DISCLAIMER : Tous les personnages et l'univers de Harry Potter appartiennent à JK Rowling. Les personnages et l'univers de Downton Abbey appartiennent à Julian Fellowes et Carnival Film.

Rating : M+

Genre : romance / slash / Yaoi


Merci à tous pour vos commentaires !

Bonne lecture !


Chapitre 2

14 juillet 1916 – Fleet Street, La City

Ginny releva la tête au moment elle entendit la porte de son bureau s'ouvrir.

- Ah, Gregory, dit-elle, tu tombes à point nommé. Devine qui vient de m'écrire ?

- Lord Kitchener ? suggéra Gregory avec ironie.

Ginny eut un petit rire.

- Mieux que cela ! dit-elle en agitant une lettre devant elle. Le Premier Ministre en personne !

- Et que veut-il ?

- Oh, il s'inquiète simplement de la propension du London Weekly à, je cite, « dramatiser inutilement la situation de nos soldats sur le front ouest ». En gros, il me reproche de contribuer à la baisse de l'engagement volontaire.

Gregory secoua la tête avec dépit.

- Quel pathétique personnage... Encore heureux que des journaux comme le London Weekly disent la vérité aux lecteurs !

- Manifestement, toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire…

- Il te menace de censure ?

- Non, répondit Ginny. Nous sommes dans un pays libre tout de même…

- Nous sommes dans un pays en guerre.

- Il ne parle pas de censure. Il fait seulement appel à mon sens patriotique et m'invite à être plus raisonnable dans mes propos.

- C'est ce que tu vas faire ? Etre raisonnable ?

Ginny regarda Gregory avec un sourire en coin.

-Raisonnable ? répéta-t-elle. Ça ne me ressemble pas.

Gregory lui sourit en retour, mais le cœur n'y était pas.

- Que se passe-t-il ? demanda Ginny, voyant la mine sombre de son ami.

- J'ai reçu une mauvaise nouvelle.

Ginny soupira en se laissant aller contre le dossier de son siège.

Il ne se passait pas une semaine sans qu'ils apprennent le décès de quelqu'un qu'ils connaissaient. A chaque fois, c'était la même angoisse. Sera-ce quelqu'un de proche ou une simple connaissance ?

Avec trois de ses frères engagés, elle craignait à tout moment de recevoir une funeste nouvelle. Ron était à Ypres, tandis que Fred et Georges étaient quelque part dans le ciel à piloter les avions du Royal Flying Corp.

Quant à Percy, bien qu'il ne soit pas engagé, il était toujours à Dublin où les tensions avec les catholiques avaient atteint des sommets. L'Insurrection de Pâques avait été réprimée brutalement par les anglais. On avait dénombré près de 400 morts et plus de 3.000 arrestations.

Charlie n'était pas davantage dans une situation favorable. Il avait déserté l'armée britannique pour soutenir le mouvement Swadeshi et l'indépendance de l'Inde.

Seul Bill semblait à l'abri car en raison de ses blessures, il avait été réformé et occupait un poste administratif au War Office.

- Qui ? demanda-t-elle dans un souffle.

- Lucius Malfoy.

Ginny écarquilla les yeux. Cette nouvelle éveillait en elle des sentiments contradictoires. Elle ne se réjouissait certainement pas de la mort d'un homme. Un homme qui l'avait aidée à plusieurs reprises. Il l'avait protégée de Stuart Ackerley. Il avait mis les Dursley hors d'état de nuire. Sans parler du certificat de décès de Michael. Mais c'était le même homme qui avait exercé sur elle un chantage au moyen du journal de Pénélope Clearwater. Chantage dont elle était désormais libérée.

Cette pensée en amena aussitôt une autre.

- Oh mon Dieu, murmura-t-elle. Si… si Lucius Malfoy est mort, qui… qui va empêcher Thicknesse et Scrimgeour de dévoiler mon secret ? Ils savent que je n'ai jamais été mariée avec Michael !

- Ginny… cela fait presque trois ans maintenant… plus personne ne s'intéresse à cette histoire. Et avec la guerre qui s'éternise, Thicknesse et Scrimgeour ont d'autres chats à fouetter.

- Tu as sans doute raison, soupira Ginny. Je suis désolée. Je n'ai songé qu'à moi alors que tu es certainement très affecté par ce décès.

Gregory ne répondit pas tout de suite. Lucius Malfoy représentait tout ce qu'il exécrait dans l'aristocratie britannique. Jamais il n'aurait imaginé éprouver un jour de la sympathie pour un homme comme lui, et pourtant… l'annonce de son décès l'avait bouleversé bien plus qu'il ne voulait l'admettre.

Il faut dire que tuer ensemble une bande de criminels, ça crée des liens, songea-t-il.

- Je pense surtout à Draco, dit-il en échappatoire.

- Oui. Je comprends.

Gregory sortit un document de la poche intérieure de sa veste.

-J'étais venu t'annoncer autre chose, dit-il en lui remettant une lettre.

Ginny la déplia et la parcourut rapidement. C'était un ordre de mobilisation. Depuis la mise en place de la conscription, elle savait que c'était une question de temps avant que Gregory ne soit réquisitionné pour servir dans les forces armées.

- Que vas-tu faire ? demanda-t-elle d'une voix blanche en lui rendant la lettre.

- Je ne changerai pas d'avis, Ginny, répondit-il fermement. Il est hors de question que je serve un pays qui se comporte en assassin !

Ginny soupira. Il avait déjà eu cette discussion des dizaines de fois. Depuis la répression sanglante de la rébellion en Irlande, Gregory était très remonté contre l'Angleterre qu'il qualifiait de nation impérialiste meurtrière.

- Je sais que des erreurs ont été commises en Irlande, mais…

- Des erreurs ! répéta Gregory. Des erreurs ? Les soldats anglais ont tiré sur des civils de sang-froid parce qu'ils étaient probablement des rebelles ! Probablement ! L'Angleterre fait la leçon au monde entier mais abat des innocents comme des chiens !

Il fit les cent pas dans le bureau.

- Je me présenterai à la visite médicale, continua-t-il avec hargne, et puis à la parade. Et là, je trouverai un moyen… je ne sais pas encore lequel… mais je ferai en sorte de les humilier… oh, ça ! Ils se souviendront de mon passage !

- Et tu te retrouveras en prison ! s'écria Ginny.

- Ça ne me fait pas peur !

- Bon sang, Gregory ! Il ne s'agit pas que de toi ! cria-t-elle en se levant brusquement.

Gregory écarquilla les yeux face à cet emportement. Lasse, Ginny se laissa retomber sur son siège.

- De quoi parles-tu ?

- Oh, bon sang, marmonna-t-elle. Je sais que tu n'es pas stupide… ça veut donc dire que tu es complètement aveugle…

- Je… je ne comprends pas…

Ginny détourna les yeux.

- Est-ce que… est-ce que tu as toujours des sentiments pour Hermione ?

- Hermione est une amie chère, biaisa-t-il. J'ai beaucoup d'affection pour elle.

- Oui… mais… nourris-tu encore de l'espoir… à son égard ?

Ce fut au tour de Gregory d'éviter son regard. Il ne pouvait pas évoquer la relation qu'Hermione entretenait avec Severus Snape, au risque d'entacher sa réputation. Il les savait par ailleurs très épris l'un de l'autre. Il soupçonnait même que la jeune femme s'était donnée à lui. Peu avant que la guerre n'éclate, il avait remarqué un changement chez Hermione. Quelque chose dans son attitude. Une lueur dans ses yeux. Quelque chose d'imperceptible pour la plupart des gens mais pas pour lui.

-Non, finit-il par dire. Comme je te l'ai dit, j'ai beaucoup d'affection pour elle, mais cela n'ira jamais plus loin.

Ginny n'avait pu s'empêcher de noter l'amertume et la tristesse dans le ton de Gregory.

-Dans ce cas, dit-elle prudemment, tu devrais peut-être t'autoriser à regarder autour de toi… tu verrais qu'il y a d'autres… personnes qui t'apprécient… vraiment beaucoup.

Elle avait dit cela en rougissant légèrement mais en redressant la tête. Et il y avait dans son regard quelque chose qui déstabilisa profondément Gregory.

-Je… il faut que j'y aille, bafouilla-t-il. Je… je dois contacter Draco… à propos des funérailles.

Disant cela, il sortit précipitamment. Ginny se prit la tête dans les mains.

-Quelle idiote je suis, murmura-t-elle pour elle-même. Mais quelle idiote !

O°O°O°O°O°O°O

En refermant la porte du bureau derrière lui, Gregory s'adossa au mur, le cœur battant.

Bien sûr qu'il regardait autour de lui, mais ce qu'il voyait ne se résumait qu'à une seule personne : une magnifique jeune femme rousse, volontaire et intelligente.

Ginny était très différente d'Hermione dont l'intelligence était plus livresque. Ginny était plus pragmatique, plus intuitive. Certaines de ses attitudes étaient certes encore dictées par le milieu dans lequel elle avait été éduquée, mais on était loin, très loin, de la jolie petite idiote que ses parents et ses frères avaient voulu faire d'elle.

Gregory ne savait pas quand exactement il était tombé amoureux d'elle. Cela n'avait rien à voir avec le coup de foudre qu'il avait ressenti pour Hermione. Ses sentiments pour Ginny s'étaient construits jours après jours, à mesure qu'il découvrait une femme courageuse qui avait soif d'indépendance et de reconnaissance.

A aucun moment pourtant, il ne s'était autorisé à montrer quoi que ce soit. Il l'avait fait avec Hermione et son cœur s'était retrouvé piétiné impitoyablement. De plus, il ne voulait pas perdre l'amitié de Ginny. Et de toute façon, jamais il n'aurait pu imaginer que ses sentiments puissent être partagés. Il était convaincu d'être le genre d'homme dont les femmes aimaient la compagnie mais ne tombaient pas amoureuses.

Mais ce qu'il venait d'entendre le bouleversait complètement. Avait-il bien compris ? N'était-il pas en train de se méprendre ? De déduire des choses qui n'avaient pas lieu d'être ?

Tu es complètement aveugle…

Tu verrais qu'il y a d'autres personnes qui t'apprécient… vraiment beaucoup.

Il se frotta les yeux en soupirant. Non seulement il était aveugle, mais il était idiot. Qu'est-ce qu'il lui avait pris de se sauver de la sorte ? Que pouvait-il faire maintenant ?

Il réfléchit quelques instants. C'était de la folie. De la pure folie mais tant pis. On était en guerre. On ne savait pas de quoi demain serait fait.

A défaut de servir à quelque chose, la guerre était une bonne excuse pour agir follement.

Déterminé, il rouvrit la porte du bureau de Ginny.

O°O°O°O°O°O°O

Manoir Malfoy

Après le petit-déjeuner, Harry était allé se promener dans le parc dans l'attente du retour de Draco et Narcissa. Ils étaient partis de bon matin afin d'accueillir Severus Snape à la gare de Swindon et confier la dépouille de Lucius à un service de pompes funèbres.

Devinant qu'il avait envie d'être seul, Ariana avait décliné sa proposition de l'accompagner, prétextant devoir tenir compagnie à sa grand-mère qui était arrivée entretemps.

Il n'était pas allé bien loin, se contentant de s'asseoir sur un banc en pierre à côté d'un massif d'aubépines. Il aimait les aubépines. Elles lui faisaient penser à Draco : une fleur pâle et délicate, mais dotée de redoutables épines.

Il repensa à leur conversation de la veille. Au fait que Draco était dans les tranchées.

Cette information le bouleversait car il savait ce qui se passait dans les tranchées. Tous les jours, il en voyait le résultat : des membres arrachés, des corps criblés de balles, des visages défigurés. Rien de fâcheux n'était arrivé pour le moment, mais qu'en serait-il lorsque son régiment devrait lancer une offensive ?

Il n'eut pas le temps de poursuivre son introspection car il entendit le bruit d'un moteur.

Il se leva et traversa les jardins en faisant le tour de la demeure. Quand il arriva devant la maison, il vit d'abord Draco et sa mère descendre d'une voiture, avant d'apercevoir Severus Snape et Hermione Granger descendre de la deuxième. Elle était vêtue de la tenue réglementaire des infirmières impériales : une robe grise, un large tablier blanc, une coiffe blanche et une capeline rouge écarlate.

Il les rejoignit rapidement.

- Hermione !? dit-il en la serrant dans ses bras. Ce que c'est bon de te revoir ! Mais… que fais-tu ici ?

- Mademoiselle Granger était sur le navire-hôpital sur lequel Lucius a été admis, répondit Snape à sa place.

- J'étais avec lui lors… des derniers instants, dit Hermione. Sev… hum… le Commodore Snape a pensé que… que c'était opportun que je l'accompagne.

- Je ne comprends pas, dit Harry. Je croyais que tu étais sur l'Ile de Lemnos !

- Les ordres ont changé au dernier moment, expliqua-t-elle. C'est finalement le corps des infirmières de l'ANZAC (Nda : Australian and New-Zealand Army Corps) qui est allé à Lemnos. Nous, nous avons été envoyées en France, durant un cours moment pour aider les infirmières françaises à Verdun, avant d'être envoyées sur le RMS Aquitania qui partait pour la Mer du Nord.

- Je suggère que l'on discute de tout cela à l'intérieur, dit Narcissa. Severus a beaucoup de choses à nous raconter.

Puis se tournant vers le majordome :

- Carson, nous serons dans la bibliothèque.

- Bien, Madame. Sa Grâce, la Duchesse douairière s'y trouve déjà.

- Bien. Soyez gentil de faire préparer du thé.

- Tout de suite, Madame, dit Carson en s'inclinant.

Tous suivirent Narcissa dans la bibliothèque et saluèrent Minerva, avant de prendre place dans les canapés et sur des chaises. Seul Snape resta debout.

Personne ne parla pendant quelques instants et pour la première fois depuis qu'il était arrivé, Harry observa Severus Snape. L'homme qui semblait d'habitude si dénué de la moindre émotion, avait le visage marqué par le chagrin et la souffrance. Harry remarqua aussi que sa main droite était recouverte d'un bandage.

-Severus, dit finalement Narcissa. Dis-nous ce qui s'est passé.

Comme le militaire paraissait réticent à parler, Draco insista.

-Nous… nous avons besoin de savoir, dit-il doucement.

Severus soupira en hochant la tête.

-Cela faisait deux ans que la Grand Fleet attendait d'en découdre avec la Hochseeflotte. Et nous y étions enfin. Lucius, moi… tous les marins, depuis le simple matelot jusqu'à l'Amiral Jellicoe, nous étions tous conscients de participer à un moment décisif.

Il s'interrompit, frottant machinalement sa main blessée.

-Nous avons quitté Scapa Flow le 30 mai avec 24 dreadnoughts et 3 croiseurs de bataille. Beatly devait nous rejoindre depuis Firth of Forth avec 4 dreadnoughts et 6 croiseurs. Autant dire que nous étions en large supériorité numérique. Jellicoe et Beatly devaient se rejoindre à 90 miles à l'ouest du Skagerrak, au large du Jutland pour y confronter les allemands. Pour le combat proprement dit, les différentes colonnes devaient se réunir en une seule, la difficulté majeure étant de former la ligne dans la bonne direction, alors que l'ennemi n'était pas encore en vue. Les croiseurs faisaient offices d'éclaireurs et ils…

Draco tapotait nerveusement les doigts contre l'accoudoir du fauteuil. Il ne voulait pas recevoir un exposé détaillé de tactique navale militaire, mais savoir comment son père était mort. Il allait interrompre son parrain quand il croisa le regard de Minerva. Celle-ci lui fit « non » de la tête, l'exhortant silencieusement à laisser parler Severus.

Bien que contrarié, Draco resta silencieux. Sans doute que Severus avait besoin de se perdre dans les détails tactiques pour parvenir à parler de ce qui s'était passé.

- … et donc, le piège sous-marin allemand s'avéra totalement inefficace. Je dois bien cela à Jellicoe : il a eu raison de faire sortir les bâtiments par petits groupes et non en blocs. Nous nous sommes donc rendus au point de rendez-vous avec Beatly sans être inquiétés. Malheureusement, continua-t-il en soupirant, il semble que Jellicoe ait été induit en erreur par les services de renseignements de l'Amirauté.

- Comment cela, induit en erreur ? demanda Narcissa.

- Il pensait que les Allemands étaient beaucoup plus éloignés qu'ils ne l'étaient en réalité, dit Severus. Or, c'était une information capitale pour pouvoir former à temps la ligne de combat. Jellicoe hésitait sur la tactique à suivre. Un déploiement sur l'ouest présentait l'avantage de rapprocher les Britanniques de Scheer, l'amiral allemand, ce qui aurait permis de gagner du temps alors que le crépuscule arrivait, mais les Allemands pouvaient survenir avant que la manœuvre ne soit terminée. A l'inverse, un déploiement sur l'est éloignait la Grand Fleet de Scheer mais offrait la chance de pouvoir barrer le T et permettrait de voir les navires de Scheer se profiler à l'horizon. Seulement, l'alignement exigeait au moins vingt minutes. Or, les deux flottes étaient proches l'une de l'autre et lancées à pleine vitesse.

Severus ferma les yeux, comme s'il revivait le moment dans sa tête.

- Et ensuite ? dit doucement Narcissa. Que s'est-il passé ?

- À six heures, le soir du 31 mai, Jellicoe a ordonné l'alignement sur la colonne est. Mais pendant qu'il hésitait, les allemands fonçaient plein nord vers nous. Le HMS Defence et le HMS Warrior se ruaient tous les deux pour la curée lorsque le Defence fut pulvérisé par les puissants navires de Scheer et Hipper et il disparut sous nos yeux avec tout son équipage, dans une terrible explosion. Le HMS Warrior fut également sévèrement touché mais il en réchappa de justesse car le tir allemand fut détourné par le HMS Warspite tout proche. Il filait à près de 25 nœuds pour essayer d'aller à la même allure que les bâtiments de la cinquième escadre, essayant de suivre les croiseurs de bataille du vice-amiral Beatly dans leur course vers le Nord et il finit par bloquer son gouvernail. Dérivant en larges cercles, il offrait une proie de choix aux dreadnoughts allemands, infiniment plus tentante que le HMS Warrior. Le Warspite a été touché treize fois mais il a survécu au massacre et il a pu regagner son port d'attache.

Le petit auditoire comprenait que Severus arrivait à la partie difficile de son récit, car il crispait constamment sa main valide. Il déglutit difficilement puis prit une longue inspiration.

-Au moment même où le HMS Defence coulait, continua-t-il difficilement, Hipper rentrait dans le champ de tir de la troisième escadre. Celle de Lucius.

Il y eut un moment de lourd silence avant que Severus ne poursuive.

-Le HMS Invincible, le croiseur commandé par Lucius, toucha le SMS Lützow à deux reprises en dessous de la ligne de flottaison. Les SMS Lützow et Derfflinger ripostèrent par une bordée d'obus de 305 mm. L'Invincible explosa et se coupa en deux. Lucius et tous ses hommes, disparurent avec le navire. Je… je ne pouvais rien faire, dit douloureusement Severus. Ni moi ni personne d'autre. Jellicoe était enfin en situation de barrer le T et on ne pouvait obstruer la manœuvre en se lançant à l'aide de l'équipage.

La tête de Draco bourdonnait. Tout ce langage technique l'agaçait. Il s'en foutait royalement de savoir que Jellicoe allait barrer le T, il ne savait même pas ce que cela voulait dire. Tout ce qu'il comprenait, c'était que le croiseur de son père avait été pulvérisé par un foutu obus allemand.

- Tout ce que j'ai pu faire, dit pauvrement Severus, c'est profiter d'une erreur tactique de Scheer pour lancer l'assaut sur les deux navires qui avaient coulé celui de Lucius. Ils ont été touchés quatorze fois et mis définitivement hors combat.

- Comment Lucius a-t-il été récupéré ? demanda Ariana.

- Scheer a pris la fuite, expliqua Severus. Cela a laissé le champ libre à d'autres croiseurs pour inspecter la zone. Six rescapés ont été retrouvés, parmi lesquels il y avait Lucius. Il… il a été immédiatement emmené sur le RMS Aquitania pour y être soigné.

Se tournant vers Hermione, Severus dit :

-Mademoiselle Granger pourrait peut-être expliquer les choses mieux que moi.

O°O°O°O°O°O°O

Fleet Street – La City, Londres

Ginny regardait par la fenêtre de son bureau quand elle entendit la porte se rouvrir. Elle se retourna pour voir Gregory entrer.

-Gregory ? dit-elle. Tu as oublié quelque chose ?

Gregory ne répondit pas, se contentant d'avancer vers elle.

-Mais qu'est-ce que…

Elle ne put achever sa phrase car Gregory l'attira vers lui et l'embrassa.

Après quelques secondes, il se recula, laissant Ginny légèrement hébétée par ce qui venait de se produire.

- Pardonne-moi, dit-il. Pardonne-moi si je me suis trompé sur ce que tu essayais de me dire. Je…

Ce fut à son tour d'être réduit au silence. Ginny s'était jetée à son cou et l'embrassait avec fougue.

Elle rompit le baiser et regarda Gregory avec un grand sourire.

- Bon sang ! Tu en as mis du temps ! le taquina-t-elle gentiment.

- Tu as raison, admit Gregory piteusement. Je suis plutôt aveugle par moments…

- Je préfère ça au fait que tu ne voyais rien parce que tu es toujours amoureux d'Hermione !

Gregory secoua la tête.

- Non, dit-il. Je te mentirais en te disant que je n'ai pas longtemps espéré qu'elle s'intéresse à moi… mais c'est terminé. Elle a choisi de vivre sa vie. Il est grand temps que je vive la mienne.

- Tu… tu es sûr de toi ? Car je ne veux pas être un prix de consolation.

- Comment pourrais-tu être un prix de consolation ? Tu es tout ce dont un homme pourrait rêver.

- Je ne crois pas non, rigola Ginny. Je suis une mère célibataire qui travaille. Je suis indisciplinée et fantasque. Je n'ai aucune des qualités qu'une jeune fille bien élevée doit avoir.

- Tu as toutes les qualités qui font rêver les hommes comme moi. Tu es volontaire, courageuse et fière.

Gregory la regarda avec tendresse.

-Je t'aime, Ginny.

Ginny sentit les larmes les monter aux yeux. Des larmes de joie, comme elle n'en avait plus connues depuis longtemps.

-Je t'aime, Gregory, répondit-elle avec ferveur.

Gregory la prit dans ses bras et l'embrassa une nouvelle fois.

- Je devrais avoir honte, murmura Ginny en se blottissant contre le torse large de Gregory, mais je n'y arrive pas.

- De quoi devrais-tu avoir honte ?

- D'être aussi heureuse. Alors que tu viens de m'annoncer la mort du père de ton meilleur ami. Alors que mes frères risquent à tout instant de se faire tuer aussi. Alors que tant de gens meurent dans cette guerre horrible…

- Ginny…

Gregory l'écarta de lui et souleva son menton pour lui faire face.

- C'est justement parce que c'est la guerre, parce que nous sommes confrontés à tant de choses atroces, que nous devons saisir le bonheur dès qu'il se présente. Il n'y a rien de honteux à cela. Tu as le droit d'être heureuse.

- Alors, renonce à ton projet.

- Je… non… c'est…

- Gregory, si tu tiens à mon bonheur, renonce à ton projet ! Je ne veux pas que tu ailles en prison !

- C'est la prison ou bien les tranchées !

- Non ! Il y a une autre solution.

- Laquelle ?

Ginny redressa la tête, dans cette attitude de défiance que Gregory lui avait souvent vue ces derniers temps.

-Epouse-moi, dit-elle.

O°O°O°O°O°O°O

Manoir Malfoy

Tous les regards se tournèrent vers Hermione qui parut un instant, déstabilisée. Elle jeta un regard anxieux à Severus.

- Je… c'est-à-dire que… cela pourrait être difficile à entendre…

- Mademoiselle Granger, dit Minerva avec bienveillance. Quelle que soit la dureté de ce que vous nous direz, nous avons besoin de l'entendre.

Hermione hocha la tête et s'éclaircit légèrement la gorge.

-Hum. Lord Malfoy est arrivé dans un état critique. L'explosion lui avait brûlé une partie du visage et les yeux. Son bras droit et sa jambe droite étaient très sévèrement touchés. A tel point que c'est quasiment miraculeux qu'il ait pu s'accrocher comme il l'a fait à un débris qui flottait. Vu son état, le chirurgien n'a eu d'autre alternative que de procéder à une amputation.

Narcissa ferma les yeux mais ne dit rien.

-Lord Malfoy est resté inconscient durant trois jours. Quand… quand il a repris conscience, et qu'il a constaté son… état, il est entré dans une rage folle. Il était furieux contre tout le monde. Il en voulait surtout aux marins qui lui sont venus en aide. Cette réaction était parfaitement normale. Je veux dire… au début, beaucoup de nos patients préfèrent souvent la mort à l'invalidité. Ensuite, leur état d'esprit évolue. Nous avons laissé Lord Malfoy exprimer sa colère. Après quoi, il s'est enfermé dans un mutisme absolu. Au bout d'une semaine, il a demandé à me voir. Il voulait que je lui explique son état, sans rien omettre. Souvent, on nous conseille d'en dire le moins possible au patient afin d'éviter des crises ou…

Elle s'interrompit un moment, tentant de trouver les mots adéquats.

- Ou un geste désespéré, finit-elle par dire. Mais je savais que Lord Malfoy n'était pas du genre à se laisser raconter n'importe quoi. Alors, je lui ai tout dit.

- Et que lui avez-vous dit au juste ? demanda Draco.

- Je lui ai dit qu'il ne retrouverait jamais l'usage de la vue. Ses yeux étaient brûlés. Définitivement. Bien qu'aveugle, il avait senti que quelque chose n'allait pas avec son bras et sa jambe. Je lui ai confirmé qu'il était amputé du bras droit et de la jambe droite. Je lui ai dit que la plaie de son bras était propre et cicatrisait bien, mais que ce n'était pas le cas de celle de la jambe.

Elle se tut à nouveau quelques instants. Autour d'elle, il n'y avait pas un bruit.

-Il… il m'a demandé quelle vie il aurait en étant aveugle et amputé de tout le côté droit. Je lui ai expliqué qu'il… il y avait beaucoup de progrès en matière de prothèses mais que la rééducation serait très longue et difficile. Il… il a hoché la tête et est resté silencieux un long moment. Puis, il m'a raconté qu'un jour, un de ses pur-sang s'était vilainement cassé une jambe. Il… il a pris son… son…

- Il a pris son fusil de chasse et il l'a abattu lui-même, acheva Draco à sa place. Je sais. J'étais là. Il m'a dit « Draco, cet animal était trop noble pour achever sa vie en étant diminué. C'est faire preuve de compassion que d'abréger ses souffrances ».

Hermione hocha la tête.

-Il… il m'a ensuite remerciée d'avoir été honnête avec lui et m'a demandé de le laisser. Trois jours plus tard, il… il s'est éteint dans son sommeil.

Un silence de plomb régnait dans la bibliothèque.

- Je ne comprends pas, dit finalement Draco. De quoi est-il mort ? A-t-il…

- Draco, coupa sa mère. Tu as entendu l'état de ses blessures. Cette plaie à la jambe qui ne cicatrisait pas. C'est cela qui l'a emporté, n'est-ce-pas, Mademoiselle Granger ?

Il y avait une lueur dans les yeux de Narcissa, quelque chose qui fit dire à Hermione qu'elle avait parfaitement compris ce qui s'était passé.

- Oui, Lady Malfoy. C'est bien cela.

- Avec ce genre de blessure, on ne peut jamais exclure l'embolie gazeuse, ajouta Harry.

Lui aussi avait compris que ce n'était pas une embolie gazeuse qui avait emporté Lucius, mais il était sans doute préférable que Draco le croie. Ce dernier hocha la tête.

-Est-ce qu'il a souffert ? demanda-t-il.

Hermione ne répondit pas. Elle baissa légèrement la tête.

- Je vois, dit Draco en se levant.

- Draco, l'interpella Severus. Ton père est mort en défendant son Roi et son pays. Il est mort en héros.

- Est-ce que nous avons au moins gagné cette bataille ? demanda-t-il.

Severus pinça les lèvres.

-Disons que c'est une victoire tactique pour l'Allemagne, mais une indiscutable victoire stratégique pour la Grande-Bretagne.

Draco éclata de rire. Un rire froid et remplit d'amertume. Il quitta la pièce sans rien ajouter.

- Je… je ferais mieux de le rejoindre, dit Harry en se levant à son tour.

- Ariana, dit alors Minerva. Veux-tu bien m'accompagner dans le jardin ? J'ai besoin de prendre un peu l'air.

- Mais, Grand-Maman…

Un œil appuyé de sa grand-mère lui fit comprendre qu'elle ne devait pas discuter. Les deux femmes sortirent par la porte-fenêtre, laissant Narcissa seule avec Hermione et Severus.

-Severus, dit Narcissa, veux-tu bien me laisser un moment avec Mademoiselle Granger ?

Severus ne semblait pas ravi, mais il acquiesça silencieusement.

- Je vais essayer de trouver Draco, dit-il.

Quand le Commodore fut sorti, Narcissa se tourna vers Hermione.

-Il n'est pas mort d'une infection, n'est-ce-pas ?

Hermione ne répondit pas immédiatement. Sa carrière d'infirmière était en jeu. Sa vie aussi, car Narcissa pourrait la dénoncer non seulement à l'armée, mais également à la police. Elle se résolut pourtant à lui dire la vérité. Parce que cette femme, si digne et courageuse, avait le droit de savoir.

- Non, Madame. Il n'est pas mort d'une infection.

- C'est… c'est vous qui…

- Oui, Madame.

- Comment ?

- Il recevait de la morphine pour apaiser ses douleurs. Le soir… hum… le dernier soir, je…

- J'ai compris, coupa Narcissa.

Hermione ferma les yeux, étrangement soulagée. Elle avait avoué. Elle en assumerait les conséquences. Et si c'était à refaire, elle le referait sans hésiter.

Dans le silence assourdissant de la pièce, elle attendit. Jusqu'à ce qu'elle entende, dans un murmure :

-Merci.

Elle rouvrit les yeux.

-Merci, répéta Narcissa, d'avoir délivré mon mari d'un sort pire que la mort.

La comtesse se leva et s'approcha de la porte-fenêtre, son regard se perdant quelque part au loin.

-Jamais il n'aurait supporté d'être impotent, dit-elle. Jamais. Il… il aurait trouvé un moyen d'en finir.

Puis se tournant à nouveau vers Hermione :

- Vous avez fait preuve de bonté, de compassion envers lui, mais aussi envers sa famille. Merci, Mademoiselle Granger.

- Il souffrait, Madame. Il souffrait vraiment beaucoup.

- C'est lui qui vous l'a demandé ?

- Oui, Madame. Je n'aurais jamais pu faire une chose pareille d'initiative.

- Pourquoi avoir attendu si longtemps ? Il hésitait ?

- Non, Madame. Il voulait avoir le temps de…

Hermione plongea la main dans la poche de son tablier et en sortit une enveloppe.

-… de vous écrire ceci, dit-elle en la tendant à Narcissa. Bien sûr, il… il n'était plus en mesure d'écrire, c'est pourquoi il m'a demandé de le faire à sa place.

Les doigts tremblants, Narcissa ouvrit l'enveloppe et en sortit la lettre, couverte d'une écriture ronde et soignée. Tout le contraire de l'écriture de Lucius.

« Ma très chère Cissy,

Ce sont les derniers mots que je vous adresse, grâce aux bons soins de cette gentille infirmière qui a accepté de les écrire pour moi car je ne suis plus en état de le faire.

Ce que je veux dire avant toute chose, c'est que vous êtes une femme merveilleuse. Vous avez été une épouse et une mère exemplaire, et vous m'avez rendu très heureux. Bien plus heureux que vous ne pouvez l'imaginer car j'ai bien conscience de ne pas vous avoir rendu la pareille.

J'ai tant de regrets. Celui de ne pas avoir suffisamment dit que je vous aimais. Celui d'avoir emmené Draco dans cette clinique. Celui de ne pas vous avoir écoutée quand vous refusiez qu'il parte à la guerre. Celui d'être parti sans me réconcilier avec vous.

Vous aviez raison. J'ai envoyé Draco à la guerre par pur égoïsme. Pour l'honneur des Malfoy, mais surtout pour le mien. Et je le regrette amèrement. Rien dans cette guerre n'est honorable. Absolument rien.

Si vous le pouvez, je vous demande de me pardonner, Cissy. Mes égarements, mes infidélités, mon obstination.

Dites à notre fils combien je l'aime et combien je suis fier de lui. Je l'ai toujours été. Je lui souhaite une vie longue et heureuse aux côtés de la personne qu'il aime.

Quant à vous, ma chère Cissy, soyez heureuse également. Ne me pleurez pas. La mort n'est pas l'obscurité. C'est une bougie qui s'éteint car le jour se lève.

Avec tout mon amour.

Lucius ».

Narcissa replia la lettre. Ses yeux étaient brillants des larmes qu'elle tentait vainement de retenir. Sans un mot, elle se leva, prit la main d'Hermione dans la sienne et la serra longuement.

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Fleet Street – La City, Londres

Gregory ouvrit des yeux ronds.

- Epouse-moi, répéta Ginny. C'est la seule solution.

- Mais…

- La conscription ne s'applique qu'aux hommes célibataires ! Si tu es marié, ils ne pourront pas t'enrôler de force !

Gregory était un peu hébété. Il n'avait pas pensé à cela. Sans doute parce que, malgré ses idées révolutionnaires, il tenait le mariage en estime et n'avait jamais imaginé se marier autrement que par amour.

- En… en es-tu vraiment sûre ? Je veux dire… c'est… un engagement…

- Crois-tu que je ne le sais pas ? rétorqua Ginny, vexée. Crois-tu que je fasse cela par pitié ? Par tous les saints, j'ai abandonné un vicomte parce que je ne voulais pas m'engager avec lui !

- Que vont dire tes parents ?

- Ils n'ont rien à dire. J'ai l'âge de me marier sans demander leur consentement. De plus, la seule personne dont l'avis compte pour moi, c'est mon fils. Or, il t'a appelé « papa » la semaine dernière.

- Oh… tu l'as entendu…

- Oui, je l'ai entendu. Michael t'aime comme un père.

- Et moi, je l'aime comme un fils.

- Dans ce cas, qu'est-ce qui te retiens ?

Gregory soupira avant de se mettre à rire.

- Je peux savoir ce qu'il y a de drôle ? demanda Ginny en croisant les bras sur sa poitrine.

- Tu ne fais vraiment rien comme tout le monde, Ginny Weasley ! Tu sais que c'est l'homme qui, habituellement, met un genou à terre pour demande la main de la jeune fille ?

- Je croyais que tu te fichais des convenances ?

- Et comment ! rétorqua joyeusement Gregory.

Il souleva Ginny par la taille et la fit tournoyer.

- Je t'aime, Ginevra Weasley et… oui, je veux t'épouser !

- Quand ?

- Nous irons voir l'officier d'état civil cet après-midi pour réserver une date, proposa Gregory.

Ginny sourit largement avant de l'embrasser.

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Manoir Malfoy

Comme il s'y attendait, Severus Snape trouva Draco et Harry dans le salon de musique. L'endroit avait toujours été un refuge pour Draco, depuis qu'il était tout petit.

La porte était entrouverte et il entra sans frapper. Et ce qu'il vit le laissa sans voix quelques instants. Draco et Harry étaient dans les bras l'un de l'autre, front contre front. Harry murmurait quelque chose que Snape n'entendait pas, tout en lui caressant les cheveux.

Severus avait passé la moitié de sa vie en mer, entouré de centaines d'autres hommes. La solitude et l'éloignement aidant, il avait déjà assisté à des rapprochements entre certains d'entre eux, qu'il s'agisse d'accolades franches et viriles, ou d'autre chose. Mais aucune de ces étreintes n'avait ressemblé à ce qu'il avait sous les yeux. Les deux hommes enlacés devant lui dégageaient une telle force, une telle osmose, que s'en était intimidant, même pour quelqu'un comme lui.

Il décida d'agir comme si de rien n'était et entra dans la pièce en s'éclaircissant la gorge. Draco et Harry s'éloignèrent aussitôt l'un de l'autre.

- Je te cherchais, Draco, dit Severus sans faire d'autre commentaire.

- Si c'est pour encore me dire que mon père est mort en héros, ce n'est pas la peine, dit Draco avec amertume.

- Non. Je voulais simplement te donner ceci.

Severus tendit la main dans laquelle il tenait une chevalière en or. Draco la prit et la fit rouler entre ses doigts. Elle était large et on distinguait en son centre un serpent enroulé autour d'un heaume.

- C'est… c'est celle de mon père, dit-il. La chevalière des Comtes de Slytherin.

- Ce que tu es, désormais, dit Severus.

D'un geste un peu tremblant, Draco passa la bague à son annulaire. Il ne réalisait pas encore pleinement ce que la mort de son père impliquait.

- Elle est trop grande, constata-t-il.

- Ce n'est pas grave, dit Harry. Tu pourras la faire ajuster. Ou la porter au majeur.

Draco observait sa main comme s'il s'agissait de celle d'un étranger. Combien de fois, étant enfant ou adolescent, n'avait-il pas rêvé de porter cette chevalière ? Et maintenant que ce moment était arrivé, il aurait tout donné pour le retarder.

- Je… je ne peux pas, dit-il. Je ne peux pas… je n'y arriverai pas !

- Bien sûr que tu vas y arriver, Draco, dit Harry.

- Non ! C'était mon père qui était doué pour ça ! Moi, je ne…

- Draco, écoute-moi, coupa Severus de cette voix grave et étrangement hypnotisante.

Draco se tut et regarda son parrain.

- Depuis le jour de ta naissance, Lucius a consacré son énergie à te préparer pour un jour comme celui-ci.

- Je ne suis pas prêt…

- Si, tu l'es.

- Comment peux-tu le savoir ? Se rebiffa Draco.

- Parce que ton père me l'a dit. La veille du départ pour le Jutland. C'était notre dernier soir à terre avant d'appareiller…

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29 mai 1916 – Scapa Flow, archipel des Orcades, nord de l'Ecosse

Severus était assis sur un muret de pierres sèches, observant le soleil se coucher sur la baie. Un mouvement à sa droite lui fit tourner la tête. Lucius venait de prendre place à ses côtés. Les deux hommes restèrent silencieux un bon moment.

-Tu as peur de mourir ? demanda finalement Lucius.

La question surprit moins Severus que la réponse qui lui vint quasi instantanément.

- Autrefois, non, dit-il. Maintenant, oui.

- A cause de cette jeune infirmière ? Mademoiselle Granger ?

Severus resta impassible.

-Comment es-tu au courant ?

Lucius éclata de rire.

- Bon sang, Severus ! Crois-tu que je suis aveugle ? Et sourd ? Crois-tu que je ne vois pas que tu t'illumines de l'intérieur quand tu parles de cette jeune personne ? Tu en parles tout le temps d'ailleurs…

- C'est faux ! Je ne…

Severus s'interrompit en soupirant. Cela ne servait à rien de nier.

- Alors c'est sérieux avec elle ? demanda Lucius.

- Oui. Oui, c'est sérieux.

Lucius regarda son ami avec étonnement mais surtout une grande tendresse.

- Tu es donc parvenu à faire la paix avec le souvenir de Lily Evans ?

- Oui. Grâce à Hermione.

- Elle doit être vraiment exceptionnelle pour qu'elle te fasse oublier Lily.

- Je n'oublierai jamais Lily et je l'aimerai toujours, répondit Severus. C'est en cela qu'Hermione est exceptionnelle. Parce qu'elle l'accepte et le comprend.

Lucius hocha la tête.

- Et toi ? demanda Severus. Tu as peur de mourir ?

- Plus maintenant.

- Qu'est-ce qui a changé ?

- Draco.

- Quoi Draco ?

- Il est prêt. Il dirigera le Comté mieux que je n'ai pu le faire.

- Lucius… Draco a encore besoin de toi. Un fils a toujours besoin de son père…

- Je n'ai pas l'intention de mourir, répondit Lucius en riant, mais je suis plus serein maintenant qu'avant car je sais qu'il est prêt. En fait, il était prêt bien avant que je m'en rende compte.

- Que veux-tu dire ?

- Quand je repense à ce qu'il a enduré à Azkaban alors qu'il avait dix-sept ans à peine, à combien il a souffert sans jamais rien dire pendant toutes ces années, je me dis que j'ai un fils hors du commun.

- Il est bien plus fort que nous le pensions, c'est vrai, mais de là à endosser une pareille responsabilité à son âge ?

- Je n'étais pas beaucoup plus vieux quand mon père est mort en me laissant un comté en ruines.

- Et je me rappelle combien ça été dur pour toi…

- Je ne dis pas que ce sera facile mais il ne sera pas seul. Comme moi j'avais Narcissa, il aura Ariana. Et surtout Harry.

- Harry ? Oh vraiment ? dit Severus d'un ton chargé d'ironie. Quand je pense que tu voulais… que disais-tu ? Ah oui ! Éliminer la menace qu'il représentait pour ta famille…

Lucius lui jeta un coup d'œil irrité.

- Ça va, maugréa-t-il. Tout le monde peut se tromper ! D'ailleurs tu n'étais pas particulièrement un fervent admirateur de Potter non plus…

- Comme tu le dis, tout le monde peut se tromper.

Lucius leva les yeux au ciel avant de reporter son attention sur la baie et sur les immenses bateaux qui flottaient sur ses eaux.

- Quel sera le tien ? demanda-t-il.

- Le HMS Southampton. Et toi ?

- Le HMS Invincible. Je ne pouvais pas rêver mieux ! C'est un signe du destin, Severus. Les rafiots allemands qui croiseront ma route n'auront qu'à bien se tenir, rigola Lucius.

Severus sourit. Il ne savait pas à cet instant que c'était la dernière fois qu'il entendait rire son meilleur ami.

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14 juillet 1916 – Manoir Malfoy

-Ton père était fier de toi, Draco, conclut Severus. Il avait confiance en toi.

Draco ne savait pas quoi dire. Pour toute réponse, il se contenta d'acquiescer mollement. Harry posa une main ferme et réconfortante sur son épaule.

-Ne t'inquiète pas de tout cela pour le moment, dit-il. Tu as d'autres préoccupations.

- Oui, répondit Draco. Il faut… il faut que je voie ma mère pour… pour organiser les funérailles.

Disant cela, il quitta la pièce. Harry soupira.

- Vous savez qu'il est dans les tranchées ?

- Quoi ?

- Il est dans les tranchées, répéta Harry. Depuis un mois et demi.

- Mais… comment est-ce possible ? Il devait rester au dépôt d'infanterie d'Amiens ! C'était convenu avec le Général Crawford !

- Il s'est porté volontaire.

- Oh Seigneur, souffla Severus. Il ne peut pas rester là, c'est impossible… pas maintenant que…

Il secoua la tête en soupirant.

- Draco m'a dit qu'il demanderait à être démobilisé, mais que cela ne se ferait pas du jour au lendemain, dit Harry.

- Oui, ça peut prendre du temps. L'état-major n'aime pas les défections, mais quand elles interviennent pour une bonne raison.

- Pouvez-vous intervenir en sa faveur ?

- Je ferai tout mon possible.

- Merci, Severus.

Le Commodore hocha la tête.

-Et vous ? demanda Harry. Comment allez-vous ?

La question prit Severus au dépourvu. Il n'avait pas l'habitude qu'on lui demande ce genre de chose.

- Je suis un militaire, Potter, répondit-il plutôt sèchement. Je ne…

- Lucius était votre ami, coupa Harry. Vous avez vu son navire exploser sous vos yeux… personne ne sort indemne de ce genre de chose, pas même un militaire aussi aguerri que vous.

Severus cilla. Il sentit des larmes piquantes lui monter aux yeux et il détourna pudiquement le regard.

-Lucius était mon seul ami, murmura-t-il. Il était comme un frère pour moi. Le frère que je n'ai jamais eu. Alors, oui… sa mort me cause un immense chagrin. Vraiment immense. Mais c'est ainsi. Et Draco et Narcissa ont déjà fort à faire avec leur propre peine sans devoir encore s'encombrer de la mienne.

Sur ces mots, Severus sortit, laissant Harry seul dans le salon de musique. Seul et désabusé par la noirceur de ce monde.

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Hermione ne parvenait pas à trouver le sommeil. C'était étrange car depuis deux ans, elle parvenait à dormir dans les endroits les plus improbables et les plus inconfortables, mettant à profit la moindre minute de repos durement acquise. Ici, elle était allongée dans le lit le plus confortable qu'elle ait connu depuis des lustres et se retournait sans cesse.

Elle pensait à Severus. Au fait qu'il était là, quelque part dans ce Manoir. Au fait que Lucius Malfoy était mort mais que cela aurait aussi pu être lui. Cette fichu guerre n'épargnait rien ni personne.

Severus lui manquait. Elle voulait être dans ses bras, l'embrasser. Lui faire l'amour.

Depuis plus de deux ans que durait leur liaison, Hermione avait découvert quelque chose de surprenant la concernant : elle aimait le sexe. Avec Severus, elle avait appris à connaître son corps, à écouter ses désirs et à y répondre. Elle avait découvert des choses incroyables, des positions qu'elle n'aurait jamais oser envisager, des sensations nouvelles qui la laissaient émerveillée chaque fois.

Rien que d'y penser, elle sentait une intense chaleur se répandre dans son ventre et son sexe commencer à palpiter doucement.

Elle se redressa dans le lit. Elle n'avait aucune idée d'où Severus pouvait bien se trouver et il était risqué de partir à sa recherche dans cette immense manoir. Elle se perdrait à tous les coups. Peut-être pourrait-elle réveiller une femme de chambre et la payer pour assurer sa discrétion ?

-Bon sang, Granger, soupira-t-elle en secouant la tête. Tu deviens complètement folle !

Par moment, elle n'était pas loin de penser que les psychiatres avaient raison : le plaisir sexuel chez la femme la rendait hystérique et insatiable. Puis, elle songea au fait que cela faisait presque dix mois qu'elle n'avait plus vu Severus et passé un moment intime avec lui. Elle avait bien le droit d'avoir envie de lui !

Elle en était là de ses réflexions quand elle entendit tourner la poignée de sa porte. L'instant d'après, la silhouette imposante de son amant se découpait dans la pénombre.

-Severus ! souffla-t-elle en se levant et en se précipitant vers lui.

Il l'accueillit dans ses bras avec soulagement.

- Comme tu m'as manqué, murmura-t-il.

- Toi aussi ! Je pensais à toi ! Je voulais tellement être avec toi…

- J'ai honte de moi. Mon meilleur ami est mort, ma famille d'adoption est en deuil et je me faufile dans les couloirs comme un voleur car je n'arrive pas à penser à autre chose qu'à venir te retrouver…

- Il n'y a pas de honte à vouloir trouver du réconfort dans de pareils moments…

Hermione ne le laissa pas tergiverser davantage et l'embrassa passionnément. Il ne leur fallut que quelques instants pour se défaire de leurs vêtements de nuit et finir nus sur le lit.

Severus était à chaque fois un peu plus subjugué par le naturel avec lequel Hermione vivait leur relation. D'une jeune fille gauche et réservée, elle s'était muée en une femme confiante en son charme et désinhibée. Et qui aimait aussi de temps à autre prendre le contrôle de la situation. Exactement comme maintenant.

Comme il s'y attendait, Hermione les fit rouler sur le lit jusqu'à se retrouver au-dessus de lui. Immédiatement, elle s'assit à cheval sur son bassin, prête à le prendre elle.

- Ne veux-tu pas que je…

- Non, coupa Hermione. Nous aurons le temps pour les préliminaires plus tard. Là je te veux. Tout de suite.

Sans plus perdre un instant, elle s'empala sur le sexe turgescent de son amant.

-Oh Seigneur, soupira-t-elle d'aise.

Elle se mit à onduler lascivement, cambrant le dos, ses petits seins pointant effrontément vers Severus. Celui-ci grogna en plaquant ses mains dessus et en les malaxant durement. Hermione gémit, augmentant le rythme de ses ondulations.

-Severus, souffla-t-elle. Severus… je veux que tu jouisses en moi…

Le militaire tiqua. Non pas qu'il n'aimait pas jouir en elle, au contraire. C'était bien plus gratifiant que de se finir sur son ventre ou dans sa bouche. Mais il craignait toujours les conséquences.

- Tu en es sûre ? parvint-il à demander entre deux soubresauts de plaisir.

- Je connais mon corps, Severus. Nous ne risquons rien.

Disant cela, elle appuya ses mains sur le torse de son amant et bougea avec frénésie, gémissant sans pudeur.

-Nom de Dieu, Hermione !

Severus se redressa et prit un mamelon dur entre ses dents. Il le mordilla et le suça, arrachant davantage de gémissements à Hermione. Elle se pencha sur lui et étouffa un cri dans son épaule tandis que l'orgasme la prenait. Au même moment, Severus jouit longuement en elle.

Le silence qui s'en suivit était moite et lourd. Dans cette maison touchée par le deuil, ils avaient tous les deux conscience d'être chanceux. Ç'aurait pu être lui. Ou elle. Peut-être demain. Peut-être jamais.

-J'ai peur pour toi, murmura-t-elle dans son cou.

C'était la première fois qu'elle le disait. Jusqu'à présent aucun des deux n'avait osé exprimer sa crainte de perdre l'autre. Comme pour conjurer le destin.

Mais là, c'était plus fort qu'elle.

-Je sais, dit-il en frottant doucement son dos. Moi aussi, j'ai terriblement peur de te perdre.

Cet aveu fit céder quelque chose en Hermione. Elle se mit à sangloter avec force.

Severus la tint serrée contre lui, ne faisant rien pour arrêter ses pleurs. Elle avait besoin de laisser libre court à son chagrin.

- Cette… cette guerre… atroce… ne finira-t-elle donc jamais ? hoqueta-t-elle entre deux sanglots.

- Elle finira, mon amour. Elle finira. Malheureusement, je ne sais pas quand…

- J'en ai assez… j'en ai assez…

- Je sais, mon amour.

Hermione continua à pleurer longtemps sur ses illusions perdues.

A suivre...