42— Mercredi 5 Janvier.

La salle de classe s'est vidée, et dans la cours de récréation, les cris, les rires et les chansons des enfants envahissent l'atmosphère glaciale comme les ballons d'une fête foraine. Harry efface le tableau noir, d'abord avec une éponge sèche, puis avec une autre, qu'il a mouillée dans les toilettes. La vue du tableau parfaitement propre lui apporte une étrange satisfaction, une plénitude qu'il ne peut pas expliquer, comparable à l'odeur de la pluie sur la terre sèche, à la sensation des draps propres sur sa peau, aux craquements de la cheminée dans le salon des Weasley, même. Ce sont des sensations familières, rassurantes.

Lorsqu'il se retourne, Albus Dumbledore l'observe. Debout dans l'encadrement de la porte, il est parfaitement immobile. Sur son nez, ses lunettes en demi-lune renforcent l'impression de sagesse générale qui irradie de lui. Malgré sa stature relativement frêle, surtout pour un homme de sa taille, le directeur de Poudlard n'en est pas moins quelqu'un de fort. Personne ne peut s'y tromper.

— Bonjour, Professeur, dit Harry en reposant l'éponge.

Il essuie ses mains humides sur ses cuisses, et se mord la joue. Dumbledore est un directeur présent, mais distant. Il prend parfois le temps d'aller voir les enfants en récréation, de leur parler, ou de saluer les parents, le soir, à la sortie de l'école. Aussi bienveillant qu'il soit, sa présence n'est jamais anodine, et provoque généralement chez Harry une forme de stress, ou de méfiance, peut-être. Face à cet homme, il est de nouveau l'enfant de onze ans à qui il a appris tant de choses.

— Comment vas-tu Harry ? demande le vieil homme en s'avançant dans la salle de classe.

— Bien, merci, Professeur. Et vous ?

— À vrai dire, Harry, dit doucement Dumbledore, en posant le bout de ses doigts sur une table d'enfant, j'aimerais te parler de quelque chose.

Harry déglutit, la gorge soudainement sèche. Son cœur semble tout en même temps s'effondrer jusque dans ses pieds et décoller avec le même entrain qu'une fusée… À l'arrivée, c'est la nausée qui l'emporte.

— Est-ce que je dois fermer la porte ? demande-t-il avec difficulté.

Albus lui sourit seulement, avec une tendresse qui ne lui dit rien qui vaille.

Fermer la porte ne fait que renforcer la sensation d'étouffement qui saisit Harry. Cette pièce lui semble trop chaude, trop petite, l'air d'une lourdeur qu'il peine à supporter.

— Des parents ont signalé ta relation avec Draco Malfoy, dit Albus.

La phrase, prononcée sans prendre de gants, fait à Harry l'effet d'un pansement que l'on retire d'un coup sec. Il n'y a aucune raison pour tourner autour du pot. Harry l'a vu venir, cet instant craint pratiquement depuis le moment où il a posé le regard sur Draco Malfoy.

— Je… je ne comprends pas. Quand ? Où ? Il ne s'est rien passé à proximité de l'école qui… ne peut-il s'empêcher de réfléchir à voix haute.

— À un feu rouge, à quelques rues d'ici. Je suis désolé, Harry.

Et oui, il semble véritablement peiné de ce qu'il dit, du monde qui semble s'écrouler dans le regard de Harry. Mais l'instant ne dure pas, le désespoir de Harry s'estompe déjà, remplacé presqu'immédiatement par une forme de fureur qu'il s'étonne presque de ressentir.

— Je ne vais pas renoncer à… commence-t-il avec une véhémence que la voix douce de Dumbledore ne suffit pas à estomper.

— C'est pourtant le meilleur choix possible, l'interrompt le directeur avec douceur.

— Ces règles sont idiotes.

— Ce n'est pas la question, Harry.

— Mes élèves vont bien, ils sont bien traités, ils ont de bons résultats, ils adorent venir en classe, j'ai réussi à rattraper le niveau de certains d'entre eux, et…

— Encore une fois, ce n'est pas la question, Harry.

— Alors quelle est la question ? s'exclame le jeune homme en tapant du point sur la table.

Albus pose une main sur son épaule. Le geste est doux, chaud, mais lorsqu'il reprend la parole, sa voix est suffisamment ferme pour que l'attention de Harry soit de nouveau centrée sur lui plutôt que sur sa colère, sur le sentiment d'injustice et d'impuissance qui s'est saisi de lui.

— Il existe un règlement. Personne, pas même le meilleur des enseignants de cette école, ne peut y couper. Il peut te sembler injuste, mais il existe depuis des siècles, et son existence est la raison pour laquelle les familles qui ont fondé cette école continuent à la financer. Mr Malfoy doit le savoir, puisque les Malfoy sont une des familles fondatrices.

Harry secoue la tête, accablé.

— Ce règlement est plus vieux que vous et les membres du conseil d'administration réunis. Les temps changent, uniquement parce qu'on les y force. Je n'ai rien fait de mal, et lui non plus.

— Je le sais. Je le sais, et j'en suis profondément désolé.

— Alors faites quelque chose !

— Je ne suis pas le seul à avoir reçu le signalement. Toutes les familles du conseil l'ont reçu.

— Parlez-leur. Dites-leur que vous refusez d'appliquer le règlement.

— Tu ne comprends pas Harry. Personne n'a jamais enfreint cette règle.

— Et alors ? Raison de plus !

— Il n'existe pas de sanction. Pas encore.

L'espace d'un battement de cœur, Harry est soulagé. Il n'existe pas de sanction. Puis il comprend comme on ouvre les yeux sur un nouveau jour. L'absence de sanction implique justement que maintenant, il va falloir en trouver une. Inventer quelque chose contre l'homme qui a osé se dresser contre une des règles les plus anciennes de cette école, probablement écrite à une époque où l'on brûlait encore les sorcières. Et où on écartelait les homosexuels, pense-t-il avec amertume.

— Que va-t-il se passer, maintenant ? demande Harry d'une voix sourde.

Ses oreilles bourdonnent. Sa tête tourne. Dans la cours, les enfants continuent de courir, de vivre la vie d'enfants insouciants.

— Pour l'instant, rien. Le conseil doit se réunir, et je ne sais pas combien de temps cela va prendre. Ce sont tous des gens occupés, et même si ce problème vient probablement de passer en tête de leurs priorités…

— Vous pouvez empêcher ça !

— Non, Harry, je ne peux pas.

— Vous présidez le conseil, vous…

— Tu sais que ça n'est pas aussi simple. Si je m'oppose à eux, Harry, je perds ma place. C'est en gardant la présidence du conseil que je peux t'aider, et c'est exactement ce que je suis en train d'essayer de faire.

Harry passe une main dans ses cheveux. Il est désemparé. Le conseil de l'école est un groupe mystérieux, auquel il ne s'est jamais intéressé auparavant. Leur parole est rare le conseil n'intervient généralement que pour des problématiques qui nécessitent leur expertise. Ou leur argent. Ce qu'il fait avec Malfoy ne correspond ni à l'une, ni à l'autre.

— Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ? demande Harry.

— Tu ne fais rien. Je te suggèrerais bien de cesser de fréquenter le jeune Malfoy, mais je sais que tu ne t'y résoudras pas, soupire Dumbledore, et Harry sait qu'il est sincère.

C'est bien ce qu'il y'a de pire.

— Non, je ne vais pas arrêter de le voir. Scorpius va bien, il se remet petit à petit de la mort de sa mère, il parle à ses camarades, bien plus qu'en début d'année ou que l'année dernière.

— Je n'en doute pas, Harry.

— Alors quoi ? Quelle est la bonne raison qui justifie que l'on m'interdise de fréquenter qui j'ai envie de fréquenter ?

— C'est la règle, Harry. Tu le sais comme moi.

— Aucun enfant ne m'a vu avec Malfoy. Nous n'avons rien fait de répréhensible.

— À part boire ma réserve personnelle de whiskey, non, en effet.

Harry fronce les sourcils. L'humour n'a pas sa place dans cette discussion. Pas maintenant. Pas alors que son monde est en pleine implosion.

— Cette tentative d'humour était malheureuse, dit Dumbledore en levant les mains devant lui, dans un geste de reddition qui ne lui ressemble pas. Je n'ai aucun doute sur le bien-être de cet enfant.

— Alors que me reproche-t-on, Professeur ? D'oser avoir une vie personnelle ?

— D'avoir une vie personnelle trop proche de ta vie professionnelle.

— C'est du délire. J'enseigne à ma filleule. Et ça ne dérange personne !

Dumbledore caresse sa barbe, pensif. Il n'y a rien qu'il puisse dire, de toute façon la colère de Harry est bien trop forte, bien trop grande, pour que la moindre parole le calme. De toute façon, la cloche sonne, la récréation est déjà terminée.

— Essaie d'être discret. Je vais me renseigner de mon côté, mais il est possible que tu doives prendre un avocat.

La gorge de Harry se serre, il suffoque presque. Un avocat ? Il a l'impression d'être l'un de ces personnages de roman qu'on accuse d'un crime qu'il n'a pas commis, à qui on invente une vie et des actes qui ne sont pas les siens. Prendre un avocat pour avoir embrassé et fait l'amour avec un homme qui se trouve être le père d'un de ses élèves lui semble totalement hors de propos, disproportionné.

— C'est une blague ?

— J'ai bien peur que non, Harry, dit Dumbledore en secouant la tête. Je dois y aller, dis-moi si je peux faire quelque chose.

— Je vous ai déjà dit ce que vous pouviez faire, et vous avez refusé, lui rappelle l'enseignant.

Il lui tourne le dos. Ses élèves sont déjà à la porte, la mine renfrognée. Quand Harry leur ouvre la porte, et jette un regard derrière lui, il n'y a plus personne là où se trouvait Dumbledore l'instant d'avant.

Le reste de l'après-midi passe dans une brume épaisse. Harry est en pilotage automatique. Son corps et sa voix réagissent sans émotion, son cerveau et son cœur sont occupés ailleurs. Il est déchiré entre tant d'émotions que lorsqu'enfin la classe se vide pour de bon, il est rincé, épuisé par la concentration qu'il lui a fallu déployer pour donner aux enfants l'illusion que tout va bien.

C'est quelques minutes après l'ultime sonnerie qu'il comprend que ce qu'il a espéré n'être qu'une fasse alerte de la part d'un Dumbledore définitivement trop inquiet, est véritablement aussi grave que le vieil homme le lui a laissé entendre. Lorsque les enfants sortent, tous les parents se comportent comme à l'accoutumée. Ils sourient, demandent des nouvelles, les dernières notes, les devoirs du soir, à quand le début des sorties à la piscine, pourquoi untel a-t-il perdu son écharpe ou sa paire de chaussettes. Harry répond, il profite de ces questions habituelles et si ordinaires de son quotidien qu'elles ont sont rassurantes.

Mais une berline noire se gare silencieusement à quelques mètres du portail, et l'instinct de Harry lui souffle qu'à l'intérieur se cache quelqu'un qui n'aura pas de question sur les chaussettes d'un élève. Les portières s'ouvrent, et de chaque côté, à l'arrière du véhicule, sortent un homme et une femme, blonds l'un comme l'autre, grands et élégants, la peau claire comme taillée dans la pierre. Lucius et Narcissa Malfoy ressemblent à des statues grecques, si l'on fait abstraction des vêtements noirs qui les couvrent des pieds au menton, presque. Lucius Malfoy s'aide d'une canne pour marcher, mais l'objet est si élégant qu'il est difficile de déterminer s'il s'agit seulement d'une coquetterie ou d'une aide.

Côte à côte, ils s'avancent jusqu'à la grille. La femme s'arrête lorsque Scorpius sort de l'école et se jette dans ses bras. Le geste de l'enfant est attendrissant, pense Harry, mais Lucius continue à marcher vers lui. De près, l'homme est impressionnant. Plus grand que son fils, il a également des traits plus durs. Les rides sur son visage sont celles d'un homme qui sourit peu. Son regard est dur, froid, d'un gris si clair, délavé, qu'il en semble presque blanc.

— Lucius Malfoy, dit-il en tendant la main vers Harry, qui la serre.

— Harry Potter. Puis-je vous aider, Monsieur Malfoy ?

— Je pense que vous savez de quoi je vais vous parler. Dumbledore a du vous en parler, même s'il n'en avait pas le droit.

— Je ne vois pas… commence Harry, immédiatement interrompu par la voix sèche de Malfoy père.

— Je sais quelle est la nature de votre relation avec mon fils. En temps normal, je vous dirais même qu'elle m'importe peu.

— Nous sommes en temps normal.

— Non, Monsieur Potter. L'ensemble du conseil a été informé de votre relation avec Draco, et dans cette histoire, mon épouse et moi avoir également beaucoup à perdre.

— Votre métier, peut-être ? ironise Harry.

— Notre réputation. Notre fils. Notre petit-fils, probablement.

— Je ne comprends pas.

— Evidemment. Vous comprendrez bien assez tôt.

— Que puis-je faire pour vous ? demande à nouveau Harry.

C'est la seule chose qu'il puisse dire. Malfoy père semble décidé à s'exprimer de façon cryptique, et Harry n'est pas d'humeur.

— Faites attention à vous, Monsieur Potter.

— Je ne comprends pas.

— Vous avez tout à perdre, tandis que mon fils, lui, ne risque que peu. Je ferai tout pour le protéger, mais je vous conseille de prendre un avocat. Rapidement.

— Est-ce que vous me menacez ?

— Non. Je vous préviens. Le conseil de cette école est dirigé par les mêmes familles depuis des siècles. Ce n'est pas un hasard.

— Lucius, dit son épouse derrière lui.

Le père de Malfoy tourne la tête vers la femme blonde, l'enfant blond à ses côtés, et soupire, avant de revenir à Harry. Cela ne dure qu'un instant, car déjà, le sujet semble clos pour lui.

— J'aurais voulu que les choses soient plus simples. Scorpius vous aime bien, dit-il.

— Alors faites quelque chose.

— J'en ai déjà trop fait, murmure Malfoy père, avant de se détourner.

Scorpius et ses grands parents montent dans la voiture, qui s'éloigne dans un crissement de graviers. Harry se retrouve seul, sur le pas de la grille, le corps glacé par l'humidité de l'hiver, et peut-être aussi par la journée qu'il vient de passer.