58 | Vieux sangs

On est debout à l'aube, Defné et moi. Je passe voir Cecilio qui ouvre à peine les paupières. On l'ausculte sous le regard étonnamment attentif d'un des gardes qui nous a accompagnés jusque dans la chambre. Son énergie reste basse et son aura semble toujours infrastasée.

"Anémie", propose Defné à mes côtés. "Lycanthropie, magie qui enserre l'aura... l'anémie me paraît une conséquence un peu inévitable."

Comme je n'ai pas de meilleure idée, je vais chercher une potion à base d'ortie qui peut aider notre malade et je lui en fais prendre une cuiller. Defné ajoute des prises régulières à son ordonnance journalière qu'exécutera Timandra.

"Je vais être prêt pour leurs marionnettes et leurs petites chansons, Dottore ?", questionne Cecilio plutôt humblement une fois qu'il a dégluti.

"Pas encore", je lui réponds sincèrement. Personne ne m'a posé la question mais c'est la seule réponse.

Je me demande s'il va plaider pour que j'intervienne contre l'avis du conseil mais il se contente d'opiner et de se rouler en boule dans son lit. Le garde s'enquiert en nous raccompagnant de si on pense que ça va durer longtemps. Defné dit qu'on n'a pas fait tout ça pour le rendre davantage malade aujourd'hui. Le garde cherche une confirmation auprès de moi, ne voit pas d'ouverture et se contente d'opiner.

On ne traine pas assez pour lui donner le temps de creuser. On est ainsi dehors alors que le soleil est encore une promesse - un truc qui épaterait ceux qui me connaissent depuis longtemps, je le sais bien. C'est un sentiment étrange et nouveau, mais je me sens assez différent du jeune médicomage qui est arrivé ici, pressé d'en découdre et tout aussi pressé de savoir où il aurait envie d'aller après. Alors qu'on se promène un peu au hasard avec Meninha dans une montagne de moins en moins enneigée, je raconte ça à Defné.

"Mais tu te reconnais ? Est-ce que tu penses que ce jeune médicomage critiquerait un des choix ou des actions que tu as entrepris ?" est son intéressante question.

"Je ne sais pas s'il se serait obligatoirement cru capable de certaines choses... mais pas fondamentalement... J'ai davantage l'impression d'avoir mis mes principes à l'épreuve que de les avoir trahis", j'arrive à lui répondre après un vrai moment de réflexion.

"Alors, tout va bien, non ?", elle commente avec un sourire lumineux.

"A côté de toi ? Toujours", je promets, et ça la fait rire. Un rire moins lumineux que son sourire.

"C'est sûr, je rends ta vie tellement simple et stable !"

"Defné, je ne crois pas que ma famille ne représente pas sa part de défis à surmonter pour toi. Et je t'aime, je n'arrête pas de répéter que je vais t'épouser, alors..."

"M'épouser ?", elle relève en fichant ses yeux verts pailletés d'or dans les miens.

"Quand tu veux, Defné. Si tu veux, on demande au Conseil de nous unir... ça nous évitera les frais de mariage...", je badine mais mon coeur a eu cette accélération automatique.

"Altan...", elle commence puis secoue la tête.

Je n'arrive pas à être patient : "Altan en doute ?"

"Plus vraiment... Il semble avoir admis que les normes... que nous soyons un couple et qu'il n'ait pas son mot à dire sur la question", elle commence par m'assurer. "Sans doute pour m'amadouer... il... Altan a dit que si on se mariait... il... serait heureux que je porte la tiare de ma mère.. de notre mère. C'est ridicule, hein ?"

Je me souviens presque à mon insu qu'elle avait mentionné ce bijou auprès de ma mère quand cette dernière lui avait demandé si, en cas de négociations avec son oncle, elle avait des exigences.

"Ridicule que tu y accordes de l'importance ?"

"Quand j'étais une toute petite fille... avant que mes parents... avant.. tout... Je me souviens d'avoir vu ma mère porter cette tiare et me dire qu'un jour elle serait à moi.. Altan s'en souvient aussi. Il dit qu'il sait qu'elle devait me revenir... Mais est-ce que ce n'est pas m'acheter ?"

"Ce n'est t'acheter seulement si ça t'oblige à faire quelque chose en échange que tu ne veux pas faire... Hier soir, tu semblais te dire que tu allais choisir ton propre camp..."

"Hier soir... mais ce matin, je me demande si ce n'est pas prendre à pleine main un objet magique inconnu..."

"Je comprends. Je pense sincèrement que tu ne seras jamais assez prudente", je commence avant de me dire qu'elle ne va pas supporter ça. "Enfin, c'est bien sûr ton choix..."

"La vérité, Kane, c'est que d'où je viens, jamais personne ne se dira que mon choix n'est pas aussi le tien, surtout si on se marie. Et si c'est le tien, on se demandera s'il est aussi celui de ta famille", elle énonce en croisant les bras alors que Meninha court frétillante derrière le même bâton que j'ai déjà renvoyé trop de fois.

"Tu veux parler à ma mère", je me souviens. Je regarde ma montre. "On a juste le temps de monter au lac et de lui laisser un message pour qu'elle nous fixe un rendez-vous..."

"Nous, Kane ?"

Je reste interloqué et essayant de savoir si je sais quoi répondre et je ne trouve pas.

"Defné, je ne sais pas quelle réponse tu attends. Une seconde, tu m'expliques que je serais automatiquement tenu comme soutenant le parti que tu soutiendras, que je le veuille ou non, la seconde d'après, tu as l'air de dire que je me mêle de ce qui me regarde pas... Tu peux appeler ma mère seule si c'est ton souhait... "

"Mais ce serait bizarre... Elle trouverait ça bizarre... non ?", elle m'oppose.

"Elle te demandera si je suis au courant, sans doute", je lui concède.

Defné soupire et détourne les yeux. Sa voix est un souffle quand elle reprend :

"C'est comme si le vieux sang qui court dans mes veines était un poison ! J'ai tout fait pour prendre toute la distance possible... pour me tenir en périphérie.. ne pas couper les ponts trop violemment - refuser les mariages, limiter mes visites, rester en dehors des querelles, des engagements, des relations trop personnelles... Mais ils sont là : Aslan avec son pouvoir, Sinan et Altan avec leurs promesses... Ils viennent jusqu'à Londres, jusqu'à Nice, jusqu'ici ! Sans parler de tous ces gens qui agitent le souvenir de mes parents pour justifier leurs propres choix ! Je voudrais retrouver ma distance... mais ce n'est pas possible... et je t'entraîne avec moi... Tu ne me le reproches pas... tu me tiens la main... tu dis que tu es là pour moi, et je n'ai aucune raison d'en douter. Tu l'es depuis des mois, maintenant. D'autres auraient déjà pris la fuite ou... m'auraient contrainte à choisir.. au minimum... Des fois, toute cette gentillesse et cette considération m'effraient. J'ai envie de te provoquer, de voir quel est le point où tu te rebelleras contre toute cette histoire... quel est le point où tu arrêteras d'être gentil et tu deviendras comme tous les hommes que je connais : tu exigeras des choses de moi.."

"Moi ?", je vérifie, stupéfait de la conclusion de sa sortie que je partage dans les grandes lignes.

"Tu ne peux pas être si parfait...", est l'étrange confirmation qu'elle me fait.

Il me faut quelques secondes pour arriver à retrouver ma voix.

"Je ne suis pas parfait, Defné ! Hier soir, j'ai dû me retenir pour ne pas aller mettre mon nez dans ta conversation avec ton frère. Tu ne l'aurais pas supporté et tu aurais eu raison. Mais j'en ai crevé d'envie !" je lui livre et je vois la surprise dans ses yeux. J'essaie de me calmer pour mieux expliquer. "Je comprends que tu cherches un compromis entre toutes leurs attentes, je comprends que, même si tu te veux neutre, les autres refusent de l'admettre et qu'il est sans doute plus sage que tu choisisses le parti qui peut se vanter d'avoir ton soutien. Je comprends mais ça m'agace. Si ça te rassure de le savoir, ça m'inquiète profondément parce que je sais que ni toi ni moi ne sommes de bons politiques. Du coup, je me tourne vers ceux en qui j'ai confiance - Harry, ma mère... Et peut-être que toi, tu n'as pas envie de leur aide..."

"Comment pourrais-je dire penser ça, Kane ?", elle secoue doucement en secouant la tête. "J'ai juste tellement peur qu'un jour tu me reproches d'avoir tracté toute ta famille contre son gré dans une histoire d'incertitudes et de risques... Harry a bien dit que ce n'était pas votre priorité. Ils m'ouvrent leurs bras pour toi, parce que toi, tu leur dis, cette fille fait partie de notre famille... sans rien demander en contrepartie..."

"La contrepartie, Defné, c'est qui tu es, c'est ce que tu m'apportes, ce que tu fais de moi", je promets. "Ils t'accueillent parce qu'ils me voient debout et entreprenant alors qu'ils m'ont vu hésitant, découragé et déprimé. Tu veux une contrepartie ? La voilà." Elle me regarde sans rien dire, comme si elle n'osait pas me croire. "Je ne suis pas parfait, Defné. Je n'ai peut-être pas les mêmes défauts que ton frère, ton cousin ou ton oncle, mais j'en ai... Je fais juste de mon mieux, évidemment pour ne pas te les montrer trop", je tente en me perdant dans ses yeux verts embués de larmes.

Elle prend alors ma main et la serre très fort. "Dépêchons-nous pour ta mère."

Sans surprise, celle-ci est debout et répond immédiatement. Je dirais qu'elle est déjà à son bureau. On la met rapidement au courant des derniers développements, et son commentaire factuel est édifiant : "Ah, c'est pour ça que Ingiusto essaie de me joindre depuis hier ! Grâce à votre appel, il vient de gagner une bonne dizaine de places dans mon agenda !"

"Dora, est-ce que vous pensez que mon frère est... en danger ?", questionne Defné presque honteuse.

"Je te répondrai quand je leur aurais parlé. Aucune opinion a priori", lui répond Mãe sans tellement de gants. "Je vous tiens au courant sans savoir quand j'aurais la matière et le temps de le faire. Mais aujourd'hui."

Ça ressemble à une fin de conversation - elle a peut-être des files d'Aurors devant son bureau. Ma propre soeur en fait peut-être partie. Le jeune docteur que j'étais il y a encore quelque temps aurait reculé. Reste qu'on n'a pas tout dit.

"Mãe... La conversation avec Altan nous amène à nous demander si... Defné ne devrait pas avoir une position active... choisir le camp qu'elle soutient en un mot", je me lance osant la compétition avec son sacré long agenda.

"Ah", est la première réponse surprise de ma mère. Je ne sais pas si c'est le fond ou le fait que j'insiste qui la surprend.

"On ne peut pas en parler maintenant", je rajoute. "On doit ouvrir le dispensaire et Harry et Tiziano sont là... pour les potions", je précise sans trop savoir à quel point elle est au courant de tous les développements. "Mais nous sommes conscients que si on choisit cette position, on... a besoin de conseils..."

"Et on ne veut pas que ça vous porte tort, Dora", rajoute Defné nerveusement.

"C'est un sacré sujet, Defné... Je ne sais pas si j'ai une opinion bien formée... Je vais appeler Dario et peut-être aussi quelques personnes qui peuvent me donner des indications... Je ne pourrais pas revenir vers vous avant ce soir...", elle s'inquiète maintenant, je le vois bien.

La visite de Altan lui paraissait une péripétie mais qu'on adopte une position active politiquement lui pose davantage de questions. Voilà qui est clair.

"Très bien, Mãe", je promets. "On n'est certainement pas à un jour près." Comme Defné me lance un regard interrogateur, j'amende : "Même si Altan a l'air de penser que les choses pourraient aller très vite là-bas..."

"Je vais essayer d'avoir les informations qui nous manquent. Aussi vite que possible. Vous, faites bien attention à vous", est sa dernière phrase avant de couper la conversation. Elle a l'air de le penser sincèrement.

"Tu vois, elle n'est pas obligatoirement favorable", remarque Defné l'air presque contente. Peut-être entrevoit-elle dans ma mère quelqu'un qui lui donnera des raisons de rester neutre. Peut-être que c'est ce qu'elle veut dire lorsqu'elle interroge ma soi-disant gentillesse et mon manque d'exigence.

"On verra ce qu'elle dira quand elle aura plus d'informations", je soupire, sincèrement dépassé par la complexité de la situation.

"Ne traînons pas, on un dispensaire à ouvrir", décide Defné et je la suis avec un certain soulagement.

On marche vite, nous laissant entraîner par la pente pour courrir quand c'est adapté. Ça nous évite de discuter et Meninha est ravie. Dans l'intervalle, Timandra est arrivée avec la ponctualité qui la caractérise, et les stagiaires l'aident à installer notre petit déjeuner commun quand nous les rejoignons. Un semblant de routine dans ce monde inquiétant. On a à peine eu le temps de se saluer les uns les autres et d'apprendre que Pina viendra nous rejoindre qu'après le petit-déjeuner que Altan apparaît sur le seuil de la grande salle. Il a l'air de prendre sur lui pour ne pas rester dans sa chambre jusqu'à ce qu'on vienne le chercher - et ça me touche assez cette vulnérabilité assumée. Defné à mes côtés se tend comme un réflexe puis lui fait signe de venir.

"Voici mon frère, Altan. Il parle anglais, ne vous compliquez pas la vie", elle précise pour les stagiaires. Timandra a déjà eu affaire à lui. "Altan, voici Emil et Freya, des stagiaires venus de Sainte-Mangouste, là où Kane a fait ses études. Siorus est quasiment un cousin de Kane..."

"Un quasi cousin ?", relève Altan. "La famille Lupin ne cessera donc jamais de m'étonner !"

"Sio est le fils du professeur Severus Rogue, un collègue et ami de longue date de mon père", je formule lentement. Je vois qu'Altan connaît le nom, mais il est du genre qui fait ses devoirs. "Je n'ai pas d'oncle mais je pense que les relations que nous entretenons sont approchantes..."

"Kane ne parle pas de soumission, de manipulation ou d'obéissance, Altan. pour le cas où tu te poserais la question", intervient Defné en lui tendant un café. "Ce sont peut-être pas des relations de sang, mais ce sont des relations de confiance - faut-il faire confiance à Kane pour lui confier son fils de quinze ans dans une réserve de loups-garous !"

Sio ne sait pas où se mettre, je le comprendrais à moins. Altan résiste bien à la nouvelle attaque de sa soeur. Je vois peut-être une facette de Defné que je n'ai réellement pris le temps d'explorer complètement. Est-ce qu'elle cherche son point de rupture, qu'elle veut vérifier où s'arrête sa bonne volonté affichée ?

"Je vous envie alors ce quasi-oncle, Kane", est la réponse polie et diplomatique d'Altan. "J'ai des enfants qui aimeraient sans doute avoir un oncle et une tante en qui ils pourraient avoir confiance. Surtout dans les temps que nous traversons." Defné détourne les yeux trop vite pour cacher qu'elle prend le rappel de ce qui est en jeu en plein coeur. Sa main tremble - je la prendrais bien dans la mienne si ça ne risquait pas de souligner encore une fois sa vulnérabilité. "Mais vous êtes déjà bien des fois oncle, n'est-ce pas, Kane ?

"Six fois déjà", je confirme. "Le plus grand a treize ans... Je suis plus souvent dans le jeu et l'animation avec eux que dans la confidence", je lui livre.

"Jeu et animation", répète Altan comme s'il découvrait ces mots. "Effectivement, il y a de quoi être fasciné et envieux."

Siorus fronce les sourcils et je lui fais signe de rester silencieux. Je suis heureux que Emil se lève et lui dise de se préparer. Defné explique qu'ils mesurent les auras des enfants de Lo Paradiso et je me rends compte qu'il va falloir que je trouve le temps d'en étudier les résultats.

"Ça se passe bien ?", je questionne Emil.

"On prend notre temps", me répond celui-ci. "Je répète à chaque fois que je ne mesure pas la puissance mais les capacités, que je ne fais pas un classement. Je crois que ça commence à percoler."

"Il dit à chaque fois : bon, sans surprise, tu es un sorcier ou une sorcière !", nous apprend Siorus avec animation.

"Les parents veulent en savoir plus. J'ai dit qu'on ferait une réunion avec toi, docteur, quand on aura fini toutes les mesures. Comme ils te savent occupé, ça aide", rajoute Emil. "Ils veulent aussi savoir si je vais examiner les enfants trop jeunes pour l'école... Une fois de plus, j'ai dit que ça dépendait de toi..."

"Tu as bien fait", je soupire. "Je ne sais pas jusqu'à quand je vais être totalement pris par nos histoire de statuettes, mais... je voudrais voir tes résultats."

"Nos résultats, Docteur, Siorus m'aide bien. Je peux en laisser une copie sur ton bureau ?"

"Je promets de lire à un moment ou un autre", je conclus en ayant l'impression bizarre de répéter ce qu'a dit ma mère.

Les garçons vont sortir quand on frappe à la porte - c'est Altan qui réagit le plus nettement, mais Meninha a un grondement caractéristique : elle ne connaît pas tous ceux qui sont derrière cette porte. Pina serait entrée sans frapper. Timandra me regarde, et je décide qu'on frôle un peu trop la paranoïa. Je vais donc moi-même à grands pas, Meniha sur les talons, ouvrir la porte en disant : "Sans doute un malade pressé !"

Mais sur le seuil, je me retrouve face à Lucca Astrelli et Andrea et ils ne sont pas seuls. Il y a des sorciers avec eux et ils portent un uniforme d'Aurors italiens. Je reconnais avec une pointe d'adrénaline, Dario Ingiusto. Ce n'est pas parce qu'il est pote avec Mãe et qu'il est déjà intervenu en ma faveur que je ne dois pas m'inquiéter de sa présence. Par mesure de prudence, je pose ma main sur le collier de ma petite chienne.

"Dottore, on doit te parler", commence Lucca avant de préciser avec une nette formalité : "Je suis là en qualité de membre du Conseil. Andrea et le lieutenant général Ingiusto nous ont convaincus qu'on ne peut pas juste attendre que vous veniez à nous."

"Vous venez pour Altan ?", je vérifie. Ils acquiescent tous gravement dans un mouvement impressionnant de coordination. "Entrez", je décide en m'écartant de la porte. "Allez-y, les garçons", je rajoute en me demandant s'il existe un moyen de me débarrasser de tout le monde. Parlez-moi de magie, tiens !

"On a dit en bas qu'il fallait limiter les visites au dispensaire aux cas graves ce matin", indique Andrea.

"En attendant l'arrivée de Pina, Timandra et Freya, vous jugez de l'étendue des problèmes et vous n'hésitez à venir me chercher", je soupire.

Je sais bien que ni Defné ni moi ne pouvons sécher la conversation qui s'annonce. Defné explique sans doute la situation à Altan, et il se lève lentement en essayant assez mal de cacher sa nervosité. Il se joint pourtant à nous pour s'enfermer dans mon bureau, laissant Timandra et Freya seules à la table de petit-déjeuner. En les regardant tous entrer, je regrette sincèrement l'absence de Harry pour cette conversation.

"Nous allons parler anglais", annonce Lucca dès que j'ai fermé la porte et regagné le cercle qui s'est formé devant mon bureau. Personne ne s'est assis. "J'ai placé un sortilège de traduction sur Andrea - pas aussi efficace que le tien, Dottore, mais ça m'a semblé le plus rapide. Monsieur Karaman, je suis Lucca Astrelli et je suis un des ambassadeurs de Lo Paradiso. Sous ce titre pompeux, on peut dire que je m'occupe des relations extérieures de la réserve, notamment avec les Aurors italiens. Nous avons l'honneur de recevoir aujourd'hui le lieutenant général pour l'Italie du Nord, Dario Ingiusto. Il est depuis longtemps notre ami."

"Un ami qui n'a pas rendu de visite depuis longtemps et qui s'est dit que la situation actuelle lui offrait tout de même toutes les excuses nécessaires pour le faire", répond Ingiusto sur un ton un peu mondain que je ne lui connais pas vraiment. "Monsieur Karaman, vous pouvez vous vanter de mobiliser nos équipes depuis plusieurs jours. Vous étiez surveillé comme visiteur de marque, secrétaire de votre oncle, Aslan Bey. Mais voilà que vous partiez sur les chemins, en dehors de tout protocole et sans escorte. Empruntant même des transports moldus ! Où alliez vous ? J'avoue que nous avons mis du temps à nous convaincre que vous alliez rendre visite à votre soeur, Monsieur Karaman. Mais nous avons des équipes ici et elles ont confirmé votre destination et Andrea nous a prévenu de votre arrivée... "

"Une visite privée à ma soeur", répète Altan d'un ton hautain qui tranche bien, pour moi, avec le ton poli de Lucca et Ingiusto.

"Une visite non annoncée", remarque d'ailleurs Lucca.

"Je ne savais pas qu'il fallait."

"Oh, Altan !", s'emporte Defné, "Tu crois vraiment que ta position est tenable ? Nous n'avons pas de relations régulières et, effectivement, il ignorait sans doute que la réserve soit si surveillée", elle commente pour les deux autres. "Mais nous savons tous ici, ou nous le devinons, pourquoi mon frère voulait être discret. Notre oncle n'aurait sans doute pas vu notre rencontre d'un bon oeil."

Lucca opine un peu automatiquement. Ingiusto a l'air d'hésiter à mener un interrogatoire en bonne et due forme. Ne me demandez pas comment je le sens. Et je ne connais qu'une seule parade à un Auror qui part en chasse : un Auror plus gradé.

"Lieutenant général", je me lance donc. "Je sais par ma mère que vous avez cherché à la joindre, est-ce que vous avez réussi ?"

"Vous lui avez parlé quand ?", il questionne sans surprise.

"Ce matin, nous sommes allés l'appeler pour l'informer des derniers développements..." Altan a l'air sidéré et trahi de l'information - et on me dit naïf ! Defné est bien de mon avis :

"Je ne vais pas mettre en danger la famille de Kane", elle énonce. "Je voulais discuter avec la mère de Kane avant de prendre une décision, quant à ma position finale. Elle nous a dit que vous cherchiez à la joindre et que c'était peut-être lié. Elle doit revenir vers nous."

"Elle a peut-être essayé alors que j'étais déjà dans la Réserve. Vous savez que les communications magiques habituelles sont difficiles", soupire presque Ingiusto. Je parierais qu'il regrette maintenant de ne pas avoir la position de ma mère. "Mais je suis content de savoir que... qu'elle est au courant."

Plutôt, qu'on ne fait pas ça derrière son dos, je traduis mentalement. Ingiusto n'est mon allié que dans la mesure où il est l'allié de ma mère. Avec les limites que ce genre d'alliance ne manque jamais d'avoir. C'est le genre de chose que je déteste prendre en compte mais je n'ai sans doute pas le choix.

"Monsieur Karaman, je pense en effet qu'on ne gagne rien, tous autant que nous sommes, à éviter le sujet de la réaction de votre oncle", reprend Ingiusto assez sombrement. Il n'est pas très à l'aise avec le sujet, je dirais. "Aslan Bey est actuellement l'hôte de mon gouvernement même s'il fait un séjour thérapeutique dans une ville d'eau. La situation politique est suffisamment... tendue avec votre gouvernement pour que personne en souhaite de complication. Or, vous voilà ici, dans un territoire qui bien que sous notre protection bénéficie de règles spécifiques... et un lieu où... il serait tout aussi naÏf de dire que rien ne peut vous arriver..."

"Vous avez peur que notre oncle vous reproche le séjour d'Altan ici ?", vérifie Defné.

"Je trouverais ça vraiment injuste mais je pense de mon devoir de m'assurer que ce séjour se passe sans encombre", précise Dario. Il hésite et soupire une nouvelle fois avant de continuer. "La sécurité de Altan Karaman est ma première mission mais... j'ai aussi aujourd'hui une mission plus inhabituelle. La Coopération italienne voudrait profiter de votre... promenade pour vous rencontrer, Monsieur Karaman."

"A quel sujet ?", s'enquiert Altan. Il ne va pas jusqu'à jouer les surpris mais il ne compte pas faire le boulot à la place de Ingiusto.

"Je pense que nous tous dans cette salle sommes au courant des tensions qui agitent Istanbul et auxquelles est associé de différentes façons le nom des Karaman. Le contexte est clair. Quant aux intentions de mes collègues de la Coopération, je ne peux pas vous renseigner, Monsieur Karaman."

"Vous vous inquiétez de la réaction d'Aslan Bey s'il apprend que j'ai rendu visite à Defné mais que dirait-il si je rencontrais sans lui des représentants de la Coopération italienne !?", s'exclame Altan avec, une nouvelle fois, une sincérité difficile à mettre en doute. "Vous qui paraissez si soucieux de ma sécurité, vous ne mesurez pas cela ?"

"On m'a demandé de vous proposer la rencontre et de m'arranger pour organiser une rencontre qui vous offre un alibi solide", répond calmement Ingiusto. "Aimeriez vous assister aux courses de printemps de Granians à Sienne ? Elles sont très réputées. On nous a laissé entendre que vous aviez vous-même une écurie de courses... Ippolito Grancavallo, un de nos éleveurs réputés, accepte de vous inviter et de vous guider avec tout le professionnalisme et le faste attendus. La rencontre se fera sur son domaine."

Il est clair Altan est intéressé par l'alibi offert - sans doute est-il vraiment intéressé par les rapides chevaux ailés, ce qui ne gâche rien. Je me demande vaguement si je dois laisser tout cela se faire sans l'aval de ma mère. Il fut un temps où j'aurais gardé ce questionnement pour moi, voire je l'aurais mis de côté. Ce temps est révolu.

"Lieutenant général Ingiusto", je me lance donc. "Est-ce que la Diplomatie italienne est seule dans cette affaire ?"

La surprise et la reconnaissance se disputent la prééminence sur les traits de Altan. Defné a l'air soulagée que je pose la question.

"Si... je n'ai pas les moyens...", commence Ingiusto un peu désolé, je dirais.

"Les plumes fonctionnent, Lieutenant général. Vous pouvez demander à Lucca d'utiliser les statuettes...", j'indique avec un geste de la main pour l'ambassadeur de Lo Paradiso qui me fait l'honneur de confirmer de la tête.

"Je... bien, je vais envoyer une plume", répond lentement, presque avec ressentiment Dario Ingiusto. "A votre mère", il précise après un temps d'arrêt. "Je vais la laisser seule juge de son implication."

Je décide que je n'ai pas tellement d'autres exigences et je lui fournis même mon petit atelier de potions pour qu'il ne se sente pas observé pendant l'opération. Ça prend moins d'une dizaine de minutes pendant lesquelles nous restons tous silencieux avant qu'il ne revienne. Il me tend une plume et me laisse l'activer. La voix de ma mère s'élève.

"Dario, c'est clair qu'il aurait été souhaitable qu'on se laisse mutuellement davantage de temps pour réagir mais c'est bien moi qui n'ai pas répondu à tes appels. Je savais Kane et Defné en sécurité et j'ai un bon agenda déjà - ce n'est pas une excuse, j'en conviens aisément", elle répond de cette voix un peu grave et rapide que j'associe à ses fonctions officielles. Une voix qui laisse que très peu de place à la contestation. "Reste ton actualité. Exfiltrer discrètement Altan Karaman de Lo Paradiso me semble une priorité difficilement discutable, je te rassure. Toute la famille semble avoir une capacité avérée à la fois à poursuivre des agendas secrets sur des décennies et une propension à décider d'action aussi risquée que subite. J'aurais bien ça en tête quand j'aurais ma prochaine conversation avec Defné."

Mon amour rosit avec embarras et je regarde Ingiusto pour vérifier que je ne me trompe pas - il sait la teneur du message et a choisi de nous le faire écouter à dessein. Est-ce que Mãe a anticipé ça ?- je dirais que non. Dans tous les cas, je compte bien lui dire.

"Je vais jouer cartes sur table. Je vais dire à Dumbledore ce qui se trame chez Grancavallo. Tu peux prévenir tes diplomates qu'il est bien possible que le directeur de la Coopération magique britannique s'intéresse personnellement aux courses de printemps de Sienne... Ou qu'il envoie quelqu'un. Tu peux mettre la fuite sur le dos de Kane - il comprendra.", elle rajoute. "Tu peux m'appeler dès que les conditions te le permettent. Je prendrais ton appel."

"Il semble que plus rien ne s'oppose à votre plan, lieutenant général", je reconnais quand le silence qui suit ne me laisse aucun doute sur qui doit le rompre.

"Je n'ai sans doute pas les vêtements les plus adéquats", remarque lentement Altan quand il a vérifié que personne d'autres ne prend la parole.

"Les tailleurs de Sienne sont à peine moins réputés que les courses de Granians", indique Ingiusto avec tact. "Il faudrait partir immédiatement, Monsieur Karaman."

Altan se tourne alors vers Defné et vers elle seule.

"Je crois que... ce n'est pas la plus mauvaise option qui s'ouvre à moi", il articule avec cette étrange émotion qu'il semble toujours avoir du mal à laisser s'exprimer mais qui en paraît plus forte encore.

"Dikkatli ol, abi", elle souffle. Sois prudent, grand frère.

"N'oublie pas ton vieux sang, kardeşin. Tu lui dois ta puissance, tu lui dois ton statut, tu lui dois de choisir."

"Je vais y réfléchir", promet Defné en retenant ses larmes.

ooo

Notre descente au Bourg ne passe pas inaperçue, mais les curieux restent à une distance raisonnable. Je ne crois pas que ça tienne de l'étiquette. Les Aurors ne sont pas les bienvenus à Lo Paradiso. Harry nous rejoint alors que le camion des marchés redescend Ingiusto, son équipe et Altan.

"Ça se passe comment ?"

"Diplomatie, Aurors, coopération internationale. Mãe est au courant", je résume, incapable d'envisager expliciter les choses dans leur complexité.

Lucca, qui est à portée de voix, se retourne et me sourit. Il n'aurait peut-être pas dû.

"Il aurait été peut-être opportun de me prévenir, Lucca", estime sèchement mon grand frère en remontant ses lunettes pour faire bonne mesure.

"Notre Dottore est bien capable de s'en sortir seul... mieux même que je croyais", est le commentaire bonhomme de l'ambassadeur de Lo Paradiso.

"Je n'en doute pas", rétorque Harry avec un calme sec qui n'augure pas grand-chose de bon pour son interlocuteur. "Mais j'étais là, et tout ça dépasse Lo Paradiso..."

"Tout ça, comme tu le soulignes, Harry, ne concerne PAS Lo Paradiso. Nous n'avons rien à gagner à la présence de Altan Karaman - mis à part les questions familiales de notre Dottore et notre Dottoressa. Et tous les deux connaissent intimement nos règles et nos inquiétudes. Je suis satisfait que le lieutenant général Ingiusto sache que nous sommes prêts à coopérer quand nos intérêts ne font aucun obstacle aux siens."

Harry inspire et soupire et admet : "Personne ne demande à Lo Paradiso de prendre parti..."

"Et Lo Paradiso demande à ceux qui prétendent l'aider de prendre toujours son parti", rétorque Lucca

Harry s'ébouriffe les cheveux dans un geste d'agacement : "Lucca, je n'ai jamais rien entrepris qui ait desservi Lo Paradiso. Tiziano non plus."

"La question qui tient certains d'entre nous éveillés la nuit est de savoir si vous auriez pu nous desservir... si vous avez les moyens de le faire.. si notre sécurité ne dépend que de votre bonne volonté", martèle Lucca. "De l'importance de ne pas négliger tous nos alliés potentiels, aussi volatiles et intéressés puissent-ils être. C'est ma position. Différente de celle d'Ada. Mais je ne t'apprends rien."

Harry renonce, je le vois dans la posture de son corps avant même qu'il ne parle :

"Je suis ici à la demande de Livia et pour une mission qui est très strictement définie."

"C'est exactement ce que je voulais entendre, Harry", répond aimablement Lucca. "Je crois d'ailleurs que tous les autres vous attendent."

"Désolé", marmonne Harry quand il s'est éloigné. "J'espère que je ne t'ai pas vexé en plus d'avoir remis cette vieille rengaine de notre possible trahison des intérêts de Lo Paradiso sur la table !"

"Franchement, Harry, ça m'aurait grandement soulagé que tu sois là", je lui réponds avec sincérité. "Je ne crois pas qu'on ait fait de conneries ni envers Altan ni envers..." Je me rends compte que je vais dire 'clan' et je me déteste d'en arriver là.

"... les multiples contingences extérieures ?", il propose sa main sur mon épaule.

"Livia nous attend", je soupire en réponse. Defné se retourne vers moi, je lis l'inquiétude dans ses yeux. "Ça va aller ?"

"Je vais retourner m'occuper du dispensaire" elle me répond. "On appellera ta mère ensemble..."

"Promis", je souffle laissant aller ma main sur sa joue.

"Je..."

Je coupe immédiatement les excuses que je sens venir.

"Tu es la seule raison pour laquelle je fais tout ce que je fais", je lui rappelle, me fichant complètement que Harry entende - voire souhaitant qu'il intègre cette donnée.

"J'espère que ce n'est pas une connerie", elle me répond avant de m'embrasser très légèrement sur les lèvres et de partir avant que je ne la retienne.

Harry ne dit rien et je l'aime pour ça. Insensiblement, on se met en mouvement pour se diriger vers la maison de Livia.

"Hier soir, j'ai fait un tableau style Comte Aibon", je lâche. J'attends la pique trop évidente - du style 'Cyrus serait content'. Mais rien de tel ne vient. "Je crois qu'il faut partir des potions qu'ils font ici pour chaque statuette... c'est par les plantes qu'on peut reprendre la main sur les différences..."

"C'est une piste", admet sobrement Harry.

"Je vais poser la question", je lui indique. "Si Livia refuse de nous répondre, je vais lui dire que je ne vois pas comment on va avancer !"

"Ta décision."

"Harry !", je proteste.

"Tu as bien compris, Kane, qu'en raison de vieilles rancunes, à jamais mal digérées, je ne pourrais jamais poser cette question ni même t'applaudir. Il va falloir que tu vendes ton idée comme un grand."

Je rumine ça jusqu'à ce que la maison se détache sur l'horizon.

"Tiziano va être aussi raisonnable que toi ?", je questionne donc.

"Je te promets de le surveiller", répond mon frère et parrain. "Pour le reste, je te fais confiance."

Notre réunion est étrangement solennelle. Tout le monde a l'air d'avoir une question sur le bout de la langue et aucune envie d'être le premier à la poser. Shermin est la plus directe quand elle distribue la nouvelle traduction de la légende chypriote.

"Rien qui change ce que Harry et Tiziano nous ont raconté. Juste des détails;"

"On peut compter sur les détails pour être déterminants", je lâche, et tout le monde me regarde. Je surmonte mon envie de retourner m'enfermer dans mon dispensaire et sors le morceau de parchemin sur lequel j'ai essayé de clarifier mes idées. J'en fais des copies que je distribue autour de la table. "Comme l'a fait remarquer mon estimable grand frère hier, on manque singulièrement de données pour établir une approche systématique", je commente. "J'avais néanmoins besoin de mesurer ce manque. Et maintenant, je me dis qu'il faudrait reprendre ce classement en partant non des statuettes ou de leur origine mais des plantes utilisées dans les potions qui permettent de les manipuler."

Shermin va me répondre, elle va jusqu'à ouvrir la bouche pour le faire, mais elle décide tout aussi brusquement de se taire. Peut-être parce qu'elle a mesuré la réserve totale de Harry et Tiziano. Peut-être parce qu'elle a pris conscience de l'intensité du regard de la maîtresse des potions de Lo Paradiso sur moi.

Je supporte ce regard de mon mieux et je m'accroche à mon silence même quand Livia a finalement opiné. Le silence dure encore avant qu'elle rajoute : "Si tu veux, Kane, on peut faire ce tableau. Je ne suis pas certaine qu'il nous donnera directement ce que nous cherchons mais je peux m'en charger." J'opine, déstabilisé par le délai qu'elle sous-entend comme nécessaire. Je ne sais pas si je dois proposer qu'on le fasse tous ensemble. Livia me prend d'autant plus par surprise quand elle reprend la parole : "Je m'attendais à que tu aies une autre exigence, Dottore. Tu ne veux pas rajouter une autre colonne à ton tableau ? Une colonne qui traite du rituel d'attachement..."

"Si c'est pertinent", je réponds prudemment.

"Il me semble qu'une pratique utilisant un groupe de statuettes donné pour modifier la réceptivité aux effets de la lune d'un sujet... garou en l'occurrence... je laisse à d'autres le soins d'en faire une fable... mais on a le Prêtre, le Boucher, le Maréchal-Ferrant et la Justice - quatre statuettes. Chacune est manipulée par un porteur qui, avant de le faire prend une décoction pure d'alchémille. Il nous a été dit que c'était pour la pureté, pour nous rendre purs", elle rajoute un peu rêveusement. "Les effets vous seraient mieux décrits par il Dottore mais l'objectif est de rendre le sujet incapable de s'éloigner de notre communauté. Ça crée une sorte de douleur physique que seule la sociabilité peut calmer. L'idée est de rendre attaché à notre communauté pour son propre intérêt. de noyer son égoïsme dans le groupe..."

Un silence différent accueille cette description. Presque un frisson.

"Qui t'a appris ce rituel, Livia ?", je me risque à questionner.

L'herboriste de Lo Paradiso hésite moins que j'aurais pu le craindre avant de répondre avec un infime haussement d'épaules : "Cosmo. Qui d'autre ? Cosmo et Nikomaka. Peu de temps après que je sois arrivée ici..."

"Nikomaka ? Girasis ?", s'exclame Tiziano les yeux écarquillés.

Celle-là il ne l'a pas vu venir. Ça me rassurerait presque si je ne tenais pas Nikomaka Girasis pour une ennemie récurrente de mon père, amadouée par Cyrus comme une preuve de plus de la complexité de la "plus grande Symboliste vivante", comme j'ai déjà entendu certains l'appeler. Harry, lui, opine dans le vide comme si lui se reprochait de ne pas l'avoir envisagé. Shermin est juste passionnée par ce qu'elle entend. Je ne sais pas si elle a lu tout ce qu'elle pouvait sur Cosmo Taluti avant de venir - sans doute, mais elle ne serait pas diplômée de l'Université de Londres sans avoir été en partie formée par Girasis.

"Nikomaka et Cosmo étaient.. très proches... dans tous les sens du terme", répond Livia. "Tu le sais, Tiziano, non ? Tu as travaillé sur les archives de Cosmo conservées par Nikomaka !"

Ça, je me rends compte que je l'avais oublié. Je n'étais pas encore élève à Poudlard quand des livres avaient été publiés avec des contributions de mes deux grands frères et de Tiziano. Papa et Severus en avaient discuté suffisamment pour que l'information reste, inutile jusqu'à aujourd'hui, dans mon cerveau.

"Certes", reconnaît Tiziano. "Mais.. je ne pensais pas... J'avais bien compris que Nikomaka avait passé plus de temps ici qu'elle n'avait envie de l'afficher sur son CV, et que la partie des archives à laquelle elle m'a donné accès était un simple fragment, mais... l'imaginer ici, aux côtés de Cosmo, rendre justice par des rituels... Merlin, Ada sait ça ?"

Le regard de Livia semble bien dire qu'il ne peut pas en être autrement.

"Ada n'est pas notre sujet mais... je pense qu'on peut dire que si Nikomaka s'était montrée... au moins légèrement concernée par Ada et son destin après la mort de Cosmo, nous n'aurions pas mis tant d'année à la convaincre d'ouvrir la possibilité de.. mieux comprendre l'héritage que Cosmo nous a laissé", elle rajoute lentement. Harry et Tiziano ont l'air sincèrement intéressés par cette perspective. "Si nous revenons au rituel, Nikomaka et Cosmo ont formé trois personnes dont moi. Je suis la dernière à ne pas avoir dû passer ce savoir... à quelqu'un d'autre."

"Tu veux dire que depuis Cosmo et Nikomaka, les quatre autres ont toujours choisi et formé leur successeur pour le rituel ?", je vérifie encore.

"Cosmo est mort... attaqué par un garou qui a voulu fuir le rituel... Ercole savait qu'il y aurait droit dès après la pleine lune et il les a attaqués, lui et Ada, dès sa transformation, avec le peu de conscience qui lui restait... Comme finalement, une bonne partie de nos rebelles actuels, Ercole ne supportait pas bien la potion mais, ce soir-là, il en a pris pour garder au maximum son libre-arbitre", raconte Livia avec pas mal d'amertume dans la voix.

Clairement, Harry comme Tiziano entendent cette histoire ou cette version de l'histoire pour la première fois.

"Nikomaka a donc dû former le remplaçant de Cosmo. Elle a alors choisi Furio si vous vous posez la question. Et elle a tenu à participer au rituel pour Ercole... mais dès le lendemain, elle a formé une autre personne - il y avait très peu de femmes ici à l'époque, elle n'a pas eu tellement de choix. Harry je ne sais pas si tu te rappelles de Agnella ?" Mon frère opine avec une sobriété qui me fait penser que c'est une autre histoire qui finit mal. "Quand Agnès est morte, elle n'avait formé personne et nous avons écrit à Nikomaka et elle nous a envoyé la partition, toutes les voix qui doivent se mêler pour que ça fonctionne... J'irais vous la chercher- je sais que vous allez vouloir la voir."

ooo

Vous avez été patients et j'espère que vous allez aimer. J'ai le suivant mais pas encore sa suite... mais promis j'y travaille !