche ? Ça voulait dire qu'il n'était pas si loin du chemin ?
- Faux, répliqua Toushirou, il m'arrive encore d'y aller de temps en temps quand j'ai envie d'être tranquille. Toi par contre, tu devrais rentrer chez toi. Ta sœur va s'inquiéter.
- Occupe-toi de tes affaires !
Comment est-ce qu'il pouvait oser lui dire ça ? Après ce qu'il avait...
- J'ai juste envie d'être un peu tranquille moi aussi, poursuivit-il, et tu viens me déranger, encore !
- Hum, répondit Toushirou, peu convaincu, mais n'essayant pas de le contredire.
Pour son plus grand malheur, il ne sembla pas vouloir partir non plus.
- Rassure-moi... Tu ne te planques tout même pas ici à cause de ce que je t'ai dit ce matin ?
- Pas du tout ! s'écria-t-il. Rêve ! J'en ai rien à faire !
- Bon. Je préfère ça.
Il resta debout, mais s'installa plus confortablement contre son arbre.
- Parce que ça aurait été vraiment stupide, pas vrai ?
Malgré lui et sa volonté de ne pas le regarder, Sougo jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. L'adolescent détesté lui tournait le dos, les bras croisés, appuyé contre un arbre mince, ne laissant visible que la moitié de son corps.
- C'est bien la vérité, non ? poursuivit-il. Que ce que je raconte n'a pas assez de valeur pour qu'on s'y attarde. Je suis juste l'enfoiré local, pourquoi prêter foi à ce que je dis ?
Sougo ne répondit pas ; il s'était cependant immobilisé, comme s'il attendait une suite.
- En sus, poursuivit-il, quand on y pense, je suis sans doute la pire personne possible pour tenir ce genre de remarque... Le bâtard non-désiré qui reproche au gamin orphelin d'être une charge, ce serait un peu la merde qui reprocherait à la gueule de Kondo de puer.
Cette fois-ci, il reçut un bruissement étouffé en guise de réponse.
- Bon, déjà, si l'image te fait rire, c'est que tu dois déjà avoir compris ça tout seul...
- Je n'ai pas ri ! s'écria l'enfant, avant d'ajouter en grommelant : t'es pas drôle. T'es juste un crétin.
- C'est ce que je dis depuis tout à l'heure. Un crétin qui ne sait pas de quoi il parle, mais qui ouvre quand même sa gueule.
- ...
- Par conséquent, si je décidais, comme ça... De te présenter mes excuses, ça n'aurait aucune importance, n'est-ce pas. Si je te disais que je n'en pensais pas un mot, que je regrette... Ça ne te ferait ni chaud ni froid ?
- ... C'est ça, tu as tout compris. Rien du tout.
- Donc tout va bien ?
- ... Oui. Tout va bien.
Toushirou, qui s'était légèrement décalé pour parvenir à le voir, le dévisagea un moment avant de déclarer :
- Bien, me voilà rassuré. J'ai visiblement surestimé mon influence sur toi, tant mieux...
- Va vraiment falloir faire quelque chose pour ton ego, répliqua Sougo d'un ton qui avait retrouvé de sa légèreté habituelle. Du genre, donner un coup de sabre dedans pour le dégonfler. Il se situe où exactement, que je puisse t'aider, au niveau de la tête, du cœur ?
- Blague mise à part, puisque ce n'était pas parce que tu es fâché, alors, que fais-tu là, au milieu des bois en pleine nuit , au lieu d'être chez toi, au chaud à manger ton pain aux nouilles ?
- Je... hésita Sougo dont l'élan d'énergie avait été stoppé net par la question doublé d'un rude rappel à la réalité. Je voulais juste faire une petite balade !
- Une « petite » balade ? Jusqu'à la nuit tombée ?
- C'est agréable, une petite sortie nocturne.
- Il fait froid et humide.
- Seulement pour une petite nature comme toi.
- Tu trembles.
- Juste un frisson. C'est vivifiant.
- T'es sûr que tu veux pas rentrer ?
- Je rentrerai quand j'en aurai envie ! La forêt n'est pas à toi !
- Je peux te montrer le chemin.
- Pas besoin, je te dis que je ne suis pas perdu !
- Tu ne veux pas aller t'abriter dans le vieux dojo, au moins ?
- Sûrement pas, si c'est un endroit où tu as habité, ça a dû attirer plein de bestioles !
- Ah, mais si tu restes ici, tu vas en attirer, des bestioles, c'est sûr. Et des plus grosses.
- Peuh. Je sais qu'il n'y a rien de dangereux dans cette forêt.
- Il y a quand même les sangliers.
- Tu me prends pour un idiot ? Ce sont juste des herbivores, ça ne risque rien.
- Le risque n'est pas qu'ils te mangent... C'est plutôt qu'on est dans la période où les marcassins sont âgés de quelques semaines. Ce qui rend les mères particulièrement agressive.
- Je n'ai pas l'intention d'aller les embêter.
- Même sans ça. Elles sont extrêmement territoriales, tu sais, et quand leurs petits sont encore jeunes, elles s'aventurent aux abords des forêts et chargent tous les inconnus qu'elles croisent.
- N'importe quoi, on en aurait entendu parler s'il y avait un tel danger dans le coin !
- Pas si le danger en question n'est présent que la nuit, à une heure et à un endroit où seuls les tarés dans mon genre s'aventurent. D'habitude.
- C'est des conneries. Tu crois que je ne le vois pas que tu me racontes des histoires ?
- Oh non, ce ne sont pas des histoires. Je l'ai appris à mes dépens, affirma Toushirou. Comment tu crois que j'ai eu cette marque ?
Sougo tourna par réflexe la tête vers son kouhai qui avait relevé le bas de son kimono jusqu'aux genoux, révélant une longue trace en forme de demi-lune sur sa jambe droite.
- Une laie qui m'a chargé et qui ne m'a même pas lâché alors que j'avais réussi à échapper au pire en grimpant dans un arbre. Malheureusement, j'ai un peu trop tardé à remonter ma jambe...
S'il s'efforçait de garder une expression toujours indifférente, Sougo s'approcha néanmoins l'air de rien pour mieux voir la vieille blessure à la faible luminosité que lui offrait la lune.
- C'est une marque qui pourrait très bien avoir été causée par un coup de sabre, fit remarquer Sougo, soupçonneux.
- Évidemment, répliqua Toushirou sur le ton de l'évidence, les défenses d'un sanglier en plus ou moins la forme d'un sabre.
- Du coup, tu ne peux pas vraiment prouver que c'en était pas un !
- En effet, admit Toushirou en laissant retomber son vêtement. Il faut dire que je n'avais jamais prévu de devoir convaincre quelqu'un. Enfin, tu fais bien comme tu veux, après tout, conclut-il en se détachant de son arbre.
- Où tu vas ? s'écria Sougo en se redressant lui aussi.
- Je m'en vais, répondit-il sur le ton de l'évidence. Tu as dit que tu voulais être tranquille, non ?
- ... Si...
- Tu as changé d'avis ? Je te ramène ?
- Pas besoin, je t'ai dit !
- Très bien. Je te dis donc à demain pour l'entraînement, acheva-t-il en s'éloignant avec un geste de la main.
Sougo ouvrit la bouche comme s'il allait dire quelque chose avant de se raviser, regardant s'éloigner le dos de Toushirou jusqu'à ce qu'il disparaisse dans la pénombre.
Une fois que le bruit de ses pas se fut complètement éteint, le petit garçon ramena ses genoux contre sa poitrine, scrutant le moindre mouvement à proximité. C'était des conneries, n'est-ce pas ? Cet abruti avait juste dit ça pour lui faire peur... Et ça ne prenait pas, s'il se sentait nerveux, c'était juste parce qu'il était fatigué, sa longue sieste ayant plus été agitée qu'autre chose. Ces craquements qui se faisaient entendre tout autour de lui n'étaient sans doute causés que par de petits animaux. Et cette sensation d'être observé... C'était sans doute la fatigue, ça aussi. Il sentait d'ailleurs sa tête commencer à dodeliner et ses paupières à papillonner ; après plusieurs essais vains pour lutter contre l'endormissement, il finit par s'affaler complètement et sombra dans le sommeil.
Quelques minutes plus tard, alors que sa respiration s'était faite lente et régulière, une silhouette se détacha des ombres pour s'approcher de l'enfant endormi et elle se pencha vers lui. Elle agita la main devant ses yeux clos, fit mine de le pincer, et devant l'absence de réaction, lâcha un profond soupir.
- Ce n'est pas trop tôt, marmonna Toushirou. Quelle tête de mule.
Avec d'infinies précautions pour ne pas le réveiller, il chargea Sougo sur son dos et quitta les lieux. Il eut tôt fait de regagner le chemin, et prit la route de la demeure des Okita.
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C'était la tête basse et la boule au ventre que Kondo avait retrouvé Mitsuba, ce qui ne s'était pas arrangé lorsqu'elle avait accouru vers lui les yeux plein d'espoir, espoir dissipé sitôt qu'elle se fut aperçue qu'il était rentré bredouille.
- Toushi aura sans doute eu plus de chance, avait-il dit d'un ton plus assuré qu'il ne l'était en réalité.
Cela faisait un bon quart d'heure qu'ils attendaient tous les deux que le jeune homme refasse son apparition. Aussi, lorsque son ombre apparut au bout du sentier, tous deux s'étaient levés d'un bond pour s'élancer à sa rencontre. Un sentiment de profond soulagement les envahit lorsqu'ils virent la charge qu'il portait sur son dos, aussitôt teinté d'inquiétude en constatant l'absence de mouvement de celui-ci.
- Il dort, les rassura aussitôt Toushirou lorsqu'ils furent à portée de voix. Il s'était égaré dans les bois.
- Exactement comme vous l'aviez deviné, Kondo-san, soupira Mitsuba avec une main sur le cœur. Merci infiniment, Toushirou, dit-elle en s'inclinant profondément devant l'adolescent, je n'ose imaginer ce qui se serait passé si tu n'avais pas été là...
- Sans doute rien de grave, marmonna-t-il.
Son regarde détailla toutefois l'expression de la jeune fille, puis alla croiser celui de Kondo, qu'il remercia d'un imperceptible signe de tête. Entre-temps, Mitsuba s'était avancée pour récupérer son frère, avant de se raviser.
- Je crains de le réveiller, dit-elle, il a l'air tellement fatigué... Toushirou, je ne voudrais pas abuser de ta gentillesse, mais...
- Ça va, répondit-il abruptement en se remettant en marche, je ne suis pas à trente mètres près.
Il accompagna la jeune femme jusqu'à la maison, la suivit lorsqu'elle lui ouvrit la porte de la chambre de Sougo et le déposa sur son futon en priant très fort pour qu'il ne se réveille pas à ce moment-là. Mais le gamin se contenta de se retourner dans son sommeil, se blottit sous la couverture que sa sœur avait rabattu sur lui et garda les yeux clos.
Lorsque tout le monde eut quitté la chambre, ces mêmes yeux se rouvrirent brusquement.
Il se redressa, jeta un coup d'œil à la porte, avant de se faufiler hors de sa couchette pour aller attraper un de ses livres qui traînait non loin. Un livre sur les animaux.
Il parcourut la table des matières, puis, une fois qu'il eut trouvé ce qu'il cherchait, l'ouvrit à une page en particulier et lut attentivement le texte. Arrivé en bas de la page, il referma le livre dans un claquement sec en secouant la tête.
- Je savais que c'était des conneries.
Sur ces mots, il retourna se réfugier sous sa couverture et ferma les yeux. Avant de se rendormir, il laissa échapper un grognement :
- Tu me dois un pain aux nouilles, bâtard.
OoOoOoOoOoO
