[III] - Troisième partie - Chapitre 2 : Eri


Une pluie torrentielle s'abattait sur la ville de Tokyo depuis plusieurs jours. La vie ralentie n'empêchait pas les immeubles et autres devantures de magasins de projeter leurs lumières, auxquelles se joignaient celles des passages piétons, contraste coloré face au ciel assombri. Les visages mornes pour la plupart se dissimulaient à l'intérieur de parapluies noir ou gris, reflet d'humeur des possesseurs déprimés.

D'un œil maussade, l'inspecteur Toshinori Yagi parcourait le tableau, l'averse déchaînée à la recherche de tout ce qu'elle pouvait atteindre dans les oreilles. Il avait l'impression de se détacher de cet ensemble, spectateur trompeur, caché dans son bureau qu'il quittait peu, depuis le sauvetage de bientôt six ans.

En lieu et place du débarras d'autrefois, une chambrette, composée du strict minimum : un lavabo, un placard et un lit. Pour se laver, il se rendait dans un bain public, à quelques pas de son office. Le supermarché, une poignée de mètres plus loin, permettait d'acheter le nécessaire pour se sustenter. Cela pouvait paraître rudimentaire, mais le confort d'un appartement ne servait pas à grand-chose en fin de compte ; il ne dormait pas et personne l'accueillait, à son retour au domicile.

Shōto resté à peine une semaine avait fait renaître le manque d'une présence, difficile à supporter une fois l'adolescent disparu. Il ressassait de plus le moindre geste, mot qu'il aurait dû prononcer pour convaincre le jeune homme de les suivre, quitte à l'emmener de force. Au lieu de ça, l'inspecteur s'était contenté de respecter une volonté dictée par des sentiments sincères, un amour tout juste éclos. Douter de sa beauté aurait été insultant envers son ancien informateur qui en avait narré les bienfaits sur sa personne ; néanmoins, le benjamin de cette femme se retrouvait dans l'abîme à cause de cette découverte.

Rei Todoroki... Qu'aurait-elle pensé de l'enfant protégé, offert en sacrifice pour un autre ? L'image qu'il avait gardée de leur première rencontre resurgit alors qu'il retournait face à son bureau. Il y songeait souvent ces dernières semaines, un relent de culpabilité, sans doute... Attiré malgré lui dans les méandres de son passé tandis qu'il s'asseyait dans son immense fauteuil, il se rappela le reste de cette rencontre fatidique...

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Avait-il entendu la requête désespérée de cette personne ? Un désir primaire d'affirmer sa volonté de la satisfaire le submergea en réaction, son empathie caressée. Très vite, sa réflexion reprit le dessus : ranger le bazar provoqué par cette rencontre semblait d'abord plus judicieux. Trop de questions s'entrechoquaient à l'intérieur de son crâne, dans un brouhaha assourdissant à souhait. La demoiselle le regardait, les yeux embués par les larmes qu'elle retenait dans l'espoir d'une réponse positive, qu'il ne pouvait pas offrir. Pas tout de suite. Il recevait sa détresse, toutefois, « oui, allons-y. » moins les détails derrière la supplique, paraissait un tantinet précipité.

Il mettait de côté le fait que sa visiteuse se révélait être l'épouse de l'inventeur de ces dispositifs, responsables en partie de la disparition de sa lumière. Sa présence ici témoignait son envie de participer à l'éradication de cette folie, une preuve plus que suffisante. Son air brisé ne trompait pas ; les traits exténués, les sursauts de l'ensemble corporel... cela ne pouvait être une feinte destinée à l'amadouer. Elle avait tout de même suivi son parcours, probablement après le décès de sa co-équipière. Comment cela se faisait-il, s'éclipsait au profit d'une question plus urgente : Pourquoi viendrait-elle le trouver, des années plus tard, pour supplier son assistance ? Il n'omettait pas non plus sa dernière affirmation : elle s'appelait autrefois Eri, l'aide dont Nana avait eu besoin pour mettre fin à cet horrible événement déterminant, aux portes de son adolescence. Personne, hormis Gran Torino sans doute, n'aurait pu le savoir. Plus il imprimait son image, plus le constat que la femme en face de lui ne jouait pas la comédie s'imposait.

— Je vais tout vous raconter, murmura-t-elle, de ce timbre éreinté. Toute mon histoire. Vous comprendrez, et vous accepterez peut-être de m'aider.

Sa décision déjà prise, il lui manquait la vue d'ensemble sur le puzzle qu'elle s'apprêtait à compléter. Il se contenta donc de patienter sans rien dire. Rei Todoroki puisa dans l'entité du silence le restant de ses forces afin d'assembler toutes les pièces. Elle ferma les yeux, inspira profondément, les rouvrit, répéta plusieurs fois ce procédé, son souffle de moins en moins haché le long du rituel. Puis, lorsqu'elle se jugea prête, commença son récit d'une voix claire...

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— Je vais te lâcher. Quand ce sera fait, tu vas courir jusqu'à chez toi pour appeler les secours. Ne t'inquiète pas, ils ne verront rien. Est-ce que tu as bien compris ?

Eri hocha la tête, intégrant par la suite les dernières consignes : ne pas regarder, ne pas se retourner, galoper jusqu'à chez elle. Son cœur cognait si fort dans sa poitrine, qu'elle crut défaillir lorsqu'elle sentit à nouveau le poids de ses jambes. Elle essaya de faire abstraction des hurlements à ses oreilles, son rubis verrouillé vers les pupilles grises de sa complice, attentive aux mouvements des deux ravisseurs. Ses gestes résolus balayaient doute et panique, ses yeux ne trahissaient rien d'autre que la conviction qu'ils allaient s'en sortir grâce au salut de cette petite fille sur qui tout reposait. Comme une sorte de contagion, cet état entra dans chaque fibre, calmant les battements de son organe fou. Elle ferma les paupières et ce fut quand la main de sa protectrice quitta la sienne que démarra sa course contre la montre.

Sans un dernier mot pour celle qui l'avait rassurée, l'air frais de la nuit l'accueillit sans qu'elle y prêtât attention, les ordres de Nana en tête. Son champ de vision redevenu opérationnel, des formes sombres tentèrent de l'engloutir, le noir partout autour d'elle, mais elle n'eut pas le temps de trembler. Ses pieds empruntèrent cette aura héroïque dans laquelle elle avait baigné quelques instants plus tôt. L'énergie s'infiltra pour la porter à son domicile, son cœur menaçant d'exploser sous l'effort, sa poitrine brûlante. Focalisé sur sa mission, son esprit oubliait le bruit de détonation, l'accélération du palpitant de sa gardienne, à l'intérieur de la supérette ; rien n'importait à cet instant, excepté que Nana s'en remettait à elle. Elle ne concevait pas la décevoir.

— Papa ! Maman ! hurla-t-elle, une fois chez elle.

Ses parents se précipitèrent vers elle, alarmés, les traits déformés par l'inquiétude de remarquer l'agitation inhabituelle de leur bébé. La respiration en saccade, l'enfant tenta d'expliquer ce qu'elle venait de vivre, mais ce qui sortit, ravaler par la hachure de sa voix, trahissait choc et confusion, rendant impossible la compréhension du discours. La frustration à son paroxysme, elle essaya de le mimer, son corps refusa. Elle manquait de temps, le savait. Elle s'effondra sans pouvoir se retenir. Sa conscience agitée indiquait l'ampleur de la catastrophe qui se déroulait encore au sein de l'enseigne, alors qu'elle ne s'arrêtait pas de hoqueter. Ses pensées tournées vers Nana, ces gens abandonnés, aggravèrent sa crise, sous la réalisation de sa jeunesse, sa faiblesse, pour assumer une aussi grande responsabilité.

Les sanglots n'en finirent plus de secouer le petit être, les parents à la fois interrogatifs et paniqués. Son père ordonna son calme, ignorant si la sommation s'adressait à lui ou sa fille, certain que l'état de son enfant découlait d'une importante raison. Eri ne pleurait jamais, d'habitude. Si sa réaction reflétait la proportion de ce qui avait déclenché un tel torrent, l'urgence ne semblait pas une option.

La prière fit effet : la progéniture s'apaisa, reprit le fil de ses explications, de manière plus cohérente. Quand ils comprirent toute la situation, sa mère s'empressa de prévenir la police, narrant à son tour ce qu'elle avait entendu. Une fois le combiné raccroché, elle récita mot pour mot ce dont on l'avait assurée, une intervention au plus vite des autorités compétentes. Elle se contenait la colère dissimulée, mêlée à d'autres émotions bouleversées, que son précieux bébé eût été témoin d'une chose aussi abominable, désormais propagé en elle, sous la forme d'un poison dans ses vaisseaux sanguins. Elle le sentait en la regardant trembler, un fragment d'innocence cassait, disparaissait, pour toujours évaporer.

Le père prit sa fille contre lui, la félicitant de son courage ; son signalement avait sauvé des vies, d'après lui. Eri secoua la tête, répliquant que la véritable héroïne se nommait Nana...

Ce traumatisme marqua le début d'un long cauchemar pour la petite Eri : l'enfant craignait tout, au point de ne plus quitter sa chambre, hormis ses besoins naturels. Le plus minuscule bruit la faisait se replier, tel un escargot dans sa coquille, et aucune présence ne pouvait la calmer. Elle réclamait son héroïne, ne la sachant morte ou vive, l'effroi d'avoir échoué dans la tâche confiée, alourdissant son estomac, incapable de se nourrir en dépit de sa volonté ; rien ne passait, recraché, sitôt ingurgité. Elle perdit en conséquence beaucoup de poids, ses parents désemparés devant ses signes de détresse extrême, impossible à refréner malgré les efforts. Ils tentaient de comprendre, choyaient, aimaient, sans aucun retour.

Une visite chez une pédopsychiatre permit de mettre un mot sur la pathologie de la très jeune patiente : Pantophobie, la peur de tout. Au courant de l'horreur, elle refusa pourtant de la traiter avec des médicaments, estimant que le repos, la persévérance suffiraient pour l'instant. Elle promit, en cas de stagnation de son état, d'envisager une autre solution, selon l'évolution d'ici quelques mois. Elle conseilla aux deux adultes de continuer de l'entourer, sans forcer. La santé de la petite fille de mal en pis décida de sa déscolarisation une semaine après cette consultation.

Il n'existait rien de pire pour un parent que de voir son enfant se noyer sans pouvoir le retenir ; plus les aiguilles temporelles tournaient, plus Eri entraînait les siens dans un gouffre sans fond. L'homme résistait, retournant les divers moyens possibles, tous inutiles. Un jour à bout, il courut sans fin hors de chez lui, après une énième crise, ne supportant plus les pleurs alarmés de sa femme. Il hurla en pleine rue, à s'en griller les poumons, devant une foule témoin effrayée. Ce chef de famille à la dérive se fichait de passer pour un fou, au paroxysme du désespoir. Ce fut cet instant pourtant, alors pris au piège de la confusion de son esprit soumis au chaos, qu'il crut apercevoir un éclat, faible, mais rempli du nécessaire pour ne pas définitivement abandonner.

En rentrant, il alla trouver la fillette, recroquevillée sur son lit, genoux repliés, le regard effrayé, sa psyché perdue dans cet événement ressassé en boucle. Il ne se laissa pas envahir par la pitié, sentiment qu'il avait appris à détester et sans hésitation, la chargea sur son épaule, ignorant ses tentatives de résistance paresseuses. La méthode semblait radicale, mais il en avait assez de végéter quand son petit cœur mourait à petit feu. C'était l'ultime preuve d'amour d'un père envers son enfant, peu importait de subir quelques menues représailles par la suite. Ce qu'il avait en tête ne marcherait sans doute pas, malgré tout, il devait essayer.

Sans indiquer à son épouse où il comptait se rendre, il sortit de la maison pour se diriger vers sa voiture, où sans tendresse aucune, il déposa sa fille qu'il ceintura dans le siège auto. Il ne disait pas un mot, sa fureur contenue, à l'instar de toutes ses émotions emprisonnées depuis des mois. Peut-être que tout le problème venait de là, finalement : à trop la protéger, sa femme et lui bloquaient leurs propres sentiments ; dans ce cas, ça n'avait que trop duré. Fini la manière douce.

Durant le trajet, ils restèrent silencieux ; Eri, fatiguée, luttait pour garder les yeux ouverts, curieux quand même, de ce chemin mystérieux vers une destination secrète. Elle préféra ne pas interrompre la concentration du conducteur, plutôt que de poser des questions inutiles. De temps à autre, le chauffeur glissait un regard vers elle par l'intermédiaire du rétroviseur, comme pour prendre courage d'une décision connue de lui.

Finalement, la voiture fut garée non loin d'une piste d'athlétisme déserte. La petite fille fut autorisée à descendre. Le vent léger l'effleurait avec précaution. Elle percevait un murmure lointain, adressé juste à elle : « Tu ne crains rien. ». Incapable de l'expliquer, il ralentit pourtant les battements de son cœur stressé, de se constater dehors. Le soleil tapait un peu trop fort pour elle, l'habitude de son contact perdu ; le vide en face d'elle ne suffisait pas non plus à la rassurer ; seul ce murmure continuel parvenait tout de même à l'apaiser.

Quelques minutes plus tard, l'homme revint, les bras pleins d'équipement qu'elle n'avait jamais vus. Sans ouvrir la bouche, il fit signe de le suivre, elle obéit sans réfléchir. Elle aurait voulu le supplier de faire demi-tour, rentrer chez elle, s'enfermer dans cette solitude, mais elle savait qu'il ne l'écouterait pas.

Une fois arrivé sur le terrain, il l'assit sur un banc, troqua sa paire de chaussures contre des baskets à pointe, à sa taille. Il la leva ensuite, la dirigeant vers ce qui ressemblait à une ligne de départ, d'emblée, fascinante pour la petite. Était-ce le tracé blanc ou ce chuchotis berçant ? Cela n'avait pas d'importance. Elle aurait pu rester des heures prostrée là, à contempler, tendre l'oreille.

Dans l'attente de connaitre ce que son père espérait d'elle, Eri se risqua un œil incertain vers sa figure paternelle. Celle-ci l'observait sans sourire, le visage fermé, les sourcils un peu froncés, signes de sa contrariété. En colère de sa faiblesse, sûrement... Elle aimerait lui ressembler, rien ne le perturbait jamais. Hélas, la génétique se trompait parfois dans ses dosages, et le résultat dans son cas était une enfant sans défense. Elle frissonna, son attention de nouveau vers ses pieds.

— Cours, exigea-t-il.

Cet ordre étrange sortait en réalité de l'intuition d'un ancien athlète pour qui le sprint avait toujours été un bienfait. Ses soucis s'envolaient avec le vent, la tension se relâchait sous l'impulsion du bonheur. Promis à un avenir brillant dans cette discipline, il y avait pourtant renoncé sans regret quand sa bien-aimée tomba enceinte du fruit de leur magie, qu'il tenait aujourd'hui à sauver.

Eri releva la tête, son carmin vers un gris presque transparent de son grand vis-à-vis. Cette nuance, emplie d'une affection débordante, la chavirait ; quand leurs regards s'accrochaient, le cœur de la progéniture alourdissait le cristallin dans la sienne tant la tendresse renfermée dépassait les frontières du rationnel.

Cette fois pire que toutes les autres, la culpabilité en plus de chuter sans avoir la possibilité de se rattraper, ses parents entraînés malgré elle, l'étreignit si fort qu'elle se remit à pleurer. C'était si dur de sentir ce poids écrasant, auquel s'ajoutait celui de ce cauchemar qui défilait en boucle dans sa tête, éveillée ou endormie...

— Je suis... désolée ! hoqueta-t-elle à travers ses larmes, je sais que vous vivez un enfer à cause de moi, maman et toi...

C'était la stricte vérité. D'une patience à toute épreuve, ils multipliaient les attentions, mais rien ne fonctionnait. Elle avait la sensation persistante de se tenir dos à une gueule grande ouverte, dont les crocs acérés attendaient le moment de la déchiqueter pour ne rien laisser.

— Eri, regarde-moi, pria doucement l'adulte.

Elle refusa de la tête, ne pouvant plus s'arrêter, si elle plongeait dans ce gris. Il poussa un soupir.

— Ce qui est arrivé est regrettable, concéda-t-il. Tu ne peux pas continuer ainsi, ajouta-t-il en passant le doigt sur les joues mouillées. Je sais que c'est dur à imaginer, mais tu peux et dois essayer de reprendre le cours de ta vie.

Il demandait l'impossible. Nana avait tenté de la préserver, cependant, elle l'avait entendu, ce coup de feu, ce corps étendu entraperçu, saisissant la signification de cette image. Dorénavant, elle connaissait la mort, son gout, son odeur, incrustée dans chaque parfum, aliment, bruit, écho à l'intérieur d'elle-même. Se réfugier à l'abri de son innocence salie, impensable. Ce n'était pas un banal accident, à plus graves répercussions sans l'ange gardien. Son âge ne fonctionnait plus, excuse pour se bander les yeux devant ce fait prégnant et ça non plus, ça ne s'effaçait pas par une requête. Cette dette envers Nana gravée, vivre comme avant équivalait à oublier tous les efforts de l'adolescente, à la faire disparaître.

Ses réflexions perdues se figèrent quand son père enserra délicatement la main :

— C'est ce que Nana voudrait, assura-t-il.

Le désir qu'avait son enfant de conserver un lien fort avec la fameuse jeune fille concevable sans difficulté, il aurait aimé la remercier d'avoir pris soin de son bien le plus précieux durant cette horreur. Toutes ses recherches pour la retrouver se révélèrent infructueuses. S'il ne doutait pas qu'elle avait réchappé à un sort funeste, impossible de la localiser. Cela l'attristait, certain qu'une fois en face, bien en vie, Eri continuerait d'avancer sur le chemin de son existence.

Comme il regrettait d'avoir cédé, quand elle avait quémandé la permission de se rendre seule à cette supérette. Il aurait dû l'accompagner. Il avait failli à son rôle, la porte ouverte du cauchemar dans lequel Eri s'enfermait dû à son inconscience. Il vivrait avec cette erreur jusqu'à la fin de ses jours, représentant une bien piètre autorité parentale, un échec de plus à accepter. Malgré ça, il expierait le quart de sa faute en évitant à son trésor de s'abîmer davantage, par tous les moyens possible et inimaginable.

Elle ne pourrait jamais oublier, il le savait très bien. Ce qu'il désirait surtout, donner les outils nécessaires afin de surmonter cette tragédie, le ranger dans un coin de sa mémoire. De cette façon, il l'aiderait peut-être à réaliser sa chance de pouvoir sentir les palpitations de son cœur, à quel point sa perte partielle, accablait de douleur sa mère et lui.

— Peut-être... songea à voix haute la fillette en reniflant, toujours en proie au chagrin.

Son père lui tapota doucement l'épaule et d'un mouvement leste, se glissa derrière elle.

— Tu vois la ligne d'arrivée, là-bas ? questionna-t-il en la montrant avec son index.

Eri suivit le point désigné du regard et son cœur rata un battement, avant de cogner plus fort contre sa poitrine. Non seulement cette ligne brillait, mais en plus, elle l'invitait près d'elle. La sensation, inexplicable, frappa de plein fouet, des mois que l'organe vital ne s'était plus affolé ainsi ; cela effraya la propriétaire qui se croyait presque morte, tant éloignée de sa propre existence.

Bientôt, en plus du murmure de la brise, se mêla l'appel de cette émanation, en une douce, sécurisante mélopée.

Elle devait revivre...

Une force invisible l'obligea à avancer un pied...

Revivre.

Puis l'autre...

Revivre !

Eri s'élança.

Le souvenir de cette nuit de cauchemar vint se greffer à cette cavalcade, pour la stopper. Elle s'apprêtait à s'arrêter quand les ordres de Nana s'élevèrent. Ne pas regarder, ne pas se retourner, courir. Continuer d'avancer. Elle détenait ce droit, son père ne mentait pas. Elle l'entendait, le sentait à l'intérieur de cette vibration qui la recouvrait, la rendait invincible à cet instant. Ses sens revenus un à un permettaient de déchiffrer le message porteur que la peur d'être dévorée avait caché. Elle vivait grâce à son héroïne, ne devait jamais l'oublier, se le promit, les yeux humides d'émotions.

Son souffle en rafale, tous ses petits muscles se réveillaient dans la douleur de la sollicitation, après l'éternité de repli ; Eri accéléra ce qui déclencha son rire, à l'approche des mètres finaux. Elle volait, ses pas touchaient à peine le sol, son organisme explosait de toute part sous la sensation de vie qui s'écoulait en elle, ténèbres chassées. En possession de cette formule, elle parviendrait à tout surmonter, envahie par cette aura, ultime cadeau de sa protectrice.

Son pied gauche fut le premier à frapper la résine. Sa respiration bloquée, elle s'écroula à genoux, le corps tremblant, implosant presque sous l'impulsion de cette sensation violente, qu'elle n'arrivait pas identifier. Cela faisait quand même du bien, un poids en moins. Désorientée et submergée, elle fixa ses genoux, ses larmes sur ses poings fermés. Elle avait mal partout, tout en se sentant... libérée.

Une main tendue se pencha vers elle, celle de son père, qui l'observait, encore bouleversé d'avoir entendu son rire, preuve de sa volonté à remonter le long de ce précipice, vers la lumière.

Eri le regarda, les lèvres tremblantes, le cœur serré, vidé de toute énergie. En douceur, l'homme qu'elle aimait tant s'abaissa à sa hauteur pour l'attirer dans ses bras et tous les deux pleurèrent un moment, sans bouger, s'accrochant l'un à l'autre. L'enclume qui les comprimait se souleva, la possibilité de respirer enfin rendue. Cela ne signifiait pas que tout était réglé pour autant ; ces existences brisées allaient réclamer plus d'efforts avant de se recoller, se solidifier, mais le premier morceau de cette renaissance tenait en place.

Son bébé droit dans les yeux, l'adulte articula, la gorge nouée :

— Je suis tellement fier de toi, ma puce...

Un sourire maladroit fleurit sur les lèvres de la petite demoiselle, et il réalisa combien cette chose précieuse avait manqué à sa vie...

[*]

La main de Tōya restait clouée à celle d'Izuku, lorsqu'il rouvrit son regard, une larme roulant sur ses joues. Il ne les arrêta pas, n'esquissa pas un geste pour les essuyer, la tête déjà tournée vers le scientifique à la chevelure verte, qui souriait.

— Tu vas bien ? s'enquit-il.

Tōya ne savait pas, à vrai dire. Il n'était pas propriétaire des réminiscences atteintes, à l'évidence. Ils appartenaient à une petite fille prénommée Eri, une inconnue. Et pourtant, il avait l'impression tenace qu'elles faisaient partie de lui. Sans répondre, le brun se redressa et s'assit sur le divan. Il se sentait plus éprouvé qu'il ne l'aurait imaginé.

— Arrêtons-nous là, décréta Seiya. Tu as besoin de te reposer Tōya, il est encore trop tôt pour un suivi journalier. Fixer les séances à deux par semaine semble plus prudent. Qu'en pensez-vous ?

Izuku approuva l'idée d'un signe affirmatif, avant de le remercier. Seiya se leva, quitta la pièce, son travail achevé. Il refusait de creuser au-delà de son rôle, cela ne le concernait pas, comme beaucoup d'autres choses. Nejire suivit quelques secondes plus tard, bouleversée par ce qu'elle venait d'assister.

Le chef du groupe reporta son attention vers le brun figé, perdu dans ses voix intérieures rassemblées en une cacophonie des plus désagréables qu'il percevait sans mal. Le patient gardait le haut de son corps baissé, ses pupilles roulant plusieurs fois dans leurs orbites, à la recherche d'une cohérence à laquelle se raccrocher.

Sans trop réfléchir, le superviseur l'attira contre lui. Tōya mit quelques secondes à réagir, réflexe premier de vouloir se dégager. En guise de réponse, la prise se raffermit, l'ancien cobaye trop diminué pour une attaque plus farouche que ses bras bientôt ballants, miroir de l'inertie aussi bien physique que mentale dont il était victime.

— Tu ne crains rien avec moi, chuchota-t-il.

Cette phrase l'apaisa tout de suite. N'avait-il pas décidé de laisser à Izuku le soin de tout gérer ? Il ferma les yeux, bercé dans cette clarté tranquillisante, oubliant la question de l'identité de cette petite fille qui s'était invitée dans sa tête, ou celle du bicolore, il s'y perdait à force.

Izuku garda l'interrogation de l'origine des prénoms murmurés pendant la séance : « Eri », ainsi qu'un autre, « Nana ». S'il déchiffrait les dires de l'hypnotisé, les deux jeunes personnes semblaient liées par une tragédie commune, une prise d'otage, de ce qu'il comprit. La première, celle surgie dans les souvenirs, et la moins âgée des deux, était une enfant... Quel rapport avec les Todoroki ? Pourquoi formait-elle la première pensée de son ancien maître ? Lorsqu'il visionnait ces horribles extraits en compagnie de Katchan, aucun d'eux ne montrait une fillette...

Il désirait en parler avec All Might, avait promis à son compagnon de tout lui raconter pour qu'il puisse le tenir informer, néanmoins il préférait s'abstenir après réflexion ; l'unité en veille en attendant la résolution de ces énigmes, une communication aurait d'emblée exposé ses membres, la piste ensuite remontée jusqu'au petit groupe. Les mails que Melissa adressait à son père, avec qui l'étudiant d'autrefois travaillait, constituaient une menace suffisante, malgré les précautions extrêmes du système utilisé. Il ignorait comment le chef était passé entre les mailles de toute détection, à l'époque où Izuku tentait de se faire remarquer par l'inventeur, cependant, mieux valait ne pas trop titiller la chance.

Le scientifique, devenu explorateur d'une intimité à secrets multiples, bravait un interdit et cela pesait lourd sur sa conscience. Il était quand même déterminé à retrouver Shōto, placé avant tout le reste. Il soutiendrait Tōya corps et âme, paierait le prix de toutes ses actions le moment venu, mais d'ici là, rien ne l'empêcherait de sauver son précieux ami.

Il décida de patienter, pour l'instant, Tōya près d'eux représentait tout ce qui comptait dans l'immédiat. En silence, le scientifique resserra son étreinte rassurante sur le brun. Il aurait voulu l'apaiser davantage avec des mots, mais nageait en pleine confusion. Admettre que toute cette tournure le désarçonnait amenait une amertume qu'il avait bien du mal à supporter, lucide, pourtant, de son impuissance. Alors, il tenait dans ses bras cet être fragile et perdu, tout ce qu'il pouvait faire.

D'une manière à peine perceptible, il sentit l'ancien numéro un répondre à la démonstration de son affection, d'un contact doux, timide, suffisant. Et là, il sut : qu'importe les situations futures, Izuku trouverait une solution de tous les sauver. Tōya et Shōto prioritaires finiront par céder leurs places à d'autres anonymes dans le besoin.

Et alors sans doute, Izuku deviendrait ce héros qu'il rêvait tant d'incarner.

Un jour.