Bonjour !
Une très bonne année à tous, mille pardons pour le retard, et un grand merci d'être toujours là pour suivre cette fic ! Qui commence doucement, après plus d'un an et demi, à s'approcher de sa fin...
C'est une libération de publier ce chapitre. J'ai l'impression que ça fait littéralement une éternité que je n'ai rien publié pour aucune de mes fics en cours. Et spoiler alert... Je DÉTESTE ça. Alors c'est avec un gros « ouf » de soulagement, malgré mes doutes et mes difficultés (plus on attend, plus c'est compliqué), que j'envoie ce chapitre en espérant qu'il vous plaira. Il y a deux catégories de chapitres : ceux où on a l'impression que les doigts dansent sur le clavier en l'écrivant, et ceux où on galère cruellement. Celui-ci appartient à la deuxième catégorie, j'espère néanmoins m'en être sortie honorablement ! Le point positif c'est que... c'est redevenu comme avant en cours de route. Et je croyais avoir terminé le chapitre... et j'ai ajouté spontanément plusieurs pages. Comme quoi... j'ai peut-être pas autant perdu la main que je le croyais.
Le titre de ce chapitre se réfère à un morceau de l'OST de The King, par Nicholas Britell. C'est sur Netflix et c'est l'un des meilleurs films, sinon le meilleur, que j'ai vu en 2019, ça s'inspire de Henry V de Shakespeare, avis aux amateurs. J'ai été littéralement obsédée par ce morceau pendant plusieurs jours, et étrangement, la thématique comme la tonalité convenait fort bien à ce chapitre ! Autre morceau hantant ces lignes : New Religion, par In The Nursery. Et pour la fin du chapitre... Pour parler de ce genre de trucs, je ne trouverais probablement jamais mieux que Somnus...
Enjoy !
CHAPITRE QUARANTE-SEPT : Coronation
I
Leur petit groupe émergea dans la lueur grisâtre de l'aurore. Aucun d'entre eux ne l'avait vue depuis des semaines.
La montagne grondait sous leurs pieds, auréolée de fumerolles. Au fond du cratère, la lave murmurait un conciliabule, sereine mais attentive, comme si elle guettait la chute des cadavres de la bataille à venir. Au-dessus, le ciel voilé peinait à s'éclairer. Partout autour, les flancs écorchés du volcan se peuplaient de rochers silencieux, comme autant de spectateurs patientant dans un amphithéâtre avant le début du spectacle.
Ils levèrent la tête vers la bruine épaisse, qui saturait l'atmosphère mais ne suffisait pas à laver les marques noires sur leurs visages. Puis ils virent émerger des nuages de grandes silhouettes sombres, telles des cétacés flottant dans les nues. Des léviathans prêts à régurgiter des colonies de soldats.
Et soudain, le ciel commença à vomir.
Le silence peuplé des grondements telluriques se déchira d'inflexions métalliques tandis que la pluie de soldats magitechs se répandait, chaque unité rebondissant comme une goutte de pluie sur la roche. Les armes jaillirent de leur fourreau, les fusils cliquetèrent.
Face à cette marée humaine mi-humaine, mi-daemons, à la tête de ses compagnons, Noctis tremblait comme une feuille, sans même savoir quoi faire de ses mains, quelle posture adopter, ou quels mots prononcer alors qu'ils affrontaient un moment charnière de leur existence – un moment auquel, volontairement ou non, il avait fini par les mener.
Le jeune roi du Lucis se demanda comment il avait pu arriver là, à cet instant de sa vie, au seuil de la bataille. Comment il avait pu finalement se retrouver à affronter ce qu'il redoutait le plus, alors qu'il avait eu la sensation d'avoir fait tout ce qui était en son pouvoir pour ne jamais, jamais occuper la place qui était désormais la sienne.
Il était roi.
Il connaissait désormais le véritable pouvoir associé à sa fonction. À sa nature. À son sang de Lucis Caelum. Défense ou coercition ? Protection ou soumission ? Il savait maintenant qu'il s'agissait des deux. Et il abandonnerait les deux. S'il était encore en vie après tout ça... Il ferait tout en son pouvoir pour redevenir quelqu'un sans importance. Personne de spécial.
Mais... Pas avant d'avoir livré bataille.
Et il ne combattrait pas parce que c'était juste... Mais parce qu'il s'en sentait la responsabilité. Envers son père. Envers les Lames qui avaient perdu la vie dans l'exercice de leurs fonctions. Envers les gens – son 'peuple' – qui croyaient en lui. Il n'avait pas de peuple. Seulement des camarades, d'autres personnes comme lui, livrées aux aléas et aux tourments de l'existence. Il n'avait rien d'exceptionnel. Et ne voulait pas être exceptionnel.
« Non, Noctis. Tu n'as pas spécial. Tu es simplement un Lucis Caelum. Le dernier Lucis Caelum. »
Ainsi avait parlé Bahamut à l'intérieur du Cristal. Il frissonna dans l'aurore grise. Le dernier Lucis Caelum... Autant finir en beauté l'histoire trouble de sa lignée, non ? Et remporter par la même occasion la victoire aux côtés de ses amis, et même rester en vie pour, peut-être, découvrir s'il y aurait d'autres histoires à raconter quand tout serait terminé.
Il n'avait aucun discours inspirant à livrer, à sept contre des centaines de combattants. Il n'avait rien d'autre que lui-même, un adolescent possédé par une puissance qui n'aurait jamais dû appartenir à quiconque. Un don des dieux ? Plutôt une malédiction. Il ne s'étonnait plus de l'inflexion violente et tyrannique du Niflheim : comment rester neutre face à une telle puissance ? Le Lucis... Son père... Avaient-ils vraiment cru que le reste du monde compterait sur leur bienveillance et ne chercherait pas à anéantir la menace qu'ils représentaient ?
Il ne croyait plus à ce mythe qu'on lui avait raconté enfant. Et c'était peut-être même pour cette raison, parmi toutes, qu'il tremblait face aux soldats magitechs dans la lumière nébuleuse du matin. Parce qu'il venait de comprendre que le mal n'était peut-être qu'une question de point de vue.
Il avait envie de déposer les armes. Il n'en avait jamais eu autant envie de sa vie.
Mais il ne pouvait pas, parce que le Niflheim ne s'arrêterait pas.
C'était bien pour ça qu'il n'avait jamais voulu devenir adulte : pour ne jamais se salir les mains ! Il avait voulu dire non... Et maintenant, il était là. Qui était à blâmer ? La question n'avait plus guère d'importance. Il ferait comme toute l'humanité avant lui. Il frapperait, réfléchirait ensuite. Il devait aujourd'hui accepter de porter la souillure, et jusqu'à la fin de sa vie.
Il sursauta quand une main se posa sur son épaule. Surpris, il leva les yeux vers Ravus. Le prince de Tenebrae plongea son regard dans le sien et soudain, Noctis comprit que tout ce qui venait de lui traverser l'esprit, Ravus l'avait déjà pensé de nombreuses fois. Il comprit la solennité, la tristesse et la cruauté des yeux de celui qui avait failli devenir son beau-frère, parce que c'étaient ceux de quelqu'un qui avaient vu la guerre, et plus d'une fois. Quelques secondes passèrent, puis le prince se détourna et dégaina lentement son katana. Noctis fit de même avec Libertas, l'épée offerte par son père.
« On y va tous ensemble, et on ne s'arrête pas avant qu'il n'en reste plus un seul, dit-il à ses compagnons.
— Un plan comme je les aime, approuva Gladio.
— Pas d'imprudence, tempéra Ignis. Nous ne connaissons pas encore nos véritables capacités.
— Justement ! C'est le moment où jamais de les tester ! » s'enthousiasma Aranea, qui semblait ravie par la tournure que prenaient les événements.
Bizarrement, Prompto était un peu plus sur la réserve, mais tout aussi bizarrement, il ne paraissait pas particulièrement inquiet. Il regardait Noctis d'une façon que le jeune roi n'était pas sûr de savoir interpréter. De la confiance ? De l'admiration ? Ces sentiments avaient-ils été toujours là dans ses yeux sans qu'il parvienne à les lire ? Il avait l'impression de voir devant lui le même Prompto qu'il avait toujours connu... Mais aussi un Prompto qu'il n'avait jamais vraiment vu, peut-être parce qu'auparavant, il avait été... autant se l'avouer, un peu trop absorbé par lui-même. Soudain, il lui sembla qu'il avait tout un tas de choses à lui dire. Il ressentit le besoin de se faire pardonner... pour tout. Mais maintenant n'était pas le moment. Et il n'avait pas non plus envie que ses éventuels derniers mots pour lui soient « je suis désolé ». En fait, il ne voulait pas de derniers mots du tout. Ce n'était pas la fin.
Il resserra sa poigne sur son épée et enveloppa du regard l'armée magitech. Il ne s'octroya pas le luxe de les considérer comme des sous-humains moitié daemons et se prépara à commettre un meurtre de masse. Et avant d'avoir le temps de changer d'avis, il fonça, ses jambes faibles soutenues par la puissance étourdissante du Cristal.
La lumière jaillit de sa lame, en écho, les armes de ses compagnons s'allumèrent de la même lueur bleue vibrante.
II
Au moment où l'éclat aveuglant de sa lame rencontra une armure magitech en éclaboussant sa vision d'une pluie d'étincelles, Noctis cessa d'avoir peur. Ou du moins, la plus grande partie de sa peur se tapit en lui, exactement comme si elle tentait de se préserver face à sa sœur jumelle qui avait pris la dominance sur le jeune roi. Car oui, la colère gonflait, électrisait ses veines, jusqu'à la moindre fibre de ses muscles, jusqu'à l'intérieur de ses os. Une colère sans raison, sans fondement, sans justification rationnelle. Juste la rage pure et aveuglante qui constitue le dernier élan de ceux qui sont acculés sans espoir de retour. Lorsque sa lame trancha net le bras du premier soldat magitech, il vit à travers lui un avatar de Prompto, ce qu'il aurait pu être... Ou ce qu'étaient tous ces gens créés en laboratoire. Et parce qu'il en avait tellement la nausée, plus rien ne pouvait arrêter son bras. Ni le pouvoir des Lucii, qui crépitait, emplissant le jour encore sombre d'éclats d'orage, fauchant un soldat après l'autre, ni ses propres angoisses qui formaient ensemble un chœur assourdissant de murmures à l'arrière de son crâne. La pression du Niflheim, cependant, obligea Noctis à relever la tête et considérer avec un semblant de clairvoyance les vaisseaux qui continuaient à affluer.
« Couvrez-moi », demanda-t-il sans élever la voix, et pourtant, tous ses compagnons semblèrent l'entendre parfaitement.
« C'est parce que tu n'es plus seul... Ce pouvoir... Cette malédiction... En cet instant, le Cristal vous lie tous. Tu es en chacun d'eux, et ils sont tous tes avatars. »
Il détesta aussitôt cette sensation, parce qu'il y avait bien assez d'un Noctis en ce monde pour se sentir ainsi démultiplié, vivant et puissant dans toutes ces personnes qui avaient chacune des raisons si dissemblables de vouloir se battre à ses côtés.
« Ce n'est pas une affaire d'ego, et ça ne l'a jamais été. Tu n'es qu'un instrument. Un conducteur à ce pouvoir. Comme tout véritable roi. Car aucun roi ne possède le pouvoir qui lui est octroyé. »
Alors seulement, Noctis prit conscience que Bahamut lui parlait toujours. Il n'avait jamais cessé de le faire depuis leur rencontre dans ce non-lieu qui existait à l'intérieur du Cristal. Et il accepta les paroles du dieu, ou de cette entité qui l'accompagnait. Quoi qu'il arrive, ça valait mieux que le silence ou la cacophonie effroyable de son propre esprit. Un instrument ? Il pouvait assumer ce rôle-là. Il ne remporterait pas cette bataille par lui-même, mais... Avait-il cru, ou même voulu, un seul instant qu'il le pourrait ? Non... Il n'était ni assez idiot ni assez optimiste pour croire ou vouloir une telle chose.
Alors, le pouvoir gronda en lui, ruissela en lui, débordant la surface de ses tissus organiques, le transcendant en une figure de lumière à laquelle, de toute façon, il n'aurait jamais pu s'identifier une seule seconde. Il cessa de réfléchir, se ramassa en position accroupie, et bondit. Nul besoin de se téléporter cette fois-là. Ses jambes le propulsèrent à trente mètres de hauteur, au-dessus d'un vaisseau magitech. Sans se laisser le temps de réfléchir, il se servit de ses deux mains pour plonger son épée dans la carlingue, et tira vers lui pour déchirer le métal. Le vaisseau s'ouvrit en deux et il bondit dans la brèche, tournant sur lui-même aussitôt que ses pieds atteignirent une surface stable pour faucher les ennemis autour de lui. Un concert de grésillements et de cris étouffés par les casques noya ses oreilles, et il ne s'arrêta pas. Il se fichait bien de ce qui allait pouvoir arriver. Il se fichait bien de ce qui se passait maintenant. Il ne connaissait plus qu'un but, qu'une fin. Comme tout bon instrument.
Alors, quand il en eut terminé avec ce vaisseau, il se glissa à l'extérieur avant que l'appareil ne se crashe et assaillit le suivant. Et puis le suivant. Et encore le suivant. Il vit à peine ce qui se passait en bas, occupé à son travail d'extermination, comme en transe tant sa concentration était totale. Tous ses sens, toutes ses pensées, tous ses mouvements, toutes ses ressources étaient allouées au même objectif, comme s'il s'était changé en machine de guerre. Il n'y avait plus rien qui comptait, plus rien qui n'existait en dehors de cette tâche à accomplir. Il ne prenait aucun plaisir à se battre, mais au moins son activité meurtrière canalisait sa rage, son incompréhension, l'éloignant de toute pensée nocive et de toute angoisse. Sa lame tranchait, ses poings écrasaient, ses jambes dansaient parmi les cadavres. Il n'était plus lui-même, il incarnait le pouvoir qu'on lui avait donné, et comme l'avait dit Bahamut... Aucun roi ne possède le pouvoir qui lui est octroyé.
Quand il s'arrêta, le jour était encore tout aussi sombre. Ou peut-être était-il déjà redevenu sombre ?
Accroupi sur le sol, son épée trempée d'huile magitech et d'hémoglobine plantée dans la roche, il haletait, incapable de voir vraiment ce qui l'entourait, les yeux voilés par son propre sang et la luminosité persistante du Cristal dont le pouvoir appelé par ses vœux continuait de reluire autour de son corps d'adolescent. Et tandis que la colère et l'ivresse du combat s'apaisaient, l'amertume, la tristesse et surtout le dégoût remontèrent à la surface. En relevant la tête, il se retrouva face à un champ de cadavres. Il se pencha de côté et vomit de la bile acide, son estomac n'ayant rien contenu depuis des semaines. Il attendit quelques secondes que les hauts-le-cœur se calment, puis essaya de repérer ses compagnons. Pendant un moment... Un long moment !... il lui avait semblé qu'il ne voyait plus rien, n'avait plus conscience de rien, sinon des ennemis à abattre. Comme s'il avait été en transe pendant des heures... Ou alors, ce n'était qu'une excuse inventée pour son cerveau pour ne pas avoir à gérer la chaleur humide du sang qui collaient à ses mains, crispées sur la poignée de son épée. Et il s'y agrippait, oui. Il fermait les yeux le plus fort possible, mais si ça l'empêcha de voir le massacre, ça ne lui permit pas pour autant de repousser l'image qui revenait s'imposer sous ses paupières closes, celle-là même qu'il fuyait depuis le jour de l'attaque à Insomnia.
« Non... »
Il l'avait murmuré très bas, et cette fois, pouvoir du Cristal ou non, il eut la sensation de prononcer ce petit mot chétif dans le vide abyssal dont il était davantage familier, parce que c'était celui de sa simple existence de simple être humain. Ce n'était pas comme les mots qu'il avait prononcés tout à l'heure, à voix basse et pourtant audibles par tous. Ce mot-là n'était que pour lui-même et ses propres démons.
Et, incapable de refouler ses propres souvenirs, il revit malgré lui le corps désarticulé qui avait remplacé la personne qu'il y avait encore si peu de temps, il appelait 'papa'. Cette parodie bien habillée qui gisait face contre le marbre toujours si propre du palais d'Insomnia. Arrosant de son sang ce dallage si parfait et si solennel. L'odeur de son corps mort dont les sphincters se foutaient de la dignité empuantissant cet endroit si orgueilleux... Ce même endroit qui représentait les rêves et les ambitions entières de tous les Lucii, sauf les siennes.
Et ça... C'est toujours un roi, selon toi ? cracha-t-il en esprit à l'entité qui se faisait appeler Bahamut, sans même plus savoir s'il parlait de lui ou de son père.
« Tu n'as jamais été aussi roi de ta vie. Ton père était comme toi. »
...Espèce de salopard ! Sale fils de pute ! Enfoiré !
Le silence imprégna son esprit, tandis qu'il reprenait conscience de ses mains engluées de liquide chaud, de son regard sur ses mains, et que la souillure sur sa peau qui n'avait jamais été aussi blême grossissait dans son esprit.
Alors il se recroquevilla sur lui-même, refusant une fois de plus le monde autour de lui, incapable de le supporter une seconde de plus.
Tu ne peux pas sombrer, Noct. Pas encore une fois. Tu ne peux pas.
Et cette fois, cette voix-là n'appartenait à personne. Elle lui sembla même parfaitement étrangère. Quoi qu'il en soit, il choisit de l'écouter, redressa le menton et ouvrit les yeux.
III
Devant lui, il y avait une main tendue. Une main qui ne lui parut pas familière. Elle était pâle, ce qui faisait ressortir par contraste le sang et la crasse qui la souillaient. Puis, il remarqua la chevalière sur son annulaire, et les armoiries des Nox Fleuret qui y étaient enchâssées. Il prit cette main et Ravus le releva d'un seul mouvement. Il planta ses yeux gris d'acier dans les siens. Il avait déjà livré un dur combat avant celui-ci, et malgré l'aide du Cristal, l'épuisement se lisait sur ses traits tirés, balafrés par une profonde entaille qui courait du dessous de l'œil gauche jusqu'à sa lèvre inférieure. Comme c'était le cas la plupart du temps, Noctis ne parvint pas à déchiffrer ce visage fermé. Et pourtant, il sentait qu'il avait quelque chose à dire...
« J-Je ne savais pas... bredouilla-t-il. Je n'avais pas compris... »
Ce n'était absolument pas clair, il le savait, et pourtant, Ravus hocha la tête comme s'il comprenait.
« Cela n'a aucune importance. Tu as fait ce qu'il fallait, et comme il le fallait. »
Noctis le regarda ébahi. C'était probablement ce qui se rapprochait le plus d'un compliment qu'il ait jamais entendu de sa bouche. Ravus haussa un sourcil devant son expression – le roi du Lucis n'étant pas aussi doué que le prince du royaume voisin pour dissimuler ses émotions – et reprit :
« Nous devrions retourner à la base au plus vite pour organiser nos forces. Ignis a repéré un vaisseau encore en étant de marche, le nôtre étant enfoui sous les décombres. Par ailleurs, nous devons contacter Luna le plus tôt possible. Je crains qu'elle n'ait besoin de notre aide. »
Noctis essaya d'assimiler toutes ces informations et acquiesça automatiquement, cherchant du regard ses autres compagnons. Il remarqua alors Nyx qui se tenaient à quelques pas derrière Ravus. La Lame royale lui adressa un clin d'œil, et alors qu'il se retournait pour chercher les autres, Noctis l'entendit faire remarquer au prince que l'entaille qu'il avait au visage laisserait une cicatrice très sexy, ce à quoi Ravus répliqua par un claquement de langue agacé. Cet échange lui parut si décalé qu'il eut presque envie d'en rire, mais... il ne voyait pas Prompto. Il se fraya un chemin parmi les vaisseaux écrasés et les cadavres de soldats, le cœur battant lourdement dans sa gorge. Il avait la sensation que s'il lui était arrivé quelque chose, il l'aurait senti grâce au lien que semblait former le pouvoir du Cristal entre eux, mais il n'avait pas moyen d'en être sûr. Après tout, il avait passé ces dernières heures dans une sorte de transe...
« Noct ? »
Il sursauta en entendant son prénom, et pivota vivement sur sa droite. Prompto était bien là, entier, bien que visiblement épuisé et se tenant le bras gauche comme s'il souffrait. Noctis s'apprêtait à lui demander s'il allait bien, mais le blond prit la parole en premier :
« Gladio, il... Il s'est pris un sale coup. »
Noctis sentit le sang quitter son visage. Il l'avait perdu de vue pendant la bataille... Enfin... il avait perdu tout le monde de vue. Il l'avait jouée solo, obsédé par sa propre fureur. Mais s'il arrivait quelque chose à Gladio... Il n'en se remettrait pas. Il avait trop besoin de lui. Bien sûr c'était vrai pour Ignis, c'était vrai pour Prompto... Mais à cet instant, tout ce à quoi il pouvait penser, c'était à cette même phrase qui se répétait en boucle dans son esprit : « Pas lui. Ne me le prenez pas. Pas lui. » Sans s'adresser à personne en particulier, d'ailleurs... Il savait maintenant de source sûre que des entités suprahumaines existaient bien, dieux ou pas... Mais il n'avait pas particulièrement envie de les prier. Et en même temps, la culpabilité le submergea. Gladio avait eu peur de ne plus pouvoir se battre après avoir fait une crise de panique probablement dûe au stress post-traumatique... Et lui, il lui avait dit qu'ils veilleraient les uns sur les autres... Quel con !
« Où ? Où est-ce qu'il est ?! »
Prompto désigna sa droite du menton. Noctis se précipita dans la direction indiquée sans réfléchir. Il trouva son Bouclier gisant dans son propre sang, Ignis occupé à panser ses blessures avec un air concentré que Noctis trouva assez hallucinant : comment faisait-il pour garder son sang-froid ?! Pourtant, se rappela-t-il, il fallait bien que quelqu'un le conserve... Et comme toujours, Ignis parvenait à prendre sur lui pour gérer les situations de crise. Ils seraient tous perdus sans lui... Ça, Noctis le savait déjà et pourtant à ce moment-là, ça le frappa avec une clarté effrayante. Il s'approcha comme dans un rêve, au ralenti. Les couleurs autour de lui s'affadirent, les objets perdirent en substance, les sons s'étouffèrent, exactement comme s'il s'enfonçait sous l'eau.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda-t-il d'une voix étranglée.
— On s'est fait déborder, expliqua calmement Ignis tout en s'occupant des blessures de Gladio. L'Empire est venu en force. Ils étaient préparés. Ils savaient que nous ne serions pas simplement une poignée de combattants, mais qu'ils devraient affronter le pouvoir du Cristal à travers nous. »
Noctis cligna des yeux. Était-ce de sa faute ? Il savait que la réalité était plus compliquée que ça, mais il se sentait responsable malgré tout, parce que sa famille était liée au Cristal, parce que le Cristal et les Lucii constituaient la raison de toute cette guerre... Et puis, à quoi leur servait le Cristal s'il était incapable de les protéger ? Quel que soit le nombre d'Impériaux, ils auraient dû les balayer, non ? Le Cristal ne représentait-il pas l'espoir de l'humanité ?
« Ce n'est qu'une arme comme une autre. Comme toute arme, son efficacité dépend de celui qui la manie. »
N'insulte pas Gladio, espèce d'enfoiré.
La colère le soulagea. Tout valait mieux que cette espèce de chape aquatique qui avait semblé l'asphyxier et entraver ses mouvements quand il s'était approché de son Bouclier. Peu importait si cette colère était puérile. Il en avait besoin.
« Est-ce que tu peux le sauver, Ignis ? »
Il s'entendit poser la question comme si c'était quelqu'un d'autre qui parlait en empruntant sa voix. Et son conseiller hésita... Une hésitation qui lui parut durer une éternité, et pourtant, Ignis n'eut même pas le temps de répondre avant que n'intervienne la voix froide et posée de Ravus.
« Discuter ne le sauvera pas, en tout cas. Nous partons immédiatement. »
Noctis le regarda quelques instants, puis se rappela quelque chose que le prince de Tenebrae avait dit plus tôt.
« Tu crois que Luna est en danger ?
— J'en suis malheureusement certain.
— Vous... vous avez encore préparé un plan dans mon dos ?!
— Elle savait que tu refuserais tout net mais ce n'est absolument pas le moment d'en parler. » Il fronça les sourcils et ajouta : « Je n'ai pas eu mon mot à dire non plus. »
Noctis le dévisagea comme pour s'assurer qu'il disait la vérité et puis décida qu'effectivement, ils n'avaient pas de temps à perdre. Au même moment, Aranea se posa près d'eux dans une navette impériale encore intacte et ouvrit la porte arrière. Noctis aida Ignis à transporter Gladio et ils le déposèrent avec précaution à l'intérieur tandis que les autres rentraient à leur suite. La porte se referma dans un clang métallique et tout le vaisseau se mit à vibrer. Noctis avait l'impression d'être perdu dans un rêve, notant toutes ces sensations sans vraiment les identifier. Il avait du mal à organiser ses pensées. Il sursauta en sentant une main sur son épaule.
« C'était une victoire, Noct. On a sécurisé le pouvoir du Cristal. C'est le début de la fin de cette guerre. »
Noctis regarda Prompto et il eut encore cette impression étrange de ne pas tout à fait le reconnaître. Enfin... Il ne se reconnaissait pas non plus lui-même, enfin... pas vraiment. Quelque chose avait changé en eux durant leur séjour dans le Cristal, comme s'ils avaient grandi d'un seul coup. Ou bien peut-être s'agissait-il seulement de l'aboutissement d'un processus entamé depuis quelques mois déjà... Une victoire ? Oui, sans doute. Mais elle avait un goût de rouille et de cendres.
« J'espère que t'as raison... » murmura-t-il.
Et il s'appuya contre l'une des parois métalliques du vaisseau et ferma les yeux, submergé par l'épuisement.
IV
Il se réveilla quand la sensation désagréable de la descente lui souleva l'estomac. Péniblement, il ouvrit les yeux et remua son corps endolori. Aussitôt, la bataille lui revint en mémoire, et l'image de Gladio inconscient ressurgit dans sa mémoire. Il le chercha des yeux et le trouva là où il l'avait laissé, Ignis lui tenant la main avec un air préoccupé.
« Son état est stable », l'informa son conseiller.
Noctis hocha la tête avec soulagement. Il jeta un coup d'œil à Prompto, qui avait l'air nerveux. Noctis vit qu'Ignis avait rafistolé son bras.
« Tout va bien ? »
Un sourire illumina aussitôt le visage du photographe.
« Tout va bien », confirma-t-il.
Ravus quant à lui attendait déjà devant la porte en faisant les cents pas, et Noctis se rappela qu'ils devaient contacter Luna de toute urgence. Dans quels ennuis était-elle encore allée se fourrer ?!
« Ravus... Luna... qu'est-ce qu'elle est allée faire ?
— Négocier avec le Niflheim.
— Quoi ?!
— Elle espérait obtenir un cessez-le-feu, le temps qu'on puisse obtenir le pouvoir du Cristal. Elle savait qu'elle risquait d'être prise en otage mais elle voulait éviter à tout prix les pertes civiles. Je n'ai aucune autre information pour le moment. Si tout s'est passé comme prévu, Gentiana doit être de retour à la base pour nous faire son rapport. »
Noctis déglutit avec difficulté. Et il disait tout cela avec un tel calme... presque de la froideur... Mais Noctis avait appris à lire dans les attitudes du prince de Tenebrae et là, il voyait bien qu'il était beaucoup plus inquiet et tendu que son ton formel ne le laissait à penser.
« Mais... Elle avait bien un plan B si les choses tournaient mal, non ?
— Elle avait un plan d'évasion au cas où l'empereur refuserait les négociations. Et en cas de prise d'otage, elle comptait convaincre le haut-commandant de passer dans notre camp. »
Noctis réfléchit. Il ne savait pas trop comment elle aurait pu s'y prendre, mais...
« Si quelqu'un en est capable, c'est bien elle, décida-t-il. Et puis... tes gardes sont avec elle, non ? »
Ravus hocha la tête en silence.
« Alors elle a toutes ses chances. »
Une nouvelle fois, Ravus se tut. Noctis comprenait pourquoi Luna avait pris de tels risques, mais si elle ne revenait pas... Tenebrae n'aurait plus de reine. Et c'était elle qui avait pris la tête de la résistance ! Sans elle, le mouvement s'effondrerait.
Et voilà que je pense comme un politicien, maintenant... Au lieu de me soucier de mon amie, je réfléchis aux conséquences de sa disparition sur la guerre... Vraiment, être roi, c'est de la merde.
Toujours était-il que, d'un point de vue politique ou personnel... Il ne voulait surtout pas la perdre. Et pourtant, telle était la nature de la guerre : il fallait se préparer à perdre des proches. Comme si on pouvait se préparer à une chose pareille ! Le deuil de son père pesait déjà de tout son poids sur lui. Comment pourrait-il supporter d'autres séparations ? Non, il n'avait pas les épaules pour ça.
« De toute façon, si elle est retenue là-bas, on ira la sauver et puis c'est tout. On commence à avoir l'habitude des missions suicide, non ? »
Noctis regarda Nyx avec surprise. La Lame Royale lui souriait tranquillement, comme si la guerre ne l'atteignait pas du tout. Noctis se demanda s'il dissimulait très bien ses émotions ou bien s'il était vraiment très optimiste de nature. Peut-être les deux. En tout cas, il parvenait à sourire et pourtant Noctis savait qu'il était proche de Luna. Ça lui donna un peu d'espoir et de courage. Lui aussi pouvait y arriver.
Le vaisseau atterrit enfin. Dans le hangar, premiers secours et officières les attendaient de pied ferme. Et Gentiana était là aussi, sereine et hiératique comme à son habitude. Noctis regarda l'équipe médicale emmener Gladio, Ignis à leur suite, et suggéra à Prompto d'aller y faire un tour aussi.
« Je te rejoins dès que je peux. »
Le blond acquiesça et partit sans insister tandis que Noctis se dirigeait vers Gentiana avec Ravus.
« Discutons dans mon bureau », les enjoignit Ravus tout en commençant déjà à s'éloigner.
Noctis et Gentiana le suivirent.
« Est-ce qu'elle va bien ? demanda le jeune roi à la suivante de Luna.
— La dernière fois que je l'ai vue, oui.
— Qu'est-ce qui s'est passé ?
— Parlons-en au calme. »
Noctis ravala son impatience et endura le trajet jusqu'au bureau de Ravus. Celui-ci referma la porte derrière eux sitôt qu'ils furent entrés, et s'installa dans son fauteuil.
« Je t'écoute, déclara-t-il à l'intention de Gentiana.
— L'empereur a accepté le cessez-le-feu. Il n'y eu aucune perte civile à déplorer. Mais il a retenu la reine en otage en guise de garantie. D'après mes informations, doutant cependant de ses affirmations, il s'est mis en quête du Cristal lui-même.
— Et il l'a trouvé, mais trop tard, confirma Ravus. Nous avons repoussé les forces impériales à Ravatogh. »
Un très léger sourire éclaira le visage fin de Gentiana.
« Les choses se sont-elles passées de la façon dont l'espérait Lunafreya ?
— Oui, intervint Noctis. On a absorbé le pouvoir du Cristal... Et après... Je sais pas trop comment, mais j'ai pu transmettre ce pouvoir aux autres. Et je peux encore le faire.
— Tu ne l'as pas gardé pour toi seul... Tu as donc renoncé à ton pouvoir... à ton héritage. Tu sais qu'il mourra avec nous, n'est-ce pas ? »
Noctis la fixa, interdit. Comment le savait-elle ?!
« Luna n'en était pas certaine, ajouta tranquillement Gentiana. Mais il lui est arrivé de rêver du Cristal et d'entendre les dieux lui en parler. »
Noctis frissonna. Son amie ne lui avait jamais dit. Probablement parce qu'elle n'était sûre de rien et savait que la question était trop importante pour lui pour qu'il puisse se contenter de vagues hypothèses.
« Quand... quand j'étais dans le Cristal, reprit-il, une entité m'a parlé. Bahamuth. »
Gentiana garda son sourire impénétrable.
« Il a... confirmé ce que vous venez de dire.
— Le Cristal nous protège tous, mais il est aussi l'une des causes de la guerre que nous devons affronter, déclara Gentiana. Comme si, en cherchant à éloigner la violence, nous l'avions attirée à nous. Tu as peut-être fait le bon choix. J'ignore si j'en aurais capable, avec tant de choses en jeu... »
Noctis rougit un peu. Le bon choix ? Il ignorait s'il l'avait fait. D'autant qu'il avait un peu l'impression de l'avoir fait pour des raisons égoïstes.
« Si nous gagnons cette guerre, je suppose que nous et les générations futures auront tout le loisir d'en débattre, remarqua Ravus d'un ton pragmatique.
— Y a-t-il le moindre moyen de contacter Luna ? demanda Noctis, qui préférait lui aussi en revenir à des sujets plus terre à terre.
— Le plus simple serait de contacter l'empereur directement, dit Gentiana. Ils connaissent déjà notre position, malheureusement. Leur prochain mouvement sera probablement d'attaquer cette base.
— Quoi ?! Il faut évacuer !
— Nous n'avons nulle part où évacuer, rétorqua Ravus. Nous livrerons le combat ici. Il n'est pas aisé de prendre cette base. Et encore moins lorsque les défenseurs possèdent le pouvoir du Cristal. Nous aurons d'ailleurs probablement plusieurs jours de répit avant que l'Empire n'ose s'y risquer. Ils vont avoir besoin de préparation. En attendant, je vais m'enquérir de Luna, même je doute que l'Empire soit disposé à partager ses informations. C'est effectivement notre meilleure chance, à moins qu'elle ne parvienne à nous contacter par ses propres moyens. »
Ce n'était pas une solution très satisfaisante, mais il semblait qu'ils n'avaient guère le choix. Noctis acquiesça.
« Nous devrions tous aller nous reposer, reprit Ravus. Nous nous réunirons à nouveau dans quelques heures pour décider de la suite des opérations. »
Soulagé qu'on lui donne congé, Noctis se leva aussitôt.
« À... À plus tard, alors. »
Après tout ce qu'ils venaient de vivre, la banalité de la formule lui donna une sensation d'irréalité et de décalage.
« C'est ça, 'à plus' », répliqua Ravus avec une pointe d'exaspération.
Et cette intonation familière le soulagea un peu. Comme si les choses revenaient à la normale... Du moins, comme si elles n'étaient pas complètement devenues folles.
Aussitôt sorti du bureau, il se dirigea vers l'infirmerie pour prendre des nouvelles de Gladio. Il trouva Ignis et Prompto dans une salle d'attente. Ils avaient l'air crevé, mais vaillants.
« Il est hors de danger, le rassura Ignis dès qu'il le vit apparaître. On est en train de l'opérer. Il n'émergera pas avant plusieurs heures.
— Ok... souffla Noctis, soulagé. On ferait mieux d'aller se reposer, alors. »
Ignis secoua la tête.
« Je reste. Mais vous, allez dormir. S'il vous plaît. »
Noctis et Prompto échangèrent un regard, et décidèrent de ne pas insister.
« Préviens-nous quand y aura du nouveau. »
Ignis hocha la tête, et Prompto et Noctis s'éloignèrent en direction de leur chambre.
Elle sembla bizarre à Noctis quand il referma la porte. Il avait l'impression de ne pas y avoir mis les pieds depuis une éternité. Il regarda Prompto qui semblait lui aussi y être décalé, comme s'il venait d'y apparaître. Ils restèrent un moment face à l'autre, sans oser se toucher, comme si ce qu'ils avaient vécu s'opposait entre eux. Noctis ignorait tout de ce qui se passait dans la tête du blond, et même... s'il avait choisi de partager le pouvoir du Cristal, il avait l'impression d'être différent. Notamment, de porter une couronne invisible sur sa tête, et qui lui pesait plus que tout. Ce n'était pas comme avant : il ne cherchait plus à s'effacer, c'était beaucoup trop tard pour ça. Il avait plutôt l'impression de ne plus tout à fait être lui-même. Il ne savait plus vraiment qui il était. Il avait la sensation d'avoir enfilé les fringues de ses parents et de faire semblant d'être adulte, et au fond... il se désolait de voir tout le monde croire ou feindre de croire à son pitoyable numéro.
Il y pensait encore quand des bras solides se refermèrent autour de lui. La bouche de Prompto se posa sur son cou, éveillant d'un seul coup tout un réseau de terminaisons nerveuses anesthésiées. Et Noctis réalisa que malgré lui... il avait toujours envie d'excuser, même s'il savait que ce n'était pas le moment.
« Je suis désolé...
— Je le suis encore plus que toi. »
Noctis se recula un peu pour regarder Prompto dans les yeux.
« C-Comment ça ? »
Clairement, il ne comprenait pas.
« Si la guerre n'avait jamais eu lieu... Tu n'aurais pas été forcé à faire les choix que tu as faits. Depuis que je te connais... Et même avant que je puisse me vanter d'être ton ami... T'as jamais voulu de tout ça. T'as fait preuve d'énormément de courage. Je ne te demande qu'une seule chose... Ne retourne pas ça contre toi. Tu t'es déjà fait assez souffrir comme ça, nan ? Tu fais de ton mieux. Pourquoi tu peux pas admettre ça ? T'as pas compris que je resterais là quoi qu'il arrive ? »
Noctis le regarda en silence plus longtemps qu'il ne l'aurait voulu. Il ne voulait pas lui laisser croire qu'il avait des doutes... Mais... Il en avait. Faire comme s'il était sûr de lui aurait constitué une trahison pire encore.
« Tu vas m'expliquer que ça change rien pour toi ? Je suis roi, maintenant !
— Et j'ai décidé d'être avec toi en sachant que tu le deviendrais. T'as déjà oublié ?!
— Mais maintenant... c'est différent. C'était une perspective vague d'avenir. On a été précipités en plein dedans. Le poids de ma destinée... Tu l'as senti. La lumière du Cristal...
— Justement. T'as choisi de la partager, cette destinée. Y compris avec moi. Pas vrai ? »
Noctis recula d'un pas. Prompto avait raison. Mais bizarrement, quand il le formulait comme ça, il avait l'impression d'avoir fait le pire des choix possibles. Et il éprouvait le besoin irrépressible de s'en excuser. C'était à cause de lui que les personnes à qui il tenait le plus se retrouvaient dans une telle situation. À se battre pour leurs vies. Et pour la sienne. À se terrer dans un bunker en attendant la mort. À devoir gérer un pouvoir qui était la responsabilité de sa dynastie de merde.
« J'ai fait un choix, Noct, fit Prompto en l'interrompant dans ses pensées. Y a longtemps déjà. Enfin... Longtemps... proportionnellement à tous les trucs qui nous sont arrivés en peu de temps. Mais j'ai pas changé d'avis. Je savais que ce serait dur. Je l'ai pas fait par patriotisme ou je sais pas quelle connerie. Je l'ai fait parce que c'était le moyen le plus sûr de rester avec toi. »
Noctis sentit d'un seul coup une immense lassitude s'abattre sur ses épaules. Il s'approcha du lit et s'assit lourdement au bord du matelas, prenant son visage dans ses mains. Et toujours et encore la seule pensée crépitant dans sa tête, c'étaient ces quelques mots à la con. Je suis désolé.
« Noct, regarde-moi. »
Le jeune roi s'exécuta à contrecœur, et leva les yeux vers Prompto qui s'était assis à côté de lui.
« Je t'aime. Et ça a rien à voir avec le reste. Et je sais aussi que je suis libre de partir, ok ? Je reste pas par devoir. Je comprends que t'aies du mal à gérer avec Ignis et Gladio. Tu tiens à eux comme un malade mais ils ont une responsabilité envers toi, et ils l'ont pas choisie. C'est la tradition familiale. Mais d'une, je peux te garantir que l'un comme l'autre, ils auraient raccroché s'ils t'aimaient pas. De deux, c'est simplement pas mon cas. Si j'ai passé ce foutu examen pour entrer dans les Lames Royales, c'est pour pouvoir passer le reste de ma vie avec toi. »
En l'écoutant, quelque chose d'infime, mais d'oppressant, se brisa dans la poitrine de Noctis. Comme une brindille à la con qui enraie le fonctionnement de tout une machine. Et le flot du chagrin l'envahit tout entier. Les sanglots le secouèrent avant qu'il ne les ait sentis venir. Prompto se contenta de passer ses deux bras autour de lui et de le serrer. Fort. Pendant une petite éternité où Noctis se retrouva réduit à mouiller le tissu de son t-shirt de ses larmes.
« Est-ce que tu m'aimes ? demanda Prompto quand il se fut un peu calmé.
— Évidemment... souffla Noctis.
— Alors tout va bien. »
Noctis l'agrippa des deux mains, pressant ses omomplates jusqu'à la douleur.
« Non... Tout va pas bien... y a rien qui va... »
Et au lieu de le contredire, de lui faire la morale, Prompto continua à le serrer contre lui. Sans se lasser de ses sanglots. Et Noctis qui avait l'impression de refouler ça depuis si longtemps ne trouva même pas le courage de demander à son amant si lui, il allait bien, autant qu'il pouvait aller bien... s'il n'avait pas aussi envie de craquer et de pleurer toutes les larmes de son corps. Et il se sentait coupable de se lâcher comme ça... Il n'avait pas le droit de se laisser aller.
« Noct. Écoute-moi bien. Pour moi tu n'es pas, et tu ne seras jamais le roi du Lucis. Tu es Noct. Mon camarade de lycée. Mon ami. Ensuite, mon amant. On a déjà vécu plein de choses tous les deux. Tu m'as déjà prouvé que t'en avais rien à foutre d'où je venais. Laisse-moi juste te prouver la même chose. Juste... laisse-moi le faire. »
Noctis se détendit imperceptiblement dans ses bras... mais ne put s'empêcher de le dire.
« Je suis désolé... »
Prompto posa ses lèvres sur les siennes comme pour étouffer ses regrets. Réduire au silence sa culpabilité. Il n'y avait que de l'amour dans ce baiser... Alors Noctis l'accepta, entrouvrant doucement les lèvres. Et soudain, il se rendit compte à quel point il avait froid. À quel point il se sentait vide, à quel point...
Il repoussa doucement Prompto et se recroquevilla sur lui-même.
...À quel point son père lui manquait.
Comme si, à chaque battement de son cœur quelque chose se déchirait dans sa poitrine.
Comme si son existence n'était qu'une prolongation inutile d'un deuil impossible à porter.
De roi il n'avait que le titre. En son for intérieur... Il était juste un orphelin qui ne désirait réellement qu'une seule chose au monde : revoir son père. Et pas pour lui faire ses adieux. Il le voulait, là maintenant ! Se blottir dans ses bras comme quand il était enfant, lui demander pardon à lui aussi, s'accrocher à lui et se servir de lui comme rempart contre les ténèbres du monde... Entendre encore sa voix. Le voir encore sourire.
Mais tout ça, c'était impossible, et à jamais. Et il n'avait même pas eu le temps d'y penser jusqu'à maintenant. Même pas eu le temps de l'enterrer. Il l'avait abandonné comme un vulgaire sac de viande au bas des marches de la salle du trône. Il avait tourné les talons et s'était enfui pour sauver sa propre vie. Et toutes les justifications du monde ne suffiraient jamais pour qu'il se pardonne à lui-même de l'avoir laissé ce jour-là. Il était mort sans lui, et Noctis avait feint d'être son héritier parce qu'il n'avait pas d'autre choix.
Il tressaillit et se raidit en sentant Prompto l'enlacer plus étroitement, bloquant toute tentative de retraite. Il n'arrivait pas à parler mais tout dans son corps criait à son amant : 'va-t-en, lâche-moi'. Mais Prompto ne lâchait pas.
Et Noctis comprit confusément que la douleur qui lui poignardait le cœur à cet instant n'était pas ce qui les séparait. C'était son refus de la lui laisser voir. Alors, il lâcha le contrôle. Il pleurait déjà avant mais là, il laissa les sanglots le secouer, le déchirer, il ne faisait même plus attention tandis qu'il gémissait en s'accrochant au blond comme si c'était son dernier point d'ancrage au monde. Il laissa longuement, et bruyamment, s'exprimer ce chagrin qui lui retournait les entrailles. Il eut l'impression de passer une éternité à s'en remettre. Quand son esprit s'éclaircit, Prompto était toujours là, ils étaient toujours là, posés sur le bord du lit dans une base militaire souterraine grise, sombre et silencieuse à cette heure.
Noctis n'avait même plus la force de dire encore une fois qu'il était désolé. Il se pencha pour retirer ses chaussures, Prompto l'aida à enlever le reste. Il se coucha, déboussolé. Son ami et amant tira la couette sur eux. Il se blottit contre lui, et éteignit la lumière. Ténèbres et silence se refermèrent sur eux, mais pour une fois, Noctis en fut reconnaissant. Bientôt, il n'y eut plus rien d'autre que les battements du cœur de Prompto qu'il sentait sous ses doigts, ses mains nouées autour de lui, son souffle dans son cou. Et il sombra dans l'inconscience.
