Mais dites-donc c'est que j'ai failli oublier de poster le chapitre aujourd'hui ! Mes excuses pour l'heure tardive ! Mais il est assez long donc j'espère que vous aimerez !
Enjoy
Je dois bien admettre que mon après-midi avec Raven m'avait remonté le moral au-delà de mes espérances. De nature pessimiste, j'avais déjà prévu, au moment même où j'avais posé les yeux sur le poster, de broyer du noir pendant des jours et des jours entiers, roulée en boule dans mon lit. Mais je n'étais pas entrée dans ce cercle vicieux, mon amie avait réussi à me faire voir les côtés positifs. Bien sûr je suis toujours détruite et j'ai encore mal, mais j'aperçois déjà la lueur d'espoir. Si j'aime Clarke et que Raven a raison, à savoir que la blonde m'aimerait aussi, on arrivera forcément à se retrouver. La vie n'est pas comme dans un livre, il n'y a pas toujours une multitude d'évènements qui viennent séparer les cœurs amoureux. La douleur est finalement bien moins grande que celle qui avait suivi la perte de Costia. Logiquement explicable par le souffle qui s'échappe toujours du corps de Clarke.
Mais le positif n'est pas complet. Je reste dans une certaine colère face à ses mensonges. J'aurais aimé qu'elle puisse me dire la vérité dès le début, dès notre première rencontre : « Lexa, je ne suis pas là pour te voler la vedette, je lui là pour coucher avec toi. » Si simple. Et pourtant j'ai l'impression que c'est moi que je blâme le plus dans l'histoire. Peut-être que si Clarke n'avait pas osé me parler c'était que je n'avais pas créée en elle un sentiment de sûreté et de confiance. J'avais pu tout lui confier car je l'avais senti sensible et prête à tout recevoir, mais elle avait sûrement eu peur de ma réaction. Et finalement je lui ai donné raison en réagissant de la sorte.
— Mais c'est de sa faute aussi, elle a attendu, attendu, et forcément ça a pété !
Je parle à voix haute sous la douche, quelques gouttes chaudes pénètrent et coulent dans ma gorge. Cette bataille incessante en mon être ne veut plus s'arrêter depuis que j'avais laissé Clarke derrière le pont. Ma culpabilité affronte ma colère et chaque coup d'épée provoque des étincelles aveuglantes lorsqu'elle frappe contre le bouclier.
Maintenant que je suis bien récurée, presque encore mieux qu'avant de tourner, je peux aller à mon rendez-vous gynécologique tranquillement. Toutes les filles de Sappho allions chez la même, c'était une condition du contrat. Une façon de nous permettre une certaine sécurité en nous faisant soigner par une personne habituée à voir des défiler des travailleuses du sexe, et en même temps de garder notre anonymat. Je n'avais jamais consulté d'autre gynécologue que la Docteur Nia. Avant d'être la médecin de toutes les filles elle avait était celle d'Alie et de Charmaine. Elles nous y avaient donc envoyé Costia et moi. J'ai un profond respect pour cette docteur et sa façon de pratiquer sa médecine, bien que je n'ai pas d'autre comparatif. Mais ce manque de comparaison n'allait pas durer longtemps, à mon grand déplaisir. En effet, lorsque j'arrive au cabinet, la secrétaire médicale m'annonce que la Docteur Nia est absente pour cause de maladie. La bonne nouvelle étant que le cabinet avait pu trouver une remplaçante en urgence. D'habitude lorsque je sais que Dr Nia se fait remplacer, je repousse mon rendez-vous jusqu'à son retour. Mais là je n'ai pas le choix. Je suis là et je prends la place d'une patiente qui aurait pu avoir un rendez-vous à ma place. Alors sans rien dire je vais m'asseoir dans la salle d'attente.
Après une attente plutôt longue, une jeune femme toute frêle passe sa tête dans l'entrebâillement de la porte pour appeler mon nom. Je rassemble mes affaires un peu gauche, et la suis jusqu'à son cabinet. Au moins sa chaleur et sa couleur que je connais me rassurent.
— La secrétaire a dû vous dire que je remplace à pied levé le Docteur Nia.
— Oui, en effet.
— Je n'ai pas eu le temps de regarder les dossiers des patients de la journée, vous voulez bien me faire un petit résumé de la situation et me dire pourquoi vous avez pris rendez-vous aujourd'hui ?
La pire chose du monde. Expliquer mon métier à un médecin. Je sais déjà que ça va mal se passer. Une gynécologue non averti ne peu pas prendre bien le fait qu'une femme utilise son corps pour gagner sa vie, n'est-ce pas ? A moins qu'elle ai déjà vu aujourd'hui des patientes dans mon cas…
— Euh je… Je viens pour un contrôle de routine. Mon dernier rapport sexuel remonte à deux jours, il était non protégé mais je sais qu'il n'était pas à risque.
— Vous prenez la pilule ?
— Non.
— Donc un rapport non protégé ni contre les MST, ni contre une grossesse ? A moins que vous cherchiez à avoir un enfant ?
Ok, si je lui avais dit d'entrée de jeu que j'étais une actrice de cul je lui aurais peut-être évité de poser ces questions sur ce ton désagréable. Mais j'essaie toujours de repousser le moment fatidique le plus loin possible dans le temps. Normalement Clarke va aussi chez la Dr Nia, en tous cas elle a forcément passé la visite de routine à son inscription, donc je sais qu'à priori coucher avec elle ne représentae aucun risque de contagion.
— Non, c'est que… Ce rapport a eu lieu avec une femme.
— Être lesbienne ne vous protège pas des MST vous savez ?
— Je n'ai pas dit que j'étais lesbienne.
Oui je le suis, enfin je me définie comme telle, mais cette inconnue n'a pas le droit de me coller une étiquette. Cette capacité des gens à vous mettre dans des cases m'énerve et me fait soudain prendre toute confiance en moi. Je serre mes poings sous la table.
— Excusez-moi mademoiselle Woods, mais si vous n'êtes pas lesbienne, c'est que vous n'avez pas couché avec une femme il y a deux jours.
— Woah, alors-là on frôle la bêtise.
Zut, je ne pensais pas que ma phrase sortirait tout haut. Mais trop tard, son regard interrogateur et méprisant me pousse à continuer :
— On s'en fiche de mon orientation sexuelle. Si vous aviez pris le temps au moins de survoler les dossiers de vos patientes de l'après-midi vous auriez vu que je travaille pour une société de pornographie lesbienne. D'où le fait que je couche avec des femmes. Ceci étant dit, cela ne vous permet pas de juger de ma propre orientation sexuelle. Si j'avais rendez-vous avec la Dr Nia aujourd'hui c'était pour mon contrôle de routine que j'ai un peu trop repoussé. Voilà. Je n'ai ni besoin de la pilule, ni de votre jugement, je veux juste savoir si tout va bien.
— Il fallait le dire tout de suite mademoiselle. Allez vous mettre sur la table d'auscultation.
Son ton froid fait redresser les poils de mes bras. Ce n'est jamais un moment agréable à passer, même avec un médecin que l'on connaît depuis plus de six ans, mais alors là… Elle me laisse me déshabiller de moitié et m'installer. En arrivant près de moi elle tape d'une main sur les étriers sans un mot pour m'indiquer d'y mettre les pieds. Amabilité bonjour. Je m'exécute.
— Je vais faire un frottis, dit quand même la remplaçante avant d'introduire son spéculum en moi sans plus de prévention.
Je plisse les yeux et retiens mon souffle pendant qu'elle farfouille. J'ai l'impression que la manœuvre dure des heures. Elle ne prévient même pas avant de retirer le spéculum, geste moins agréable que son insertion soit, mais pour lequel la Dr Nia m'avait toujours prévenu au préalable. Comme elle ne me dit pas si je peux retirer mes pieds des étriers je reste en position. La jeune remplaçante retourne entre mes cuisses pour examiner. Parfois elle palpe un peu, toujours sans rien me dire. Ce silence me rend dingue. Mais je prends mon mal en patience.
— Vous avez un col assez large, vous n'avez jamais eu d'enfants ?
Tu m'as bien regardé connasse ?
— Non… Mais vous savez, mon travail…
Je n'en dit pas plus, pensant qu'elle va comprendre.
— Vous m'avez dit pornographie lesbienne, pas hétéro.
Derechef je retire mes pieds des étriers et lui claque presque le visage entre mes cuisses. Je me redresse et la regarde bien en face.
— Vous manquez un peu d'imagination pour une gynécologue si vous voulez mon avis. Surtout que la plupart des pornos lesbiens vont bien au-delà des tournages auquel je participe. Mais passons. J'ai un col assez large, ça pose un problème ?
— Pas plus que cela, mais peut-être que c'est un signe que vous devriez arrêter votre… métier, avant qu'il ne soit trop tard.
— Trop tard pour quoi ?
— Je voulais dire, avant que cela ne crée de réels problèmes physiques.
— Vous n'êtes vraiment pas au courant de la clientèle de ce cabinet, hein ? Écoutez moi, si je pouvais faire autrement je le ferais. En attendant, je ne suis pas venue ici pour avoir votre avis sur la façon dont je gagne ma vie.
— Bien, on va procéder à une palpation de la poitrine. Vous pouvez remettre votre pantalon.
Sa façon froide de sauter du coq à l'âne me coupe la chique. Je n'ai pas de quoi lui répondre. J'enfile culotte et pantalon et j'enlève pull et soutient-gorge. Je lève un bras, elle examine mon sein à la recherche d'une possible grosseur. Je lève l'autre bras.
— Tout va bien, dit-elle en retournant à son bureau.
— Je peux me rhabiller ? je demande en la regardant effarée.
— Oui, évidemment.
— Vous avez eu votre diplôme dans une pochette surprise ?
— Comment ?
— Non rien.
J'espère que son « comment » montre qu'elle n'a pas entendu et pas l'inverse. Mais lorsque je la rejoins à son bureau elle finit son travaille sans relever.
— Les résultats du frottis vous seront envoyés par courrier.
Je sors ma carte bancaire pour payer et en attendant que la machine valide le prélèvement je ne peux m'empêcher de l'attaquer :
— J'espère que quelqu'un vous apprendra mieux votre métier. Je vois bien que vous êtes jeune mais être nulle à ce point là, ça me sidère. Surtout que vous avez déjà dû en consulter des gynécologues, au moins un. J'ose espérer que si elle ou il vous a traité comme vous m'avez traité aujourd'hui vous lui avez fait savoir. Parce que ce n'est pas admissible de manquer à ce point de respect à une femme. Et je ne parle pas de mon métier. Je parle du votre. En général on explique au patient ce qu'on va faire, on lui parle, on échange. Si j'avais voulu me faire ausculter par une machine je n'aurais pas été mieux servie. J'espère que la secrétaire ne vous rappellera jamais pour remplacer la Dr Nia. Ou si tiens, mais vous devriez venir observer pendant qu'elle reçoit des patientes, ça vous aiderait peut-être à vous améliorer.
Je reprends ma carte sous le regard médusé de la jeune femme. Je range mes affaires, pose le tout sur mon bras et sors de la salle sans lui dire au revoir. En partant je fusille du regard la pauvre secrétaire qui n'y est pour rien et je détalle dans les couloirs. Je remets mon manteau et j'accélère le pas pour rejoindre le métro. Je veux m'éloigner au plus vite de cette mauvaise personne.
Sur le trajet du retour je me rends compte que j'ai deux appels manqués d'Alie et un SMS. Le message est long, aussi je m'empresse de le lire avant de la rappeler.
Alie : J'ai essayé de t'appeler mais tu devais être occupée. Je ne sais pas si j'aurais le temps de te rappeler ce soir alors je t'écris ce message en essayant d'être le plus clair possible. J'ai décidé d'agir contre Jaha. Mais je ne veux pas lui exposer les faits tout de suite. J'aimerais faire ça dans son dos le temps de monter un bon gros dossier contre lui avant de pouvoir le lui balancer à la figure et le licencier. Si jamais il sait ce qu'on trafique, il pourrait s'en prendre à toi ou aux filles. Mais j'aimerais quand même ton accord. Dans l'idée, je voudrais m'entretenir avec chaque fille une par une, avec toi. Je pense qu'en ta présence elles seront plus à l'aise pour parler, parce que je sais qu'elles ont toutes confiance en toi. Peut-être même que je pourrais rappeler d'anciennes filles. Libre à toi ensuite de leur raconter ou non ta propre histoire avec lui. Une fois qu'on aura réuni assez de témoignages, je pense que j'irais déposer une plainte collective contre lui. Là je lui dirais de quitter la boîte. Je suis bien consciente que tout ce processus va sûrement prendre du temps, donc je te donnerais de l'argent pour que tu lui donnes la somme qu'il t'escroque, histoire qu'il ne se doute de rien. Mais si tu refuses de le revoir, ce que je comprendrais totalement, dis-le moi, on trouvera une autre solution. J'en ai parlé avec Charmaine, elle aime bien mon idée mais nous soutiendrait si nous voudrions procéder autrement. La décision finale te revient.
J'espère aussi que tu vas un peu mieux, et que tu as pu mettre les choses au clair avec Clarke. Si tu veux m'en parler n'hésite pas. Bonne fin de journée Lexa.
Je lis le message deux fois. J'ai du mal à réaliser. Il va enfin se passer quelque chose contre Jaha. Aussitôt mes doigts tapent frénétiquement une réponse.
Lexa : Bonjour Alie, oui désolée j'étais chez la gynéco. Je suis complètement d'accord avec ton plan. Je devrais revoir Jaha dans deux ou trois semaines, si on n'a pas tout réuni d'ici là je jouerais le jeu pour ne pas lui mettre la puce à l'oreille. En revanche, je pense qu'on devrait interroger tous les membres de LFS, pas seulement les actrices. Parce qu'ils sont tous témoins. On peut le faire tomber encore plus. De toute façon on se voit la semaine prochaine pour le tournage du trio, on pourra se voir après si tu veux pour en parler. Je pense même que Raven (oui je suis sûre que c'est Raven qui va gagner les votes haha) sera prête à témoigner tout de suite si je lui en parle ! Donc dis-moi ce que tu en penses. Bonne fin de journée à toi aussi Alie. Et pour Clarke… Je te raconterais, c'est promis.
En relisant mon SMS après l'avoir envoyé, la ressemblance avec l'affaire Weinstein et le mouvement #MeToo me frappe. Tout le monde a toujours été au courant du comportement de Jaha mais personne n'a jamais rien dit. Il faut croire que ce schéma se répète dans toutes les strates de la société. Un sentiment de faiblesse m'assaille. Je regarde les personnes dans le wagon, combien de ces femmes, et même de ces hommes, ont été ou sont victimes de harcèlement sous le nez de leurs collègues muets ? Enfin Jaha va tomber. Son heure est arrivée et j'espère que la Justice le fera payer pour ce qu'il nous a toutes fait subir.
Dans la soirée Alie me répond qu'elle est d'accord pour que nous nous entretenions avec Raven après le tournage de mercredi, si elle est partante, me confirmant au passage que c'est bien elle qui est en tête du classement fait par les abonnés. D'ailleurs, Raven serait parfaite pour prendre ma relève. Emori a raison, c'est une évidence, j'ai envie de partir depuis longtemps. Maintenant que Jaha ne me retient presque plus je ne dois pas me laisser enfermer par Alie. Je reste jusqu'aux prochaines élections, je fais tout ce qui sera possible pour faire élire Raven à ma place et je m'en vais. Il est temps que je trouve un travail qui me corresponde mieux. Je n'ai aucune idée de ce que je pourrais faire étant donné que je vends mon image depuis ma majorité, mais je sais maintenant que je serais bien entourée et que j'aurais des gens pour m'aider et me soutenir dans mes choix. A commencer par Alie et Raven, puis pourquoi pas par Clarke… Plus je pense à la blonde plus j'ai envie de la revoir. Je ne lui en veux pas tant que ce que je laisse paraître. Mon égo prend le dessus sur la raison. Je me sens humiliée et trahie, mais je suis toujours amoureuse. Il faut que j'apprenne à mettre ma blessure narcissique de côté pour tirer le vrai du faux. Je lui avais dit qu'elle n'aimait que mon image. Étais-je dans le vrai ? Après tout, elle avait très bien pu tomber amoureuse une fois ma coquille de star brisée. Je lui avais tellement montré de moi que c'était tout à fait possible. Pourtant persiste dans un coin de mon cœur une douleur qui veut l'éloigner. Une peur de souffrir à nouveau fait naître cet instinct de préservation.
Une vibration de mon téléphone me sort de mes turpitudes. Le numéro me réchauffe le cœur.
Niyhla : Bonjour Lexa, c'est Niyhla… Je me suis enfin décidée à t'envoyer un SMS ! J'avoue que je ne savais pas par où commencer alors j'ai retardé le moment jusqu'à maintenant... Pardon je m'égare déjà dans ce message haha. Je voulais te proposer d'aller boire un verre vendredi soir, histoire de faire connaissance en dehors du travail… Oulala j'ai l'impression d'être maladroite, mais voilà c'est demandé ! Bise.
J'entends sa voix timide en lisant ses mots. J'arbore un sourire en coin avant de lui répondre :
Lexa : Coucou Niyhla ! Oui avec plaisir. En plus je ne tourne pas avant mardi prochain, alors ça me permettra de sortir un peu et de me changer les idées ! Tu veux aller où ?
Niyhla : Tu as besoin de te changer les idées ? Ah, tu m'en parleras vendredi ! Euh je ne sais pas où tu habites, peut-être qu'on pourrait se retrouver à mi chemin. Ou bien tu peux venir chez moi si tu préfères. J'habite à dix minutes des studios.
Lexa : Tu es proche, tu as bien de la chance ! Chez toi ça me va, comme ça on pourra parler librement haha.
Niyhla m'envoie l'adresse et nous convenons que je vienne à 18h. Histoire d'avoir bien le temps de profiter avant que je ne reparte avec le dernier train. Sa démarche me met du baume au cœur. J'avais complètement oublié que nous avions échangé nos numéros, et pourtant, il y avait bien longtemps déjà que j'avais envie de faire plus ample connaissance avec elle. Son amitié saurait m'apporter, je le sais, des choses que Raven ou Alie ne pouvaient me donner. Je suis doucement en train de passer de la femme seule et triste à une personne entourée et positive. Jamais je n'aurais cru que cela fusse possible.
La semaine qui me sépare de Niyhla me semble infinie. Tout ce temps à tourner seule en rond ne me permet que de penser à Clarke. Pourtant j'essaie de m'occuper l'esprit, je vais faire quelques courses, j'envoie un message à Raven pour lui parler de l'entrevue avec Alie, nous discutons, je regarde des films et des séries. Mais rien à faire, dès que je me retrouve à faire la cuisine, la vaisselle, dans la douche, juste avant de m'endormir, Clarke occupe mes pensées. Je sens qu'au fond je l'ai déjà pardonnée, mais me colle à la peau cette désagréable impression d'avoir été prise pour une conne. Je n'arrive pas à me figurer qu'elle m'ait caché le fait qu'elle était entrée chez LFS pour coucher avec moi – fait qui en soit n'est pas un drame, puisque cela était sûrement déjà arrivé – tout en me laissant lui raconter tous mes secrets. Quand je lui avais parlé de la mort de Costia, du chantage de Jaha, de mon passé difficile, à aucun moment elle n'avait pensé à me dire la vérité ? Elle avait si peu confiance en ma réaction ? Au final elle avait eu raison…
Vendredi soir, je me racle la gorge avant d'appuyer sur la sonnette de la porte marron qui marque l'entrée de l'appartement de Niyhla. Je desserre mon écharpe et elle ouvre alors que ma main retombe sur ma cuisse sans savoir comment réagir. Mon hôte a un léger sourire timide et m'invite à entrer. Son appartement est plus grand que le mien. Je ris jaune, mais cette question sera réglée bientôt, je le sens. Elle me débarrasse de mes couches et je la suis dans le salon.
— Mets-toi à l'aise Lexa. Tu veux boire quelque chose en particulier ?
— Qu'est-ce que tu me proposes ?
— Écoute, il se trouve que j'ai eu une courte carrière de barista, je peux te préparer à peu près n'importe quel cocktail, j'ai un échantillon assez grand d'alcools différents dans mes placards.
— Je ne savais pas ! Wow tu dois être la reine en soirée.
— Disons que mes amis viennent souvent chez moi c'est vrai…
— Je ne vais pas être très originale mais un Mojito me plairait bien.
— Deux Mojito alors !
Niyhla tourne sur elle-même telle une toupie et s'en va derrière le comptoir qui sépare l'espace salon de l'espace cuisine. En la voyant disparaître sous le faux marbre je me rends compte qu'un léger fond de musique enveloppe la pièce. Elle avait peur des blancs dans la conversation, n'est-ce pas ? Elle ressort de sa cachette avec une bouteille de Vodka d'une marque qui m'est inconnue. Puis elle se tourne pour ouvrir son frigo. Elle aligne les ingrédients sur la table et un magnifique shacker.
— Alors comme ça tu n'as pas toujours été actrice ? je demande pour débuter la discussion.
Finalement c'est plutôt moi qui ai peur du silence.
— J'avais pris un job pour payer mes études. Je bossais le soir dans un bar et le jour j'allais en cours. J'ai tenu le rythme six bons mois avant de tomber malade. Je ne dormais plus assez, mes notes dégringolaient. J'ai choisi d'arrêter mes études pour continuer à travailler. Une fois qu'on a goûté à l'argent…
Elle s'interrompt pour mélanger bruyamment. Je la regarde faire. C'est vrai que ses gestes semblent précis et connaisseurs. C'est étrange de la voir dans cet environnement. Comme rencontrer son boulanger dans la rue.
— A l'époque je fréquentais une femme, elle reprend en servant deux verres. Puisque mon argent ne partait plus dans mes études on a décidé d'emménager ensemble. Mais comme je n'ai pas de chance, le bar où je bossais à mis la clef sous la porte quelques semaines après. J'ai tout de suite cherché un autre travail parce que l'allocation chômage que je touchais ne nous permettait pas de payer le loyer et de manger à notre faim. Mes recherches se sont éternisées, on a fini par se disputer, nous sommes toutes les deux retournées vivre chez nos parents.
Niyhla met une nouvelle pause dans son récit pour sortir des biscuits apéritifs, olives, cacahuètes. Je me lève pour l'aider à apporter le tout sur la table, elle me suit avec les verres.
— L'indépendance m'avait plu, j'ai voulu retrouver un appartement. Mais il me fallait un salaire plus conséquent. J'ai repensé à des vidéos que mon ex m'avait montrées. Des vidéos de LFS. J'ai creusé la question, je n'en ai parlé à personne, j'ai envoyé ma candidature à Alie. Et me voilà.
— Pas banal comme parcours.
— Oh tu sais, il ressemble à celui de beaucoup de filles de la boîte.
— Je… je pose rarement la question… Mais maintenant que tu le dis, les rares qui m'ont conter leur histoire ont, il est vrai, des similitudes dans leur cheminement jusqu'ici.
— Quelle personne censée deviendrait actrice pornographique ? Je veux dire, il y a forcément une raison pour faire ce métier.
— Tu connais le parcours de toute les actrices du studio ?
— Tu penses à Raven ?
— Comment tu sais ?
— Raven est actrice parce qu'elle a besoin de coucher avec les femmes. Alors tu dois te dire qu'elle n'a aucune contrainte.
Je ne savais pas Niyhla si perspicace.
— En effet.
La jeune femme porte son verre à ses lèvres. Complètement absorbée par son récit je n'avais pas pensé à goûter. Le liquide peu chargé en alcool me ravive le sang et me réchauffe. Je me détends en la félicitant.
— Pourtant c'est bien une contrainte, reprend Niyhla qui parle toujours de Raven. Il y a sûrement quelque chose en elle qui n'assume pas complètement sa sexualité. Elle est amoureuse de l'homme avec lequel elle vit actuellement, je n'en doute pas, mais à côté elle a besoin du corps des femmes. En quelque sorte elle est prisonnière de son indécision. Elle pourrait très bien entretenir une relation avec un homme et une femme, n'est-ce pas ? Mais quelque chose dans la tradition matrimoniale la retient. Alors elle a trouvé un moyen d'assouvir ses désirs. Mais je suis sûre que si elle le pouvait elle ne ferait pas ce métier.
Je suis abasourdie. Je n'avais jamais vu la chose ainsi. Pour moi Raven est complètement épanouie dans son travail chez LFS. Tout comme j'avais pensé qu'Emori aimait faire l'accueil, je n'avais pas su comprendre les raisons de mon amie. Et je n'avais visiblement jamais créé un climat propice pour qu'elle puisse se confier à moi. Ou bien n'est-elle pas consciente elle-même de ce que Niyhla vient d'annoncer tout haut. Pourtant je suis certaine que la vérité tient dans les propos que cette ex barista vient de m'exposer.
— Je ne savais pas que tu connaissais autant Raven, je dis pour répondre et lui signifier que je l'écoute attentivement.
— Je ne la connais pas tant que ça. J'ai une relation très différente avec chaque fille. Mais c'est vrai que tu es une des seules à qui je n'ai jamais demandé pourquoi tu faisais ce travail. Sûrement parce que tu représentes pour moi la création de la boîte. Mon inconscient a dû se dire que tu étais la seule à faire ce métier par choix et je n'ai pas su faire le rapprochement entre la noirceur de ton regard et le pourquoi de ton rôle d'Aphrodite.
— Tu penses que c'est mon statut de tête d'affiche qui fait de moi la femme triste que je suis ?
— C'est lié c'est sûr. Ah, mais je ne te force pas à me révéler tous tes secrets !
Elle quitte son air sérieux pour me sourire abondamment. Elle boit quelques gorgées avant de piquer dans les cacahuètes.
— De toute façon tu seras bientôt au courant, je lui réponds en pensant à l'affaire Jaha.
— Comment ça ?
— Je ne veux pas gâcher cette soirée avec un sujet fâcheux !
Je lève mon verre pour trinquer, elle cogne le sien avec un sourire compréhensif.
— A notre première fois en dehors des studios ! Enfin, première fois, je veux dire, euh…
— Ahahah j'ai compris Niyhla ne te justifie pas.
Nous commandons des pizzas, comme si le schéma avec Raven se répète. A quand une pizza partagée chez Emori ou Jasper ? L'idée me met l'eau à la bouche. Une soudaine curiosité qui s'est tue pendant presque six longues années naît. J'ai même envie de recontacter mes anciennes collègues pour apprendre à les connaître.
— Comment j'ai pu pendant tant d'années ne pas m'intéresser aux autres ? je dis à Niyhla sous forme d'aveu. Je devais paraître si froide et peu aimable.
— Mmh, réagit mon hôte en rattrapant du fromage qui file entre la part de pizza et sa bouche, crois-moi tu n'as pas l'air froid du tout. Je dirais plutôt timide. Ce qui est assez déstabilisant quand on tourne ensuite avec toi. Puisque dès que la caméra tourne ta timidité s'envole totalement. J'ai cette impression que tu poses ta personnalité avant de sortir de la chambre et que tu adoptes une coque protectrice.
— Peut-être qu'il y a de ça en effet. Mais je n'ai pas l'impression d'être différente lorsque je joue. J'ai commencé très jeune, presque en même temps que ma vie sexuelle, du coup je me suis habituée. Je ne dirais pas que je suis la même sur un plateau et dans l'intimité mais il y a forcément quelques similitudes et je m'inspire de mes ressentis pour faire ressortir une certaine véracité à l'écran. J'essaie de contenter Alie tu comprends.
— Oui, tu ne joues pas juste, tu te donnes à fond. C'est ça qui fait de toi Aphrodite, une fille différente.
— Mais et Clarke, Vénus, alors ?
— Elle aussi, elle n'est pas comme les autres. Elle se donne à fond, surtout avec toi.
Ma mine doit changer du tout au tout car Niyhla pose sa main sur mon épaule.
— Il se passe quelque chose entre vous deux, n'est-ce pas Lexa ?
— Oui… mais c'est compliqué. Elle… Elle m'a laissée lui faire confiance sans pouvoir me rendre la pareille et je lui en veux.
— Ah, tu te sens trahie, je comprends.
— Oui c'est ça. Enfin, on tourne ensemble dans quatre jours alors…
— Le fameux trio. Au moins ce ne sera pas un face à face.
— C'est ce que je me suis dit. Il y aura Raven pour me soutenir. Ah zut, c'était censé être un secret…
— Allons Aphrodite, tu penses vraiment qu'il existe ne serait-ce qu'une personne sur cette terre ignorant que le premier trio du nouveau couple des Filles de Sappho se fera avec Raven ?!
Il y a un silence de quelques centièmes de secondes suivi d'une slave de rires libérateurs. Mon âme se gonfle d'amour. L'amitié est une chose bien belle que j'ai trop ignoré. J'essaie de rattraper le temps perdu.
On en connaît un peu plus sur Niyhla, ça me fait plaisir !
Le chapitre suivant, qui portera sur le fameux trio, n'est pas encore fini, j'espère pouvoir vous le partager jeudi prochain !
