[III] - Troisième partie - Chapitre 3 : Je suis Rei
Un long rêve, des tours de manège successifs, l'euphorie en moins ; ainsi passèrent les trois années suivant la tragédie. Tout s'était enchaîné à la vitesse de l'éclair : aucun mot n'était sorti de la bouche d'Eri quand ses parents décidèrent de déménager, la perspective de vivre à quelques pas du lieu responsable de la métamorphose de leur enfant inconcevable. Lorsqu'ils jugèrent du jour au lendemain qu'elle porterait un autre prénom, là encore, elle ne protesta pas.
Eri laissa donc sa place à Rei, une petite sans passé traumatique. Elle assuma dès lors un rôle à l'extérieur, mais chez elle également, ses piliers accrochés à leur refus de prononcer l'ancien. L'exercice ne s'arrêtait pas là, la fillette obligée en outre de répéter la même phrase, sous la supervision de son père attentif. Ce dernier cherchait à graver l'ensemble de lettres vides de sens qu'en dépit de toute son abnégation dans l'effort, ne faisait pas disparaître celle qu'elle était.
Contrainte et forcée, Eri se transforma petit à petit en alter ego ; la gardienne de la partie insondable de son cœur se réveillait quelques fois en nage, une détonation dans les oreilles, son palpitant affolé en rythme d'un tambour intérieur. Durant de mini secondes, le souhait de se réfugier dans les bras de son duo favori faisait rage, toutefois, ils la replaceraient dans ce coma éveillé où cet événement, cette enfant n'existait pas. Si elle saisissait le but de cette comédie assez simple à comprendre, elle savourait ces répits, souvenirs qu'elle ne désirait pas oublier, malgré la douleur. La marque subsistait, elle composait avec, jour après jour. Ses parents aveuglés, elle ne pouvait se résoudre à expliquer ce besoin de s'accrocher à cette horreur, son héroïne, ces images. Les deux adultes trop heureux de voir le bébé reprendre une vie normale, tissaient un voile inviolable, les autres sens également obstrués. Ils se confortaient dans la prétendue efficacité de leurs méthodes, sous couvert du bien-être de leur progéniture.
Elle se pliait à toutes les exigences sans broncher, prisonnière de cette pièce de théâtre où elle assurait une interprétation parfaite, pour se gorger sans fin des sourires fiers sur le visage de ses figures tant aimées. Après tout ce qu'elles avaient vécu par sa faute, c'était un piètre sacrifice.
Une fois hors de la scène cependant, certaine d'échapper à ces regards scrutateurs, elle s'adressait à ce reflet changé à mesure des années, confiant la difficulté parfois d'assumer le tout. Ses parents prenaient le contrôle de sa vie et si légitime, du fait de son jeune âge, elle ne possédait guère de liberté, ils veillaient sans cesse, les sorties de n'importe quelle nature prohibées.
La majorité du temps enfermée, sa scolarité, ses sprints, quand ses pieds la soulevaient presque au-dessus du sol, représentaient ses bulles d'air ; dans ce vent sifflant, elle retrouvait son héroïne, qui envers et contre tout continuait de l'accompagner. Eri souffrait de ne pouvoir citer le prénom de celle qui signifiait tant devant sa famille. Elle appliquait un leitmotiv inconscient, faire contre mauvaise fortune bon cœur, de cette situation. La tenue du spectacle sans fin garantie, elle acceptait sa transformation physique, exigée par le directeur de la pièce : ses cheveux autrefois presque gris désormais d'un blanc semblable à la neige en hiver ; ses pupilles, tels deux joyaux brillants, avaient perdu de leur éclat au profit d'une teinte aussi transparente que celle de son père. L'extravagance de la pratique n'avait pas freiné l'obsession, et au fil de mois de suivi dans une clinique spécialisée, le résultat dépassait les espérances. Toute son existence métamorphosée, la petite tentait de se protéger contre la souffrance engendrée par ces blessures bleutées dans son âme meurtrie.
Un jour, pendant la récréation, un garçon de sa classe glissa à son oreille.
— T'es bizarre, toi.
Eri l'observa sans rien dire, puis haussa les épaules. À l'école, elle faisait de son mieux pour rester discrète, de peur que ses parents critiquent son comportement après analyse. Elle savait l'éventualité peu probable, mais elle craignait que son père ne se trouve quelque part dans l'enceinte à scruter ses faits et gestes. Effrayée que quelqu'un effleure son secret, la fillette gardait ses distances avec les élèves de sa classe. Elle répondait aux questions posées, riait, s'amusait, mangeait avec quelques connaissances, mais ne se liait pas vraiment sous peine de créer d'autres problèmes qu'elle ne pourrait pas gérer, d'autres devoirs drainant déjà assez son énergie.
Le garçonnet poursuivit :
— J'ai l'impression que tu fais semblant avec nous.
Son cœur s'accéléra un peu. La petite demoiselle ne s'interrogeait jamais sur la perception de ses camarades vis-à-vis d'elle, perdue dans son rôle. Le temps pour ce genre de réflexion la fuyait, bloqué par la force de son interprétation afin de toujours cacher la supercherie, rendre son double indétectable. Une inquiétude ridicule quand elle y songeait avec calme. Sa présence sur scène constante, spectateurs comme figurants semblaient subjugués par son talent inné. Cependant, l'attitude obsessionnelle en coulisse du directeur agrandissait l'anxiété d'endosser le rôle principal.
La panique s'affola en entendant cette phrase, à laquelle Eri ne put s'empêcher d'acquiescer en silence. La remarque était fondée, néanmoins, l'intérêt envers ses camarades, des plus sincère. Éloignée de toutes interactions pendant trop longtemps, elle redécouvrait chaque jour la joie des divers échanges avec ses semblables ou la nature. Elle voyait Nana dans toutes les merveilles fascinantes et précieuses, lorsqu'elle se disait avoir pu ne pas connaitre ces bonheurs sans sa bienveillante protection...
Quand ce type de pensées la traversaient, elle ressentait une légère rancune à l'égard de cette immobilité dont sa famille faisait preuve envers Eri, leur unique petite fille. Rei prenait trop de place, gommait l'image de l'adolescente à qui elle devait la vie ; si l'alter ego résistait encore aux assauts toujours plus violents pour forcer ses barrières, elle s'apercevait en plus que grandir contredisait sa promesse.
Elle se leva, s'éloigna à pas vifs sans un mot.
[*]
— Tu ne veux pas me parler, aujourd'hui, Rei ? s'enquit la douce voix de Ryuko Tatsuma.
Ryuko Tatsuma était la psychologue de Rei depuis son déménagement. Les deux adultes avaient expliqué lors de la première rencontre que leur enfant, sujette à cauchemars, s'épanouissait mal dans ce nouvel environnement. Une heure, trois fois par semaine, elle laissait sa patiente se confier sur la discipline qu'elle adorait.
À mesure que le silence les entourait, la jeune femme se perdait dans ses pensées. Elle souriait, la tête posée sur ses mains croisées, ses voix intérieures agitées. Rei Amamiya représentait sans doute l'un des cas les plus complexes de sa carrière à peine entamée.
En apparence, tout avait l'air normal : la petite s'exprimait avec joie de son sujet favori, dérapait à l'occasion vers ses journées scolaires. Mais sortie de ses thèmes, elle se repliait sur elle-même, jetait des regards à ses parents en biais, comme si elle attendait un signe concernant ce qu'elle devait ou non partager avec la spécialiste. Ryuko avait compris au fil des séances que la présence des tuteurs empêchait une exploration plus approfondie, l'intuition de la jeune femme alertée qu'un secret était la clé du lourd boulet que Rei traînait derrière elle. La vraie raison de ce blocage se situait ailleurs, sans qu'elle puisse la détailler. La psychologue avait formulé certains de ses doutes aux deux adultes, ces derniers choqués, assurèrent — un peu trop vivement à son gout — que rien n'expliquait l'état de leur progéniture, hormis le déménagement. Si elle admettait qu'un tel changement pouvait ébranler la psyché d'un enfant en bas âge, chez Rei toutefois, les indices rassemblés indiquaient autre chose. La jeune patiente, neuf ans aujourd'hui, ne progressait d'aucune façon, la praticienne certaine que les deux autorités la freinaient de manière consciente ou non, donnée difficile à déterminer. Ryuko analysait le comportement de la petite fille aux cheveux de neige depuis trop d'années pour en être persuadée. Si elle voulait aider cette enfant, une procédure peu habituelle, à l'image de l'énigme, s'imposait.
— Sortez, ordonna doucement la psychologue, à l'égard des deux parents.
Ils échangèrent un coup d'œil éperdu, l'homme prêt à rétorquer, mais interrompu.
— J'aimerais m'entretenir seule avec elle, s'il vous plaît. Patientez dans la salle d'attente.
Une certaine autorité se dégageait de sa voix, malgré sa jeunesse. Elle savait s'en servir pour se faire obéir, aussi bien dedans qu'en dehors de son travail. Tous ceux qu'elle côtoyait collègues et amis admiraient cet aspect autant qu'il le redoutait.
Les deux adultes s'exécutèrent sans insister, non sans une dernière œillade inquiète vers leur fille, affaissée sur sa chaise. Sans quitter sa patiente de vue, la psychologue attendit que la porte se fût refermée pour décroiser les bras ; elle ouvrit le tiroir de son bureau pour en sortir une sucrerie qu'elle offrit gentiment :
— C'est un caramel, précisa-t-elle, comme pour la convaincre.
Rei refusa et se remit à fixer ses genoux. La jeune femme posa le bonbon, se réfugia dans le mutisme le temps que l'enfant se familiarise avec ce tête-à-tête imprévu, puis demanda avec douceur :
— Tu sais quel est mon travail, Rei ?
Sans la regarder, la susnommée acquiesça.
— Que ce que tu me confies reste entre nous ?
Elle trembla légèrement, le gris de ses pupilles baissé avec obstination.
— Nous ne sommes que toutes les deux, tenta-t-elle de rassurer. Je te promets que tes parents n'entendront rien, personne, à part toi et moi.
La petite fille releva la tête et articula faiblement :
— Ils savent toujours tout, je ne peux pas...
Elle sursauta et baissa à nouveau les yeux. Ryuko se leva, contourna le meuble et s'agenouilla face à elle. D'ordinaire, elle ne s'approchait pas, elle n'aurait pas dû. Toute implication émotionnelle interdite, elle ne devait pas s'attacher à aucun de ses patients, interférer dans leurs vies, seulement donner les pistes vers une guérison, soulager un tourment par une écoute bienveillante où se glissaient des conseils. Toutefois, le hurlement qu'elle entendait à toutes les séances, était chargé d'une telle souffrance qu'elle ne pouvait rester sans réagir.
— Rei, je te jure que personne ne sera au courant.
La spécialiste prit la petite main dans la sienne et remarqua sa froideur, expression de sa solitude intérieure. Ryuko aussi encerclée en eut la gorge nouée.
— Aujourd'hui à l'école... murmura Rei si bas que la plus âgée se rapprocha, un garçon a dit... que j'étais bizarre...
La confession amena des larmes qui tombèrent sur ses genoux pliés.
— Cela t'a blessé ?
Rei acquiesça, ses lèvres secouées par les sanglots retenus.
— Parce que c'est vrai...
Elle s'effondra en silence. Cette fois, Ryuko resta immobile, recevant son chagrin ; lui-même exprimait la souffrance, l'épuisement. Cette petite voulait être écoutée, le criait au travers ses pleurs qu'elle s'efforçait de rendre muets, sa gestuelle suppliante. Ses parents empêchaient quiconque de tendre l'oreille.
— Raconte-moi, à ton rythme. Je suis là pour toi et je promets de t'aider.
[*]
Le bruit lénifiant de la mer l'apaisait, tout était calme ; le ciel d'un bleu sans nuages, l'astre diurne de plus en plus haut, toute notion du temps écoulé disparu. La présence paternelle derrière elle ne la gênait pas, elle arrivait à l'oublier. Les yeux fermés, elle se gorgeait de l'air iodé, du soleil caressant sa peau. Les sons des vagues, le raille des goélands captés par son ouïe la tranquillisaient, but de sa venue presque omis. Elle adorait ce paysage, découvert grâce à son père qui l'amenait ici la durée d'un exercice déplaisant et inutile, auquel elle n'avait pas la possibilité de se soustraire.
Mon nom est Eri, se répétait-elle.
L'homme l'informa que la pause prenait fin, la torture reprit.
Bien qu'elle fasse partie intégrante de son quotidien, elle n'aimait pas sa nouvelle identité. Elle effaçait son héroïne, finalité qu'elle souhaitait éviter. Hélas, personne ne pouvait l'aider et les syllabes prononcées écorchaient son cœur un peu plus. Elle n'avait que six ans lors de cette tragédie, les souvenirs auraient dû s'estomper, mais la volonté vivace d'Eri à les faire survivre était si féroce qu'à chaque plongée, elle se remémorait des détails. Le parfum de Nana surtout, une odeur vanillée, rassurante, s'était greffé à son sens de façon si puissante qu'elle reconnaîtrait cette senteur entre mille.
La phrase sortait avec un automatisme désarmant, tandis que ses pensées volaient vers l'adolescente qu'elle devait être à présent. Que faisait-elle en ce moment ? Avait-elle réussi à surmonter cette épreuve ? Tant de questions vouées à rester sans réponse.
Eri aurait tellement voulu échanger avec elle, ne serait-ce qu'une minute, un face-à-face appelé à toutes ses prières. Elle ressentait cette nécessité, pour autant, savait que ses parents n'autoriseraient jamais une chose pareille, sa requête symbolisant un obstacle à son nouvel épanouissement. Elle s'était imaginé la formuler à maintes reprises, ils ne l'écoutaient pas. Les sourcils froncés de son père, les pleurs de sa mère, cette douleur dans leurs yeux respectifs, des réponses décodées avec le temps. Un caprice de petite fille dirait le chef de famille, l'autre partie acquiescerait sans rien ajouter. Elle serait ensuite réduite au silence, congédiée dans sa chambre où elle s'enfermerait jusqu'au lendemain matin, début de sa journée. Se rendre à l'école, courir devenait un luxe au fur et à mesure des années, tant la tenue de condamnée sous son déguisement collait à la peau, l'empêchait de respirer.
— Rei !
La voix autoritaire de son père la ramena à la réalité, cette spirale intensive, abusive et stupide. Eri ne disparaîtrait jamais, malgré les tentatives mises en œuvre pour l'enterrer, elle le comprenait enfin, depuis quelques heures.
— C'est important, ce qu'on fait, là ! tonna-t-il.
Elle faillit répliquer « Pour qui ? » se retint finalement, et s'excusa de son manque d'attention. L'homme l'observa, suspicieux, avant d'interroger :
— Qu'as-tu raconté à Mademoiselle Tatsuma ?
Elle s'attendait à cette question ; la séance avait duré au-delà des soixante minutes habituelles, la raison du débordement devait se justifier, la petite s'y était préparée dès sa sortie du cabinet. L'interprétation en cours, elle parut le plus détachée possible lorsqu'elle répondit « Rien. » Sa psychologue avait en effet conseillé de taire la dernière conversation entre elles deux. Eri trouvait amusante cette cachotterie-ci, n'en éprouvait pas de culpabilité particulière. Elle se demandait simplement comment la jeune femme avait reçu ses confessions, le sens de cette promesse. Personne ne pouvait l'aider. Elle mangeait à sa faim, s'abreuvait d'autant d'affection que ses parents pouvaient en donner, ils ne la violentait pas physiquement. Elle adorait ses deux arbres, eux aimaient la pousse qu'elle formait. Chercher plus loin était déplacé au vu de tout ce qu'ils traversèrent avant. Pourtant, pendant une seconde, complète et continue parfois, elle les trouvait cruels à leur manière.
L'homme abandonna, insister serait en pure perte. Eri pouvait se montrer si bornée qu'elle en devenait exaspérante. Conscient que l'exercice l'épuisait, il proposa de laisser tout ça s'envoler, une invitation à courir sur la piste. Toutes dents dehors, elle bondit vers lui, sa petite main à la rencontre de l'immense tendue.
[*]
Trois mois plus tard, à première vue, rien n'avait changé pour Eri qui continuait de suivre les ordres du metteur en scène. Elle était Rei Amamiya. Ses cauchemars presque disparus, elle ne grimaçait plus en entendant ce prénom. Ligne par ligne, posture par posture, tout s'accordait à volonté.
Ses parents ne se doutaient pas que la fillette partageait désormais son secret avec Ryuko Tatsuma et l'interdiction d'assister aux échanges, après cette première fois ne les aiguilla pas dans cette direction. Ce drôle de voile qu'ils s'empêchaient de retirer s'avérait en fin de compte utile. Elle libérait ce trop-plein emmagasiné durant des années à l'abri du jugement, heureuse qu'une personne daigne entendre ce qu'elle refoulait jadis. En déchiffrant les conversations, Eri se trouvait conforter dans cette envie de conserver ce lien avec ce passé et Nana. Rien ne paraissait plus normal d'après la jeune femme, en raison du caractère déterminant de l'incident, l'obligeant à grandir plus vite que les enfants de son âge. La psychologue ne cachait d'ailleurs pas l'admiration envers cette volonté ancrée de sa patiente à vouloir tout assurer. Devenu une sorte d'exutoire, Eri trépignait de retrouver la seule qui l'écoutait et la comprenait.
Au terme d'une séance, Ryuko demanda discrètement :
— Est-ce que ça te dirait une promenade en ma compagnie ce dimanche ?
La petite fille écarquilla des yeux, incertaine de la signification envoyée par son cerveau. Elle s'enquit de l'implication de sa famille dans cette proposition, étonnée qu'un projet pareil soit possible alors qu'ils interdisaient fermement ce genre de choses. La précision qu'elles seront seules, la désarçonna quelque peu. Une sortie sans surveillance parentale n'était plus envisageable depuis ses six ans. Comment la jeune femme avait réussi un tel tour de force ?
— Officiellement, c'est une séance en plein air, expliqua-t-elle, en lisant la question sur le visage d'Eri. Il va faire beau, le parc à côté du bureau, ça te dit ?
Trop émue pour parler, elle hocha la tête, souhaitant déjà y être.
Il faisait à peine jour lorsqu'Eri ouvrit son regard le dimanche matin, les rayons du soleil levant chatouillant d'une légère brise rideaux de la fenêtre de sa chambre. Selon le programme, elle devait retrouver la jeune femme blonde aux alentours de onze heures au cabinet et passer l'après-midi avec elle. Si elle trouvait tout cela bizarre, elle n'aurait pu espérer meilleure échappatoire à ce rituel imposer par son père.
Elle se pinça une joue afin d'être certaine de son réveil, sourire élargi, amusé par la réponse un tantinet sensible. Sans perdre une seconde, elle sortit du lit, choisit sa plus jolie robe bleue et fila dans la salle de bain prendre une douche.
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L'endroit grouillait de familles désireuses de se rassembler, partager un instant privilégié : pique-niques, jeux, rires, conversations s'élevaient dans un borborygme incompréhensible. Eri laissée seule à cette contemplation, s'imprégnait de l'atmosphère le moindre détail enregistré avec soin, sous l'œil bienveillant de sa gardienne. Cette dernière brisait un nombre impressionnant de règles en agissant ainsi, mais elle s'interdisait d'y penser, savourant le sourire radieux, les paupières étincelantes de sa protégée. Pour le moment, elle l'observait, persuadée du bien-fondé de sa décision, ridiculisant le spectacle auquel elle assistait et participait sans se rendre compte. Ses parents se trompaient, l'écoute et l'attention suffisaient amplement pour cette jeune demoiselle ; un miracle après un traumatisme pareil, rendu possible grâce à une seule personne.
Ryuko regardait sa montre quand elle l'entendit arriver. Elle releva la tête, ses prunelles verrouillées. La cible marqua un arrêt, la silhouette d'abord reconnue de dos, deux larmes visibles sillonnant ses joues. Son faciès pâle respirait la joie, alors que ses pas la guidaient vers son objectif.
Le sourire d'Eri s'effaça soudain. Une fragrance familière s'éleva, flotta dans l'air, se rapprochait d'elle. Une odeur identifiée entre mille. Avant de pouvoir faire un geste, sa vue fut cachée par deux grandes mains.
— Bonjour, chère petite Eri, salua une voix un peu changée, quoique unique.
Eri plaqua ses paumes devant sa bouche pour étouffer les sanglots qui comprimèrent d'emblée sa poitrine. Un songe. Elle devait encore rêver.
Un corps adolescent en mouvement se plaça devant elle et s'agenouilla à sa hauteur. Le soleil l'éclairait de toute sa lumière, Eri pouvait apercevoir les ailes déployées.
Ces longs cheveux bruns, ces traits, cette senteur vanillée... Un hoquet, mélange de gémissements contenus et d'exclamations de surprise sorti d'un coup, provoqua un sursaut incontrôlé. Incapable de les retenir, les perles roulèrent en cascade sur son visage incrédule. Le temps s'était arrêté dans cet instant irréel. Elles se regardaient toutes les deux, s'adressaient une infinité de paroles silencieuses à la signification inconnue, à part pour elles. L'adolescente aussi émue que la cadette attendait le moment opportun pour parler, esquisser un geste.
Eri se jeta dans ses bras et laissa libre cours à ce drôle de chagrin qui la submergeait : le coma artificiel touchait à sa fin, elle s'éveillait, réalisait le mal de son vécu, ce sommeil indésiré. La vie renouait avec elle dans la joie, le soulagement, de manière bien plus intense que durant ses sprints.
La peur d'en être à nouveau privée commença à ralentir cet excès de bonheur, mais elle s'accrocha avec hargne à l'étincelle surgit de nulle part. Plus jamais elle ne la fuirait.
Tout s'entrechoquait avec la force d'une vague poussée vers la roche. La petite fille étouffait sous ses pleurs, ne savait quoi ressentir avec précision. Une partie d'elle s'obstinait à croire à un rêve après tout ce temps à imaginer ce moment tant désiré. Une réponse divine offerte à ses prières désespérées adressées de vive voix à la psychologue, l'origine de ces retrouvailles trop belles pour être vraies.
Ce nom interdit toutes ces années franchit ses lèvres frémissantes :
— Nana...
Nana l'enlaçait contre elle, sans se résoudre à la lâcher, les yeux fermés. Eri utilisait toujours le même shampoing à la pomme... ce parfum qui avait insufflé le courage nécessaire pour supporter le dérouler de cette nuit de cauchemar. L'adolescente craqua à son tour en silence, sa tendre étreinte resserrée autour du petit être tout tremblant d'émotion...
[*]
Tōya n'attendit pas le départ des deux témoins et entoura Izuku de ses bras dès qu'il se fut assis. Il avait besoin de cette chaleur apaisante, tant son cœur grossissait à mesure que les images démêlaient une petite partie de ce nœud que constituait cet étrange passé. Cette fillette était donc sa mère... Il n'aurait jamais dû remonter aussi loin. Pourquoi se rappelait-il de choses qui ne lui appartenaient pas ? Il ne possédait pas ces souvenirs ! Plus bizarre encore, son organe vital agonisait, son crâne ne cessant de marteler le prénom « Nana » depuis son réveil...
Tout ça n'était pas normal.
— Tu veux arrêter ? murmura Deku qui répondait à l'étreinte, oubliant la présence de ses assistants stoïques.
Le brun secoua la tête. Il désirait savoir pourquoi les réminiscences de la petite enfance de sa génitrice venaient le hanter, rien ne faisait sens. Avant de se lancer, il avait une idée claire du procédé et des résurgences probables, mais rien ne se déroulait comme prédit. Il sentait néanmoins que toutes les réponses arriveraient en explorant ; il fallait continuer, coûte que coûte.
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— Si je comprends bien, c'est votre psychologue de l'époque qui a retrouvé ma...
L'inspecteur dû s'interrompre, écrasé par le poids lourd des sentiments qu'il éprouvait toujours. Il ne se ferait jamais à la disparition atroce de son âme sœur, malgré le temps. Il respirait, parlait, bougeait, cependant derrière l'apparent contrôle de sa vie se cachait la vérité qu'il aurait voulu mourir à sa place ce soir-là. Sa perte insurmontable, survivre sans elle constituait un châtiment trop cruel, son enfer personnel.
— J'ignore comment elle s'y est prise toutefois, il semblerait, confirma Rei Todoroki en face de lui. Nana m'a dit que quelqu'un était venu la trouver en vue de ce rendez-vous. Mademoiselle Tatsuma était la seule à connaitre le lien entre Nana et moi, hormis mes parents.
Elle s'exprimait avec calme, les larmes avaient séché ; disparut le corps secoué de sanglot à son entrée. Une maîtrise parfaite, une résolution inébranlable, la représentation d'une femme forte ; l'image qu'elle s'appliquait à renvoyer, consciente qu'elle devait une transparence totale à la seule personne capable de l'aider.
— Je ne l'ai plus revue après ça... soupira-t-elle, une sorte de dernière rencontre. Je sais que cela va vous paraître étrange, cet ultime instant avec mon héroïne m'a poussé à aller de l'avant.
Elle s'arrêta, le regard dans le vide.
— Je l'ai oublié, j'ai avancé sans elle... je le regrette tant, mais elle...
Ses yeux se fermèrent sans son autorisation. Elle n'était pas responsable de la mort de son ange gardien, pourtant, depuis cette macabre découverte, elle culpabilisait au point de perdre le gout de vivre.
— Et il n'y a pas qu'elle, reprit-elle, le visage creusé par la tristesse, j'ai aussi abandonné Eri, cette petite fille qui a tant souffert... La vérité c'est qu'aujourd'hui, celle qui se tient devant vous n'a plus rien à voir avec cette enfant. Je ne fais plus semblant...
Les traits farouches déformèrent tout à coup sa figure, tandis qu'elle reportait son attention vers l'interlocuteur.
— Je suis Rei.
