Épisode 9 – Partie 6

11

— Tu lui as prêté ton arme ?!

Un silence de plomb répond à la question de Tifa. La salle à présent vide de tout client – les quelques rares qui se trouvaient là à l'arrivée des frères ayant été poliment, mais fermement, poussés en direction de la sortie par la jeune femme –, une pancarte pend à la poignée de la porte, annonçant que l'établissement est pour l'heure fermé.

L'expression à la fois horrifiée et furieuse, Tifa fait face aux coupables qui, installés au comptoir, continuent de s'obstiner au silence. Le nez baissé en direction de ses chaussures, Denzel se mord la lèvre, tandis que Yazoo est aussi peu expressif qu'à l'accoutumée – ne semble pas même se rendre compte qu'il est actuellement dans de beaux draps.

De loin le plus nerveux d'entre tous, Kadaj a tourné pâle. La terreur l'habitant tout entier, il ouvre la bouche pour s'immiscer dans la conversation, mais Tifa, d'une main, le renvoie au silence.

— C'est à ton frère que je parle, Kadaj.

Frère qui se contente d'un haussement d'épaules, avant de répondre :

— Je l'ai fait et alors ?

— Non, tu l'as pas fait ! s'interpose aussitôt Denzel.

— Qu'est-ce que tu racontes ?

— Tu l'as pas fait, c'est tout, s'obstine-t-il, avant d'ajouter à l'intention de Tifa : Je sais pas qui t'a raconté ça, mais c'est que des mensonges !

À genoux sur un tabouret derrière le comptoir, Marlène échange un regard anxieux avec Loz.

— Je veux savoir ce que tout cela signifie, poursuit Tifa. Et je ne veux plus de mensonges, Denzel ! La vérité ou bien ça va chauffer pour toi !

Yazoo coule un regard en coin au gamin, remarque son air buté et laisse sa tête rouler sur le côté. Visiblement, il vaut mieux qu'il se taise s'il ne veut pas se le mettre à dos. Ce qui serait dommage au vu des progrès qu'ils ont fait aujourd'hui.

Les voyant lui refuser toute explication, et apparemment décidés à s'en tenir à cette attitude, Tifa prend une longue, très longue inspiration.

— D'accord… puisque vous le prenez comme ça, montez tout de suite dans votre chambre ! (Et comme Yazoo redresse le cou et ouvre de grands yeux, elle ajoute :) Oui, toi aussi, Yazoo !

Complètement paumé, ce dernier porte son regard en direction de Kadaj, qui lui lance :

— Bon sang, fais ce qu'on te dit !

De plus en plus perdu, son frère daigne cependant se lever à la suite de Denzel.

— Vous ne redescendrez qu'une fois que vous vous serez décidés à me dire la vérité, poursuit la jeune femme. Et je vous conseille de vous décider rapidement si vous ne voulez pas être privés de dîner.

Les deux ne répondent pas, se contentent de s'engouffrer dans l'escalier avec – pour Yazoo –, la mine stupéfaite de celui qui n'arrive pas à croire qu'il vient de se faire punir comme un vulgaire gamin; tandis que l'expression de Denzel, elle, s'est faite plus entêtée que jamais.

Et ce n'est qu'une fois qu'ils ont chacun atteint leur étage et qu'ils s'apprêtent à pénétrer dans leur chambre respective que Yazoo lance :

— J'espère que tu es fier de toi.

Ulcéré, Denzel se retourne vivement.

— La ferme ! Et puis c'est de ta faute, tout ça !

— Dans quel monde ?

— Si tu avais fait attention, on n'en serait pas là !

— Voyez-vous ça. Et c'est monsieur l'empressé qui vient me faire la morale ?

— Frimeur !

— Démusclé.

— Asperge !

— Minus.

— Bé…

— J'ai dit dans votre chambre ! leur hurle Tifa au bas des escaliers.

Après avoir entendu le claquement de deux portes à l'étage, elle se tourne finalement vers Loz et Kadaj. Face à son regard de reproche, le premier se ratatine, tandis que le deuxième ouvre la bouche pour défendre leur frère. Il est toutefois coupé par Tifa qui les accuse :

— Vous le saviez, n'est-ce pas ?

— Non…, répond Kadaj.

— Non ? Je croyais pourtant que vous vous disiez tout.

— Non… on… (Il secoue la tête, porte une main à son front alors qu'un étourdissement le prend et ajoute d'une voix empressée :) Je suis sûr qu'il n'avait pas de mauvaise intention… c'est juste qu'il n'a pas dû réfléchir et…

— Ooooh, mais moi je crois qu'il savait exactement ce qu'il faisait. C'est de Yazoo dont on parle, Kadaj.

Ce qui a pour effet de moucher son interlocuteur. Se tournant vers Loz, dont le silence coupable commence à devenir pesant, Tifa peut le voir se tortiller sur son siège. Il n'ose d'ailleurs pas regarder dans sa direction et, ses paupières s'étrécissant, elle questionne sur un ton plus dur qu'elle ne l'aurait souhaité :

— Est-ce que tu n'as pas quelque chose à me dire, Loz ?

— Je…

— Tu le savais, pas vrai ? Tu l'avais lu dans son journal !

Dans un sursaut, Kadaj se retourne en direction de son frère. Et à son expression, Tifa comprend que lui, au moins, lui a dit la vérité et qu'il est bien le seul à ne pas avoir été au courant des magouilles de Yazoo.

Honteux, Loz approuve d'un hochement de tête. Tifa peut sentir son agacement gagner en intensité, en même temps qu'il se couple avec un sentiment de trahison.

— Et tu ne m'as rien dit ?!

— Mais… c'est toi qui m'as dit que je devais garder pour moi ce que j'avais lu dans son journal, alors…

Alors il n'a sans doute même pas pensé que c'était vraiment important, sans quoi il en aurait au moins parlé à Kadaj.

Elle ferme donc les yeux et prend une longue inspiration, juste le temps pour elle d'apaiser la colère qui gronde toujours en elle.

— C'est vrai, Loz… c'est ce que je t'ai demandé. Excuse-moi… (Puis, rouvrant les yeux, elle ajoute :) Allez, ne nous mettons pas plus en retard. Kadaj, tu t'occuperas de la salle ce soir.

Là-dessus, elle se dirige vers la porte pour en retirer l'écriteau…

12

Assis sur son matelas gonflable, Loz soupire. Depuis qu'ils sont remontés dans leur chambre, l'ambiance est absolument effroyable.

La nervosité même tout au long du service du soir, Kadaj a littéralement explosé une fois de nouveau seul avec ses frères. Non seulement contre Yazoo – qui allongé sur le lit, a à peine réagi à ses remontrances –, mais aussi contre Loz, à qui il a reproché de ne pas l'avoir mis dans le secret. Il était tellement en pétard que Cloud est finalement monté voir ce qu'il se passait et leur a demandé de se montrer un peu plus discret – car ils venaient de réveiller les enfants.

Il était ensuite reparti sans essayer de discuter avec eux de ce qu'il s'était passé – et Loz sait que ça travaille Kadaj. Celui-ci a d'ailleurs de nouveau tenté de défendre la cause de leur frère, même auprès de Cloud quand celui-ci était finalement rentré, mais chaque fois, Tifa lui avait offert la même réponse : c'était à Yazoo et à Denzel de s'expliquer, et à eux seuls. Et si ces deux-là ne se décidaient pas d'eux-mêmes à dire la vérité, alors ils en parleraient tout ensemble le lendemain matin, à l'heure du déjeuner. Pas avant. Et Loz devine que Kadaj craint la tournure que pourrait prendre cette conversation. Qu'il s'imagine sans doute déjà qu'ils vont être mis à la porte du Septième Ciel et c'est pourquoi – depuis bientôt une demi-heure –, fait-il les cent pas dans la pièce. L'air nerveux et le visage blafard.

Lassé de suivre ses vas et viens, Loz tourne les yeux vers Yazoo qui, toujours allongé sur le lit, fixe le plafond d'un air absent. Il ne saurait dire si son silence obstiné est une bonne ou une mauvaise chose : c'est peut-être mieux qu'il ne dise rien, d'un sens, parce que sinon, c'est sûr, il va encore réussir à énerver Kadaj, mais…

C'est pas en restant chacun de notre côté que les choses vont s'arranger.

Du reste, il pense que Kadaj ne devrait pas s'inquiéter comme il le fait. D'accord, Tifa n'était pas contente du tout et peut-être que Yazoo risque d'avoir quelques problèmes, mais… à son avis, ni elle, ni leur grand frère, ne décideront de se séparer d'eux pour cette seule maladresse. Il ne les croit pas si injustes, seulement… comment lui faire comprendre ça ?

Il va se rendre malade, s'il continue.

De sous son oreiller, il sort le strap de Yazoo. Il n'a pas encore pu le donner à son frère et ne pense pas que Kadaj apprécierait qu'il le fasse maintenant. Ce qui l'attriste. Il avait imaginé qu'ils passeraient encore une bonne soirée, avait hâte de voir la réaction de Yazoo face à son cadeau, mais à cause de ses bêtises, ils sont tous les trois malheureux.

Il faut qu'il arrête de n'en faire qu'à sa tête !

Avec un soupir, il range l'objet là où il l'a trouvé. Au même instant, Yazoo se redresse et se dirige vers la porte. Kadaj, qui le voit faire, lui lance d'une voix agressive :

— Où est-ce que tu vas ?

— Tifa a dit que t'avais pas le droit de sortir, ajoute Loz.

En réponse, Yazoo hausse les épaules.

— J'ai bien le droit d'aller aux toilettes, non ? dit-il en se tournant vers eux. Et je suis sûr que Tifa sera encore plus énervée si je fais par la fenêtre…