Épilogue

Ce n'est pas l'aube qui la réveilla mais la marée montante. Hermione s'était installée au plus haut de l'estran pourtant inlassablement les vagues avaient creusé puis grignoté de nouveau la distance qui les séparait. Le bruit de plus en plus rapproché l'avait fait émerger, cependant elle avait attendu de sentir l'écume entre ses orteils pour ouvrir les yeux.

Sa tête reposait sur le ventre de Ron. Ce dernier était, bien entendu, éveillé depuis longtemps. Par charité il avait laissé sa femme dormir jusqu'à la dernière minute. Elle le sentit s'extirper d'en dessous d'elle pour se mettre sur pieds. Hermione, qui était encore toute étreinte par la lassitude du sommeil, attendit que Ron lui tende une main secourable pour se redresser.

N'ayant pas d'horaires et n'étant attendu nul part. Les époux Wealseys prirent le temps de se dégourdir les jambes en longeant le front de mer avant de tenter l'escalade de la falaise. Ils avaient certes pris l'habitude de ces marches exiguës cependant rien ne justifiait de s'y risquer dans la brume du matin. Une fois que leurs pas seraient plus sûrs, ils entameraient l'ascension avec autant de patience que d'application.

Ce jour-là, en revanche, ils n'eurent pas à attendre jusqu'à ce moment. Une silhouette se dessina en haut de la falaise. Tout en elle paraissait intrinsèquement lumineux, alors même qu'il était évident que c'était le soleil du matin qui faisait briller ses vêtements blancs cassés. Il se jeta avec sérénité dans le vide, ses cheveux laissant une traînée flamboyante derrière lui avant d'atterrir sur le sable en silence et presque sans y laisser de marque.

- Quelle joie de te voir Scorpius. Cela fait bien longtemps.

À la vérité, Hermione le connaissait bien plus comme un ami d'Albus que personnellement. Sa chevelure platine lui descendait aux reins et malgré cette couleur si caractéristique, de près le fils Malefoy ne ressemblait pas tant que cela à son père, il avait plutôt une air qui rappelait étrangement Albus. Outre le fait que l'ombre de son défunt ami voilait encore son visage, il y avait quelque chose de presque imperceptible chez lui et de totalement indéfinissable qui rappelait sans faute son neveu.

Se montrant d'une obligeance décontractée, il lui répondit poliment sans prendre soin de relever que c'était finalement peut-être la première fois qu'ils se parlaient. Quand il lui serra fermement la main, Hermione se sentit rajeunir. Elle aurait su dire rien qu'à la vue du visage de Ron qu'il avait ressenti la même chose.

- Excusez-moi, je ne savais pas qu'il y aurait quelqu'un ici.

- Il n'y a pas de mal. Nous avons emménagé après ma démission de Ministère, depuis les visites se font rares. Que viens-tu faire là ?

- La Colombe londonienne m'a appelé il y a quelques mois car l'une de ses membres est tombée enceinte. Sa grossesse présente peu de risques même si elle est moldue et son compagnon sorcier mais on préfère apparemment l'avoir sous bonne surveillance.

- Tu connais son nom ?, demanda Ron.

- Une certaine Flavie Grandmont.

- C'est normal alors. Elle est la première moldue à siéger au Ministère de la magie en plus de s'inscrire parmi la longue liste de représentants de la Colombe. Elle est un symbole de la politique de banalisation des rapports sorciers/moldus entamées ces dernières années. Il serait très mal vu qu'il lui arrive quoi que ce soit.

- C'est pour ça qu'ils ont fait appel au meilleur, se vanta nonchalamment le jeune homme.

- Cela n'explique pas pourquoi tu es ici, près de cette maison, s'enquit Hermione.

- Quand nous sommes rentrés de voyage Albus et moi, nous étions passés par ici. J'y reviens donc comme une sorte de pèlerinage.

Hermione lui sourit avec bienveillance en le voyant lutter pour ne rien laisser paraître de sa tristesse. Elle l'invita à faire une pause à l'intérieur et remonta étonnamment aisément les marches qui conduisaient en haut de la falaise. Quand ils poussèrent la porte, le thé était chaud et prêt à servir.

- C'était il y a bien longtemps, soupira Ron.

- C'était comme dans une autre vie, pour nous tous, approuva Hermione.

- On me le dit beaucoup. Je n'ai pourtant jamais eu cette impression. Tout est lié et se mêle. Je me réveille parfois la nuit en ayant l'impression qu'Albus vient de nous quitter. Je ressens alors tout aussi clairement que si ça s'était déroulé la veille. Il n'y a pas de vie de rechange, personne n'a le droit à un autre essai. On est tous coincés dans la même existence jusqu'à ce que la mort nous sépare.

Scorpius avait réussi à faire s'abattre une chape de plomb sur eux presque aussi sûrement et efficacement qu'il les avait soulagé de leurs maux un peu plus tôt. Malgré ses paroles presque dépressives il ne paraissait pas plus ému ou triste qu'auparavant. Les choses semblaient le laisser particulièrement indifférent et rien ne l'atteignait. Il adressa un léger sourire à ses hôtes comme s'il ne se rendait pas compte de l'ambiance qu'il avait installé.

- Je ne suis pas d'accord avec toi. J'ai connu deux changements majeurs dans le monde sorcier et même s'ils paraissaient pour l'instant très proches chronologiquement, je suis sûre qu'ils resteront marqués dans l'histoire très différemment. Le règne de Voldemort était une période de terreur qui n'a laissé que la méfiance. La Colombe, et tout particulièrement Albus, a apporté un renouveau, qu'il soit dans la façon dont les sorciers perçoivent les organisations mais aussi sur le rapport aux moldus. Il ne serait pas étonnant que dans quelques années notre existence soit reconnue, et ce sera grâce à Albus.

- Je m'en fous pas mal de ce que Albus a servi à apporter au monde sorcier. La Colombe a appris de ses erreurs. De plus en plus de gens sont libres. C'est tout ce que je vois. C'est la seule chose qui peut honorer Albus et dont il serait fier.


Le manoir semblait sans vie. Scorpius n'avait pas encore pénétré dans la demeure qu'il percevait déjà le laisser-aller. Le bois avait avancé de plusieurs mètres sur les plates-bandes qu'occupaient auparavant le jardin et les fleurs. De ces dernières il ne restait plus que les vivaces et les sauvages. La rusticité de certaines leur avaient permis de s'adapter et de prospérer en bosquets épars.

Presque partout l'herbe était haute. Elle aurait pu frotter Scorpius jusqu'aux mollets si ce dernier ne s'était pas déplacé en empruntant les chemins marqués par la passage répété de quelques lièvres ou chevreuils. Scorpius remarqua même un ou deux endroits qui avait dû accueillir quelque repos animal la nuit passée. Malgré toutes ces empruntes aucune sente n'était marquée sur le devant de la maison. Son père ne sortait-il jamais ?

Scorpius avait pensé entrer par la porte de derrière mais une fois devant le bâtiment qui l'avait vu grandir et qu'il avait pourtant perdu de vue si longtemps, il ne put envisager une autre entrée que par la façade principale. Des quelques marches qui menaient au perron, les premières étaient complètement envahies pas la mousse et celles qui suivaient illustraient à merveille leur engloutissement graduel. Toutes les jointures de la porte étaient rouillées et vermoulues. Malgré cela, ni le battant, ni la poignée ne s'opposèrent à son entrée. Étrange … Draco Malefoy n'avait jamais été du genre à laisser libre d'accès son intérieur.

Ce qui le frappa en premier fut l'odeur. Scorpius fut pris à la gorge par cette senteur inaccoutumée. Dans l'air se disputait la poussière des lieux confinées à l'aigreur de la maladie et de la vieillesse. Scorpius retroussa le nez et plissa les yeux, la moitié des fenêtres étant closes, il se déplaçait autant à vue que de mémoire.

Son père était à l'étage. Il le savait. Scorpius ne se perdit pas en exploration annexe et prit directement d'assaut l'escalier. Dès que la première marche grinça, il les fit toutes taire et les gravit deux à deux. l'étage était certes plus lumineux, seulement la lumière ne servait qu'à rendre plus visible encore les corpuscules qui se baladaient dans l'air et les toiles d'araignées qui envahissaient l'espace. Les intrus, si petits soient-ils, laissaient d'ailleurs des empreintes bien visibles dans la couche de poussière du sol.

Scorpius se rendit sans détour jusqu'à la chambre de son père. Pourtant une fois devant le battant clos, il hésita. Qu'allait-il trouver derrière cette porte ? Et si l'état de la maison présageait de ce qui était advenu à son père ? Mais il n'en saurait rien s'il restait là et Scorpius n'avait pas pris pour habitude de rester en place. Il frappa doucement le chambranle par trois fois avant de pénétrer dans la chambre.

C'est dans cette pièce que le remugle était le plus fort. Comme en miroir avec l'extérieur la fine couche recouvrait tout sauf les passages répétés de son père et les objets qu'il utilisait. Ce dernier était allongé dans son lit, installé de manière à lui laisser vue libre sur la fenêtre. Que pouvait-il bien voir à travers ces carreaux ternis ?

Draco était conforme au reste de sa demeure. Ses mains étaient parcheminées et cachaient à peine les os sous sa peau diaphane. Son visage paraissait translucide. Il n'avait presque plus un cheveu sur le caillou. Il n'ouvrit les yeux qu'au moment où son fils le toucha.

- Scorpius ?

Bien que ses yeux n'aient pas changé, sa voix, en accord avec tout le reste, n'était plus que le fantôme de ce qu'elle avait été. Malheureusement pour Scorpius, il était devenu bien trop bon pour croire à une simple maladie qu'il pourrait chasser d'un revers de baguette. Son père avait la fatigue au corps et était las jusqu'au tréfonds de son âme.

- Que t'est-il arrivé papa ?

- Je suis fatigué Scorpius. Tu es grand maintenant, tu n'as plus besoin de moi. Je vais rendre une visite à ta mère.

- Papa, je suis revenu.

- Et tu vas repartir.

Il avait raison. Même s'il était de retour, il ne le serait que pour quelques temps seulement. Maintenant qu'il était épris du voyage, la Grande-Bretagne elle-même lui était un carcan trop étroit. Il n'avait pas besoin de confirmer ces dires. Son père savait. Certaines choses semblaient, contre toute logique, immuables.

De son côté, Scorpius savait que son père était bien trop jeune pour être dans cet état. Il n'aurait pas dû être préoccupé par l'âge avant quelques années encore. Mais il n'avait plus envie. Scorpius avait déjà été confronté à des cas de décrépitudes prématurées uniquement par une croyance quelconque ou parce qu'un être avait perdu goût à la vie.

- Pas cette fois papa. Cette fois-ci, je reste.

Pour appuyer ses propos, Scorpius prit une chaise et s'assit au chevet de son père en lui tenant la main. Il y avait certaines questions qu'il avait toujours voulu poser à son père, pourtant il était sûr que cette fois-ci s'il les posait, Draco leur apporterait une réponse. Scorpius les chassa bien loin et se convainquit qu'il les poserait le lendemain. De toute façon son père avait de nouveau fermé les yeux. Il était éveillé pourtant. Scorpius entama donc le récit de sa vie. Il détailla du plus lointains de ses souvenirs au plus récent, en s'arrêtant sur chaque anecdote que son père n'avait jamais su.

Il continua plusieurs jours durant sans s'interrompre, sans jamais démordre du rythme de son récit, regardant par la fenêtre alors que le jour laissait place à la nuit et puis qu'à nouveau ce soit l'aube qui revienne. C'est au crépuscule du septième jour que Scorpius conclut son histoire.

- J'ai alors entrepris de tout te raconter, parce qu'un fils ne devrait pas avoir de secret pour son père. Je me suis assis auprès de toi. J'ai pris ta main. Tu n'as même pas entendu ma première rentrée à Poudlard …

Sur la joue de Scorpius, une larme coulait. Dans la chambre, l'odeur était pire que tout.


La semaine prochaine ce sera (enfin peut-être) la fin de cette histoire. En attendant passez une bonne semaine et prenez soin de vous !