Notes de l'autrice : J'ai été très occupée dernièrement par mon changement de poste et un voyage, d'où ces quelques mois de jachère. Merci pour votre patience et vos adorables reviews ! Ce chapitre est le plus long de cette histoire jusqu'à présent, j'espère qu'il vous plaira !

Précédemment : Dean et Castiel se trouvent à Waterville avec pour objectif de capturer et interroger Raphaël au sujet de Dieu. Le rituel impliquant de l'huile sacrée aura lieu à l'aube et est si risqué que Castiel n'est pas certain de survivre. Dean décide alors que Castiel ne mourra pas vierge et l'amène dans un bordel, mais ils sont mis à la porte sans avoir pu consommer. Pour tenir sa promesse malgré tout, Dean procure lui-même un orgasme à Castiel. Mais l'heure approche et il est temps de passer aux choses sérieuses…

Ce chapitre se passe dans l'épisode 3 de la saison 5.

Bonne lecture !

oOo


Dans un cercle de feu

« Ouais, promis, on te tient au courant.

Dean détache le téléphone de son oreille avant de le laisser tomber sur la table. La lanterne électrique posée devant lui baigne son visage d'un éclat artificiel et projette l'ombre démesurée de l'amphore contre les murs. La poussière scintille en particules d'or tout autour de nous.

- C'était Bobby, précise inutilement Dean en se massant la tempe. Il voulait savoir où on en est dans notre chasse à l'archange.

La chaise que je tire pour m'asseoir face à lui émet un grincement sous mon poids.

- L'aube va se lever dans quelques heures, dis-je en plaçant mes coudes sur la table branlante. Je suppose qu'il est temps de t'exposer ma stratégie.

Dean vrille sur moi un regard aigu, un pli se creusant entre ses sourcils. Baignés de lumière, ses iris arborent une nuance limpide de vert cerclant ses pupilles rétractées.

- Ouais, ça serait pas trop tôt. Et surtout, tu pourrais me dire à quoi ça va nous servir, ce truc.

Il vient de saisir l'amphore et de la déboucher, portant le goulot poussiéreux à son nez pour renifler l'huile d'un air dubitatif.

- Ce truc, comme tu dis, est l'une des armes sacrées les plus terrifiantes et létales pour un être céleste. Elle est hautement inflammable et génère des flammes dont le seul contact suffit à tuer un Ange instantanément.

Dean esquisse une moue, rebouchant l'amphore avant de la poser à nouveau sur la table.

- Dans ce cas pourquoi on se ferait pas une petite friture d'archanges avec Lucifer, Raphaël et Michael en brochette ? Un bon barbecue céleste et on sera débarrassés de ces connards ailés une bonne fois pour toutes, pas vrai ?

Si seulement c'était si simple…

Je baisse les yeux sur mes mains jointes, presque comme pour une prière.

- Non. Les Archanges sont infiniment plus puissants que les Anges. Je ne connais aucune arme qui puisse les tuer. En revanche, ils y réfléchiraient à deux fois avant d'entrer en contact avec du feu sacré, car sans leur être fatal, le contact serait extrêmement douloureux et causerait des dommages importants sur leur Grâce.

L'éclat d'acier qui s'allume dans les yeux de mon protégé est celui d'un guerrier, d'un soldat qui tente de comprendre son rôle à jouer dans une stratégie globale. S'humidifiant les lèvres, il se penche vers moi en appuyant ses coudes sur la table, les mains jointes. Ce même mimétisme instinctif de primate qui a traversé les âges et que j'observais déjà lors de mes premiers millions d'années d'existence.

- Ok, alors je suppose que ton objectif, c'est de le piéger dans un cercle de feu pour pouvoir l'interroger ?

Je le gratifie d'un hochement de tête appréciateur.

- En effet. Mais la difficulté est d'y parvenir.

- Donc en gros faut le faire venir dans le corps de son hôte sans qu'il se doute qu'on a cette huile, et après, le piéger ?

- Non, ce serait impossible. Il nous tuerait en un claquement de doigts avant qu'on ait le temps d'ouvrir l'amphore. De plus, Raphaël n'est pas stupide et il me connaît. Il sait que je ne prendrais jamais le risque d'attirer son attention et de te mettre en danger sans un avantage stratégique. Je pense qu'au contraire, il faut qu'il sache que nous avons cette arme sacrée, et qu'il soit certain que nous n'avons aucun autre atout contre lui.

Dean cille, puis plisse les yeux.

- Je ne te suis plus, là. Tu veux dévoiler ton jeu direct ? Comment tu comptes le piéger s'il sait exactement avec quoi tu veux le piéger ?

Je me penche à mon tour en le fixant droit dans les yeux.

- À l'aube, nous irons à l'hôpital et je m'adresserai directement à Raphaël par le biais de Donnie Finneman. Nous ferons brûler un cercle de feu sacré autour du vaisseau. Je connais Raphaël, je sais qu'il enverra un ou plusieurs de ses agents pour évaluer la situation et vérifier ce que je prépare. Les agents qui nous espionneront l'avertiront du piège placé autour de son vaisseau, et il ne descendra donc pas. Ils lui apprendront aussi que mon amphore est vide, et que toi, Dean Winchester, tu es là, ce qui nous garantira qu'il n'ignorera pas mon appel.

- Qu'est-ce qui te fait croire qu'il va pas envoyer une armée pour nous cueillir comme des fleurs ? Il aurait même pas besoin de descendre lui-même.

- Tu ne le réalises peut-être pas, Dean, mais même privé d'une partie de mes pouvoirs, je suis un soldat puissant, un stratège de renom. J'ai déjà échappé plusieurs fois aux troupes lancées à ma recherche et j'ai prouvé que je n'hésite pas à tuer ceux qui se mettent en travers de ma route. De plus, Raphaël m'a exécuté et je suis revenu à la vie, il voudra se charger de moi personnellement. Mais surtout, Raphaël te cherche depuis des semaines, il ne résistera pas à la tentation de capturer en personne le vaisseau de Michael.

Dean hausse les sourcils, l'ombre d'un sourire se glissant sur ses lèvres.

- Tu m'utilises vraiment comme appât, quoi. Un ver de terre bien juteux pour attirer le poisson sur l'hameçon.

Je ne décèle aucun reproche dans la tonalité de sa voix et me contente donc d'acquiescer.

- Pas seulement un appât, Dean. J'ai besoin que tu joues le jeu pour que ce soit crédible. Nous serons espionnés, peut-être pendant des heures, et il faut que nous fassions croire aux Anges que tu t'impatientes et que tu réussis à me convaincre que Raphaël ne viendra pas et que notre plan est un échec. Même si tu ne vois personne, même si tu es persuadé que personne ne nous observe, tu ne dois jamais faire allusion à notre véritable plan. On ne peut pas se permettre de prendre ce risque.

- Ok, alors on joue les imbéciles et on fait semblant de ne pas remarquer que tes frangins nous espionnent, je râle jusqu'à ce qu'on fasse semblant de laisser tomber, et après, quoi ?

- Nous retournons ici, à la planque. Raphaël préférera nous attaquer à l'écart de la population et une fois qu'il sera certain que nous ne l'attendons plus. C'est en tout cas ce que je ferais, si j'étais à sa place. Et c'est pour cela que nous allons dès à présent tracer plusieurs cercles d'huile à des endroits stratégiques, ainsi que des sceaux de bannissement dissimulés au cas où la situation nous échapperait.

Et sur ces mots, je me lève en soulevant l'amphore que je débouche avec soin. Le regard de Dean me suit attentivement tandis que je verse un mince filet du précieux liquide, dessinant un cercle parfait sur le sol poussiéreux. Il faudra en tracer un autre dans l'entrée, dans la pièce voisine, et un autre à l'étage.

- Si mes calculs sont bons, nous devrions avoir juste assez d'huile pour dresser quatre pièges dans la maison, cela nous laissera juste ce qu'il faut pour ce qu'on utilisera à l'hôpital. Dès que Raphaël se montrera, nous tâcherons de le distraire pour le mener dans un des cercles auquel nous mettrons le feu.

- T'es loin d'être con, en fait, Cas'. Je m'avoue impressionné.

Je ne peux empêcher mes plumes de se gonfler de fierté sous la flatterie.

- Merci. »

oOo

Le crépitement feutré du feu ravive en moi certains souvenirs que j'aurais préféré oublier. Celui d'être isolé des miens, accusé de trahison et en attente de mon jugement. Et celui de ma conversation avec Camael avant notre procès. Cela ne fait pourtant que quelques milliers d'années depuis ce jour, ce qui ne représente qu'une fraction infime de mon existence, mais cela me paraît si loin. Je ne suis plus l'Ange que j'étais alors.

J'ai beau me tenir hors du cercle à une distance de presque deux mètres du danger, la vue des flammes qui se tordent comme des serpents suffit à faire frémir ma Grâce d'une crainte instinctive. Par sécurité, je garde mes ailes soigneusement repliées dans mon dos afin que nulle plume ne puisse s'approcher du feu.

Avachi sur son fauteuil roulant au centre du cercle enflammé, Donnie Finneman continue de fixer le vide avec un regard vitreux, un filet constant de salive s'écoulant sur son menton pour goutter sur sa veste.

Comme prévu, nul signe de Raphaël malgré la provocation et l'insulte que je lui ai transmis au travers de son vaisseau. Mais ce qui est plus préoccupant, c'est que j'ai beau me concentrer sur l'espace de cette chambre, ces couloirs, et même le bâtiment entier qui constitue l'hôpital Saint Peter, je ne parviens pas à déceler la moindre trace d'aura céleste, ni même d'altération de cette dimension.

Or, il est inconcevable que Raphaël ait décidé d'ignorer ma provocation. Il a forcément envoyé un ou des agents pour lui remettre un rapport de la situation, sans quoi il aurait déjà investi son vaisseau et se serait retrouvé piégé. Son absence est la preuve même que nous avons toute son attention.

Mais alors pourquoi ne puis-je repérer la moindre présence d'un être céleste aux environs ? Zedekiel m'a assuré que la Garnison serait accaparée par une mission ce matin, il est donc peu probable que Raphaël ait pu les envoyer. Quand bien même, je me suis amélioré depuis la trahison d'Uriel, je maîtrise bien mieux les capacités de mon corps d'emprunt et je pense pouvoir affirmer que pas même Rachel ni Htmorda ne sauraient totalement dissimuler leur aura à ma perception.

À moins que Raphaël ait décidé de recourir à des Humains pour nous observer ? Anpiel m'avait affirmé que Zachariah et lui employaient des témoins de Jéhovah comme réseau terrestre, c'est donc tout à fait possible…

Un bâillement bruyant me tire de mes réflexions. Assis sur le lit à roulettes avec ses jambes se balançant dans le vide, Dean me regarde d'un air maussade.

« On va attendre encore longtemps comme ça ? Ça fait presque une heure que je me tourne les pouces, là. C'est pas que je me fais chier, mais… en fait si, je me fais chier. Si j'avais su, j'aurais amené un magazine ou un bouquin.

Il faut le reconnaître, Dean joue parfaitement le rôle que je lui ai confié. Il a très bien simulé la surprise quand j'ai expliqué à haute voix le plan avant d'enflammer le cercle d'huile, comme s'il le découvrait, et n'a jusqu'à présent pas laissé échapper la moindre information qui risquerait de faire échouer notre stratégie.

- La patience est une vertu, dis-je en reportant mon attention sur Donnie Finneman. Raphaël n'a pas d'autre choix que d'investir son vaisseau pour fouler la terre. Il viendra.

Un silence se fait, suivi d'un froissement de drap et le grincement du lit indique que le poids pesant dessus s'est déplacé.

- C'est justement un truc que je ne pige pas, sur vous autres les anges.

Je tourne la tête pour observer Dean. Il est à présent allongé sur le dos, une cheville croisée sur l'autre et un bras replié pour caler l'oreiller contre sa nuque, et il me fixe d'un regard inquisiteur.

- Pourquoi vous avez besoin de posséder des pauvres types, au juste ? Pour les démons, je comprends, ils pourraient pas faire grand-chose sous la forme de fumée noire. Mais vous ? T'as bien dit que tu faisais trois cent mètres de haut avec quatre bras, alors pourquoi vous vous emmerdez à posséder des gens ?

- Je te l'ai dit. Notre apparence peut être bouleversante pour des yeux mortels, et notre voix peut crever les tympans. Fouler la terre sous notre réelle apparence causerait d'énormes dommages parmi les Humains et serait loin d'être idéal pour communiquer.

Dean balaye mon explication d'un geste impatient, les fossettes se creusant sur ses joues lorsqu'il pince les lèvres.

- Je te parle de Michael et Lucifer, là. Ils en ont rien à foutre des vies humaines, ils veulent justement l'apocalypse, pas vrai ? Alors pourquoi ils auraient besoin de Sam et moi pour se foutre sur la gueule ? Pourquoi ils s'acharnent à nous traquer et obtenir notre consentement ? Ils pourraient très bien se passer de nous.

J'ouvre la bouche, et la referme, gagné par la confusion. Je ne me suis jamais posé la question de la raison pour laquelle l'ordre a soudain été donné pour tous les êtres célestes de posséder des vaisseaux, il y a un an maintenant. Ni pourquoi il nous a été interdit de quitter le Paradis sans autorisation après la mort de Camael. Je me suis contenté de suivre les instructions comme tous les autres sans réfléchir.

- Je… suppose que les Archanges s'efforcent d'accomplir la destinée à la lettre. Il était écrit que tout terminerait avec ton frère et toi, et le Paradis a tout mis en œuvre pendant des millénaires pour que tout se déroule comme prédit. De plus, posséder un corps humain adapté est un avantage stratégique de taille. Sam et toi êtes à la fois l'armure et les armes de Michael et Lucifer. »

Dean plisse les yeux d'un air peu convaincu, mais n'insiste pas sur le sujet à mon grand soulagement. Car moi-même, à bien y réfléchir, ne suis pas tout à fait certain de la pertinence de mes arguments. En effet, rien n'empêcherait les Archanges de se battre sous leur forme originelle comme ils l'ont déjà fait autrefois, quitte à détruire un continent entier… Est-ce une volonté de la part de Michael d'épargner des vies humaines ? Ou celle d'éviter de reproduire les dégâts immenses causés lors de la dernière tentative ?

J'ai beau avoir été le Général de la Garnison pendant plus de deux décennies et brièvement un membre du Conseil, je suis loin de connaître tous les secrets de la hiérarchie et je suis conscient que bien des choses échappent à ma connaissance.

Dean a fermé les yeux, sa main reposant sur son torse qui se soulève au rythme de sa respiration qui se fait plus profonde. Il a déjà dormi deux heures à la planque avant que nous prenions la route pour l'hôpital, mais cela n'a pas été suffisant, de toute évidence. J'observe un long moment son visage endormi, dont les traits se détendent peu à peu en une expression de sérénité.

Là-haut, dans le ciel dont une infime fraction est visible par la fenêtre, le soleil poursuit sa course, déplaçant les ombres dans la chambre. Une fois de plus, j'affine mes sens pour percevoir tout ce qui m'entoure dans un périmètre d'une centaine de mètres. Un flot de bruits de pas, d'annonces sonores, de roues qui couinent et de bips de machines sont dominés par la respiration profonde de Dean, et celle plus haletante de Donnie. L'énergie des âmes des patients et du personnel soignant se précise dans mon esprit, traçant une carte des déplacements. D'autres vies s'agitent – des insectes courant sur les tuyaux dissimulés dans le faux plafond et quelques tourterelles roucoulant sur le toit. Toujours aucune aura céleste.

Peut-être que Raphaël n'a pas entendu mon appel. Peut-être est-il accaparé par une autre mission. Ou peut-être a-t-il vu clair dans mon jeu.

Un grognement sourd me fait relâcher ma concentration et baisser les yeux sur le lit. Dean vient de s'y redresser, s'étire avec un craquement de vertèbres avant de se passer une main sur le visage en étouffant un bâillement.

« Merde, je crois que je me suis endormi. Il est quelle heure ?

- Midi et demi.

Dean cligne des yeux de stupeur, vérifiant l'information sur l'écran de son téléphone.

- Déjà ? Wow. J'avais pas dormi aussi longtemps depuis… j'sais pas. Des années.

Il pose les pieds au sol et jette un œil à Donnie Finneman.

- Toujours pas de Raphaël en vue, alors.

- Non, toujours pas.

- Pourquoi tu lui ferais pas un rappel ? Si tu le harcèles de messages il finira bien par bouger son cul.

- Je ne peux pas franchir le cercle pour m'approcher du vaisseau. Le contact avec le feu me serait fatal.

Dean hausse les sourcils, et passe la main au-dessus du cercle de feu d'un air circonspect – les flammes ne sont pas bien hautes et sont inoffensives pour les mortels.

- Au fait, ça va s'éteindre au bout de combien de temps ?

- Les flammes peuvent brûler pour l'éternité tant que nulle eau n'est versée dessus.

- Ouais bah je serai mort d'ennui avant, dit-il en se dirigeant vers la porte. Ou de faim.

- Où vas-tu ? je demande en le voyant l'ouvrir. Tu dois rester ici tant que Raphaël n'est pas descendu.

- Je dois aller pisser. Tu sais, le truc que nous les humains on fait de temps en temps.

- Ça ne peut pas attendre ? Il est trop dangereux de nous séparer.

Dean roule exagérément des yeux avec cette insolence qui lui est propre.

- Non, Cas', ça peut pas attendre. Et je vais juste au bout du couloir, donc à moins que tu veuilles me la tenir, j'y vais avant que ma vessie éclate.

Et sur ces mots, la porte se referme sur lui, me laissant seul avec le vaisseau de Raphaël et le crépitement du feu sacré.

La vidange de vessie est supposée durer quelques dizaines de secondes tout au plus d'après mes observations au cours de l'évolution de l'espèce humaine, et pourtant, plusieurs minutes s'écoulent avant que la porte ne s'ouvre à nouveau pour laisser entrer mon protégé. Je relâche ma respiration, le soulagement décrispant mes ailes. Peut-être est-ce dû à ces deux dernières journées passées en sa proche compagnie, mais ne pas l'avoir dans mon champ de vision direct me déplaît.

Ses bras sont chargés de divers paquets et emballages colorés qu'il déverse sur le lit avant d'y percher une fesse.

- J'ai pris de quoi bouffer dans le distributeur près de l'accueil. Pas exactement ce qu'on pourrait appeler un repas sain, mais c'est mieux que rien. T'en veux, Cas' ?

Il me tend un paquet qu'il vient d'ouvrir en un geste d'invitation, ses sourcils haussés creusant des plis sur son front.

Mon premier automatisme aurait été de refuser. Mon expérience d'ingestion d'aliments n'a jamais été très concluante et je n'ai jamais partagé l'intérêt de certains de mes frères et sœurs pour ce processus organique.

Mais après l'orgasme que j'ai pu expérimenter hier soir de la main de Dean, il me faut repenser aussi l'acte de manger. Peut-être que l'unique raison pour laquelle je trouve l'acte organique de mastication sans intérêt est dû à ma propre réticence et la mauvaise volonté que j'y ai mis. Peut-être m'y suis-je mal pris et n'ai-je pas pris le temps d'apprécier les saveurs, comme Anpiel me l'a reproché. Peut-être que si j'essayais vraiment, cela me procurerait autant de satisfaction que l'acte charnel.

Nous allons rester enfermés dans cette chambre pendant encore des heures. Cela ne me coûte rien de prendre le temps de m'initier un peu plus aux voluptés inhérentes à la nature humaine.

Je tends une main hésitante pour glisser mes doigts dans le paquet entrouvert. J'en tire une sorte de petite galette jaune, si fine qu'elle semble fragile et capable de se briser à la moindre pression.

Je n'ai guère eu l'occasion de fouler la terre ces deux derniers millénaires et d'observer les us et coutumes des Humains. Les autorisations étaient rares et réservées aux plus hauts gradés. Je n'ai encore jamais vu ce type de nourriture, ni à l'époque des apôtres de Jésus, ni dans les nombreux Paradis humains que j'ai explorés.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Des chips. Goût cheddar et oignon. Vas-y, goûte.

J'obéis et ouvre la bouche pour l'y placer, prenant cette fois le temps de mâcher et d'activer mes papilles au lieu d'avaler immédiatement. Elle s'effrite et croustille sous mes dents, broyée et brassée par ma langue tandis que j'analyse la variété de saveurs artificielles saturées de sel qui envahissent mes sens et remontent jusque dans mon nez. Je finis par avaler la bouillie de molécules créée par le mélange avec ma salive, mais une partie s'est condensée et agglomérée dans les aspérités de mes dents, ce qui, malgré mes efforts pour être ouvert d'esprit, n'est pas des plus agréables.

- Alors ?

Dean ne m'a pas lâché des yeux de tout le processus, et lui aussi porte à sa bouche une poignée de chips qu'il se met à mâcher bruyamment.

- Chimique, dis-je en tendant à nouveau la main vers le paquet. La sensation est étrange. Je ne sais pas si je l'aime ou non.

Pour m'en assurer, je procède à la mastication de cinq autres chips. Bientôt, des emballages vides s'entassent sur le lit entre nous deux tandis qu'ensemble, assis tous les deux sur le lit en gardant un œil sur le vaisseau vide de Raphaël, nous ingérons toute une variété d'aliments sucrés ou salés dont aucun ne ressemble à quoi que ce soit qui pourrait se trouver dans la nature.

Bien que l'expérience soit loin d'être aussi plaisante et nouvelle que l'acte de masturbation, il y a quelque chose d'étrangement satisfaisant dans les saveurs, dans l'activation des papilles, dans le processus de mastication et de déglutition. Ou peut-être est-ce seulement l'enthousiasme de Dean qui fait son effet, la fierté dans son sourire et l'éclat de son âme dans ses yeux.

Une fois toute la nourriture absorbée, Dean essuie ses mains sur son jean et pêche son téléphone dans la poche intérieure de sa veste.

- Je vais juste appeler Bobby vite fait pour lui dire qu'on est vivants avant qu'il nous fasse un ulcère à force de s'inquiéter.

Je hoche la tête pour signifier mon accord, mais Dean est déjà en train d'appuyer sur les touches, et porte l'appareil à son oreille.

- Salut Bobby. Ouais, c'est moi. Non, on est encore à Waterville là.

Ses sourcils se froncent, et il reste silencieux un instant.

- Hein ? Dans le Oklahoma ? Merde… Non, on a essayé le rituel de Cas', ça fait des heures qu'on attend mais Raphaël est toujours aux abonnés absents. Ok, je te rappelle si y a du nouveau.

Il raccroche, et je ne peux m'empêcher de remarquer que Dean n'applique pas ses propres consignes concernant le bon déroulé d'une communication téléphonique. Il n'a pas tenté de faire la conversation en mentionnant la température ou ce que Bobby a fait aujourd'hui.

Je crois que je ne comprendrai jamais tout à fait dans quels cas s'appliquent ou non ce genre de règles implicites.

Dean garde les yeux rivés sur son téléphone dans sa main, un air sombre sur le visage.

- Qu'a dit Bobby ?

Ma voix semble le tirer de ses pensées, et il me glisse un regard en coin avant de rempocher son appareil.

- Apparemment, y a un rassemblement important de démons dans le Oklahoma. Bobby a envoyé trois chasseurs s'en occuper.

Il se passe une main sur le visage avec lassitude, tournant ses yeux vers le vaisseau vide de l'Archange Raphaël.

- Tu crois vraiment que l'autre tortue ninja va venir ? On va quand même pas garder ce pauvre Donnie otage toute la journée, c'est pas cool. Lui aussi faudrait qu'il puisse manger et pisser à un moment.

À nouveau, cette référence obscure. En temps normal, je me serais efforcé de ne pas y prêter attention, mais pour une fois que j'ai le temps de m'attarder sur des détails de nature aussi triviale, j'aimerais comprendre comment procède l'esprit de mon protégé pour en venir à effectuer un lien aussi improbable entre un Archange et une tortue.

- Pourquoi dis-tu que Raphaël est une tortue ?

Sans doute que ma frustration perce dans le ton de ma voix, car Dean tourne la tête vers moi pour me dévisager en cillant. Puis, son visage s'éclaire d'un sourire, laissant transparaître sur la chair toute la splendeur de son âme.

- Pas une tortue, Cas'. Une tortue ninja. C'est pas pareil.

Un rire amusé lui échappe.

- Quand on était gamins, Sammy et moi, on adorait ce dessin animé qui passait sur CBS. À chaque fois qu'on était dans un motel avec une télé ou que notre père nous laissait chez Bobby, on loupait pas un épisode.

Son regard se fait lointain, nostalgique, et pendant quelques secondes, seul le crépitement feutré du feu sacré se fait entendre.

- Ça raconte les aventures de quatre tortues mutantes qui portent des bandanas et vivent dans les égouts de New York avec un rat maître d'arts martiaux qui leur apprend à se battre. Michelangelo nous donnait toujours envie de manger des pizzas. Le préféré de Sammy c'était Donatello, pas étonnant pour un petit nerd comme lui. Et moi bien sûr je préférais Raphaël, pour son sarcasme.

L'imagination des Humains ne cessera jamais de me surprendre. Jamais un être céleste n'aurait été en mesure de créer des histoires d'animaux mutants mangeant des pizzas et se battant.

C'est donc uniquement le nom de Raphaël qui l'a amené à établir cette connexion entre l'Archange et ce personnage d'une fiction de son enfance. Le fonctionnement de l'esprit de Dean est fascinant, et mieux le comprendre, ne serait-ce qu'un peu, est un accomplissement en soi.

Les heures défilent durant lesquelles il me narre avec passion les dessins animés et films qui ont baigné son enfance chaotique sur les routes des États-Unis. Le soleil est déjà bas dans le ciel lorsque son estomac se met à gargouiller et que Dean se lève en s'étirant, ce qui fait craquer ses vertèbres.

- Je commence à avoir la dalle. Bon, Cas', ça suffit, on a passé la journée entière à se tourner les pouces, va falloir que tu te fasses une raison, Raphaël ne viendra pas.

Je relève le menton en gonflant les plumes.

- Tu as peut-être raison. Il est trop lâche pour m'affronter en face, moi qui ai été ressuscité par Dieu Lui-même.

Je ne ressens aucune aura céleste ni aucun signe trahissant une présence qui nous espionnerait, mais il est plus prudent de suivre à la lettre la stratégie que j'ai établie. Je suppose que ces presque quinze heures d'attente vaines seront suffisantes pour justifier notre retrait si des agents de Raphaël nous surveillent.

Le bras de Dean se glisse sur mes épaules en un geste affectueux.

- Voilà, c'est ça l'esprit ! Allez on éteint ce feu et on laisse ce pauvre Donnie tranquille. Je connais un steakhouse super bon dans le coin, je t'invite. »

oOo

Un soupir s'élève, lourd de frustration et de lassitude, couvrant le grondement du moteur. Le trajet depuis la ville s'est effectué sans musique pour une fois, et Dean n'a pas desserré les dents depuis que nous sommes montés dans la voiture, sombrant dans un mutisme obstiné. Du coin de l'œil, j'observe l'expression dure de son profil dans la pénombre, son regard fixé sur la route et ses mains crispées sur le volant.

« Quelque chose te contrarie, dis-je en brisant le silence. De quoi s'agit-il ?

Dean me jette un bref regard en biais, ses lèvres s'entrouvrant avant de se pincer, ce qui creuse les fossettes sur ses joues.

- J'arrête pas de penser à Reggie, Steve et Tim. Les chasseurs que Bobby a envoyés pour gérer l'invasion de démons dans le Oklahoma.

Le bout de sa langue apparaît pour humidifier ses lèvres tandis que ses sourcils se froncent davantage.

- J'aurais dû être là-bas pour les aider. J'aurais pu me rendre utile et sauver des vies au lieu de me tourner les pouces et perdre mon temps à regarder un gars baver sur son fauteuil toute la journée.

De part et d'autre de la route déserte, les arbres défilent en une masse de troncs et de feuillages noirs.

- Trouver Dieu est plus important que de combattre les démons. Nul autre que Lui peut arrêter l'Apocalypse maintenant qu'elle a commencé.

Dean amorce un roulement d'yeux et fait glisser ses mains sur le volant pour quitter la route bétonnée et engager la voiture sur le chemin de terre qui mène à la planque.

- Je le sais, tout ça. Mais moi, je suis un homme d'action. Je suis pas fait pour me tourner les pouces et rester assis sur mon cul pendant que d'autres se battent et risquent leur peau.

À nouveau, il pousse un soupir tandis que la maison se profile derrière les arbres, éclaboussée par l'éclat des phares.

- Bref, c'est une journée de perdue !

La voiture s'arrête avec un crissement de pneus, et le familier grincement de portière s'élève dans le silence nocturne lorsque nous en sortons, suivi de leur claquement. Le gravier et la terre crissent sous nos pieds tandis que j'emboîte le pas à Dean.

Ce n'est que lorsqu'il gravit les marches et pousse la porte de la planque qu'une présence écrasante envahit soudain l'air, hérissant mes plumes et propulsant une onde de terreur instinctive dans ma Grâce. Une aura de puissance divine que je reconnaîtrais entre mille.

Raphaël.

- Dean, attends !

Je me précipite à l'intérieur pour le dépasser et le placer à l'abri derrière mes ailes déployées. Ma Grâce se pétrifie dans mes veines à la vue de l'Archange Raphaël qui, irradiant d'arcs électriques et contenu dans le corps de Donnie, replie ses immenses ailes translucides au beau milieu de la pièce. Ce corps que j'ai pu observer inerte sur une chaise roulante n'a plus rien de fragile à présent – chaque molécule qui le constitue vibre d'une énergie qui surpasse de très loin la mienne.

Toutes les lanternes électriques de Dean avait allumées dans la planque à notre retour du lieu de perdition explosent une à une, jusqu'à ce que nous soyons plongés dans la pénombre que peine à éclairer la lune. Je peux sentir le courroux de Raphaël plier les éléments à sa volonté et influer sur l'atmosphère. Déjà, l'air se charge de foudre et de lourds nuages s'amoncellent dans le ciel nocturne.

Ses yeux se posent sur moi, et il y a dans son regard quelque chose de différent que lorsque nous nous sommes fait face pour la dernière fois, juste avant qu'il ne me tue.

Ma stratégie a fonctionné. Je savais que Raphaël voudrait nous surprendre au moment où nous ne l'attendrions plus. Maintenant, tout ce qu'il nous reste à faire est de trouver le moyen de le faire entrer à l'intérieur du cercle d'huile sacrée que j'ai tracé au sol à quelques pas de là où il se tient.

- Castiel, articule-t-il d'un ton menaçant.

M'efforçant de ne rien laisser entrevoir de mes intentions, je soutiens son regard avec défi.

- Raphaël.

Tout se joue à présent. La moindre erreur, le moindre geste pourrait trahir ma stratégie et laisser deviner à Raphaël le piège que je lui tends. Il suffirait qu'il baisse les yeux et observe le sol pour remarquer le mince filet d'huile sacrée qui le sillonne – et alors, il comprendrait. Le tout est de maintenir son attention, de l'amener à se déplacer où nous voulons l'amener sans qu'il ne se doute de rien.

Ses yeux restent braqués sur moi lorsque je m'avance avec Dean pour entrer dans la pièce.

- Je croyais que t'étais censé être impressionnant, lance mon protégé d'un ton impertinent. T'as juste grillé quelques ampoules.

Le regard fixe et voilé dans les ombres qui ont envahi la maison, l'Archange ne bronche pas à cette offense.

- Et toute la côte Est, répond-t-il platement.

Une série d'éclairs éblouissants inonde la pièce de lumière. Lové dans ma poitrine, mon cœur pompe le sang chargé de ma Grâce tandis que je m'efforce de réprimer la terreur aiguë que m'inspire celui qui m'a réduit à néant d'un claquement de doigts. Je sens la peur me gagner, mais je ne peux m'y laisser aller. Pas à présent que mon objectif est à portée de main.

Je ne peux que parier tout ce que j'ai, ma vie et la sécurité de Dean, sur cette infime probabilité que Raphaël ne me tuera pas avant que j'aie pu le piéger. C'est un risque immense que je prends, et tout va se jouer dans les secondes qui viennent.

Je ne peux pas, je ne dois surtout pas échouer.

- Note que je fais preuve d'une immense mansuétude en ne te châtiant pas ici et maintenant.

À l'extérieur, la foudre tonne et craque, les arbres sifflent dans le vent qui se lève, leurs branches tapant contre les fenêtres. Je me raidis, me sachant à sa merci et n'osant rien dire qui pourrait l'inciter à changer d'avis.

- Nous sers pas ces conneries, intervient Dean d'un ton cassant. Dis plutôt que t'as peur que dieu ramène à nouveau Cas' à la vie et châtie ton petit cul au passage.

Raphaël tourne lentement un regard à la fois outré et glaçant vers mon protégé qui une fois de plus, démontre qu'il affronte la peur et les êtres qui le dépassent en puissance en usant de moquerie et d'insolence. Je ne peux m'empêcher de songer à nos premiers échanges, à ma propre frustration et colère face à son manque de respect. Me trouver spectateur de son comportement et le voir prendre ma défense face à un Archange est extrêmement troublant – et si je n'étais pas pétrifié de peur à l'idée que mon plan échoue, peut-être pourrais-je analyser de plus près cette nouvelle sensation.

Un éclair illumine le rictus sarcastique qui s'est glissé sur les lèvres de Dean alors qu'il lève la main en un vague geste de salutation.

- Au fait, salut, moi c'est Dean.

- Je sais qui tu es, réplique aussitôt Raphaël avant de laisser échapper un bref rire satisfait. Et maintenant grâce à lui, je sais tu es.

- Tu ne le tueras pas, j'articule en crispant la mâchoire. Tu n'oserais pas.

La foudre gronde, faisant trembler le sol et les murs. Un éclair illumine de visage de chair de Michael qui laisse transparaître une froide jubilation.

- Non, mais je l'amènerai à Michael.

- Hé ben, lâche Dean d'un ton peu impressionné. Ça a l'air terrifiant. Vraiment.

Son langage corporel et sa démarche désinvolte contredit ses paroles alors qu'il traverse la pièce pour se diriger vers la glacière posée plus loin. Raphaël le suit du regard sans ciller.

- Mais je suis navré de te dire…

Il se penche et sort une bouteille, désormais placé à l'autre bout de la pièce, forçant ainsi Raphaël à me tourner le dos et concentrer son attention sur lui seulement.

- … que j'irai nulle part avec toi.

Il la décapsule et renverse la tête en arrière pour boire au goulot à grandes gorgées. Ce qu'il essaye de faire m'est soudain évident. C'est brillant, même. Il va tenter de provoquer Raphaël comme un appât pour le guider à l'intérieur du cercle, tout en me permettant d'utiliser le moment venu le briquet qu'il m'a confié ce matin en même temps que les allumettes.

- Tu te souviens sans doute que Zachariah t'a donné un cancer de l'estomac ?

La menace de torture dans la voix de Raphaël est sans équivoque, accentuée par le grondement du tonnerre. Dans un éclair qui sature sa silhouette de clarté, Dean se fige l'espace d'une fraction de seconde avant de se retourner pour lui faire à nouveau face. Son sourire s'est crispé.

- Ouais, on s'est bien marrés.

Une onde brûlante de colère fluidifie ma Grâce. Dean a été torturé en Enfer pendant si longtemps alors que nous aurions pu le sauver avant même que les Chiens de l'Enfer ne le trouvent. Raphaël le savait, et tout comme le Conseil, a laissé faire et ne m'a donné l'ordre de le sauver que pour récupérer le corps que Michael utilisera comme son arme.

Michael et lui ont tout orchestré, ils sont responsables de toutes les souffrances qu'ont enduré Sam et Dean depuis leur naissance.

- Il est loin d'avoir une imagination aussi fertile que la mienne.

- Ah ouais ? lance Dean en guise de provocation.

Les yeux rivés sur Dean comme un aigle sur sa proie, Raphaël fait un pas vers lui. Puis un autre. Et encore un autre, franchissant sans le savoir le sillon d'huile sacrée au sol.

Nous échangeons un regard, comme un signal silencieux entre nous.

C'est le moment.

Aussi discrètement que possible, je glisse ma main dans la poche de mon trench-coat pour en sortir le briquet.

- Y a un truc que t'avais pas imaginé, déclare Dean d'une voix rauque.

Raphaël s'est immobilisé pile au centre du cercle.

- Quoi ? articule-t-il sèchement.

- On savait que tu viendrais, espèce de fils de pute.

D'un geste du pouce, j'ouvre le briquet qui engendre une flamme, et le laisse tomber dans le sillon d'huile qui s'embrase aussitôt, piégeant l'Archange avant qu'il n'ait pu réagir. Le feu sacré s'élève haut et fort, nimbant la pièce d'un éclat rougeoyant.

Enfin, la tension dans mes ailes se relâche. Nous avons capturé Raphaël avec succès, le plus dur a été fait et tout danger immédiat écarté. Il ne peut plus me tuer, ni faire de mal à Dean. Celui-ci contourne les flammes pour revenir à mes côtés, gardant toujours en main sa bouteille entamée.

Un éclair de panique mêlé de fureur outrée traverse le regard de Raphaël qui se darde sur Dean avec une rage impuissante. Sans doute ne peut-il concevoir qu'un mortel et un Ange déchu aient pu prendre le dessus sur lui. S'il n'était pas captif du feu sacré, il n'y a aucun doute qu'il m'aurait déjà atomisé, et probablement toute la région avec.

- Me regarde pas, c'était son idée !

J'ignore s'il s'agit là d'un trait humour de la part de Dean, et très honnêtement, cela m'est égal.

J'ai accompli ce que nul n'a osé auparavant, à ma connaissance. J'ai piégé et capturé un Archange, l'une des armes les plus redoutables du Paradis, et je le tiens à ma merci.

Jamais de toute mon existence je n'ai détenu un tel ascendant sur un membre des plus hautes sphères la hiérarchie.

Et enfin, je vais obtenir des réponses à mes questions.

- Où est-Il ?

Encerclé de flammes qui dorent de bronze sa peau sombre, Raphaël maintient mon regard sans ciller. À l'extérieur, l'orage se déchaîne de plus en plus. Le battement de l'averse et le roulement du tonnerre couvrent le crépitement des flammes.

- Dieu ?

La voix de Raphaël est plate, teintée de mépris. J'acquiesce en silence.

- Tu n'es pas au courant ? Il est mort, Castiel. Mort.

Un éclair illumine son visage inexpressif lorsqu'il répète distinctement ce mot.

C'était la dernière chose que je m'attendais à entendre de la bouche de l'Archange, et l'espace de quelques secondes je me trouve à court de mots, échangeant un regard incrédule avec Dean.

- C'est impossible, je finis par articuler en fusillant Raphaël du regard. Dieu ne peut pas être mort.

- Cela peut être difficile à accepter, mais il n'y a aucune autre explication. Il est bel et bien mort.

Pourquoi proférer de telles absurdités blasphématoires ? Est-il en train de se moquer de moi ?

- Tu mens !

- Vraiment ? Te souviens-tu du vingtième siècle ? Tu crois que le vingt-et-unième est mieux parti ? Tu crois que Dieu aurait laissé tout cela arriver, s'Il était en vie ?

Les Anges ont beau s'être retranchés au Paradis depuis des millénaires, nul soldat au sein de la Garnison n'ignore le tournant que l'Humanité a pris ces deux derniers siècles. Il ne s'agit pas seulement des guerres et massacres qui ont toujours existé tout au long de l'évolution de cette espèce belliqueuse. Non. L'explosion démographique a de loin dépassé le seuil de ce que certains d'entre nous redoutaient depuis fort longtemps. La destruction de la faune et de la flore n'a cessé de s'accélérer comme Hester me l'a répété tant de fois. Les armes et méthodes pour tuer et torturer se sont sophistiquées, rivalisant de création et de cruauté pour détruire à grande échelle.

En effet, pourquoi Dieu aurait-Il laissé son espèce favorite s'autodétruire et ravager les ressources naturelles de la planète ? La notion creuse de libre-arbitre justifierait-elle vraiment de laisser un tel drame se dérouler ?

Est-ce possible ? Jamais il ne me serait venu à l'idée que le Tout-Puissant, le Créateur de l'univers, ne soit pas éternel et indestructible.

Mais si Raphaël dit vrai, à quel moment aurait-Il pu mourir ? Depuis quand ? Comment ? Et pourquoi cela ne s'est jamais su ?

- Ah ouais ? Alors qui a inventé la brouette japonaise ?

La voix de Dean m'arrache à mes pensées et je tourne la tête pour le voir hausser les sourcils avec son impertinence habituelle. Je n'ai aucune idée de ce qu'une brouette, fût-elle japonaise, peut avoir de si spécial, et je n'ai aucune envie de le savoir.

Parce que si ce que Raphaël dit est exact… alors il n'y a plus d'espoir. Plus aucune possibilité d'endiguer le cours funeste du destin qui broiera tout sur son passage.

- Attention à ce que tu dis, rétorque Raphaël d'une voix basse et menaçante. C'est de mon Père que tu parles, petit.

Loin d'être intimidé, Dean hausse le ton, se tournant pour déposer sa bouteille sur la table.

- Ouais, il serait tellement fier de savoir que ses fils ont déclenché la putain d'apocalypse !

- Il S'est enfui et a disparu, nous laissant sans aucune instruction pour diriger ce monde !

C'est à peine si je discerne le sens derrière leurs phrases. Ma Grâce peine à circuler dans mes veines, comme gélifiée, tandis qu'un gouffre sans fond se creuse en moi au fur et à mesure que l'information s'infiltre en moi avec sa réalité vertigineuse.

Dieu, mort. Ou au moins, parti.

Que ce soit l'un ou l'autre, Il nous a abandonnés. Ce Père que jamais je n'ai rencontré, mais dont j'ai toujours cherché l'approbation et à qui j'ai dévoué mon existence entière dès l'instant où j'ai ouvert les yeux pour la première fois sur cette plage il y a des dizaines de millions d'années.

Je ne veux pas y croire, mais cela fait sens. Cela explique tant de choses. Tous ces ordres injustes. Mes prières laissées sans réponses. Cette nouvelle Apocalypse qui risque fort de se conclure par l'extinction de l'Humanité.

Mais surtout, Raphaël n'aurait aucune raison de proférer un mensonge aussi odieux. Pas seulement parce que les êtres célestes ne mentent que rarement, et seulement par omission ou dans le cadre d'une mission confiée par un supérieur hiérarchique. Mais surtout parce qu'il n'aurait jamais blasphémé de la sorte si ce n'était l'exacte et terrible vérité. Pas alors que Michael a exécuté Siosp devant nous tous pour avoir seulement douté de Son existence. Pas alors que l'obéissance des troupes célestes repose sur leur dévotion aveugle envers le Seigneur.

Dean traverse mon aile en revenant se placer à mes côtés. Son regard est franc, sans peur.

- Alors comme ça, papa s'est fait la malle et a disparu ? Il bossait pas dans un bureau de poste, par hasard ?

Je tourne vivement la tête pour dévisager Dean qui m'adresse un regard complice.

Oh.

Pour la première fois depuis que j'ai arraché Dean aux tourments de l'Enfer et que j'ai établi une communication avec lui, je comprends une référence. Référence qui, pour quiconque n'ayant pas été présent hier soir à subir les foudres de Karen Hammond, ne ferait aucun sens.

Dans un autre contexte, j'aurais sans doute pu apprécier la frustration évidente de Raphaël qui, lui, ne comprend pas l'allusion, et le fait que cette plaisanterie ne peut être comprise que par Dean et moi seuls.

- Tu trouves ça drôle ? s'offusque Raphaël. Tu vis dans un univers qui a perdu son dieu !

La douleur dans la voix de l'Archange est réelle, et trouve son écho dans ma Grâce, dans les restes de ma Foi délabrée.

Mais Dean, lui, est un Humain. Il n'est pas régi par la dévotion la plus pure envers Dieu qui anime tous les êtres célestes. Il n'a pas la Foi, il ne peut pas comprendre la détresse que je partage à présent avec Raphaël malgré nos différences et notre passé conflictuel.

- Et donc ? lance-t-il à l'Archange. Toi et les autres enfants vous avez décidé de vous faire une petite apocalypse en son absence ?

- Nous sommes fatigués. Nous voulons seulement en finir. Nous voulons seulement…

Raphaël tourne la tête vers moi, et voir des larmes briller dans ses yeux me frappe de stupeur. La tristesse que j'y lis est si profonde, si déchirante, que c'en est insoutenable.

- … le Paradis, achève-t-il à voix basse.

Durant les quelques secondes que durent le contact visuel, il devient évident que quelque chose d'essentiel, de primordial, m'échappe. Que veut-il dire par là? Qu'est-ce que cela signifie ?

Que sait-il encore que j'ignore ?

- Alors quoi ? Dieu meurt, vous devenez les chefs et vous décidez que vous pouvez faire tout ce que vous voulez ?

La voix furieuse de Dean brise l'instant, et Raphaël redresse la tête, la tristesse dans ses yeux remplacée par la colère.

- Oui. Et tout ce que nous voulons, nous l'obtenons !

Soudain, la tempête s'intensifie, et dans un éclair foudroyant, la fenêtre derrière nous vole en éclats. Je réagis aussitôt en couvrant Dean de mon aile pour le protéger des bris de verre tranchants, et fais bloc de mon corps pour empêcher que le vent et la pluie n'éteigne les flammes sacrées.

- Est-ce que ça va ? je crie pour couvrir le roulement du tonnerre en scannant le corps de Dean du regard pour m'assurer qu'il n'a subi aucune blessure.

Dean se redresse en secouant les éclats de verre de sa veste.

- Ouais, c'est bon, j'ai rien !

Lui aussi a dû crier pour se faire entendre par-dessus le vacarme de l'averse qui s'engouffre par la fenêtre brisée et nous fouette comme mille aiguilles. Les éclairs se succèdent, éblouissants, et le tonnerre ne cesse de gronder, comme personnifiant la fureur de Raphaël qui se trouve toujours prisonnier du cercle de feu sacré que la pluie ne parvient pas à atteindre.

La main de Dean enserre brièvement mon poignet, et il m'adresse un regard appuyé.

- Cas', t'as eu ta réponse ! crie-t-il à mon oreille. Viens, on se casse !

Dean a raison. Plus longtemps Raphaël restera piégé ici, plus grand sera le risque que des troupes célestes finissent par s'enquérir de sa disparition. Raphaël n'est pas stupide, il a forcément informé Michael ou au moins Zachariah de ses plans.

Et pourtant, j'ai encore une autre question, et je repousse donc la main de mon protégé, dardant mes yeux sur l'Archange immobilisé.

- Si Dieu est mort, pourquoi suis-je revenu ? je hurle par-dessus l'orage. Qui m'a ramené ?

Raphaël pose sur moi un regard froid. Lorsque sa voix s'élève, il lui est inutile de crier, tant elle efface tout le reste par la puissance qu'elle transporte, et ses mots me font l'effet d'un coup de poing.

- Ne t'est-il jamais venu à l'idée que c'est peut-être Lucifer qui t'a ressuscité ?

- … Non.

- Réfléchis. Il a besoin de tous les Anges rebelles qu'il puisse trouver.

Je sens le regard de Dean peser sur moi. L'averse fouette mon dos. Et mon esprit est vide de tout argument à opposer.

J'ai toujours vécu dans l'idée qu'il est impossible de ressusciter un Ange, car nous n'avons pas d'âme et que cela ne s'est jamais vu. Mais il est vrai que les Archanges sont les êtres les plus puissants après Dieu Lui-même, et détiennent eux aussi un pouvoir de vie, de mort et de création, même si j'en ignore les limites.

Raphaël n'émettrait pas cette supposition s'il était impossible pour un Archange de ressusciter un Ange. L'idée que Dieu m'ait ressuscité est la seule chose qui m'ait porté et m'ait renforcé dans mes convictions depuis que je suis revenu à la vie. Si je me trompais là-dessus aussi… Si c'est Lucifer qui m'a ramené en pensant que je pourrais contribuer à son Apocalypse…

- Tu sais que c'est cohérent, ajoute-t-il en lisant sans doute dans mes yeux toute l'horreur que cette idée m'inspire.

Nous n'avons plus rien à faire ici.

- On s'en va, dis-je à l'attention de Dean en tournant les talons.

- Castiel ! articule Raphaël d'un ton impérieux.

Je m'interromps pour lui faire face. Debout dans son cercle de feu sacré, l'Archange me fixe d'un regard menaçant.

- Je te mets en garde. Ne me laisse pas ici. Je te trouverai.

S'il n'y a plus de Dieu et que c'est Lucifer qui m'a ramené, s'il n'y a plus d'espoir, qu'ai-je donc à craindre de ses menaces ? Tout est perdu de toute façon. Et je vais me faire un plaisir à le laisser piégé des flammes, tout comme il me l'a fait subir injustement avant mon procès.

J'espère que nul ne viendra l'en libérer avant des jours, voire des semaines.

- Peut-être bien un jour, j'articule dans le vacarme de l'averse et de la foudre. Mais aujourd'hui, t'es ma petite pute.

Je n'ai jamais été porté sur la vulgarité comme Uriel l'était, mais je m'y serais essayé plus tôt si j'avais su à quel point proférer ces mots a quelque chose de libérateur, ainsi que de voir l'humiliation vive qui traverse les yeux de Raphaël juste avant que je ne lui tourne le dos pour quitter la maison à grandes enjambées.

J'émerge à l'air extérieur et prends une profonde inspiration, levant le visage vers le ciel chargé de nuages orageux clignotant sous l'effet de la foudre. L'averse cingle mes yeux ouverts, mon nez, mes joues et mes lèvres pincées.

- Cas'…

Je tressaille au contact de la main qui vient de se poser sur mon épaule. J'abaisse la tête et évite soigneusement le regard de Dean. Sa prise se raffermit.

- Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ?

L'eau de pluie plaque mes cheveux au sommet de mon crâne, ruisselle le long de ma mâchoire, dans mon cou, imbibe mes vêtements. Le sol détrempé forme des flaques qui reflètent le ciel qui vomit la foudre sur toute la côte.

Il n'y a plus rien à faire. Nous sommes déjà condamnés, des morts en attente. Mais le dire à voix haute, l'admettre à Dean rendra ce fait définitif, immuable.

Tout comme je lui ai dissimulé aussi longtemps que possible le rôle tragique que le Paradis lui réservait, j'aimerais autant le maintenir dans l'ignorance et l'espoir encore un peu.

S'il y a bien une chose que j'ai apprise tout au long de mon existence, c'est que souvent, l'ignorance est enviable, parfois même la condition principale au bonheur, ou du moins à son illusion.

- Maintenant, on met autant de distance que possible entre Waterville et nous avant que Raphaël ne parvienne à se libérer.

La pression sur mon épaule disparaît, et je tourne enfin la tête pour croiser le regard de mon protégé dans une série d'éclairs lumineux. Lui aussi ruisselle de pluie, ses cheveux aplatis sur son crâne et ses vêtements collés à son corps.

- Ok, dit-il en déglutissant. Ok, ça me va. Viens, on parlera en route.

Mais alors qu'il se tourne en direction du véhicule garé, ses yeux s'écarquillent et sa bouche s'entrouvre de surprise.

- Qu'est-ce que… Hé Cas', je rêve ou y a quelqu'un sur le toit de ma voiture ?!

Je pivote sur mes talons pour suivre son regard. La voiture est exactement là où nous l'avons laissée, baignée dans l'ombre des arbres et de la nuit – et il y a effectivement une silhouette juchée sur le toit en position accroupie. Une silhouette ailée.

Dans un craquement de tonnerre qui sonne comme un coup de canon, un éclair illumine la voiture et l'Ange qui se relève en dépliant son corps fluet, ses ailes se déployant avec élégance.

Mon souffle se coupe dans ma gorge en la reconnaissant, et en réalisant pourquoi je n'avais pas ressenti son aura et ne la ressens toujours pas. Car elle seule est capable de dissimuler sa présence à un tel niveau de perfection.

- Anpiel.

Mon murmure se perd dans un nouveau roulement de tonnerre.

- C'est qui celle-là ? me crie Dean en chassant l'eau de ses yeux. Tu la connais ?

La foudre fend le ciel en un arc électrique qui illumine ma sœur d'une série de flashs, me révélant son regard fixe qui brille d'un éclat d'acier, l'absence totale d'expression sur son visage, et la lueur funeste de sa lame qui se glisse au creux de sa main.

Soudain, avec une brutalité et une agressivité telles que ma Grâce se pétrifie dans mes veines, son aura surgit, écrasant l'air de sa présence. Il ne m'en faut pas davantage pour réaliser que ce n'est plus Anpiel. Plus tout à fait. Plus après le redressement qu'elle a subi et qui visiblement, a été efficace.

- Dean, attention !

Sans m'embarrasser de délicatesse, je plaque une main sur la poitrine de Dean et le pousse avec assez de force pour le propulser plusieurs mètres en arrière, tandis que ma Grâce se solidifie dans la veine de mon avant-bras pour forger ma lame qui perce la peau et tombe dans ma main.

À peine ai-je le temps de brandir mon arme que déjà Anpiel a bondi de la voiture et fondu sur moi comme un oiseau de proie, si vite que c'est de justesse que je pare son attaque. Nos lames s'entrechoquent avec violence et étincelles, la pointe de sa lame frôlant presque ma carotide qu'elle visait.

Nos regards se croisent dans un éclair éblouissant, ses yeux perçants à travers les mèches de cheveux gouttant d'eau qui les voilent en partie.

- Je ne veux pas te tuer, je siffle entre mes dents serrées. Mais si tu ne me laisses pas d'autre choix, je n'hésiterai pas.

Enfermée dans ce mutisme austère qui ne lui ressemble pas, Anpiel bondit en arrière, et en un claquement d'ailes, réapparaît si rapidement derrière moi qu'elle réussit presque à me surprendre. Je fais volte-face juste à temps pour éviter un coup fatal dans mon dos, mais pas assez pour échapper à sa lame qui fend l'air avec acharnement et taillade mon avant-bras, coupant aisément à travers l'épaisseur des vêtements et de la peau pour atteindre ma Grâce dans les veines qui se sectionnent net.

La douleur est vive, intense et brûlante, mais je crispe la mâchoire pour l'ignorer et me concentrer sur la meilleure façon de sortir vainqueur de cet affrontement.

Anpiel n'est pas une guerrière. Elle n'a jamais combattu au sein des troupes célestes, et s'est spécialisée dans l'infiltration. La vitesse exceptionnelle et la fluidité de ses déplacements m'ont déstabilisé au premier abord, mais la force dans ses attaques est loin d'égaler la mienne, et il n'y a aucune subtilité, aucune stratégie dans sa façon de guetter mes ouvertures et de se précipiter dès qu'elle en aperçoit une. Pour me vaincre, il aurait fallu qu'elle me porte un coup fatal dès la première tentative, sans me laisser le temps de découvrir ses faiblesses.

Après avoir paré encore deux attaques aussi rapides que brutales, je peux lire à présent toutes les failles dans ces mouvements qu'elle répète et anticiper ce qu'elle va faire. Elle me cercle en me fixant avec une concentration intense, ses mollets nus sous la jupe de son tailleur désormais tachetés de boue.

Je fais tournoyer ma lame entre mes mains, et lui présente grossièrement une ouverture au niveau de mon flanc. Comme prévu, elle tombe dans le piège et se rue sur moi comme un taureau qui charge – mais cette fois, je peux anticiper son attaque que je dévie en me décalant d'un pas sur la gauche, saisissant le poignet de sa main armée dans un étau puissant.

Un cri étouffé lui échappe lorsque je resserre ma prise et tords le poignet jusqu'à ce que l'os craque et que sa lame tombe dans la boue à nos pieds. Et sans attendre, je lui administre un puissant coup de poing au visage, suffisant pour détacher sa Grâce de ses neurones.

Dans un éclaboussement boueux, je plaque le corps fluet de son vaisseau au sol en l'y maintenant d'une main à la gorge, tout en appuyant de tout mon poids avec mon genou sur son ventre.

Ses yeux se lèvent vers moi dans un éclair tonitruant, soudain envahis de terreur alors que du sang s'écoule de son nez et de sa bouche. Sa main s'élève, tremblante, pour agripper ma manche. Le choc qu'a reçu sa Grâce l'empêche de maîtriser efficacement son vaisseau, mais cela ne durera pas. Je ne peux me permettre d'hésiter ni de laisser à Michael et Raphaël un atout aussi redoutable qu'Anpiel à leurs ordres.

Il s'en est fallu de peu qu'elle me tue et qu'elle ne livre Dean aux Archanges, et je ne ferai pas l'erreur de lui laisser une autre occasion d'y parvenir.

- Pardonne-moi, ma sœur.

Dans le grondement tonitruant du tonnerre et le battement de l'averse qui fouette mon dos, je brandis ma lame, prêt à l'abattre et à prendre une fois de plus la vie d'un des miens.

- Wow wow wow wow, Cas' ! Qu'est-ce que tu fous ? Tu vas quand même pas la buter ?!

La main de Dean s'est posée sur la mienne pour arrêter mon bras, sa silhouette sombre me dominant de sa hauteur. Je relève la tête pour lui jeter un regard contrarié.

- Il le faut ! je hurle pour couvrir le tonnerre. Elle est dangereuse, Dean !

- C'est une gamine, merde ! Elle a même pas l'air d'avoir vingt ans !

- Ne te fie pas aux apparences ! Elle est plus ancienne que ton espèce !

- Elle est à terre, ça te suffit pas ? Viens, on se barre, maintenant !

Je sais que c'est une erreur. Je sais que je devrais repousser Dean et éliminer la menace que représente Anpiel, bien plus dangereuse que bien des Anges par sa capacité exceptionnelle à dissimuler sa présence.

Dean n'aurait pas pu me faire remuer d'un millimètre en me tirant par le poignet si j'avais opposé la moindre résistance. J'ignore si c'est ma réticence à tuer une ancienne alliée ou le réflexe inné d'obéissance à un ordre qui me fait me plier à la volonté de Dean, mais je me relève, me laisse traîner et docilement pousser dans la voiture. Une fois que la portière s'est refermée sur moi, je tourne la tête pour m'assurer qu'Anpiel ne se relève pas. J'aperçois à travers le rideau de l'averse qui trace des sillons sur la vitre la frêle silhouette de ma sœur qui se recroqueville en position fœtale dans la boue et s'enveloppe de ses ailes vaporeuses, toussant et crachant du sang.

Le véhicule s'affaisse sous le poids de Dean qui vient de se glisser devant le volant et de refermer la portière de son côté, étouffant ainsi le vacarme de l'orage. Dans une série d'éclairs éblouissants qui nous saturent de blanc, je l'entends marmonner tout bas tout en introduisant la clé dans le compteur.

Enfin, le moteur s'éveille avec un tressautement, et Dean démarre en trombe, tournant brusquement le volant pour tracer un arc-de-cercle sur le sol détrempé et ainsi rejoindre le chemin boueux pour quitter le domaine et rejoindre la route bétonnée. Les lèvres pincées et les mains crispées sur le volant, il accélère et nous fendons la nuit, les arbres défilant de part et d'autre tandis que la pluie fouette le pare-brise que les essuie-glaces peinent à dégager.

Jamais je n'avais vu la voiture rouler à une telle vitesse, bien qu'elle reste dérisoire comparée à celle d'un vol d'Ange. Peu à peu, nous quittons la zone orageuse – la pluie se fait moins drue, le tonnerre moins puissant.

La vitesse du véhicule décroît pour revenir à la moyenne à laquelle j'ai été habitué lors du road trip. Un soupir s'élève, et du coin de l'œil, je peux voir Dean se passer une main sur son visage encore ruisselant d'eau.

- Tu vas me dire qui c'était, cette fille ?

Je reporte mon attention sur les lignes jaunes parallèles tracées sur la route que les phares éclaboussent de clarté – l'une continue, et l'autre composée d'une succession de traits. Les gouttes de pluie se font plus rares, jusqu'à s'interrompre totalement. Dean presse un bouton, et les essuie-glaces se replient et s'immobilisent.

- Son nom est Anpiel. C'est ma sœur, et… elle était mon alliée la plus dévouée jusqu'à ce qu'elle soit envoyée en redressement.

Je peux sentir son regard peser sur moi, mais je garde les yeux rivés sur la route sans ciller.

- Tu veux dire, le camp biblique ? La même chose qu'ils t'ont fait quand t'as voulu nous aider, Sam et moi ?

À mon hochement de tête, Dean étouffe un juron.

- Votre paradis, c'est une putain de dystopie.

Je baisse les yeux sur mes genoux – imbibé d'eau, le tissu noir de mon pantalon colle à ma peau, et je tiens toujours ma lame dans ma main. Je l'élève pour observer son éclat argenté avant de la laisser se dissoudre et réintégrer ma Grâce en s'infiltrant dans les pores de mon épiderme. Je peux sentir le regard choqué de Dean observer le processus, mais je n'y fais guère attention.

Tout s'explique à présent. Si c'est Anpiel que Raphaël a envoyé pour nous observer à l'hôpital, il n'est pas étonnant que j'aie été incapable de déceler la moindre présence céleste.

J'aurais dû la tuer. Dean ne se rend pas compte de la menace qu'elle représente à présent qu'elle est notre ennemie. Je ne pourrai jamais avoir la certitude absolue que nous ne sommes pas observés et suivis.

- Ton bras, s'élève la voix rauque de Dean. T'es blessé.

J'avais presque occulté la douleur qui pulse dans mon avant-bras tant mon esprit saint est plongé dans la tourmente des révélations que j'ai subies ce soir. Lentement, je remonte ma manche tailladée et imbibée de sang pour dévoiler la peau nue de mon avant-bras. La chair est tranchée en profondeur, presque jusqu'à l'os, et la blessure est gorgée de ma Grâce qui irradie de lumière – son éclat nimbe l'intérieur de la voiture du blanc le plus pur.

- Qu'est-ce que… souffle Dean en y jetant un coup d'œil effaré, obligé de plisser les yeux pour ne pas être ébloui. C'est quoi, ça ?

- Ma Grâce. C'est ce que je suis réellement sous cette enveloppe organique.

Je prends une profonde inspiration pour me concentrer, ressoudant les veines et reconstituant la chair meurtrie jusqu'à ce que la peau se referme, intacte. La pénombre reprend ses droits dans le véhicule, et il n'y a plus que l'éclat extérieur des phares pour nous éclairer.

Puis, d'un claquement de doigts, je fais s'évaporer l'eau de pluie qui reste sur notre peau et nos vêtements à Dean et moi.

Il me semble l'entendre me remercier. Mais les yeux rivés sur les lignes jaunes qui défilent et l'horizon noyé dans la nuit, une seule pensée obsédante ne cesse de se répéter en boucle dans ma tête. Entêtante. Plus douloureuse et terrifiante à chaque minute qui s'écoule.

Dieu est mort, ou Il nous a abandonnés. Que ce soit l'un ou l'autre, Il a quitté ce monde et toutes Ses créations.

Nous sommes seuls, et il n'y a plus rien à espérer. Plus de Volonté Divine à suivre.

Plus rien.

Je n'ai plus de mission, plus de raison d'exister.

Si c'est effectivement Lucifer qui m'a ramené à la vie comme le pense Raphaël, c'est là la chose la plus cruelle qu'il pouvait me faire. J'aurais préféré mourir pour une cause juste que vivre sans mission.

- Est-ce que ça va ?

La voix de Dean s'élève par-dessus le grondement continu du moteur, et la réponse à sa question est si évidente qu'il me paraît inutile d'y répondre. Comment pourrais-je aller bien après avoir appris la mort de mon Père, l'échec de ma mission et avoir été à deux doigts de tuer ma sœur que le redressement a remodelée en une ennemie ?

- Écoute, reprend Dean face à mon silence. Je suis le premier à penser que ta petite croisade pour rechercher dieu c'est de la folie, mais je m'y connais en pères disparus.

Mon regard reste ancré sur la ligne jaune continue et ces traits parallèles qui se succèdent, toujours avec le même écart. Prévisibles. Ordonnés.

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

- Je veux dire qu'il y a eu des moments quand j'étais à la recherche de mon père où tout portait à croire qu'il était mort, mais dans mon cœur je savais qu'il était toujours vivant.

La voix de Dean est rauque, passionnée. Mais il compare deux choses qui ne sont pas comparables.

John Winchester était un mortel, un Humain cantonné à cette planète. Dean avait une piste, et au moins, connaissait son père. Moi, je n'ai jamais rencontré mon Créateur. Je ne connais ni Ses intentions, ni Son apparence, je ne sais absolument rien de Lui. Pour ce que j'en sais, le blasphème de Siosp qui lui a valu d'être exécuté par Michael pourrait être la vérité, peut-être bien qu'en effet, Dieu n'existe même pas.

Je sens le regard de Dean se poser à nouveau sur moi, insistant.

- On s'en fout de ce que dit l'autre tortue ninja, Cas'. Qu'est-ce que toi tu crois ?

J'ai entendu tant de théories et de suppositions sur mon Père au cours de mon existence que je commence à me dire que nul ne sait vraiment rien de Lui, au fond, pas même les Archanges. Balthazar a perdu la Foi et Siosp croyait que Dieu n'existe pas. Anpiel était persuadée qu'Il était de notre côté. Raphaël dit que Dieu est mort, mais lui aussi, comme tous les autres, interprète Son absence selon ses propres convictions. Cela n'en fait pas une vérité absolue pour autant.

J'ignore moi-même ce qu'il en est, mais je ne peux pas croire que l'entité qui a créé cet univers ait pu mourir comme n'importe laquelle de Ses créatures.

En revanche, il y a bien une chose qui me paraît limpide à présent. S'il y a un Dieu, Il a prouvé qu'Il n'a aucune intention de nous aider. Il nous a abandonnés. Dans tous les cas, les Winchester, Bobby et moi ne pouvons compter sur nul autre que nous-mêmes pour sauver l'Humanité.

Il n'y aura pas de miracle, pas de sauveur. Personne ne nous viendra en aide. C'est à nous de prendre notre destinée en main, quand bien même cela nous mènerait tout droit à la défaite.

- Je crois qu'Il est quelque part.

Et où qu'Il soit, notre sort lui est égal. Voilà pourquoi je n'ai jamais reçu de réponse à mes prières. Voilà pourquoi le monde sombre dans le chaos et la destruction.

- Bien. Alors va le trouver.

Je tourne la tête pour enfin croiser son regard. Il y a dans ses yeux une assurance tranquille, une certaine sérénité qui n'était pas là avant.

Devrais-je lui dire que j'ai renoncé à l'idée de trouver Dieu et que je n'ai aucune autre stratégie pour le sauver, son frère et lui ? Mais ensuite, que faire ? Affronter à ses côtés le flot de démons que l'Enfer ne cesse de vomir à la surface, bien que ce soit aussi inutile que d'essayer d'empêcher la marée de monter ? Attendre que les Archanges nous attrapent, que Michael trouve inévitablement le moyen d'arracher à Dean son consentement, et assister à mon échec et à la fin des temps ?

Peut-être est-il préférable de prétendre continuer ma quête et ainsi lui laisser un espoir auquel se raccrocher, un espoir que peut-être nous avons une chance de sortir vainqueurs de cette Apocalypse. Cet espoir que moi, j'ai perdu.

- Et toi ? dis-je d'une voix que je parviens à garder neutre.

- Quoi, moi ?

Ayant reporté son attention sur la route, Dean esquisse un sourire où pointe l'amertume.

- Je sais pas. Honnêtement ? Je vais bien. J'en reviens pas de dire ça, mais c'est vrai. Je vais vraiment bien.

J'ai beau ne pas toujours saisir les subtilités des émotions humaines, sa façon d'insister me laisse penser qu'il tente de s'en convaincre lui-même. Les liens familiaux revêtent une importance considérable pour les Humains, et c'est d'autant plus vrai pour Dean dont son attachement viscéral à son frère est longuement décrit dans l'Évangile Winchester.

Le fonctionnement des Anges est différent. Malgré les millions d'années que j'ai passés au sein de ma famille, ce n'est que depuis que j'en ai été arraché et banni que je réalise à quel point elle m'est indispensable. Ce n'est pas le Paradis que je regrette au plus profond de ma Grâce, mais les voix de mes frères dans ma tête, la Foi commune, l'impulsion du groupe centrée sur la Mission et l'obéissance au Tout-Puissant.

Sam est une part essentielle de la vie de Dean. Si le monde doit s'achever bientôt et qu'ils sont condamnés à mourir de la main de l'autre, peut-être devraient-ils passer ces derniers instants ensemble plutôt que séparés.

- Même sans ton frère ?

À ma question, Dean reste silencieux un moment, sa main se crispant sur le volant.

- Surtout sans mon frère.

L'espace d'un instant, je crois avoir mal entendu, ou qu'il s'agit encore de l'humour douteux et obscur de Dean. Mais en observant son profil, rien ne semble indiquer qu'il ne pense pas ce qu'il vient de dire, bien au contraire.

- Je veux dire, j'ai passé tellement de temps à m'inquiéter pour ce fils de pute. Je me suis plus éclaté avec toi pendant ces dernières vingt-quatre heures qu'avec Sam depuis des années, alors que t'es pas si marrant que ça.

Soudain, je ne peux plus soutenir son regard. Je n'ai aucune envie de l'écouter dénigrer Sam et cet amour fraternel, la plus belle création du Seigneur, qui contribuait à rendre son âme si pure et belle malgré les tourments de l'Enfer. Comment peut-il choisir de renier ce lien, de repousser sa seule famille, alors que moi-même je donnerais tout pour pouvoir retrouver la mienne ?

- C'est drôle, tu vois, j'ai toujours été enchaîné à ma famille… »

Je déploie mes ailes et en un battement puissant, je m'expulse de la voiture et de cette région du monde, laissant la voix rauque de Dean et le ronronnement du moteur s'estomper dans le sifflement de l'air entre mes plumes.

Je comprends ce que ressentait Raphaël à présent.

Quelle que soit l'issue des événements, je veux seulement en finir.

Je suis fatigué de tout cela.


oOo

Dans le chapitre suivant

« Mais rassure-moi, t'es un chasseur expérimenté, au moins ? Je ne t'ai jamais croisé dans le milieu.

- Non, je ne suis pas un chasseur. Mais je peux vous aider.

- Génial. Un amateur, tout ce qu'il nous fallait. »