57 | Devoirs, distances et rébellions

Je traverse la salle d'attente dans une sorte de brouillard, Harry sur les talons. Je note qu'il reste quelques patients et qu'ils se demandent s'ils doivent continuer à attendre. Je ne réponds pas à leurs questions. Timandra me dit qu' "ils" sont dans mon bureau, et Harry continue de me suivre.

Je ne sais pas depuis combien de temps ils sont là mais, quand je pousse la porte, personne n'est assis. Defné est en train d'invectiver son frère en turc et Andrea semble prendre son mal en patience avec cette conscience professionnelle qui le caractérise.

"Rien de ce que tu as à me dire ne m'intéresse, Altan !", répète Defné avant de me voir et de s'exclamer en anglais : "Kane ! Ne me dis pas qu'ils sont allés te déranger !?"

"On a fini pour aujourd'hui", je la rassure, faisant taire une petite voix qui proteste que rien n'est moins vrai. "Altan... en voilà une surprise !"

Le frère de Defné - une fois encore, je suis saisi par leur ressemblance physique - a l'air singulièrement incertain. Dans mes souvenirs de notre première rencontre, il émanait d'une confiance en lui un peu hautaine et étriquée mais réelle. Peut-être est-ce à cause de ses vêtements - un pantalon en velour, une veste imperméable, de grosses chaussures. Il est venu à pied, habillé en Moldu au fin fond des montagnes italiennes. Tout ça n'a rien d'anodin.

"Kane, je peux vous appeler Kane ?", il tente en me tendant la main.

J'opine et la serrant. Nos yeux se croisent. Je sens un mélange de désespoir et de courage que je n'aurais pas non plus associé spontanément avec mes premières impressions du frère de Defné.

"Ne commence pas à faire ton gentil, Altan ! Tu ne trompes personne !", s'agace d'ailleurs ma fiancée.

"Et vous êtes Harry Potter ! Honoré, vraiment honoré", continue Altan sans lui répondre.

Mon frère lui serre la main en corrigeant d'un ton sec : "Potter-Lupin. Je tiens à l'usage de mon nom complet, Monsieur Karaman."

"Mille pardons. Monsieur Potter-Lupin", s'excuse Altan. "Je n'imaginais pas vous voir ici !"

"J'ai des relations anciennes avec ce lieu et un petit frère à surveiller..."

Je suis intimement convaincu que la dernière sortie est une blague, une sorte de Ridikulus verbal pour écarter les nuages sombres qui s'accumulent, mais elle offre une ouverture inespérée à Altan.

"Nous nous comprenons alors ! Être l'aîné, c'est aussi s'inquiéter des choix de ses frères et soeurs !"

"Ne te compare pas à Harry, Altan. Kane peut compter sur lui - je ne pense pas du tout la même chose de toi !", intervient de nouveau Defné.

"Mais parce que tu ne veux pas m'écouter ! Tu refuses même de me laisser une chance !", plaide Altan, et ça aussi c'est une première. "Tu as décidé que j'étais ton ennemi, soit. Je le regrette mais je pourrais le supporter voire le comprendre. Mais quand je vois que tu fais le jeu de Sinan ! Defné, comment peux-tu croire que le renversement d'Aslan mettra automatiquement au pouvoir Sinan et ses alliés ? Et surtout que ça changera quoi que ce soit ? Sinan est le fils de son père, Defné, son digne héritier, crois-moi. Il rêve de prendre sa place, de ne plus avoir de comptes à rendre, pas de changer le régime !"

"Mais qui parle !?"

"Tu me crois à la botte d'Aslan, mais je n'attends rien de lui, Defné. Je sais très bien qu'il me méprise et est content de me rabaisser comme il a été content de se débarrasser de notre père. Je suis la preuve quotidienne de sa victoire sur Oben, rien d'autre. Je n'ai pas d'illusion et si j'en ai jamais eue, je les ai oubliées. Mais je ne crois pas aux discours de Sinan ou à sa capacité de faire différemment. Il fera exactement la même chose, parce qu'il ne connaît rien d'autre, parce qu'il confond sa propre liberté avec celle des autre. Et il le fera sans doute en plus mal parce qu'il est paresseux !"

Defné a un regard pour moi qui ressemble à un appel à l'aide. Harry remonte lentement ses lunettes avec son index pour finir par me regarder dans l'attente totale que je lui dise ce que je pense de la situation. Andrea continue de supporter stoïquement toute cette discussion dans une langue qu'il ne comprend pas. Moi, je me dis qu'on a besoin de recul : Altan est venu avec son agenda et il nous emmène dans une conversation pour laquelle aucun de nous n'est prêt.

"Je propose qu'on prenne le temps de mener cette discussion", je commence lentement. "On termine les consultations et on revient ?", je propose à Defné qui met de longues secondes à accepter. "Harry... ?"

"Je vais tenir compagnie à Altan", promet mon frère. Ses mains disent "sois tranquille."

"Toi, sois prudent", je réponds de la même façon avant d'expliquer rapidement en italien à Andrea la solution que je propose. Le Chef des gardes a l'air soulagé.

"J'ai sa baguette", il m'apprend en tapotant sa poche - même Defné n'avait pas l'air de le savoir, je note. "Et son miroir. Je vais doubler la garde ici, comme ça, vous n'aurez pas de suprise mais... Dottore, je pense que le Conseil va vouloir vous parler.."

"Je comprends", je promets, étonné moi-même de ne même pas me sentir vraiment inquiet.

Defné lui demande de dire à tout le monde combien elle est désolée de ce nouveau développement. Je n'arrive pas à savoir si Altan a compris nos échanges en italien. Mais s'il est venu seul, à pied, jusque là, il a bien dû avoir au moins recours à un sortilège de traduction, je raisonne. Il ne réclame en tout cas ni sa baguette ni son miroir, et ça m'épate pas mal.

"Même si son discours a des accents de vérité... Il ne faut pas le croire, Kane", me souffle Defné quand on sort tous les deux.

"Je pense qu'il n'a pas fini de nous raconter ce qui l'amène", je réponds sur le même ton. "Il est en mission, mais pour qui, pour quoi ?"

Defné accueille mes questions avec un soupir soulagé.

"Comme si on avait besoin de ça maintenant !"

"Comme si on avait ignoré que ce n'était pas fini", je lui rappelle.

Elle opine et me serre contre elle avant de se diriger d'un pas décidé vers son patient. Je fais de même.

oo

Après la consultation, on prend le temps de se doucher et de se changer, Defné et moi - et de se serrer très fort dans les bras l'un de l'autre. Je veux aussi m'occuper de Meninha et je découvre que Pina est partie se promener avec elle à la fin de son service.

"Rosie l'a invitée à dîner ", m'explique Timandra. "Elles seront bien là bas. J'ai fait venir un dîner pour vous quatre... J'ai bien fait ?"

Avec ma bénédiction sincère, elle embarque les stagiaires un peu médusés de ce dernier développement et me dit qu'au pire ils peuvent passer la nuit au village. Je réponds que j'espère qu'on n'en viendra pas là et je la remercie de tous ses efforts. Je n'ai pas le temps de poser d'autres questions qu'elle me fait une fois de plus la preuve de son incroyable efficacité pratique :

"J'ai mis le Monsieur dans une des chambres de l'infirmerie. Ilario dit que ce sera pratique pour les gardes."

"Parfait", est le seul commentaire qui me vient. Defné la remercie.

"J'ai prévenu Tizzi que je passais la soirée avec vous", rajoute Harry avec un sourire entendu quand Timandra et la jeune troupe ont disparu. "T'as un sacrée belle équipe avec toi, Kane."

"Rien ne fonctionnerait ici sans Timandra", je reconnais. "Merci de ta disponibilité... vous avez discuté de quoi avec Altan ?"

"J'ai essentiellement pris un cours d'histoire turque contemporaine", s'amuse mon frère. "Toujours intéressant. Un briseur de sorts comme moi tend à ne méconnaître les choses ayant moins de deux cent ans."

"Ce cours a dû être bien orienté", persifle Defné, nerveuse et fermée.

"Ton frère ne s'en est même pas réellement caché", admet Harry. "Il a dit plusieurs fois que tu aurais un avis différent."

"Et toi, tu as raconté quoi en échange ?", j'enquête.

"J'ai tenté d'expliquer notre grande famille, avec toutes ses adoptions et ses recompositions, il y a de quoi s'y perdre", il badine encore.

"Il veut savoir s'il peut rencontrer votre grand-père et plaider sa cause ?", imagine Defné.

"J'avoue que je n'ai pas d'hypothèse sur ce qu'il cherche en venant ici. A part peut-être effectivement, Defné, te faire prendre parti. Pour lui, ta prétendue neutralité est téléguidée par notre famille et sert Sinan et ses amis. Il ne semble pas penser que votre cousin lui laissera une place."

"Sans doute pas, non", soupire Defné.

Les accents de vérité, je pèse. Ce sont eux qui la font douter, qui remettent en cause tout ce qu'elle a tenu pour vrai jusque-là.

"Allons voir", je tente. "Essayons de garder l'esprit ouvert sur les tenants et les aboutissants. Il peut avoir peur pour lui et sa famille, Defné. Vouloir t'utiliser pour les protéger.."

"Il peut être en mission pour Aslan !", me coupe ma fiancée avec un agacement certain.

"Peut-être", j'admets. "Je n'exclus rien, promis."

C'est un peu étrange de se retrouver tous les quatre à cette table où les jours précédents, on s'attablait avec les stagiaires et Pina. L'ambiance était bien différente. Quelqu'un a prêté des vêtements propres à Altan - mais la coupe utilitaire et les tissus résistants adaptés à Lo Paradiso continuent de lui donner une allure bien différente du secrétaire de Diwan que j'ai rencontré à Londres. Il n'en paraît pas spécialement dérangé.

"Je ne me souviens plus de la dernière fois où nous avons partagé un repas ensemble, Kardeşim", lance Altan en se tournant vers sa soeur.

"Moi non plus", admet Defné clairement sur la défensive. Le "petite soeur" affectueux ajouté en fin de phrase ne semble pas l'avoir adoucie.

"J'ai déjà expliqué à Harry, mais peut-être que Kane sera intéressé d'entendre ma version..."

"Altan, attention à ce que tu vas raconter, je suis là !", intervient Defné.

"Je ne comprends pas de quoi tu as si peur. Tu les as pourtant convaincu que tu étais une pauvre petite orpheline, victime de son oncle et de son frère... et tu n'as pas convaincu non plus n'importe qui !"

Defné lâche une série d'insultes turques qui ne font même pas pâlir ou sourciller son frère.

"Defné, on a dit qu'on voulait savoir pourquoi il était venu ici, à pied, déguisé...", j'essaie parce que si on s'enferre dans une dispute de personnes, on peut être là toute la nuit. Et j'ai trois histoires de lune, de statuettes et de puissance à relire.

"Non, tu veux savoir, Kane. Moi, je m'en fiche. Je n'ai pas de notion romantique d'une réconciliation tardive avec mon grand frère !", elle développe en s'échauffant et en désignant Harry comme un point de comparaison. "Je n'ai aucune - aucune, Altan - ambition politique ; je ne veux jouer aucun rôle ; je me fiche de qui est à la tête du Diwan - tu dis que Sinan sera comme Aslan ; voudrais-tu me faire croire qu'à leur place tu mènerais une politique dont Oben aurait été fier, Altan ?"

Cette fois, Altan a l'air touché. Précisément, il a l'air de faire de son mieux pour cacher à quel point l'accusation le touche et il échoue. Le silence dure de longues secondes pendant lesquels on retient tous notre souffle, je crois.

"Ton fiancé a raison, Defné. C'est la première question que j'attendais et tu ne l'as pas posée. Je vais lui répondre", il articule en la regardant elle. "J'ai trouvé le moyen d'échapper à Aslan - il voulait faire une cure dans une ville d'eau et il a accepté l'idée que je n'avais peut-être pas envie de l'accompagner ou qu'il n'avait pas vraiment besoin de moi. J'ai transplané jusqu'à Florence puis j'ai pris divers moyens de transports moldus pour venir jusqu'ici en tremblant à chaque instant d'être suivi. J'ai marché jusqu'à cette réserve dont je ne savais qu'approximativement la localisation. Pourquoi ? Pour te voir, Defné, pour savoir si vraiment tu te rendais compte de ce que tu mettais en branle en soutenant Sinan, ou ne faisant rien pour prouver que tu ne soutenais pas Sinan. Visiblement, je ne mesurais pas à quel point, en effet, tu en étais venue à nous détester tous au point de ne plus faire aucune distinction, au point de préférer le chaos et l'arbitraire à toute autre forme de régulation - ne me dis pas que c'est ce que Oben et Noor auraient voulu..."

Je crois que Defné va se lever et partir ; je pose par réflexe ma main sur la sienne. Harry en profite pour prendre la parole :

"On mesure bien que vous avez fait des choix qui vous ont séparés et depuis longtemps", il commence par poser. Defné acquiesce immédiatement. Altan, lui, ne sait pas comment il doit réagir. "Je ne pense pas que Kane ou moi nous soyons intéressés par les détails. Defné fait partie de notre famille maintenant et, collectivement, nous agirons pour la protéger si elle est menacée", précise Harry de sa voix de briseur de sorts. "Mais je pense utile de préciser que nous, le clan Lupin avec sa complexité, ne sommes pas une petite armée de mercenaires dont le principal souci est de choisir le futur dirigeant du Diwan, Altan."

"Merci, Harry !", s'écrie Defné avec une effusion qui contraste avec la mine sombre d'Altan.

"De ce que j'avais compris de discussions antérieures avec mes parents", continue mon grand frère sans commenter la réaction de Defné, mais ses mains me disent 'arrête-moi si je déconne', "i Istanbul aujourd'hui différentes factions qui critiquent le fonctionnement du Diwan. Certaines cherchent à s'appuyer sur les critiques extérieures et montent en épingle le refus de la faction d'Aslan de coopérer en matière de police. C'est à ce point que le nom de notre mère est devenu important et que la relation avec Defné a été mise en avant comme une preuve que Aslan était même incapable de tirer des bénéfices des connexions de sa nièce. Cette dernière étant tenue comme une rebelle, comme l'héritière des idées de ses parents, elle en vient à être brandie en étendard par les opposants d'Aslan..."

"Voire comme tenue pour l'instigatrice d'une possible révolution", rajoute Defné avec exaspération. "Je ne suis pas Noor ou Oben. Je n'ai ni leur courage, ni leur ambition, ni même leur espoir. Je suis bien moins rebelle que vous vous plaisez tous à le croire. Je veux vivre et travailler aux côtés de Kane, de mon mari dès qu'on aura deux secondes pour officialiser l'affaire ! Rien d'autre, Altan. Yaşamak ve kocamın yanında çalışmak, başka hiçbir şey !"

"Vous ne dites rien, Kane", arrive à reprendre Altan avec une voix moins conciliante que précédemment, presque amère. "Vous partagez l'analyse de votre frère ? Les ambitions de ma soeur - ou son manque d'ambition ?"

"Vivre et travailler avec Defné, ici ou ailleurs, est mon ambition", je commence lentement. "Je pense avoir été le premier à le formuler comme cela, quand nous avons commencé à parler d'avenir. Donc oui, je compte bien l'épouser dès qu'on aura effectivement le temps d'organiser quelque chose de satisfaisant en la matière", j'affirme et comme à chaque fois que l'idée s'impose avec force, mon coeur s'accélère. "Mais je sais que je ne réponds pas à toute votre question, Altan. Est-ce que j'ai des ambitions politiques pour le Diwan - ou est-ce que ma famille en a ? La réponse est non. Comme Harry l'a indiqué, notre famille plus largement n'a pas d'intérêt particulier pour la question." Je me sens, sans doute stupidement, obligé de rajouter : "Si Defné avait des ambitions, je crois que je la soutiendrais, mais je... mesure chaque jour combien les choix de vos parents lui font peur et combien elle envisage peu de s'engager dans cette voie."

"Sauf que comme Defné elle-même l'a reconnu, c'est trop tard. Elle est de fait impliquée dans cette histoire, qu'elle le veuille ou non, parce que différentes factions l'utilisent comme une justification !", argumente Altan. "C'est exactement la raison pour laquelle j'ai fait tout ce chemin. Aslan en rit, non seulement parce qu'il a mesuré qu'elle n'en fera rien mais aussi parce qu'il voit que ça m'embarrasse. Sinan est content de souligner combien je n'ai aucune influence sur ma petite soeur, pas seulement pour me ridiculiser mais pour faire de Defné mon opposante naturelle... Alors, imaginez ce qu'en font les autres !"

Defné lève les yeux au ciel mais se mordille les lèvres - je crois qu'il y a toujours dans le discours d'Altan des accents de vérités divergents qui la déstabilisent. Harry lève la main pour demander la parole, et je vois qu'il attend que je sois d'accord pour s'exprimer. Comme si j'avais, moi, quelque chose à répondre à Altan !

"C'est la troisième fois que je me pose une question en vous écoutant, Altan. Il est sans doute temps de la poser : quelle est votre position politique actuelle ? Dans quelle faction vous rangez-vous ? Quelle est votre ambition personnelle ? Depuis que vous êtes là, vous nous dites que vous n'êtes pas obligatoirement un soutien d'Aslan. Vous ne semblez pas soutenir Sinan non plus... Alors, qui ?"

De nouveau Defné a l'air prête à embrasser Harry et je me dis qu'heureusement qu'il est là. Qu'on est deux mômes, Defne et moi. Deux mômes qui se raccrochent l'un à l'autre mais qui n'ont aucune idée de comment mener le bateau dans la tempête.

"Je fais effectivement parti d'un groupe de réformistes qui ne veulent pas voir notre communauté déstabilisée par des réformes trop rapides ou par des révolutions de palais à la Sinan", énonce Altan d'une voix fière. "Mais nous mesurons que le monde autour de nous change sans doute plus vite que nos dirigeants actuels ne le reconnaissent et que nous perdons beaucoup à ne pas nous en inquiéter. Nous ne vivons plus dans un monde où nous pouvons nous permettre de ne pas avoir des relations établies avec les autres communautés magiques. A ne pas participer aux discussions de la coopération nous ne sommes pas en position de négocier de bons accords commerciaux ou de tirer partie de systèmes de coopération comme celui dont votre mère assurait la direction - on m'a dit qu'elle avait été écartée ?"

Harry a un sourire en réponse et ses mains me disent 'on va finir par savoir'.

"Merci de cette clarification, Altan. A mon tour, maintenant : notre mère a été rappelée à Londres pour mener un projet de modernisation du département des Lois magiques pour lequel elle milite depuis des années. C'est un projet qui doit nous permettre d'avoir une structuration plus comparable à celle de nos voisins et sans doute d'améliorer la coopération."

"Elle a préféré cette mission ? Elle n'a pas été écartée ?", vérifie Altan.

"Il y a toujours plusieurs façons de raconter l'histoire,, mais elle n'aurait pas voulu ne pas mener ce projet", est la réponse millimétrée de mon grand frère.

Defné a l'air contente de l'entendre. Mãe nous l'a déjà dit mais entendre Harry le répéter comme la version officielle familiale la réconforte.

"Aslan l'a pris comme un signe qu'il avait bien fait de ne rien entreprendre officiellement avec Bruxelles", nous livre Altan. "Sinan ne trouve pas de bonne justification au départ de votre mère de Bruxelles... Il n'a jamais autant parlé de Defné et de l'esprit de Noor et Oben. N'est-ce pas la suprême ironie", il lâche avec une colère rentrée qui me paraît sincère. "Que le fils de l'homme qui les a pourchassés, qui ne leur a laissé aucune chance, parade dans les salons en se déclarant le seul vrai héritier de leur esprit ? Pas toi, pas moi, lui ?"

"Qui sait ?", marmonne Defné. "Qui sait quel était le vrai esprit de Noor et Oben ? Pas toi, pas moi, Altan. Nous, on se serrait l'un contre l'autre et on avait peur. On ne voyait pas de traces du monde nouveau dont ils rêvaient. On voulait qu'ils viennent et qu'on reprenne notre vie d'avant..."

Elle fond en larmes brusquement, et je la serre dans mes bras mais je vois aussi Altan pâlir et ses yeux s'embuer à son tour. Il se lève lentement, incertain, regarde Harry, puis moi, et il ose quelques pas qui l'amènent de notre côté de la table. Il faut encore quelques secondes pour qu'il pose une main hésitante sur le dos de Defné avec l'air de penser que je vais m'y opposer. A tort ou à raison, je ne m'oppose pas.

"Defné.. Bizi ayırdıklarında ağladım..." Il a pleuré quand ils ont été séparés. Je le regarde et il lit dans mes yeux que j'ai compris. "Yemin ederim", il rajoute avec ferveur.

Defné entre mes bras arrive se redresser et à lui faire face. Elle hésite qu'une demi-seconde, elle se laisse tomber dans les bras de son frère.

oooo

"Tu crois qu'on peut lui faire confiance ?", je demande à Harry quand nous avons laissé Defné et Altan à leurs retrouvailles.

"Ça dépend pour quoi", me répond lentement Harry. "De la même manière que Sinan, si j'ai bien tout compris, joue les rebelles mais ne souhaite qu'une chose, succéder à son père, Altan semble avoir joué les neveux obéissants pour mieux cultiver sa rébellion intérieure... C'est clairement des comportements difficiles à suivre et à évaluer mais... le produit d'un système... Je pense qu'Altan peut très bien à la fois vouloir garder une position dominante, espérer un changement et admirer ses parents morts pour une liberté qu'il lui paraît inaccessible. Defné avec sa distance et sa liberté affichées l'a sans doute agacé. Il aurait voulu qu'elle fasse les mêmes choix et les mêmes sacrifices que lui... Je ne dis pas qu'il joue totalement franc jeu mais je crois qu'il pense que la donne a suffisamment changé pour qu'il essaie une autre stratégie que l'obéissance servile."

"Il n'est pas en mission pour Aslan ?", je vérifie. Où est Iris quand j'ai besoin d'elle ?

"Attendons de voir ce qu'il va demander - il n'a toujours rien demandé", me rappelle Harry. "Mais pour l'instant, je ne vois pas ce qu'il rapporterait en trophé à Aslan..."

"Qu'elle refuse son soutien à Sinan ? Même tacite ?"

Harry admet mon hypothèse d'un signe de tête.

"Je ne sais pas, Kane. Il faut attendre et voir."

"Merci d'avoir été là en tout cas.J'aurais été bien incapable de redire quels étaient les enjeux avec ta clarté", je lui avoue. "Et Defné était trop dépassée par ses émotions pour le faire..."

"Un peu plus de distance et de pratique avec la lecture du journal", il commente avec un sourire qui veut m'assurer que la pique a été lancée avec tout son amour fraternel. "Et tu as déjà la tête pleine de toutes autres théories."

"Je vais aller faire mes devoirs, Harry", je lui promets.

"Je n'en doute pas", il m'assure. "Je vais aller voir si Tiziano a fait réparer son toit... A demain ! On a dit au déjeuner pour que tu aies le temps de t'occuper de ton dispensaire et peut-être aussi de ton futur beau-frère."

Je vérifie que Cecilio dort et que les gardes ont tout ce dont ils ont besoin et je m'installe dans notre chambre devant les parchemins. Je relis les trois histoires à la file, saisi une fois encore par les similitudes et les différences - les motifs, a dit Harry. J'écris le mot en haut d'un parchemin et je l'entoure plusieurs fois en essayant de ne pas laisser mon esprit vagabonder vers Defné, son frère, leurs souffrances enfantines, leurs choix d'adultes, ce qui les rapprochent et ce qui les séparent irrémédiablement. Ce n'est pas facile.

J'entends Pina et les stagiaires revenir. Ils hésitent devant ma porte et finalement Emil frappe pour me dire qu'ils sont rentrés. Meninha en profite pour se faufiler dans la chambre.

"Defné discute encore son frère", je confirme - ils ont bien dû les voir. "Les choses sont un peu moins tendues. Tout ça ne vous concerne pas."

"Au village, les gens pensent qu'il est venu parce qu'il ne veut pas qu'elle se marie avec toi", m'apprend Siorus, ouvertement inquiet.

"Ah. Il faudra expliquer alors", je conclus en leur répétant de ne pas s'inquiéter.

Quand j'ai refermé ma porte, je commence par me demander où et quand on se mariera, Defné et moi. Oui, je sais, j'ai pourtant mieux à faire. Pour m'obliger à ne pas rêvasser, je décide de tracer un tableau et d'y ranger ce que je sais.

Dans la première colonne, je liste les statuettes de Lo Paradiso ; dans une deuxième, les plantes que je leur sais associées ; dans une troisième, j'indique si je pense qu'individuellement elles ont plutôt une action qui renforce ou qui calme l'effet de la lune.

Je reprends, dans une quatrième, les statuettes citées dans la fable latine. Il n'y a que cinq statuettes et je ne suis pas sûr des correspondances que j'infère même s'il me semble qu'on était tous d'accord à la première lecture. Il manque une des statuettes qui renforcent la lune, c'est la seule conclusion solide que j'atteins. Defné n'est toujours pas là, et je dois lutter contre l'envie d'aller voir comment ça se passe. Je détesterais qu'elle vienne si je devais avoir une longue conversation de mise au point avec Iris, Harry ou Cyrus, je le sais intimement. Et je me suis déjà beaucoup impliqué.

Mieux vaut relire l'histoire suisse avec ses ours, ses loups et sa sorcière au chapeau pointu. Je n'ai que deux statuettes à mettre dans ma cinquième colonne, et elles viennent bien atténuer les effets de la lune - comme le Consul et la Compagne, comme le Maire et la Mariée. Je note bien qu'on parle aussi d'une potion contenant de l'Alchémille ce qui tend à renforcer la correspondance entre les deux couples. La relecture de la fin où la jeune fille est emporté par un loup me fait frissonner. Le prix à payer - que ce soit dans cette histoire ou dans la vie, il ne faut pas le perdre de vue.

J'en suis à essayer de placer mes quatre plombs chypriotes dans ma sixième colonne quand Defné entre, enfin, sans un bruit. Elle a les yeux gonflés et le visage rouge mais aussi une sorte de sourire épuisé. Elle se laisse tomber sur le dos en travers du lit avec un soupir infime mais profond. Meninha saute à ses côtés en gémissant et Defné la caresse d'une main distraite.

"Ça va ?", je m'inquiète.

"Tu as du travail", elle répond - et son accent oriental est étonnamment plus marqué qu'habituellement.

"Defné, dois-je redire que tu passeras toujours avant mon travail ?", je lui oppose en allant jusqu'à tourner ma chaise vers elle.

"Tu ne le diras jamais trop", elle souffle avec un sourire léger et en se tournant vers moi pour me regarder. "Réellement, Kane, je pense que tu n'auras plus de salive avant que moi j'en aie assez de l'entendre..."

"Donc, je répète ma question..."

"Je ne sais pas comment je vais... à la fois, j'ai envie... d'y croire... J'ai toujours su qu'Altan avait souffert au moins autant que moi de la disparition de nos parents... qu'il n'avait pas dû avoir une partie bien tranquille dans l'ombre d'Aslan... mais c'était plus facile de voir la réussite, la trahison, que le prix... D'un autre côté, je me répète qu'il a appris aux côtés du pire menteur qui soit, du pire manipulateur que je connaisse... qu'il me dit ce que j'ai envie d'entendre..."

"Pas seulement", je remarque. "Il ne t'a pas fait non plus tellement de cadeaux."

"Mais que des choses assez vraies... Je fais ma rebelle de loin, je me suis même trouvée de sacrés protecteurs... je ne veux pas voir les conséquences..."

"Defné, tu as traversé tout un hiver à chaque pleine lune la montagne pour tenter d'alléger les conséquences de problèmes politiques de la région du monde où tu es née ; tu as créé une organisation qui s'occupe des réfugiés... Ne dis pas que tu ne fais rien, que tu te caches ou que tu dois rougir !"

"Il me dit que j'ai un frère qui a envie d'avoir une soeur. Il reconnaît que je ne suis pas une écervelée dont il doit avoir honte - au contraire... ça, c'est nouveau, et j'ai envie de l'entendre", elle clarifie.

"Bien, mais encore ? Il est venu jusqu'ici pour te dire ça ? Il a pris le risque qu'Aslan le sache, que Sinan le découvre ? Qu'est-ce qu'il te demande, Defné ?", je la presse peut-être à cause de ma réflexion sur le prix de la magie.

"Oh, je vois que tu n'as pas une image de mon frère en philanthrope", elle remarque.

"Je mesure les risques qu'il a pris et je ne peux pas penser qu'il le fasse seulement pour pouvoir dire 'j'ai une soeur'. Je ne dis pas qu'il n'en a pas envie ou qu'il n'est pas sincère..; quand tu as pleuré et lui aussi, il était sincère. Ou un acteur au delà de tous ceux que je connais. Vous êtes de fait les deux seuls qui peuvent discuter des choix de vos parents sans les mettre sur un piédestal... en parlant simplement du fait qu'ils vous ont d'une certaine façon abandonnés... Les parents de Harry sont morts pour qu'il vive, lui... Vos parents sont morts pour que des idées ne soient pas totalement annihilées. Votre père s'est rendu pour vous, mais pas sans en faire un combat qui vous dépasse de plusieurs années lumières... Ce n'est pas une chose facile à porter..."

"Tu proposes un traitement oniromantique, Dottore ?", elle essaie de persifler mais renonce. "Je sais que non. Tu as raison... il y a une raison pour laquelle Altan prend ce risque aujourd'hui, pour laquelle il entreprend ce périple... c'est qu'il pense réellement que cette révolution de palais est en marche... une affaire de semaines... et qu'il se dit qu'il a plein de raisons de m'en parler... que je dois décider si je soutiens Sinan ou non - que la solution ne peut pas être de laisser faire... Il m'a presque convaincu", elle m'apprend.

"De quoi ?", je m'alarme.

"De choisir qui je veux soutenir. Et peut-être pas Sinan... sauf si, bien sûr, ta mère... ou ton grand-père... me le demandent... Jje t'ai dit combien ta famille l'impressionne ? Être le beau-frère par alliance de Harry Potter ? Se dire que Remus et Dora Lupin sont mes beaux-parents ? Ça l'impressionne comme je n'ai jamais rien vu l'impressionner !"

Le "bien sûr" me semble insupportable et je ne sais pas comment je fais pour ne pas le lui dire. Je ne veux pas mêler ma famille à sa décision.

"Et qui soutiendrais-tu ?", je décide de demander.

"Il m'a mieux parlé des différents groupes et tendances existants... il faudra que je creuse, que je vérifie, évidemment... mais je pourrais en rencontrer, ouvertement... il y a notamment un groupe de femmes... elles se font appeler les Soeurs de Noor... elles font beaucoup en termes d'éducation, de soins aux démunis, envers les réfugiés, et elles portent une demande sociale forte... pas tant d'ouverture que d'équité... Sa tendance à lui à des liens avec elles... Ce serait un soutien subtil... et sur des sujets qui me ressemblent davantage que le commerce des tapis !"

"Effectivement", je reconnais.

"Tu crois que ta mère...?"

"Jamais ma mère ne se mêlera de savoir qui tu soutiens comme dirigeant dans ton pays", je réponds en espérant que c'est vrai. Defné n'a pas l'air convaincu."Mais si tu veux en discuter avec elle, ça doit être organisable", je reformule donc. Ça a l'air d'une meilleure réponse. "Il va rester longtemps ? Il doit retrouver ton oncle où et quand ?"

"Il dit qu'il a quarante-huit heures... Merlin, Kane, s'il finit en prison ou pire.. parce qu'il est venu me voir... je...", sa voix s'étrangle.

Je me lève et je m'allonge à côté d'elle à la grande joie de Meninha. J'essaie de me mettre à la place de Defné et sans trop vouloir je reçois son désarroi et sa colère. J'imagine qu'Altan entre maintenant dans la catégorie des gens qu'elle craint de voir disparaître - peut-être qu'il y a toujours figuré d'ailleurs. Et cet homme a une famille pour laquelle Defné s'inquiète peut-être plus qu'elle ne me l'avoue.

"Ce serait une déclaration de guerre ouverte", je propose.

"Totale", elle me confirme avec un air résolu. "Aslan ne fera pas ça."

On respire tous les deux l'un à côté de l'autre pendant de longues minutes.

"Tu as fini ce que tu faisais ?", elle finit par me relancer.

"J'essayais de faire un tableau de correspondance", je lui raconte et je m'empare du parchemin pour commenter les différentes colonnes, les histoires et les logiques qui s'entrecroisent. Je lui dis que j'ai du mal avec les plombs de Chypre parce qu'ils portent des noms très allégoriques et que je ne sais pas tellement en fonction de quoi les ranger. "Si je ne les classe qu'en fonction de leur effet sur la lune, je biaise le classement", je souligne, et elle opine.

"Et c'est quoi ces plantes ?", elle me demande en désignant la deuxième colonne.

"Ce sont les plantes liées aux statuettes de Lo Paradiso. Dans les autres histoires, on mentionne des plantes ou des potions mais pas de manière systématique sauf pour les plombs chypriotes. Là, on a une plante pour chaque plomb - qui semble fonctionner un peu comme des statuettes ; mais ce sont celles que j'ai le plus de mal à classer".

En parlant, je fais venir la liste des plantes utilisées à Chypre. "Des plantes méditerranéennes bien différentes des nôtres, à part l'if", je souligne.

"Clairvoyance ? Une traduction du grec ou du turc ?"

"Du turc. Shermin a dit qu'elle allait refaire la traduction... c'est un texte ancien rédigé avec un alphabet arabe."

"J'imagine", elle me répond en levant les yeux au ciel. Comme je dois avoir l'air surpris elle explique : "Avant les années 1920, aucun texte était écrit dans un autre alphabet. Les Moldus ont élaboré un système utilisant un alphabet latin étendu mais l'essentiel des textes magiques historiques est rédigés à l'ancienne."

"Tu sais le lire ?"

"Merlin, avec le nombre d'heures de turc ancien que j'ai eues, j'espère ! Et de grec aussi, d'ailleurs. Mais si Shermin le fait... En tout cas, si on part de la plante, des baies d'if, on a une correspondance de plus entre Clairvoyance et Justice... "

"Qui serait aussi l'Aveugle des Romains", je rajoute. "Voilà un motif..."

"Il faudrait que Livia vous donne des plantes pour les trois autres pour voir si on peut aller plus loin dans la systématisation", elle remarque.

"Tu veux aller à ma place à la réunion de demain, tu as l'air d'avoir plus d'idées !"

"Ne dis pas de bêtises, Dottore, tu peux faire ton rebelle autant que tu veux, mais tu ne pourras pas t'échapper de ce que tu as mis en branle..."

Un peu comme toi à Istanbul, je réalise sans oser le dire.

"J'aurais essayé", je soupire. Je vais me relever pour reposer mes parchemins quand elle me retient. Je décide que j'ai assez fait de devoirs pour ce soir.

oooo

Bon, garderont-ils la foi assez longtemps pour que je finisse cette histoire ? Une pensée pour Kane et Defné. Le prochain tient la route mais son titre n'est pas écrit dans le marbre. Pour l'instant, il s'appelle "Vieux Sangs" - on y retrouve les choix d'Altan et de Defné ainsi que les statuettes. Vous connaissez l'équipe technique, vous savez que je réponds aux reviews, et que même Fénice Ecrytreau a un compte Facebook...