Croyez-le ou non, j'étais censée publier ce chapitre beaucoup plus tôt mais j'ai finalement décidé d'en changer la structure donc vous voilà avec 9K mots au lieu de 5K ;)

Merci à mes nouveaux et fidèles reviewers: Persoil, Twinkle Wave, Letilableue, Tooran et AliceDansLaLune. J'encourage vivement les autres lecteurs à faire de même ;)

Chapitre 58: Boomerang

Le plus difficile dans toute cette histoire, décréta Sirius quelques jours plus tard en époussetant une tapisserie du quatrième étage, c'était qu'il leur avait fallu trouver une excuse suffisamment crédible qui expliquerait à Remus pourquoi diable lui et Peter s'étaient retrouvés coincés en retenue jusqu'à la fin de l'année.

Après leur première retenue, les deux Gryffondors et Dorcas Meadowes s'étaient séparés avec une rare cordialité, sans regards assassins ni accusations infondées et avec la sombre promesse de se revoir dans quelques jours pour de nouvelles heures de travail. Sirius et Peter étaient immédiatement partis retrouver James, qui semblait-il avait profité de l'occasion pour faire quelques gammes en Quidditch en préparation du dernier match contre Serdaigle, et les trois amis étaient retournés à l'infirmerie dans l'après-midi pour rendre visite à Remus.

Si ce dernier fut étonné de voir les mines pâles et fatiguées de Sirius et Peter, son propre état d'affaiblissement lui fit garder le silence. Confortablement calé contre ses coussins et les bras expertement dissimulés sous ses couvertures pour en cacher les blessures, il se contenta de laisser ses camarades prendre le contrôle de la direction, comme tous les lendemains de pleine lune. James, Sirius et Peter lui parlèrent de tout et de rien, de Quidditch et de Serpentards trop encombrants, sans pour autant mentionner l'escapade nocturne de la veille et les conséquences qu'elle avait eue. Pas besoin de faire paniquer le pauvre gars en pleine guérison, avait sagement préconisé James.

Néanmoins, leur mirage s'était évaporé dès le retour de Remus le vendredi soir, qui s'était étonné de voir Sirius et Peter s'en aller du dortoir pendant que James faisait de son mieux pour le distraire en lui décrivant, avec toute la gestuelle et les bruitages appropriés, le dernier but qu'il avait marqué lors de l'entrainement. Rassurez-moi, avait dit Remus avec un petit sourire en interrompant le récit passionné de James, votre sortie n'est pas censée être discrète, non ? Où est-ce que vous allez ?

Sirius, qui était littéralement sur la pointe des pieds et avait porté un doigt à ses lèvres pour intimer le silence à Peter, avait poussé un juron sous sa barbe et s'était retourné vers Remus en dissimulant sa grimace derrière un sourire délibérément angélique. Après de nombreuses tentatives de diversion et voyant que Remus ne lâchait décidément pas l'affaire et avait au contraire plissé les yeux avec suspicion, Sirius avait fait mine de balayer l'air de sa main et avait annoncé en toute tranquillité qu'ils étaient en retenue jusqu'à la fin de l'année pour avoir, entre-autres, mis à feu la serre Numéro 3, son précieux lot de souches de Snargalouf et la robe du professeur Chourave.

La scène qui avait suivi fut une étrange succession d'un silence abasourdi, d'un qu'est-ce que tu as dit, Sirius ? à la limite de l'incrédulité pure et d'une course poursuite dans les escaliers qui fut interrompue, sans trop de surprises, par les remontrances d'un préfet qui en avait assez de leur chahut. Au final, nul ne sut si Remus avait réellement cru à leur excuse mais il n'avait rien dit tandis qu'il restait en arrière avec James et regardait ses deux amis quitter la Salle Commune en trainant des pieds.

Le reste des vacances suivit donc un schéma assez régulier entre les deux retenues hebdomadaires de Sirius et Peter, les révisions auxquelles tenait particulièrement Remus et les entrainements de Quidditch de James, qui devenait de plus en plus intenable à mesure que le dernier match des Gryffondors approchait. Lorsqu'il n'était pas en train de dormir ou de s'entrainer sur le terrain, il était régulièrement penché sur un livre de tactique avec Harvey, le capitaine qui avait absolument tenu à rester pour les vacances.

Avec le Quidditch, les retenues, l'ombre des examens qui planait malgré tout sur leur conscience et leur inhabilité à laisser les Serpentards tranquilles plus de deux jours d'affilée, James, Sirius et Peter avaient à peine le temps de réfléchir à leur prochain plan de jeu pour ce que James avait superbement baptisé le Projet Lapinou. Leurs discussions hâtives et chuchotées attiraient cependant les coups d'œils répétés et inquisiteurs de Remus, qui ne savait quoi penser des apartés de ses amis mais réprimait obstinément ses interrogations.

Son observation se mêlait à celle du professeur McGonagall. La directrice adjointe n'avait jamais été particulièrement laxiste avec les frasques des quatre Gryffondors mais depuis qu'elle avait eu vent de l'escapade nocturne de Sirius et Peter, elle était plus intransigeante que jamais et déterminée à réfréner leurs envies farceuses. Deux fois par semaine, Sirius, Peter et Dorcas avaient rendez-vous devant son bureau, à dix-huit heures, où elle sortait brièvement donner les instructions du jour à un préfet, qui avait ensuite pour tâche de les emmener jusqu'au lieu où se déroulerait la retenue. Les corvées étaient différentes chaque fois et variaient selon les divers besoins de l'équipe pédagogique. Certains étaient relativement conciliants – comme le professeur Flitwick, qui ne s'était toujours pas remis de voir la préfète de sa Maison en retenue – mais d'autres, comme le concierge, prenaient un malin plaisir à les voir astiquer les trophées, récurer les sols ou plonger leurs mains dans des bocaux opaques regorgeant d'ingrédients répugnants.

Et Sirius Black, bien évidemment, n'était pas connu pour son adaptabilité.

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En une journée de début mai, alors que les vacances venaient tout juste de se terminer, Sirius débarqua dans le couloir menant au bureau du professeur McGonagall, les poings serrés et l'air passablement irrité. Dorcas Meadowes, qui était déjà arrivée et lisait un manuel de Runes Anciennes en les attendant, haussa les sourcils mais ne dit rien, habituée aux étranges changements d'humeur du jeune garçon. Peter arriva derrière lui en courant, essoufflé par les efforts physiques qu'il avait dû employer pour rattraper son ami.

- Sirius ! souffla-t-il lourdement en posant une main sur le mur pour se stabiliser. Qu'est-ce qui t'as pris ? James a dit que t'as –

- La ferme Pettigrow, l'interrompit Sirius avec irritation, les mots presque sifflés entre ses dents serrées.

Il jeta furtivement un regard en coin à Dorcas mais la jeune sorcière, bien qu'à seulement quelques mètres d'eux, continuait à lire son livre d'un air délibérément inintéressé. Satisfait de voir que la préfète ne comptait pas poser l'une de ses questions judicieusement inquisitrices, Sirius croisa les bras sur son torse et tapota impatiemment du pied.

- Bon, elle se ramène la McGogole ou pas ? dit-il avec humeur en ne s'adressant à personne en particulier. J'ai pas que ça à foutre moi.

- Je suis derrière vous, Monsieur Black.

Les trois élèves se retournèrent brusquement et virent le professeur McGonagall s'approcher d'eux, les lèvres pincées et une ride mécontente sur le front. La sorcière haussa un unique sourcil en direction de Sirius, symptomatique de sa réprobation, et dit:

- Quant à votre charment vocabulaire, il coûtera dix points à Gryffondor. Et maintenant suivez moi, tous les trois. Peeves s'est totalement déchaîné dans la salle de Métamorphose numéro 4, donc j'attends de vous qu'elle soit parfaitement propre d'ici à tout à l'heure.

Un grognement collectif s'échappa du petit groupe. De tous les genres de retenue dont ils avaient dû s'acquitter depuis le mois dernier, les corvées de nettoyage étaient sans aucun doute les plus éprouvantes. Elles étaient inévitablement suivies de maux de dos intenses, de genoux rougis et d'ampoules aux mains qui les faisaient pester de douleur s'ils tenaient leur plume de la mauvaise manière le lendemain. Trainant quelque peu des pieds, les trois élèves acquiescèrent et suivirent le professeur McGonagall au Deuxième Étage.

Un préfet de Poufsouffle les attendait déjà lorsqu'ils arrivèrent devant la salle. Sirius dut réprimer un grommellement agacé en reconnaissant Théo MacDonald, ses robes impeccablement repassées et son sourire blanc et exaspérant. Mais le garçon fronça immédiatement ses sourcils blonds lorsqu'il aperçut Sirius, ne se souvenant que trop bien comment le jeune Black l'avait humilié devant toute l'école à la Saint Valentin. Le professeur McGonagall échangea quelques mots avec lui, transmettant ses instructions, puis avec un dernier regard appuyé en direction de Sirius, elle s'en alla et les laissa seuls.

Théo se gratta la nuque, apparemment mal à l'aise maintenant qu'il connaissait l'identité des punis. S'étonnant de sa présence, il jeta un regard interrogateur à Dorcas et se racla la gorge, mais la jeune sorcière ne le laissa pas formuler les questions qu'il brûlait visiblement d'envie de lui poser et lui fit un bref signe de tête, pénétrant sans plus tarder dans la salle de classe.

Elle lâcha une exclamation indignée en voyant l'état de la salle et poussa probablement le premier juron que ses compagnons avaient jamais entendu sortir de sa bouche.

Peeves avait apparemment pris un malin plaisir à subtiliser toutes les fournitures des placards et à les jeter aléatoirement dans toute la pièce, tachant les murs d'une encre noire qui s'agglutinait en formant d'étranges motifs et laissant des bris de verre se tasser par endroits sur le sol. Des manuels étaient déchirés, leurs pages trempant mollement dans les flaques d'encre, et il y avait aussi une quantité impressionnante de chewing-gums aux couleurs fades que Peeves avait vraisemblablement décollé des tables pour les réarranger à sa manière sur les fenêtres et le sol. De petits cris aigus et animaliers attirèrent l'attention de Dorcas qui ne put que constater, avec tout l'effarement du monde, que des souris étaient coincées dans un mélange vert et gluant qui dégoulinait un peu partout. L'esprit frappeur avait couronné le tout en traçant une série de mots grossièrement obscènes au tableau.

- C'est du Peeves tout craché, ça.

Les trois élèves se retournèrent et virent que Théo se tenait à l'entrebâillement de la porte, soigneusement à l'écart de toute substance susceptible de tacher ses chaussures. Il n'avait même pas l'air si railleur que ça, observa Dorcas, et avait même une sorte de petite grimace désolée sur ses lèvres, comme s'il regrettait sincèrement de devoir leur infliger ça. Mais pour une quelconque raison, cela semblait exaspérer Sirius. Il fixait le jeune homme comme s'il avait l'envie irrépressible de lui arracher cet air de sympathie du visage.

Heureusement pour lui, le préfet reprit la parole avant qu'il ne puisse faire un geste qu'il regretterait plus tard:

- Bon, dit-il avec un bref soupir résigné, venez par ici et donnez-moi vos baguettes. Plus vite vous commencerez, plus vite vous aurez fini pas vrai ?

Sa petite remarque, censée naïvement leur redonner le sourire, leur passa totalement au-dessus de la tête. Dorcas obtempéra sans un mot et Sirius et Peter, après avoir grommelé pour la forme, consentirent à aller vers lui. Avec un geste qu'il leur était devenu familier, ils se séparèrent de leurs baguettes. Théo évita soigneusement le regard de Sirius lorsqu'il lui prit la sienne et la rangea dans sa poche avec les deux autres.

- Vous pouvez commencer, dit-il. Je crois que vous pourrez revenir demain si vous n'avez pas terminé aujourd'hui –

- On se passera très bien de revoir ta tête de con merci bien, grommela inintelligiblement Sirius en s'attirant le regard foudroyant de Dorcas.

- ... remettre les tables en place et commencer à nettoyer toute cette glue, poursuivit Théo qui ne l'avait pas entendu. Le matériel de nettoyage est ici, ajouta-t-il en désignant plusieurs seaux et ustensiles près de la porte. Je m'assois juste à l'extérieur de la salle donc... si vous avez des questions... n'hésitez pas ?

Il ne cessait de jeter des coups d'œil à Sirius lorsque le jeune Black ne lui prêtait pas attention – ce qui était très fréquent étant donné qu'il fusillait du regard le mur en face de lui –, comme s'il craignait que ce dernier n'explose en raison du traitement qu'il leur infligeait et le refasse valser auprès de Narcissa avec cinq bras au lieu de deux. Dorcas eut pitié de lui et lui offrit un maigre sourire.

- Merci Théo, dit-elle avant de prendre un des seaux et de le ramener au centre de la pièce avec elle. On saura se débrouiller.

Elle s'attacha les cheveux en un chignon haut, retroussa les manches de son chemisier et se mit à genoux, évitant comme elle le pouvait les chewing-gums et autres substances répugnantes.

- Vous venez ou pas, vous deux ? dit-elle en relevant la tête. Je vais pas faire ça toute seule.

Ne désirant pas particulièrement la fâcher, Peter acquiesça vivement et se précipita vers elle, empoignant un autre seau au passage. Il fit le tour de la salle pour regrouper toutes les pages arrachées et les mettre de côté pour McGonagall, qui essayerait de les recoller plus tard. Sirius le regarda faire en silence, les bras toujours croisés sur son torse.

- Ramène-toi Black, soupira impatiemment Dorcas. C'est pas le moment de jouer aux princes.

- Je suis pas un prince ! rétorqua Sirius. J'ai juste... Laisse tomber.

Il s'empara d'une éponge et se laissa tomber à genoux à cinq mètres d'elle, ignorant totalement la texture spongieuse qui salissait ses robes coûteuses. Il frotta frénétiquement le sol avec la partie grattante pour déloger les chewing-gums, semblant déverser sa mauvaise humeur dans sa tâche. Dorcas le regarda faire en haussant un sourcil perplexe mais ne dit rien, s'occupant de sa partie de la salle tandis que Peter passait entre eux pour récupérer des débris de verre ou une feuille de papier. De temps à autre, l'un deux lâchait une petite exclamation et maudissait Peeves lorsqu'ils ne parvenaient pas à nettoyer quelque chose ou se mettaient de la gomme à mâcher usagée plein les doigts, mais ils passaient le reste du temps en silence, accompagnés seulement des petits cris de souris que personne n'avait encore voulu approcher.

Lorsque leur bruit se fit insoutenable, Dorcas poussa un soupir et se releva, en profitant pour s'étirer le dos.

- Pettigrow ? appela-t-elle.

Peter, qui était en train de nettoyer une fenêtre, se retourna.

- Oui ?

- Ça te dérangerait de me donner un coup de main pour les souris ? dit-elle avec une grimace d'excuse. Elles sont coincées depuis bien trop longtemps et j'ai peur qu'elles ne finissent par mourir si on ne les libère pas.

Peter déposa son chiffon humide et s'approcha nerveusement d'un tas de glue verte, où une toute petite souris brune aux grandes oreilles se débattait.

- Je pense qu'il faut les attraper par la queue, dit Dorcas en s'accroupissant avec incertitude.

- Et si elle me mord ? répondit anxieusement Peter en se tortillant les doigts.

- Je ne pense pas..., essaya-t-elle de le rassurer, mais elle n'avait pas l'air très convaincue. Ce sont des créatures incomprises, tu crois pas ?

- Tout ce que je comprends moi c'est qu'elles rendent ma mère complètement dingue. On en a eu quelques unes à la maison et elles arrêtent pas de couiner tout le temps et –

- Un peu comme toi ouais, intervint acerbement Sirius de là où il épongeait une flaque d'encre.

Peter émit une petite exclamation vexée et Dorcas, poussant un bref soupir exaspéré, se releva et alla vers Sirius. Elle s'arrêta directement devant lui.

- Commence sans moi Pettigrow, dit-elle en jetant un regard par dessus son épaule. J'ai deux mots à dire au Seigneur Black.

Peter se marmonna à lui-même mais Dorcas se retourna vers Sirius, les mains posées sur ses hanches.

- Tu pourrais arrêter de nous sauter à la gorge toutes les deux secondes ?

- Quoi, lâcha Sirius avec un rire empli de dérision, j'ai heurté la sensibilité de la parfaite petite préfète ?

- Pas la mienne, idiot.

Sirius jeta un coup d'œil vers Peter.

- Ça n'a rien avoir avec –

- Commence pas à te justifier, Black, l'interrompit Dorcas. Je vois bien que t'es pas de bonne humeur et que t'en as ras le bol de récurer des sols tous les deux jours mais pour ta gouverne j'ai un tas d'emmerdes en ce moment et je passe pas ma vie à être désagréable aux autres pour autant. Ce que je veux dire, ajouta-t-elle rapidement avant que Sirius n'ait pu ouvrir la bouche pour la questionner, c'est que tu peux pas passer ta vie à te comporter comme un connard dès qu'un truc va de travers. Tu dis et fais des choses sans penser aux conséquences mais un jour, tout ça va te revenir au visage.

- C'est Peter, répliqua Sirius avec agacement. Qu'est-ce tu crois qu'il va me faire ?

- C'est pas –

- Merlin, tu parles vraiment comme ma mère.

Dorcas cligna des yeux, déconcertée. Elle observa Sirius longuement, ses sourcils bruns et fournis se plissant avec une sorte de sympathie qui mit le garçon visiblement mal à l'aise.

- Black –

- Oublie ce que j'ai dit.

Dorcas se mordit la lèvre. Jetant un coup d'œil autour d'eux pour vérifier que Peter était toujours en train de se débattre avec ses souris – ce qui était le cas, si on en croyait les couinements répétés qui venaient de son côté de la salle –, elle s'accroupit à côté de Sirius et riva ses grands yeux sur lui. Sirius esquissa une grimace et eut un mouvement de recul, ce qui fit gentiment lever les yeux au plafond à Dorcas.

- Bon..., dit-elle finalement. C'est à cause de ta mère que t'es de mauvaise humeur, c'est ça ? Il s'est passé quelque chose ?

Sirius écarquilla brièvement les yeux mais dissimula sa surprise avec un rire.

- Quels talents de déduction, ironisa-t-il. Je me demande ce qui a bien pu te mettre sur la voie.

- Pour faire court – ton humeur exécrable et Lucius Malefoy.

Le regard de Sirius s'assombrit.

- Qu'est-ce qu'il est encore allé raconter, celui-là ?

- Rien de bien précis mais je l'ai entendu parler de sa Tante Wally avec Narcissa aujourd'hui à la réunion des préfets.

- Tante Wally ? répéta Sirius, révolté. Il est même pas encore marié avec Cissy ! À quoi il joue ?

- Au gentil futur gendre, j'imagine.

Sirius ne répondit rien, broyant du noir et frottant agressivement le sol avec son chiffon. Dorcas poussa un bref soupir résigné et changea de position, se mettant en tailleur pour être plus confortable.

- Bon allez ça suffit, Black. Défoule-toi sur moi.

Sirius cligna des yeux, stoppé dans son mouvement.

- Quoi ?

- Lâche-toi, dit-elle simplement. Râle, grogne, énerve-toi... Ce que tu veux. Pettigrow et Macdonald ont assez souffert pour aujourd'hui, je pense.

Sirius leva les yeux au plafond et secoua la tête.

- T'es cinglée Meadowes. Tu me parles comme si j'avais envie de –

Il s'interrompit soudainement et déglutit, ne trouvant pas les bons mots. La frustration se faisait de plus en plus claire dans sa voix et sa gestuelle. Dorcas le regardait patiemment, ses mains jointes entre l'espace de ses jambes repliées, ses yeux reflétant l'expectative.

- C'est juste que... Ma mère m'a envoyé une lettre ce matin. C'est pas un truc qu'elle fait normalement, elle fait comme si j'existais pas.

Il lâcha un rire rêche.

- Et vu le contenu j'aurais préféré qu'elle continue. Marrant, tu trouves pas ?

Il essaya de faire passer sa remarque avec un sourire nonchalant mais la crispation demeurait au coin de ses lèvres, et Dorcas fronça les sourcils en le voyant. Elle n'aimait pas particulièrement poser des questions indiscrètes sur la vie privée d'élèves qu'elle connaissait à peine – encore que, pensa-t-elle, avec toutes les retenues qu'ils avaient eu ensemble, elle pouvait se vanter de connaitre Sirius Black plus que beaucoup d'autres personnes dans cette école – mais son intuition à propos de ce garçon tantôt exubérant, tantôt étrangement taciturne lui faisait croire qu'il y avait quelque chose de bien plus sinistre chez lui qu'une simple mésentente familiale.

- Qu'est-ce qu'elle disait ?

Dorcas grimaça en voyant le regard méfiant que lui rendit Sirius. Elle paraissait sans doute extrêmement intrusive mais elle ne pouvait pas se retenir. Peut-être qu'il y avait une part de curiosité malvenue dans son inquiétude, bien qu'elle soit réticente à l'admettre. Comme tous les autres élèves ayant au moins un parent sorcier, elle avait entendu parler des Black comme d'une famille amorale et cruelle, indécemment riche et dont la façade soigneusement polie cachait peut-être plus d'une imperfection. Elle avait vu les cousins aller, venir et se succéder à Poudlard comme les héritiers d'une dynastie – l'arrogante Bellatrix, la discrète Andromeda, la fière Narcissa et maintenant l'expansif Sirius – mais n'en avait pas fait grand cas lors de ses premières années, préférant garder ses distances. Maintenant qu'elle était plus âgée, que tout devenait soudainement plus compliqué et qu'elle se retrouvait au cœur d'un futur qui ne lui laissait que peu de choix, la possibilité d'avoir ne serait-ce qu'un coup d'œil dans la réalité de cette famille était à la fois fascinante et terrifiante.

- Pourquoi ça t'intéresse ?

Dorcas eut un sourire coupable et secoua la tête.

- Tu as raison, ça ne me regarde vraiment pas. Je te laisse tranquille, si tu veux.

Sirius fronça les sourcils, réticent à parler mais incapable de lui demander de partir. Personne n'avait besoin de savoir les infamies que Walburga Black profanait envers son propre fils, les menaces qu'elle érigeait devant lui comme une muraille indéfectible et la promesse qu'à son retour, il verrait.

Parce qu'évidemment, elle avait fini par tout savoir. L'humiliation de Narcissa, les insultes et sortilèges que s'échangeaient presque quotidiennement lui et Malefoy, la manière dont il bafouait leur noble famille et ses standards ridicules... Walburga Black n'était jamais à court d'informateurs lorsqu'il s'agissait de surveiller Sirius. La rage qu'elle avait éprouvée face à cette grotesque humiliation l'avait poussée à briser le silence. Mais tout cela était privé. Ça l'avait toujours été. Les affaires personnelles des Black n'étaient pas des choses appropriées pour le grand public. Elles étaient pleines de manipulations, de mensonges, de fréquentations obscures et de violence.

Il jeta un coup d'œil à Dorcas et vit qu'elle attendait toujours, patiemment et sans aucune forme d'empressement dans ses grands yeux bleus. Et sans trop savoir pourquoi, Sirius se mit à parler. Il s'efforça d'être terre à terre, de se détacher de ce qu'il racontait et de ne laisser à Dorcas qu'un aperçu bref et dénué de tout pathos. Il découvrit vite qu'il était étonnamment plus facile de parler à quelqu'un avec qui il ne partageait pas l'intimité d'un dortoir et dont l'opinion lui importait nettement moins. Ses amis étaient sans aucun doute la meilleure chose qui lui soit arrivée mais la distance qui existait malgré tout entre lui et Dorcas rendait les choses immensément plus simples. La jeune sorcière ne l'interrompait jamais, ne poussait aucune exclamation indignée ni même le moindre soupir apitoyé. Sirius se demanda vaguement s'il s'agissait là d'une manifestation de la curiosité scientifique et parfois froide dont étaient réputés certains Serdaigles, ou si elle préférait simplement se faire oublier. Dans tous les cas, ça lui convenait parfaitement.

- Merlin Black, tu ne peux donc jamais rester sérieux plus de cinq minutes ? rigola Dorcas dix minutes plus tard lorsque Sirius, en ayant eu assez de tout ça, avait entreprit d'imiter Kreattur lorsqu'il parlait de la future place qu'aurait sa tête décapitée en haut de l'escalier.

- J'y peux rien, se défendit Sirius, cette maison est pleine de tarés et Kreattur est un précurseur en la matière.

Dorcas secoua la tête avec amusement et regarda tout autour d'eux. Peter, qui s'occupait à présent des fenêtres, déposa son chiffon et leur demanda:

- C'est fini les messes basses ? Vous en êtes où ?

- Je pense qu'on en a fini avec le sol, répondit Dorcas. Il me semble nettement plus propre, non ?

- J'espère bien, grogna Sirius en se relevant, ça fait une heure que je frotte comme un fou !

Entendant leurs voix, Théo repassa la tête par la porte et observa l'avancée de leur tâche.

- Tout va bien ? Vous avez encore une demi-heure, ça devrait être assez pour nettoyer tout le reste.

Les trois élèves se dispersèrent et se remirent au travail, chacun s'occupant d'un carreau de fenêtre ou d'une zone encore infestée de glu verte. Ils terminèrent juste à temps, à vingt heures, et furent soulagés d'être rapidement libérés de leurs obligations par Théo qui les autorisa à aller diner. Sur le chemin de la Grande Salle, ce dernier ne cessait de jeter des regards en coin à Dorcas. Visiblement rongé par la curiosité, il ne put s'empêcher de lui demander:

- Dis, Meadowes... Comment tu t'es retrouvée en retenue ? T'es une préfète.

Sirius étouffa un rire mais Dorcas leva les yeux au plafond.

- J'ai fait une bêtise, répondit-elle avec un demi-sourire ironique. Ça arrive à tout le monde, non ?

- Oui, dit lentement Théo, mais tu n'es pas tout le monde, toi. Et je pensais que t'étais trop occupée avec Dumbledore.

- Comment ça ? demanda immédiatement Sirius.

- Ça ne te regarde pas, répondit abruptement Dorcas. Quant à toi, Macdonald –

- C'est juste que je ne trouve pas ça très juste, se défendit le préfet en fronçant légèrement les sourcils. Moi aussi j'aimerais bien avoir des cours particuliers avec lui, mais sous prétexte que toi et Benjamin vous voulez faire carrière au Magenmagot ou je sais pas quoi –

- Si c'est pour dire quelque chose d'aussi vague que je sais pas quoi, l'interrompit-elle avec irritation, tu ferais mieux de garder le silence.

Elle accéléra le pas et fila seule jusqu'à la Grande Salle, laissant ses trois compagnons en arrière. Sirius eut un petit rire, amusé par l'air penaud de Théo qui semblait ne pas comprendre ce qu'il avait fait de travers. Leurs estomacs gargouillaient bruyamment lorsqu'ils arrivèrent à la Grande Salle. Après quelques mots d'au revoir rapidement prononcés, les deux Gryffondors et le Poufsouffle se séparèrent, Théo allant retrouver ses amis qui l'attendaient pour manger.

Sirius et Peter ne perdirent pas de temps et allèrent vers la table des Gryffondors, où James et Remus leurs avaient gardé des places.

- Ah bah enfin, vous êtes là ! s'exclama James en les voyant arriver. On a cru que vous finiriez jamais !

- Crois-moi, dit Sirius en s'installant face à son meilleur ami, on a pensé la même chose.

- Qu'est-ce que McGonagall vous a donné à faire cette fois ? demanda Remus en mangeant sa salade de choux.

- Nettoyer toute une salle de classe où Peeves avait fait n'importe quoi, dit Peter en se servant. C'était horrible... Y'avait des souris !

- Et Théo Macdonald, ajouta sérieusement Sirius comme s'il considérait que le garçon était tout aussi horripilant que les souris.

- Pourquoi il était là lui ? demanda James en haussant les sourcils.

- Fallait bien que quelqu'un nous surveille, grommela Sirius. Quel abruti, lui. Avec son sourire à la con...

- Et vous avez fait quoi, vous ? demanda Peter en s'adressant à James et Remus avant que Sirius ne puisse se lancer dans nouvelle diatribe.

- Quidditch ! répondit James avec un grand sourire. Et pas la peine de demander ce que faisait notre bibliothécaire de service...

- Hé, c'est pas juste ! protesta Remus tandis que James lui donnait un petit coup de coude amical. Je suis venu à ton entrainement !

- Oui, admit James, mais t'as amené un livre ! Franchement, pourquoi tu ramènes un bouquin quand t'as la meilleure source de divertissement possible devant tes propres yeux ?

- Parce que ma vie ne tourne pas exclusivement autour du Quidditch. On a des examens dans un mois !

- Mais t'as raté mon Plongeon de Dionysos ! Harvey a dit qu'il était génial !

Remus laissa échapper un rire et secoua la tête.

- On a clairement des priorités différentes dans la vie.

Il jeta ensuite un regard en coin vers Sirius et son sourire s'effrita quelque peu. Il échangea un regard lourd de sens avec James et entreprit de ne paraitre que légèrement curieux:

- Tu l'as lue ?

Sirius sentit ses épaules se raidir et il glissa instinctivement une main dans la poche de son pantalon, où ses doigts frôlèrent le parchemin froissé de la lettre.

- Ouais.

- Tu le sens comment ?

- Pas plus mal que d'habitude, mentit-il en haussant les épaules.

James parut considérablement soulagé mais Remus avait toujours les sourcils froncés, et il regardait Sirius avec une pointe de scepticisme. Le garçon sentit cela et il lui offrit un sourire excessivement confiant; il était hors de question qu'il le laisse exprimer ne serait-ce qu'une seule de ses interrogations.

- Bon et ce plongeon de Dionysos, alors ? demanda-t-il d'une voix pleine d'enthousiasme. Tu nous racontes pas ?

Il n'en fallut pas plus à James pour se lancer dans des explications détaillées de sa manoeuvre acrobatique, sous les exclamations extasiées de Peter et les yeux écarquillés de quelques Première Année qui mangeaient non loin d'eux. Sirius se sourit à lui-même et se servit une tomate farcie, essayant d'ignorer sans réellement y parvenir l'empreinte brûlante que le parchemin froissé semblait laisser contre sa cuisse.

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Sirius ne mentionna plus la lettre qu'il avait reçue mais Remus ignorait si c'était une bonne chose. Sirius avait tendance à trop prendre sur lui-même, à absorber sans ciller tout ce qu'on lui lançait à la figure avec un sourire insouciant mais le moment venu, lorsque tout devenait soudainement trop, il explosait à la moindre remarque inopportune. Peut-être s'était-il confié à James, se disait-il pour se rassurer. C'était son meilleur-ami, son jumeau d'esprit, son complice de toujours... Par le passé, il les avait déjà entendu quitter leurs lits la nuit pour aller se réfugier derrière les rideaux de l'un ou de l'autre, entendait leurs gloussements maladroitement dissimulés et leurs chuchotements secrets. Peut-être qu'un jour Sirius lui ferait suffisamment confiance pour lui parler à lui aussi... Pour l'instant, il ne ferait qu'observer de loin et espérer, de tout son cœur, que Sirius maitrisait la situation aussi bien que ce qu'il ne cessait d'affirmer.

L'autre jour déjà, il avait fièrement présenté au professeur McGonagall le papier indiquant ses choix d'options pour l'année suivante, la case Étude des Moldus audacieusement cochée, sous les rires de James et Peter et le regard anxieux de Remus. Je gère Remus, avait assuré Sirius avec un sourire mystérieux lorsqu'il avait ressenti le poids de son observation, je suis pas complètement stupide. Remus lui avait rendu un regard sceptique, l'air de dire qu'il en doutait fortement, mais n'avait pu empêcher ses lèvres de s'étirer en un léger sourire amusé avant de rejoindre ses amis au terrain de Quidditch, où les Gryffondors avaient fixé un entrainement.

Intenable tel qu'il l'était, James avait néanmoins le mérite de ne pas obliger Remus à assister à tous ses entrainements. Remus l'accompagnait dès que possible, sachant très bien que James se nourrissait des encouragements de ses amis, mais plus le mois des examens approchait et plus Remus culpabilisait de ne pas travailler. Ses notes en Potions avaient été très décourageantes l'année dernière et il était loin d'avoir entamé la nouvelle année avec brio. Bien qu'il soit un élève relativement doué dans les autres matières, l'art subtile des potions semblait toujours et immanquablement lui échapper. Les exercices pratiques étaient rendus difficiles par toutes les odeurs de la salle qui se mélangeaient et donnaient la nausée à Remus, en particulier si la pleine lune était proche et que son odorat en était perturbé, et la théorie exigeait un effort de mémorisation et une certaine mesure d'instinct qu'il n'était pas certain de posséder naturellement. Mais il s'était promis à lui-même qu'il ne se laisserait pas dépasser cette année; l'une de ses plus grandes craintes était de décevoir Dumbledore, de lui donner l'impression qu'il était ingrat et ne méritait pas sa place à Poudlard.

Mais avec un entourage presque exclusivement composé de James, Sirius et Peter, les conditions de travail étaient loin d'être optimales et une part de Remus n'arrivait pas à leur en vouloir. Il y avait assurément beaucoup de cris – des aïe, des ouilles, des par les caleçons troués de Merlin où j'ai foutu ma brosse à balai ?! –, des explosions surprises et des sortilèges... inattendus.

- Remuuuus comment je fais pour que mes chaussures arrêtent de péter quand je marche ?

Remus releva la tête de son manuel de potions et écarquilla les yeux en comprenant ce que disait Sirius.

- Qu'est-ce que t'as fait encore ?

Sirius, qui était assis en tailleur près de la porte de la salle de bain, gonfla ses joues et fit mine de bouder.

- Je voulais juste les ensorceler pour qu'elles crient des insultes à chaque fois que je serais passé devant un Serpentard mais tout ce qu'elles font c'est des bruits de pet !

Remus éclata de rire et secoua la tête, refermant son manuel.

- Si ton but c'est de les repousser ça peut tout aussi bien marcher, fit-il remarquer. Au moins ça dissuaderait Malefoy d'approcher.

- Sans compter Narcissa, dit James qui frottait son balai avec la brosse qu'il avait finalement retrouvée. Elle tomberait dans les pommes rien qu'à l'évocation d'un pet ! C'est tout à fait indigne d'elle, ajouta-t-il en prenant un accent très snob.

- T'as essayé finite ? demanda Remus en s'adressant à Sirius. Ça marche dans la plupart des cas.

- J'ai essayé mais ça a rien changé. J'ai peur que si je recommence ça m'ajoute l'odeur en plus du bruit !

- ça deviendrait plus embêtant..., grimaça Peter en plissant le nez. On a déjà l'odeur de transpi de James –

- Hé je suis un sportif ! J'y peux rien !

- ... la mauvaise haleine de Sirius le matin...

- Et toi Peter, intervint le concerné, t'as déjà reniflé tes pompes ?

- Et si on arrêtait cette discussion passionnante sur l'hygiène ? proposa Remus. Mettez-vous d'accord sur le fait que vous sentez tous mauvais et comme ça moi je pourrais continuer à réviser cette maudite matière.

- Ça me va de dire qu'on pue tous, répondit James en haussant les épaules. On est des garçons en pleine croissance.

- Sauf notre Peter ici-présent bien-sûr, intervint malicieusement Sirius, qui n'a pas grandi d'un centimètre depuis le début de l'année.

- C'est faux !

- Et de toute façon Remus, intervint James en recouvrant la joute verbale qui s'engageait entre Sirius et Peter, tu devrais vraiment pas t'inquiéter autant pour les examens. On a encore trois semaines devant nous et il y a des affaires plus urgentes à l'ordre du jour !

Remus esquissa un sourire et croisa les bras sur son torse.

- Comme la finale de la coupe de Quidditch ?

James émit un petit geignement et fit mine de s'effondrer totalement, sa brosse à cirer toujours dans sa main. Le front appuyé contre le sol et le postérieur inélégamment retroussé, il marmonna:

- Deux semaines. Deux semaines Remus ! J'ai pas encore fait tous les calculs mais on est censé marquer une tonne et demie de points contre Serdaigle si on veut arriver premiers !

- Tu sais ce qu'il te reste à faire alors, répondit Remus avec légèreté en prenant la direction de la porte, son manuel calé sous le bras. La machine à marquer que tu es ne devrais pas trouver ça trop difficile.

James eut une petite moue.

- Ouais, peut-être, dit-il en se redressant. Tu vas où ?

- Dans le parc. Il fait trop beau pour aller à la bibliothèque et l'odeur de ta cire commence sérieusement à me donner la nausée.

James referma immédiatement le petit bocal et se retourna vers son ami.

- Mais j'ai entrainement dans une demie-heure !

- Je viendrai au prochain, promit Remus. À tout à l'heure !

- À plus, lui répondirent les trois garçons.

Remus referma la porte du dortoir derrière lui et emprunta sans se presser le chemin qui menait au parc de Poudlard. Il savait que la plupart des élèves plus âgés préféraient le calme et le silence de la bibliothèque pour réviser leurs examens; aussi il était parfaitement content de pouvoir profiter de la belle météo sans avoir à endurer l'agitation d'un parc surpeuplé. Il avait l'habitude de réviser tout seul et il avait appris à s'en contenter, car il savait qu'il n'y avait pas moyen de forcer James ou Sirius à travailler si tôt avant les examens. On a suffisamment de talent pour réussir n'importe lequel de ces examens les yeux fermés, disait souvent la paire tandis que Peter triturait ses doigts d'un air coupable. Remus ne disait rien mais il était persuadé que le garçon viendrait en trottinant nerveusement vers lui dans une semaine en lui posant toutes sortes de questions sur telle ou telle matière.

Ainsi qu'il l'avait prédit, il n'y avait que quelques élèves de Première et Deuxième Année qui s'amusaient à courir dehors, ce qui était loin de l'effervescence du mois de juin lorsque tous les examens étaient terminés. Après un coup d'œil presque machinal en direction du Saule Cogneur, dont l'air sinistre et menaçant semblait quelque peu radouci par le soleil qui brillait sur tout le parc, Remus se détourna de l'arbre et des mauvais souvenirs qu'il éveillait et se dirigea vers son coin habituel, non loin du lac. Un petit groupe de Poufsouffles et Serdaigles s'amusait déjà au bord de l'eau, mais Remus aperçut un frêne suffisamment éloigné d'eux pour s'assurer une certaine tranquillité. Ce ne fut que lorsqu'il arriva à cinq mètres de l'arbre qu'il remarqua la deuxième ombre qui se déployait au sol à côté de celle du tronc, et distingua la chevelure auburn de la personne assise derrière l'arbre.

Sentant ses mains devenir moites et ayant le pressentiment que rien de bon ne pourrait sortir de tout ça s'il manifestait sa présence, Remus pivota sur ses talons et repartit dans l'autre sens. Mais le bruit caoutchouteux de l'herbe humide sous ses semelles dut faire trop de bruit car la seconde d'après, la silhouette familière se retournait avec surprise et l'appelait:

- Remus !

Remus s'immobilisa et réprima un faible juron. Ne voulant pas paraitre impoli, il se retourna et tâcha de sourire en apercevant Lily, qui s'était redressée sur ses genoux et le regardait d'un air réjoui.

- Salut... Evans.

Il crut voir le sourire de la jeune fille flétrir légèrement en entendant l'utilisation de son nom de famille mais l'ombre qui éclipsait partiellement son visage rendait difficile une observation plus poussée.

- Qu'est-ce que tu fais ici ? demanda-t-elle.

Remus fouilla dans sa tête à la recherche d'une excuse mais il ne pouvait pas se résoudre à mentir lorsqu'il était confronté aux yeux si intenses et sincères de Lily. Sa détermination fléchit et il désigna vaguement le manuel calé sous son bras.

- Je cherchais un endroit tranquille pour réviser.

- Tranquille comme dans "sans Potter, Black et Pettigrow" ? demanda-t-elle avec un sourire en coin.

- Peut-être bien, admit-il d'un air légèrement penaud et amusé.

- Alors pourquoi tu faisais demi-tour ? Je ne suis pas assez tranquille pour toi ?

Remus hésita avant de répondre. Il était lâche, en réalité, terriblement lâche. Il savait pertinemment que la peur, cette émotion viscérale qui faisait partie intégrante de son quotidien depuis ses quatre ans, l'avait poussé à se conduire d'une manière indigne et imméritée envers les cinq jeunes filles de Gryffondor qui avaient pourtant supporté sa présence lorsqu'il était au plus mal, noyé sous l'appréhension et le dégout de soi. Maintenant qu'il avait refait surface et que tout allait si merveilleusement bien, il ne pouvait pas se résoudre à prendre le risque de tout gâcher en se heurtant à leur inévitable curiosité naturelle. Mais au delà même d'une simple volonté, il ne pouvait tout simplement pas se le permettre. Personne ne doit découvrir la vérité, avait dit son père avant de le laisser partir à Poudlard. Peu importe les raisons. Ta sécurité est une priorité.

Que dirait Lyall Lupin s'il apprenait que non pas un, mais trois élèves étaient au courant de ce qu'il s'était acharné à cacher pendant toutes ces années ? Comprendrait-il que Remus avait fait tout son possible pour préserver la vérité mais qu'au final, la vivacité d'esprit et l'intelligence de ses amis avaient eu raison de ses efforts ?

Remus se força à déglutir et secoua la tête.

- Je... Je ne voulais pas te déranger, mentit-il en essayant de paraitre sincère.

Merlin, tu es pathétique Remus.

- T'en fais pas pour ça, répondit Lily en simulant un ton léger qui indiquait qu'elle n'était absolument pas dupe. Un peu de compagnie ne fait de mal à personne et... ça fait un moment qu'on s'est pas parlés.

Elle ne prit pas la peine de dissimuler la mesure de vexation qui accablait sa remarque et Remus la prit en plein cœur, comme si elle avait été directement pointée sur lui au bout d'un petit poignard acéré. Il était peut-être lâche, mais il n'avait jamais été de ceux qui restaient insensibles face à la peine d'autrui. En particulier s'il en était le responsable.

- Alors, tu viens ?

Elle tapota l'herbe à côté d'elle et se décala légèrement, laissant subsister dans l'air un petit silence expectatif.

Remus hésita puis acquiesça nerveusement, franchissant les quelques pas qui les séparaient et se baissant pour éviter les branches basses du frêne. S'asseyant à côté de Lily, mais laissant soigneusement un certain espace entre eux, il cala son dos contre le tronc et étendit ses jambes devant lui. Il posa son manuel sur ses cuisses pour se donner une contenance et cacher le carré de tissu effiloché de son pantalon. Ses yeux étaient fixés sur sa couverture bleue lorsqu'il prit la parole:

- Et toi, qu'est-ce que tu fais là ?

- J'attends Severus, lui parvint la réponse de Lily. Il devait me rejoindre il y a déjà dix minutes mais... quelque chose a dû le retenir.

Remus acquiesça sans faire la moindre remarque, même si la perspective de se retrouver confronté à Severus Rogue ne le réjouissait pas. Lily dut le sentir car elle ajouta:

- T'en fais pas. Sev n'est peut-être pas la plus avenante des personnes, mais il fait des efforts pour ne pas trop contrarier mes amis.

C'était étrange, pensa Remus, d'entendre que Lily le considérait comme un ami. Il fronça les sourcils et ses doigts agrippèrent plus fermement la couverture rigide mais très manifestement de seconde main de son livre de potions. Il pouvait sentir le regard de Lily scruter son profil pendant un long moment et la sensation était désagréable, comme si une partie de son corps le démangeait et qu'il ne pouvait rien faire pour s'en soulager. Quand le silence se fit insoutenable, Remus releva la tête, suffisamment pour avoir le bord du lac dans son champ de vision mais pas assez pour qu'il englobe le visage de Lily.

- Je suis désolé, dit-il.

- Pourquoi ?

Remus réprima un soupir. Il aurait dû se douter que la jeune sorcière ne lui rendrait pas la tâche facile.

- Si je n'ai pas été très... présent, ces derniers temps.

Il osa jeter un regard de biais pour voir la réaction de Lily. La jeune fille se contenta simplement d'hocher doucement la tête, sans nier ni admettre quoi que ce soit de plus. Son silence emplissait Remus de nervosité, si bien qu'il se sentit poussé à reprendre la parole, ses mots hachés par le doute:

- Vous avez dû penser que j'étais vraiment ingrat et égoïste et... et je ne vous en veux pas, bien-sûr, mais... Enfin, je ne prétends pas être suffisamment important pour que ma présence vous ait manqué d'une quelconque manière mais – je n'aurais pas dû... C'est juste que j'étais tellement heureux de me réconcilier avec James, Sirius et Peter que...

Sa voix mourut dans sa gorge et il tenta un dernier coup d'œil vers elle, secouant doucement la tête et lui implorant silencieusement de comprendre. Lily, qui s'était totalement tournée vers lui et l'observait depuis qu'il avait pris la parole, acquiesça pour la deuxième fois et se repositionna face au lac, les genoux repliés contre son torse.

- Ça va, lui dit-elle finalement. Je n'étais pas vraiment fâchée de toute manière, juste... On se demandait juste si on avait fait quelque chose de travers, tu vois ?

Remus secoua fermement la tête, incapable de parler. Sa gorge s'était nouée à la simple pensée du mal qu'il avait pu causer par sa couardise.

- Et puis, reprit Lily, tu avais probablement beaucoup de soucis en tête ces derniers mois. Pas le temps de pinailler sur des petites choses comme ça, pas vrai ?

- Dis pas ça, protesta doucement Remus en tournant la tête vers elle.

Lily haussa les épaules mais un gentil sourire s'était niché au coin de ses lèvres.

- Comment va ta mère ?

Remus se figea immédiatement, sa main demeurant rigide et tendue sur son genou. Il s'efforça à hausser les épaules d'un air nonchalant et tâcha de ne pas montrer le sentiment de panique froide qui s'était mis à tournoyer dans son estomac.

- Je comprendrais que tu ne veuilles pas en parler, reprit Lily en prenant visiblement son silence pour du chagrin, mais j'espère vraiment qu'elle va mieux maintenant.

Remus se força finalement à acquiescer et afficha un sourire crispé.

- Tu sais comment c'est, dit-il en faisant un geste vague de la main. Il y a des hauts et des bas.

- Et j'ai entendu dire que ta tante était malade aussi cet hiver ? poursuivit-elle en fronçant ses sourcils avec inquiétude. Remus...

- C'était juste cette fois là, répondit rapidement Remus en secouant la tête et en essayant de ne pas montrer l'agacement qu'il avait ressenti lorsque James lui avait dit qu'il avait inventé une autre personne malade en guise d'excuse pour son absence du mois de janvier. Mais c'était assez imprévu alors je suis rentré par précaution.

Lily inclina la tête sur le côté et plissa légèrement les yeux, la pitié brillant distinctement dans son regard. Remus lui offrit un dernier sourire et secoua la tête:

- T'en fais pour moi. Ou si, ajouta-t-il avec une grimace surfaite, mais plutôt parce que je vais lamentablement rater l'examen de potions.

Lily écarquilla légèrement les yeux et baissa le regard sur le manuel qu'il avait pris entre ses deux mains et qu'il observait comme s'il s'agissait d'une chose particulièrement fâcheuse. Elle eut un petit rire amusé:

- Tu n'es quand-même pas si mauvais, non ?

Remus lui jeta un regard mi-blasé mi-incrédule.

- Slughorn me donne rarement la moyenne.

Il lâcha un rire et ajouta:

- Même si James et Sirius font tout pour me souffler des conseils. Enfin, quand ils ne sont pas occupés à faire exploser le chaudron de quelqu'un d'autre.

Lily leva les yeux au ciel.

- Il n'y a rien d'étonnant là-dedans. Mais en tout cas, reprit-elle, je n'ai jamais entendu ton chaudron exploser. Preuve que ta situation n'est pas si désespérée.

Remus grimaça et se passa une main sur la nuque, l'autodérision claire sur son visage.

- Je ne dirais pas ça si j'étais toi. Mon chaudron a tout de même fondu, une fois. Assez silencieusement. Donc aucune chance que tu l'aies entendu.

Lily éclata de rire et secoua la tête.

- Pas faux, admit-elle. Même si je dois dire que je suis assez occupée devant, avec Severus, pour remarquer quoi que ce soit.

- Slughorn va bientôt être à court d'éloges pour tes potions, dit Remus avec un sourire. Tu ne nous laisses aucune chance.

Lily rougit de plaisir mais ignora modestement son compliment. Elle se pencha légèrement vers lui et prit de ses mains le manuel de potions, qu'elle feuilleta jusqu'à s'arrêter sur la page qu'il avait marquée.

- Potion d'Enflure, lut-elle pensivement. Besoin d'aide pour réviser ?

- Oh, s'étonna Remus. Euh... Tu n'es pas occupée ?

- Pas vraiment, dit-elle en désignant un roman posé sur l'herbe. C'était juste pour passer le temps en attendant Sev.

Elle fronça légèrement les sourcils et jeta un coup d'œil par dessus son épaule. Secouant doucement la tête, elle se départit vite de sa petite moue et offrit un sourire à Remus.

- Prêt ?

Ils travaillèrent ensemble pendant près d'une demie-heure. La patience de Lily semblait être sans limite tandis qu'elle l'interrogeait, lui expliquait ce qu'il avait du mal à saisir et précisait parfois les instructions du livre. Entre 45 et 55 degrés ? lisait-elle en fronçant les sourcils. Non, 55 c'est beaucoup trop, ta potion va devenir trop épaisse. Je pencherais plutôt pour un petit 48, si tu veux mon avis.

Remus n'était pas certain de parvenir à faire bon usage de tous ses conseils le jour de l'examen – franchement, quel était l'intérêt d'avoir un manuel si ses instructions étaient erronées ? – mais cette séance d'étude improvisée avait au moins eu le mérite de lever ses doutes sur un certain nombre de consignes vagues qui lui donnaient plus d'anxiété que nécessaire, ce qui signifiait qu'il n'aurait pas à se fier à son instinct désastreux le jour venu.

Remus était en train de rire à une remarque qu'avait faite Lily lorsqu'une ombre vint planer silencieusement sur les deux Gryffondors, les faisant se retourner avec surprise. Severus Rogue était dressé au dessus d'eux, les poings serrés et le regard sombre.

- Lily ? murmura-t-il d'une voix presque inaudible, le visage livide.

- Oh, salut Sev ! lui répondit Lily après un instant de surprise. T'es venu.

- Évidemment.

- C'est juste que... Tu as quarante-cinq minutes de retard.

Rogue plongea ses mains dans les poches de sa robe, qu'il avait préférée à des vêtements moldus en dépit du week-end, et toisa Remus. Ce dernier fit tout son possible pour ne pas se ratatiner et maintint courageusement son regard, bien que le malaise se soit profondément ancré dans ses os.

- Juste un imprévu, marmonna le Serpentard tout en gardant ses yeux rivés sur Remus. Mais je vois que t'as trouvé de quoi t'occuper pendant que j'étais pas là... Qu'est-ce que tu fais avec lui ?

Lily cligna des yeux, stupéfaite.

- Je t'ai attendu pendant presque une heure ! Est-ce que c'est vraiment important de savoir si j'étais seule ou pas ?

Rogue détacha finalement son regard ténébreux de celui totalement dépassé de Remus et le fixa sur Lily, faisant presque relâcher un soupir de soulagement au jeune Gryffondor. Après quelques secondes, l'amertume de Rogue sembla fondre et il secoua légèrement la tête, son regard plus adouci, bien qu'un certain agacement reste perceptible dans la profondeur de ses iris.

- Alors, tu viens ?

Lily observa son meilleur ami pendant un court instant puis eut un petit sourire et hocha la tête. Elle se tourna vers Remus et lui offrit une légère grimace d'excuse.

- Désolée Remus, il faut que je file. Mais j'espère que ça t'a aidé un peu ?

- Oui, répondit distraitement Remus en risquant un coup d'œil en biais vers Rogue, qui avait reporté son regard sur lui. Merci beaucoup.

- Si t'as besoin d'autres conseils n'hésite pas, d'accord ? reprit Lily en décroisant ses jambes et en poussant sur l'herbe pour se relever. Je doute que les trois énergumènes qui te servent d'amis te soient d'une grande aide.

À présent, le regard de Rogue était devenu si intense et profond qu'il le brûlait presque autant que les rayons du soleil qui brillaient entre les feuilles étroites du frêne. Remus se décala légèrement, pour se remettre totalement à l'ombre et se donner quelque chose à faire, puis eut un haussement d'épaules qu'il espérait suffisamment vague.

- Je... Je verrai, d'accord ? dit-il prudemment. Merci pour la proposition.

- Pas de problème. Bonne journée !

Rogue posa une main sur l'avant-bras de Lily et l'entraina doucement plus loin, non sans un dernier regard en direction de Remus. Le Gryffondor les regarda partir pensivement et entendit de justesse le chuchotement hâtif de Lily – Je ne te demande pas des comptes sur tes fréquentations, moi. Remus ne comprit pas la réponse de Rogue et se retourna, profitant de sa solitude pour retrousser ses manches. Sans un regard pour la dizaine de cicatrices qui sillonnaient ses bras, il s'affaissa contre l'arbre et porta ses yeux sur la surface scintillante du lac, laissant son malaise se faire emporter par les bruits réjouis des élèves jouant à une bataille d'eau.


Merci d'avoir lu ce chapitre, n'hésitez pas à le commenter et à la prochaine :D