Chapitre 2
Une confession déchirante
Le dimanche 28 novembre 1999
Bill et Fleur s'affairaient aux fourneaux de leur modeste cuisine quand George frappa à la porte de la chaumière aux coquillages. Il proposa son aide par politesse mais Fleur la lui refusa catégoriquement, décrétant qu'il était leur invité. Quand il fut lassé de se tenir debout, les bras ballants, le jeune homme s'installa dans le living-room et attrapa la gazette des sorciers. Il s'évertua à en lire la moindre ligne tandis qu'il patientait, même les articles les plus inintéressants. Ils avaient le mérite d'occuper son esprit et de tenir les idées noires à distance. Il n'avait pas envie d'être ici. Il n'avait envie de rien et ça le mettait en colère, parce que tout le monde autour de lui tentait vainement de l'aider. Il en avait marre d'être dans cet état, vraiment.
Tandis que la pluie coulait toujours à flot, pour le deuxième jour d'affilée, trois petits coups furent frappés à la porte. Fleur s'éloigna des fourneaux pour accueillir son invitée. Elle laissa entrer une belle jeune femme aux cheveux bruns dégoulinants d'eau. De grosses gouttes tombèrent sur le vieux parquet mais elle ne tarda pas à tout sécher d'un coup de baguette.
– Quel temps ! s'exclama-t-elle tandis que ses cheveux et ses vêtements séchaient instantanément sous l'effet de la magie. C'est fou que même une telle météo ne vienne pas entacher la beauté de cet endroit. C'est vraiment magnifique, c'est dingue de vivre dans un tel endroit !
Fleur lui adressa un sourire rayonnant.
– On a vraiment beaucoup de chance, c'est vrai, admit-elle. C'est notre petit paradis personnel. Je ne voudrais pas vivre ailleurs qu'ici.
– Comme je te comprends !
Fleur invita son amie à la suivre et lui présenta respectivement Bill et George. On pouvait sentir son amour pour Bill à la façon dont elle le présentait, la fierté qui émanait d'elle à la prononciation des mots « mon mari ».
– Enchantée de tous les deux vous rencontrer, fit la nouvelle venue avec un accent français qu'elle tentait vainement de masquer. J'espère que je ne suis pas en retard ?
– Non, absolument pas, répliqua Fleur. Le repas n'est pas encore prêt mais tu peux t'asseoir à table, Léna. Vous pouvez discuter tous les deux, George et toi, ajouta-t-elle avec un sourire en désignant son beau frère.
La jeune femme hocha la tête et s'installa face à George. Ce dernier observa du coin de l'œil Bill et Fleur échanger des murmures en souriant. Son attention fut détournée d'eux quand la jeune femme face à lui commença à parler.
– Tu es donc le frère de Bill ? demanda-t-elle.
– C'est ça. Tu ne l'aurais jamais deviné sans qu'on te le dise, pas vrai ? ironisa-t-il en grattant ses cheveux roux si semblables à ceux de Bill et tout le reste de la famille Weasley.
– Oh, si. Vous avez les mêmes yeux. C'est définitivement les yeux qui vendent la mèche ! s'exclama-elle avec conviction.
George eut un mince sourire face à la bonne humeur de Léna.
– Tu travailles au Ministère de la Magie français, c'est ça ? demanda-t-il pour faire la conversation, bien que peu intéressé.
– C'est ça, acquiesça Léna. Mais en réalité, je veux...
– Devenir professeur à Beauxbâtons, l'interrompit George, un peu surpris de se souvenir de ce détail. Fleur nous l'a dit.
– Oh, je vois. Et toi, qu'est-ce que tu fais dans la vie ? s'enquit-elle auprès de George.
– Je suis propriétaire d'une boutique de farces et attrapes sur le chemin de traverse, à Londres.
– Wow ! s'exclama une Léna impressionnée. Tu as monté ce projet de boutique toi même ?
– Avec mon frère, la corrigea-t-il, sa voix se brisant légèrement.
Léna sembla remarquer le soudain changement de ton du jeune homme et, sentant qu'il s'agissait d'un sujet sensible, décida de changer de sujet, au plus grand soulagement de Bill et Fleur qui écoutaient d'une oreille discrète la conversation.
Lorsque le repas fut prêt, Bill et Fleur les rejoignirent à table. Tout le monde se régala. Fleur et Bill discutèrent beaucoup avec Léna, tandis que George resta un peu à l'écart. Les hôtes avaient pourtant espéré que ce bon repas, additionné à la personnalité solaire de Léna, serait parvenu à craqueler un peu la carapace que George s'était forgée. Manifestement, leurs espoirs avaient été vains.
Un peu plus tard dans l'après-midi, George s'excusa et leur annonça qu'il allait prendre l'air. La pluie avait cessé de tomber, malgré l'épaisseur de nuages gris qui perdurait et refusait de laisser percer le moindre rayon de soleil. Un peu à l'image de ce qu'il se passait dans l'esprit de George.
– Est-ce que j'ai dis quelque chose qu'il ne fallait pas, tout à l'heure ? s'inquiéta Léna.
– Non, pas du tout ! la rassura immédiatement Bill. C'est juste que George ne va pas très bien ces derniers temps. Depuis un certain temps, pour être honnête.
Il prit un moment pour réfléchir à la façon dont présenter les choses.
– En fait... C'est depuis la mort de notre frère, Fred, il y a un peu plus d'un an. Il était le frère jumeau de George. Il est mort pendant la grande bataille de Poudlard, pendant cette terrible guerre contre Voldemort et ses troupes. Sa mort a été un coup dur pour toute la famille. Mais pour George, ça a été bien pire. Fred et lui étaient indissociables. Toujours ensembles, occupés à faire les quatre cents coups, travaillant sur ce projet de boutique de farces et attrapes. Ils n'ont quasiment jamais été séparés au cours de leur vie. Personne ne les envisageait jamais l'un sans l'autre. George n'a plus jamais été le même depuis sa mort. Et il ne s'en remettra sûrement jamais vraiment, mais on s'inquiète beaucoup. C'est comme si le temps qui passe n'a aucun effet sur lui. On ne voit aucun signe d'amélioration, bien au contraire...
L'histoire de George fit surgir une pensée dans l'esprit de Léna qu'elle s'empressa de repousser, une histoire un peu semblable à laquelle elle refusait de penser. Un pli soucieux s'installa alors entre ses deux sourcils. Elle fut prise d'une vague de compassion pour ce jeune homme qu'elle connaissait à peine. Cela faisait partie d'elle, elle détestait savoir que quelqu'un allait si mal et ne rien pouvoir y faire. Manifestement, seul le temps pouvait guérir ce genre de blessures, et encore...
Un silence lourd s'était installé à table, amplifié par la vision de la chaise vide de George.
– Peut-être que je pourrais aller le voir ? proposa Léna. Je ne le connais pas vraiment, mais ça peut aider de parler à quelqu'un d'extérieur, parfois. Quelqu'un qu'on connaît peu. Je peux toujours essayer, en tout cas.
Bill et Fleur échangèrent un regard.
– Peut-être, oui, concéda Bill en haussant les épaules.
– C'est gentil de ta part de vouloir l'aider, la remercia Fleur.
– Ne le prends pas pour toi s'il te repousse, il ne laisse personne l'aider, l'avertit Bill. Ce n'est pas faute d'avoir essayer.
Léna hocha la tête et alla décrocher sa veste du porte-manteau. L'air était frais dehors. Elle réajusta son col avant de chercher la silhouette de George dans le décor. Elle ne le vit nulle part mais décida de suivre le sentier qui montait vers les collines. S'il était là-bas, elle ne pouvait pas le voir d'ici.
Tandis qu'elle cherchait une tête rousse du regard, Léna ne pouvait s'empêcher d'également admirer le paysage. Elle se fit la réflexion que cette vue n'avait rien à voir avec celle de son appartement. Elle avait beau vivre à proximité d'une plage bretonne, de l'autre côté de la Manche, la vue depuis sa fenêtre se résumait à des immeubles. De jolis immeubles, peut-être, mais rien ne valait une telle vue plongeante sur la mer. Elle aimait beaucoup le son apaisant des vagues, ainsi que l'odeur de l'eau salée. Ceux-ci avaient fait partie intégrante de son enfance et, par conséquent, de nombreuses émotions leur étaient associés. Elle aurait pu rester ici des heures à contempler les vagues.
En continuant à avancer sur le sentier, Léna aperçut finalement une tâche rousse dans le décor. George était assis dans le sable, à l'extrémité d'une des collines. Il observait les vagues s'écraser contre les rochers. Léna s'approcha doucement de lui. George ne remarqua sa présence que quand la jeune femme s'installa à ses côtés, les jambes en tailleur.
– C'est Bill et Fleur qui t'ont demandé de venir me voir ? demanda George en lui jetant brièvement un regard.
Léna secoua la tête.
– Mais je suppose qu'ils t'ont raconté pour...
Il n'eut pas besoin d'apporter plus de précisions. Il ne s'en sentait de toute manière pas capable. Il détestait le dire à voix haute. Cela rendait les événement bien trop réels. Il ne voulait pas que ça soit réel.
– Oui, ils m'en ont parlé. Je suis vraiment navrée pour la perte que tu as subie, George. Je ne peux qu'imaginer la peine que tu ressens. La vie est injuste et la guerre est impitoyable. Personne n'en sort indemne, je le crains.
George resta silencieux, le regard fixé sur les vagues. Léna respecta son silence et regarda à son tour les vagues. Les minutes passèrent. Seul le bruit des vagues et du vent qui soufflait dans les broussailles brisait le silence. Ce son avait des vertus apaisantes. Si apaisant que, à sa propre surprise, George finit par sortir de son mutisme. Il ressentait brusquement le besoin de se confier.
– Il était tout pour moi. Tout. Il était bien plus que mon frère jumeau. Maintenant qu'il n'est plus là, j'ai l'impression qu'on m'a arraché une part de moi-même. Il me manque quelque chose. Je ne sais plus où j'en suis, ni qui je suis. C'est si dur de vivre sans lui, je ne sais même pas si c'est possible. Je ne pensais pas avoir à le faire un jour, pas avant un bon bout de temps, en tout cas. J'ai parfois l'impression de vivre dans un monde parallèle. Je suis comme un étranger, ici. Le temps passe et rien ne change. Sa perte continue de creuser un trou en moi, et je ne sais pas comment faire pour que cela s'arrête.
Sa voix se brisa et il baissa la tête. Il ressentit un soulagement d'avoir prononcé ces paroles à voix haute. Mais c'était également si douloureux, si déchirant. Une terrible bouffée d'émotions menaça de l'envahir. Elle montait en lui, s'amplifiant de secondes en secondes. Jusqu'à qu'elle explose finalement. Les larmes se mirent alors à couler sur les joues de George, sans qu'il puisse les en empêcher. Des larmes qu'il combattait si souvent mais qui finissaient parfois par le vaincre…
