Chapitre 62 : La doctrine des loups

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Mais Salomon lui-même dit : « Celui qui abandonne les chemins de la droiture, sa route conduit chez les trépassés » et cela signifie qu'il sera un mort dans la vie.

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Une fois seule dans la pièce, Vi s'accorda enfin, secrètement, le droit de jubiler pour de vrai. Cette fois, elle n'avait pas besoin de surjouer un personnage exubérant. Exubérante, elle pouvait l'être sans bluffer.
Elle avait gagné.
Elle avait sauvé Merle.

Le reste, à partir de maintenant, ça n'allait être que du bonus.

« Bien, et maintenant, je veux que tu fermes la porte, ordonna-t-elle à Tide, qui était le plus proche. Voilà, et tu donnes un tour de clé. Super. Et maintenant, tu vas jeter la clef vers moi. »
Le petit bout de métal rebondit jusqu'à Vi qui le bloqua sous sa semelle. Lentement, elle se baissa et ramassa la clef.
« Merci, je garde ça, dit-elle en la fourrant dans sa poche. Bon, maintenant, je vous conseille de prendre exemple sur Eric et de vous installer confortablement, parce qu'on va rester là un petit moment. »
Au moins le temps pour un redneck en petite forme pour parcourir deux cents mètres et s'assoir dans une Dodge, compléta-t-elle mentalement.

« T'es complètement cinglée ! cracha Eric.
- Merci, mais je préfère qu'on m'appelle Vi. »

Elle sortit une nouvelle cigarette de son paquet, qu'elle alluma, cette fois non pas avec le premier briquet, mais avec l'un de ceux dont ses poches étaient semées.

« Vous m'excuserez, j'en profite, parait que je vais devoir moins fumer à l'intérieur, à partir de maintenant. »

Évidemment, personne ne comprit la blague.

« J'peux en avoir une ? » demanda soudain Selma, avec un air de défi sarcastique.
Vi sourit.
« Et bien, au point où on en est, pourquoi pas ? »

Elle lui lança le paquet, que l'autre attrapa à la volée. Selma avait conservé le briquet qu'elle avait pris sur le bureau, et une seconde cigarette fut allumée.
Elle fit ensuite mine de renvoyer le paquet à sa propriétaire.
« Tu peux le garder, offrit Vi, j'en ai plein d'autres. »

Selma le mit ostensiblement dans la poche de sa veste, avec la satisfaction infatuée du butin conquis, et fuma crânement, comme si chaque bouffée équivalait à un mètre repris à l'ennemi sur un champ de bataille.
Les deux femmes se dévisageaient, dans ce moment étrange de la combustion de cette double cigarette de la condamnée, comme une blague sinistre.

« Si j'étais pas en c'moment-même en train de rêver de te sortir les tripes du bide de mes propres mains, j'crois que je t'aimerais bien, en fait, déclara Selma. En d'autres circonstances.
- Oh ? Et bien, pour ce que ça vaut, si tu n'avais pas eu la déplorable idée de signer ton propre arrêt de mort et t'en prenant à la personne que j'aime le plus au monde, moi aussi, il se pourrait que je t'apprécie. En d'autres circonstances, comme tu dis. Le respect, c'est important dans la vie, pas vrai, petit putois arrogant ?
- Ça tu l'as dit, espèce d'épouvantail bourré de merde. »

Plusieurs minutes s'écoulèrent ainsi, dans un silence de plomb.
Sans doute que tout le monde à part Vi était en train de réfléchir désespérément à un moyen de s'en sortir. Elle, comme d'habitude en cas de coup dur, elle pensait à de lointaines baleines. Elle avait un peu faim, aussi. Du coup, elle pensait à des baleines, et aussi un peu à des crêpes.

« Bon, intervint enfin Eric, c'est bien beau toutes ces amabilités, mais concrètement, qu'est-ce qu'on fait maintenant ? Parce qu'il est plus qu'évident qu'on se trouve tous dans une impasse, et je pense que personne ici n'a envie de mourir, pas vrai ? Donc je dirais qu'on est à égalité, non ?
- Conclusion logique résultant d'une supposition plausible, répondit Vi. Mais supposons autre chose, supposons que j'ai décidé de mourir ici, parce que par exemple, quelque part sous mes habits, il y a une morsure d'un mort-vivant. Ou que, autre exemple, je sois atteinte d'une terrible maladie incurable et mortelle à court terme… et bien, qu'aurais-tu à me proposer qui serait plus attirant qu'une belle mort pyrotechnique ici en votre compagnie ?
- Est-ce que c'est vraiment le moment idéal pour un putain de débat existentiel à la con ? intervint Tide, qui depuis le début, n'avait pas pipé un mot et semblait surtout avoir grand besoin de sous-vêtements de rechange.
- Moi j'dis toujours, y a pas de meilleur moment pour philosopher sur le sens de la vie et de la mort que quand on tient une grenade dégoupillée à la main, répondit Vi.
- Je préfère philosopher dans des situations plus relax, perso, commenta Selma.
- Mais non, le stress c'est excellent, ça oblige à réfléchir vite. »

Eric, lui, semblait l'avoir effectivement fait, car il avait retrouvé un peu de contenance par rapport au début. Merle l'avait décrit comme un baratineur qui se pensait très malin, aussi Vi ne fut-elle pas très surprise qu'il décide de tenter de se sortir de là en cherchant à la convaincre plutôt qu'à l'intimider.

« Bon, alors, voilà ce que je propose. Je vais rester sur ma supposition que tu n'as pas peur de mourir aujourd'hui, mais que si tu peux l'éviter, tu préférerais quand même. Tu as amplement prouvé que tu étais très courageuse et tout à fait redoutable, et qu'on a vraiment fait une connerie monumentale en s'en prenant à ton groupe. Tu n'es pas ravie qu'on ait fait du mal à ton ami, et j'imagine que tu aimerais beaucoup nous faire payer pour ça. Mais toi, tu as tué notre pote à nous là-bas, à la maison, alors on peut estimer que ça fait un partout, non ? Et il y a une autre solution à tout ça que de s'entretuer bêtement.
- Ah oui ? Vas-y, épate-moi.
- On pourrait te demander pardon pour ce qu'on a fait à Merle, et te proposer d'effacer nos ardoises respectives. Et repartir sur une meilleure base. T'es une sacrée dure à cuire, et c'est clair que Merle aussi. Et si on s'alliait, plutôt que de s'affronter ? »

D'abord interdite, Vi finit par s'esclaffer ouvertement.

« Non ? Sérieusement ? Vous me proposez de vous rejoindre ?
- Ou l'inverse, si ton groupe est plus nombreux que le nôtre, on est prêts à s'intégrer.
- Hey, j'ai torturé et buté un des vôtres, quand même ! Ça vous fait rien ?
- Et nous, on a tabassé ton ami. Mais si on regarde les choses vraiment comme elles sont, Vi, si on oublie les détails personnels, l'essentiel c'est ça : on veut tous survivre, et on est forcé à faire des trucs pas jolis-jolis pour ça. Aujourd'hui c'est nous qui tenons le rôle des méchants, parce qu'on a attaqué les premiers, et toi tu t'es défendue et vengée, la justice et la raison sont de ton côté. Mais demain ? Mais hier ? Toi-même, tu n'as pas dû traverser ces derniers mois en ne faisant que des trucs bien moraux, je me trompe ? Tu es une survivante, ça se voit, toi aussi t'as bien dû faire des choses discutables pour t'en sortir.
- Des trucs du genre voler, piller, m'en prendre aux plus faibles ?
- Oui, bien sûr, je parle de ça. On l'a tous fait, parce qu'on n'avait pas le choix. Le monde est devenu comme ça, c'est bouffer ou se faire bouffer, maintenant. C'est difficile à accepter, mais c'est la réalité : seulement les plus forts survivent. Si tu es encore en vie, c'est que tu l'as compris toi aussi.
- Tiens, c'est drôle, j'ai entendu récemment quelqu'un que j'aime bien me tenir un discours un peu pareil. »

Vi ne se marrait plus, elle tenait sa cigarette entre ses deux doigts, et semblait tout à fait attentive.

« Et donc, les loups ne devraient pas s'entre-dévorer entre eux, mais plutôt s'organiser en meutes pour devenir plus forts, c'est ça l'esprit ?
- Oui, on peut dire ça comme ça.
- J'admets, c'est plutôt courageux et charismatique, comme discours, venant d'un mec en slip attaché à un fauteuil. C'est donc une offre ?
- Une offre tout ce qu'il y a de plus sincère. »

Reprenant une bouffée de nicotine, Vi parut réfléchir, le regard un peu perdu dans le vague. Lorsqu'elle reprit la parole, ce fut d'un ton presque mélancolique, en tout cas plus du tout amusé comme auparavant.

« Ah… faut bien dire que je commence à me lasser de faire mon petit numéro d'héroïne du jour. Les meilleures choses ont une fin. Et puis j'ai vraiment, vraiment mal à la main. Cette putain de grenade pèse une tonne, à la longue. Mais quand même, je voudrais être bien sûre de ce que tu me proposes, Eric. Tout le monde est d'accord pour ça ? Je veux dire, mettons bien les choses au clair, si moi je veux bien me porter garante pour mon groupe, qu'en est-il du tien ? Faisons un vote à main levée. Qui ici est d'accord pour dire que la fin justifie les moyens, que les forts survivent en profitant des plus faibles, et que ça justifie ce que vous avez fait aujourd'hui ? »

A l'exception évidente d'Eric dont les bras étaient ligotés à ceux du fauteuil, tout le monde leva la main.

« Bien. Et dans la même logique, est-ce que tout le monde est d'accord pour qu'on se laisse mutuellement la vie sauve, qu'on enterre la hache de guerre, qu'on efface nos rancunes respectives, et que mon groupe et le vôtre, on fusionne, pour des projets de survie un peu plus ambitieux et lucratifs que passer à tabac un pauvre mec ligoté à une chaise ? »

Les hommes présents levèrent le bras à nouveau.
Selma, seule, sembla hésiter. Elle étudiait Vi avec une expression incertaine, suspicieuse. Elle n'avait pas eu de peine à lever la main la première fois, mais semblait maintenant, non pas questionner la moralité de ce choix, mais jauger si Vi était où non digne de confiance.

Sainte Baleine, se dit cette dernière, c'est vraiment la seule un peu intelligente.

Mais elle finit par lever la main.

Et dire que je commençais presque à t'apprécier.

Elle expédia d'une pichenette ce qui restait de sa cigarette, presque entièrement consumée.
Elle baissa son bras, sans lâcher la grenade, et alla récupérer la goupille dans le fond de sa poche. Mais plutôt que de réamorcer la grenade, elle parut considérer un instant le petit morceau de métal dans le creux de sa paume.

« C'est vrai que je suis une survivante. Vous voulez savoir pourquoi ? Ce qui m'a maintenue en vie tout ce temps ? »

Elle les fusilla du regard.

« L'entraide. »

Le mot tomba sur l'assemblée comme une condamnation à mort.

« Les gens qui j'ai rencontrés, et que j'ai ni violés, ni pillés, ni tués, mais à l'inverse, aidés et protégés systématiquement, et bien, ils m'ont rendue la pareille à chaque fois où j'ai risqué de crever. Merle m'a sauvée la vie tellement de fois que je peux plus compter. Et c'est pour ça que je suis venue le sauver. Tandis que vous, personne ne viendra à votre aide aujourd'hui. Non, Eric, toi, personne ne risquera sa peau pour te détacher de ce fauteuil. »

La goupille, d'une pichenette, fut projetée entre les barils, où elle alla se perdre.

« Je chie sur votre offre et votre conception individualiste du monde. Faites-moi l'immense joie de mourir tous ici, et de libérer le futur de votre pauvreté d'âme, votre lâcheté de charognards, et vos idées misérables, parce que l'espèce humaine vaut vraiment mieux que ça.
- Va cramer en Enfer, salope ! » cracha Eric.

Elle avait retrouvé son sourire sarcastique.

« Si vous saviez à quel point j'aime le feu, vous ne me feriez pas ce plaisir, rétorqua-t-elle. Mais quoi qu'il en soit, l'Enfer, je pense que vous aller vous y retrouver dans pas très longtemps.
- Alors c'est ça ? On meurt tous ici ?
- Non. Seulement vous. En ce qui me concerne, je n'ai qu'une chose à dire… Nutrisco et Extinguo. »

Dans le silence surpris de sa devise incompréhensible, elle jeta la grenade au milieu des bidons.

Tous les autres hurlèrent en même temps, qui de peur, qui de rage, et Selma, plus réactive que les autres, bondit sous le bureau.
Vi était déjà en train de sprinter en direction de la fenêtre. C'est seulement à ce moment-là qu'elle se dit qu'elle aurait peut-être dû l'ouvrir au préalable. Mais bon, on ne pouvait pas non plus tout prévoir.

Elle passa à travers la vitre en protégeant sa tête dans ses bras, et ce fut à l'exact moment où elle roulait de l'autre côté au milieu des débris de verre que la première explosion rugit, l'énergie de l'onde de choc la soufflant comme un fétu de paille. Elle atterrit durement sur le toit en tôle du hangar plusieurs mètres en dessous, en boule, au milieu d'une pluie de débris. Très sonnée et assourdie, le souffle coupé, elle se déplia.
Elle avait une terrible envie de vomir, l'onde de choc probablement. Constatant que ses bras et ses jambes bougeaient, elle se dépêcha de se relever et de courir jusqu'au bord du toit. Elle pouvait déjà sentir la chaleur anormalement intense et chimique de l'incendie rugissant derrière elle. Plusieurs autres explosions étaient en train de suivre la première, dans une réaction en chaine qui faisait trembler tout l'immeuble.
Pour rejoindre enfin le sol, Vi dut à nouveau se laisser tomber d'une hauteur déraisonnable, mais cette fois elle eut la chance de se réceptionner dans des tas de vieux cartons dans une benne qui ne lui firent pas trop mal. Les détonations se poursuivaient, le bureau du premier étage s'était effondré sur le rez-de-chaussée, et c'était désormais tout le stock de l'usine qui allait flamber et exploser comme une trainée de poudre. Une épaisse fumée noire jaillissait en colonne de l'énorme trou dans le toit du bâtiment, et l'air était saturé d'une odeur affreuse qui agressait les poumons.
D'ici deux minutes, l'endroit allait grouiller de morts-vivants. Il ne fallait pas moisir ici, se dit Vi, elle ferait l'inventaire de ses dégâts plus tard.

C'est seulement lorsqu'elle se laissa tomber au sol depuis le rebord de la benne, qu'en touchant le macadam, l'une de ses jambes lui arracha un cri de douleur et de surprise mêlées. Ahurie, elle découvrit un morceau de métal de la taille d'une pelle à tarte, planté profond dans sa cuisse, à travers son jean. Sous le choc, elle faillit tomber à genoux, et se retint à la benne. Un morceau de tôle, se dit-elle, un débris propulsé à pleine vitesse par l'explosion qui avait réduit la moitié de la pièce en confettis. Une chance qu'elle ne se le soit pas pris dans le crâne.
Étonnamment, la douleur était supportable, et elle pouvait encore marcher. C'était l'adrénaline, devina-t-elle. Elle avait été si intense qu'elle avait même mis de longues secondes à prendre conscience de la blessure. Bien, il allait falloir que ça continue. Au moins pendant deux cent mètres.
Retirer la ferraille de la plaie était la chose à ne surtout pas faire, comprit-elle. Elle pouvait peut-être espérer clopiner jusqu'à la voiture avec ce truc dans la jambe, mais si elle l'enlevait, l'hémorragie ne lui laisserait même pas faire dix mètres.
Le sang était déjà en train de dégouliner le long de sa jambe jusqu'à sa godasse, à la fois par l'intérieur et l'extérieur du pantalon. Vi prit le temps de retirer sa ceinture et de la serrer autour de sa cuisse juste au dessus de la limite de la plaie.
La douleur devenait plus intense de seconde en seconde, mais elle estima que le garrot devrait suffire, en attendant mieux.

La jeune femme s'éloigna en boitant, sans se retourner une seule fois.
Personne n'avait pu se sortir vivant de là-dedans. Déjà, elle, ça relevait du foutu miracle.

« Pour le coup, j'pense qu'ils sont suffisamment extinguo… marmonna-t-elle. Et j'avoue, je suis pas contre faire un break. »

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Et me voilà pour un nouveau chapitre, et le suivant arrive... et ben, dans très peu de temps, car il est déjà prêt !
Et dedans : une horloge menaçante, un sourire interrompu, et beaucoup trop de sang.