Assis au milieu des couvertures, le dos appuyé contre la tête de lit de bois sculpté, Jaskier, bien qu'éveillé depuis plusieurs heures, gardait les yeux clos. Le jeune barde expira bruyamment.

Le rêve de la nuit précédente l'avait réveillé, et il n'avait pas réussit à se rendormir depuis. Les images oniriques défilaient dans son esprit, lui pinçant le ventre, serrant son cœur. De nombreuses pensées s'imposait à lui.

Cela faisait quelques temps qu'il avait remarqué un changement dans son attitude vis à vis de Geralt, il ne se le cachait pas. Il lui arrivait de se perdre dans son regard d'or, de frissonner quand il le sentait passer trop près de lui et de sentir une douce chaleur monter en lui quand il entendais le son de sa voix si grave. Mais il n'y avait pas prêté plus attention que cela.

Son rêve l'avait brutalement confronté à une réalité qu'il n'avait pas voulu affronter plus tôt. La nature de ses sentiments pour Geralt avait bel et bien évoluée d'une manière qu'il n'avait pas voulu voir.

Et une autre réalité qu'il essayait de repousser s'imposa à lui. Il était l'heure de descendre et de confronter le fameux Sorceleur. Le problème étant qu'il ne pouvait plus penser à lui sans l'associer avec les images plus qu'excitante de le nuit précédente. Jaskier porta une main à son visage rougissant.

Au bout de quelques minutes, il finit par se rendre à l'évidence qu'attendre dans son lit ne changerait rien à la situation.


En descendant les marches de l'auberge sur la pointe des pieds, Jaskier se sentait mal à l'aise. Il commanda du pain et un rayon de miel à l'aubergiste, et alla s'assoir à une table. Il avait l'embarras du choix, l'auberge était presque vide.

Pas de trace de Geralt.

Se sentant soulagé, il commença à manger silencieusement. Sa quiétude fut de courte durée, quand il fut dérangé par le bruyant et désagréable bruit d'une chaise crissant sur le sol.

Geralt, évidement. La délicatesse légendaire du Sorceleur.

Le barde senti le regard ambré de Geralt posé sur lui. Il n'osa pas lever les yeux, sentant qu'il allait se mettre à rougir malgré lui. "Respire Jaskier, inspire, expire" songeat-il, "Inspire, expire" . Au bout de longues minutes, l'homme aux cheveux d'albâtre prit la parole:

- Hé bien alors, qu'est-il arrivé à l'intarissable Jaskier. En temps normal, à cette heure, tu en serais déjà à ta troisième histoire. Remarqua Geralt.

Jaskier ne répondit pas tout de suite. "Qu'est ce qu'il m'arrive Geralt ?" pensa-t-il "Oh mais rien, j'ai juste rêvé d'une nuit torride en ta compagnie et maintenant je n'ose même pas te regarder dans les yeux parce que je sais que je vais perdre mes moyens." Il ne pouvait décidément pas lui dire ça. Jaskier poussa un long soupir. Il écarquilla les yeux quand il se rendit compte que ce dernier était plus qu'audible. Jaskier leva les yeux vers Geralt, qui le regardait avec un mélange d'incompréhension et d'interrogation.

Jaskier ouvrit la bouche mais aucun son ne sorti de cette dernière. Il se contenta de dévisager Geralt qui finit par prendre la parole une nouvelle fois :

- Tu n'as pas dormi ?

- Pourquoi tu me demandes ça ? Demanda Jaskier, sur la défensive.

Geralt croisa les bras sur son torse et grogna. Jaskier aurait juré le voir lever les yeux au ciel.

- Je te dis ça car tu as les yeux cerné.

En disant cela il fit mine de s'avancer vers Jaskier pour regarder de plus près, et la réponse de Jaskier fut immédiate. Il eu un violant mouvement de recule et fit basculer sa chaise en arrière, s'écroulant dans un bruit de fracas qui ne manqua pas d'attirer l'attention du peu de personnes présentent dans l'auberge.

Il se releva d'un bond, remit ses cheveux en place, épousseta sa veste de velours bleu, attrapa son luth et détala en bredouillant.

- Dehors, je sors ! L'air frais, l'herbe, c'est inspirant pour les chansons !

Il fit claquer la lourde porte de l'auberge en laissant Geralt, sourcils froncé, seul à la table.


Jaskier était assis non loin d'une prairie, près d'un arbre. Il avait repris son souffle et retrouvait peu à peu ses esprits après les événements du matin. Son luth à la main, il jouait quelques accords.

"Le Loup au yeux d'or dans la forêt rôde

Son blanc pelage mouillé d'orage,

Le rossignol n'est plus si sage,

Dans ses songes en clame l'ode.

L'oiseau fluet dans la tempête sombre,

Se voit jeté dans les décombres,

Inconsciente créature, désire goûter à la brulure. "

Le barde posa son luth et soupira bruyamment, à présent certain que personne ne pourrait l'entendre.

- Jolie chanson.

La voix de Geralt brisa le silence de la prairie.

Le Sorceleur s'installa en silence près du garçon au cheveux châtain, il croisa les jambes et posa son regard intense sur Jaskier.

Le silence pesa un moment sur les deux hommes, et Jaskier ne souhaitait qu'une seul chose : fuir loin d'ici.

Les minutes passèrent, longuement, le silence devenait de plus en plus pesant, et le regard de Geralt pesait toujours sur Jaskier. Ce dernier se demanda même s'il lui arrivait de cligner des yeux.

N'y tenant plus, Jaskier finit par prendre la parole:

- Tu comptes me fixer comme cela jusqu'à quand, Geralt ? C'est terrifiant, tu en as conscience n'est ce pas ?

- Jusqu'à ce que tu m'expliques ce qu'il s'est passé ce matin.

Le visage de Geralt était impassible.

Jaskier se mit à rougir, il détourna les yeux une nouvelle fois.

- Regarde moi. Gronda Geralt de sa voix roque.

Jaskier écarquilla les yeux sous l'ordre de Geralt. Il leva le visage vers lui et prit son courage à deux mains.

- Non, je n'ai pas dormi cette nuit.

Geralt maintint son regard croché à celui de Jaskier. Il n'avait pas besoin de parler pour lui faire comprendre qu'il devait continuer.

Jaskier soupira bruyamment, son cœur se mit à frapper violemment contre sa poitrine.

- J'ai fais un rêve. Je... Tu étais dans ce rêve et... Je ne peux pas t'expliquer ça Geralt, ne m'oblige pas à t'expliquer ça. Supplia le barde.

Mais le regard du Sorceleur était impitoyable.

- Très bien. J'ai fais un rêve qui m'a grandement déstabilisé et qui me déstabilise encore. Je n'arrive pas à te regarder sans penser à ça et je ne sais pas ce que cela veut dire. J'ai rêve de..."

Geralt se leva brusquement, ne laissant pas Jaskier finir sa phrase. Sans jeter un regard au barde, le Sorceleur tourna les talons et se dirigea à grand pas vers le village.

- Mesdames et Messieurs, le Sorceleur dans son état naturel. Comportement typique de la créature, il vous posera des questions, vous laissera parler, et s'en ira sans demander son reste. Estimez vous chanceux s'il vous gratifie d'un grognement, ou plus encore, de son fameux "hm.", typique à l'espèce.

Jaskier souffla lourdement pour la dixième fois de la journée à peine commencé.

Le garçons aux cheveux châtains chercha en vain le Sorceleur le reste de la journée, mais ne pu le trouver.